Donnybrook de Frank Bill (Gallimard – Série Noire)

Avec Chiennes de vie, on sentait qu’une belle plume venait de naitre aux Etats Unis, de celles capables de décrire les laissés pour compte du rêve américain. Forcément, ce recueil de nouvelles avait créé des attentes. Ce n’est pas la première fois que des auteurs nous déçoivent ou bien nous ravissent. Frank Bill est indéniablement à classer dans la deuxième catégorie. Donnybrook est un putain de bon, de très bon bouquin !

Au dix-huitième siècle, Donnybrook était un lieu en Irlande où était organisée une foire tous les 26 aout pendant 15 jours. Il se dit que ceux qui y venaient préféraient se taper dessus qu’acheter ou vendre quelque chose. Ce terme est devenu une façon de décrire une manifestation tapageuse et désordonnée. Ne cherchez pas, je viens de vous faire un résumé de l’encart de la première page ! Mais si le contexte est bien le Donnybrook organisé dans le comté d’Orange, dans l’Indiana, le bouquin que voici parle d’hommes et de femmes, il parle de l’Amérique de la campagne, de l’Amérique oubliée.

« Il aiguisait le tranchant (du couteau) sans cesser de penser au journal qu’il avait lu plus tôt dans la journée. Des articles sur les réductions de salaire et la montée du chômage, les entreprises qui s’effondraient les unes après les autres, à travers tout le pays. Celles qui ne coulaient pas tentaient de faire plus avec moins. Le rêve américain avait vécu, puis il s’était perdu. A présent, travailler aux Etats Unis signifiait juste que vous étiez un numéro qui essayait de gagner un peu plus de fric pour ceux d’en haut. Et si vous en étiez incapable, il existait d’autres numéros pour prendre votre place. » (Page 61-62)

Dans la campagne profonde, on y trouve des gens dont on a oublié l’existence. Chacun essaie de survivre comme il le peut. Il y a Marine Earl, père de deux enfants, Zeek et Caleb, marié à Tammy, qui a besoin de 1000 dollars pour aller au Donnybrook. Alors, il braque un marchand d’armes pour lui prendre la somme avant de se diriger vers Orange. Le Donnybrook, c’est un combat sans limites, où vingt gars entrent sur le ring et le dernier debout va en finale. Le gagnant remportera 100 000 dollars. Il y a Angus, qui, en guise de travail, s’est reconverti dans la fabrication de méthamphétamine. Outre qu’il fut une légende dans les combats, il est aussi connu pour ne pas prendre de gants. Son surnom : La découpe.

Liz, la sœur d’Angus, est du genre droguée et nymphomane. Son petit plaisir : baiser un homme et au moment de l’éjaculation, lui tirer une balle dans la tête. Elle vient d’accepter un marché avec un dénommé Ned : Voler la drogue et le fric de son frère, et le flinguer ; ce qu’ils font. Puis ils se dirigent vers Orange pour vendre la drogue. Sauf que … Angus n’est pas tout à fait mort.

Voilà pour les personnages principaux. Mais on va trouver toute une bande de frappés, de décalés du bulbe lors du trajet de Marine et de Ned et Liz. On ne peut pas dire que Frank Bill fait de la publicité pour le tourisme dans l’Indiana. On peut même dire qu’il est dangereux d’adresser la parole à ces gens là ! Trêve de plaisanterie : Avec ce roman que l’on pourrait essayer de classer dans la rubrique Road book, Frank Bill va rejoindre les grands auteurs de romans noirs tels Larry Brown ou Harry Crews.

Au travers de tous ces personnages, il nous montre des gens amochés par la vie, abandonnés de tous, qui se sont recroquevillés sur eux-mêmes et sont retournés à l’état de bêtes. Plutôt que de nous montrer des combats à mains nues, Frank Bill nous détaille le parcours de ces gens qui vont vers leur destinée, celle d’un combat dont on a peu de chances de sortir vivant. Mais c’est la seule option restante pour pouvoir nourrir sa famille. Et leur trajectoire va aboutir dans une scène finale d’apothéose.

« – Pour quelqu’un qui a quitté l’école, on dirait que la seule manière de survivre est de se salir les mains.

  • Le monde change. Nous entrons dans une ère où l’éducation, le mérite n’ont plus aucune importance. On revient à l’époque où l’homme doit prendre conscience de ses aptitudes. Ton passé est soit un atout, soit un handicap.

(…) De nos jours, les gens oublient que l’histoire se répète, vu qu’on retient rien de nos propres erreurs. Et maintenant, plus personne peut arrêter ce qui est commencé.

(…) On est au début d’un cycle de violence. Plus de boulot. La dignité et les valeurs morales ont été bradées. » (Pages 126-127)

C’est aussi la confirmation d’une plume extraordinaire et rare, de celles qui vous décrivent en une phrase et le lieu, et l’ambiance et les personnages présents. Et Frank Bill a rencontré un traducteur qui lui va à merveille, à savoir Antoine Chainas, et on peut lui faire confiance pour trouver les mots justes.

Evidemment, cela parle de d’affreux, et en ce sens, toutes les scènes, aussi visuelles soit elles sont d’une violence rare. Chaque scène sent la sueur, la peur, la sang, la sable. Chaque personnage a ses blessures, ses bleus, ses cicatrices, sa mort par balle. Et pour autant tout se tient, l’intrigue nous amène vers le ring final. Au final, il n’en restera qu’un mais il ne pourra pas pour autant vivre une vie tranquille, pas dans un monde d’une telle violence.

Donnybrook est un roman hallucinant, de couleur rouge sang, qui va vous salir les mains car tout ce qui est décrit est sale. Frank Bill y montre l’état de son pays qu’on a gratté le vernis de surface et vous ne sortirez pas indemne de cette lecture. C’est une lecture à ne pas mettre entre toutes les mains, violente à l’extrême, vulgaire, crade et dont on se remet difficilement.

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