Les derniers jours d’un homme de Pascal Dessaint (Rivages)

Pascal Dessaint, je le connais bien, ou du moins son oeuvre. Car elle est publiée chez Rivages Noir, et comme j’en fais la collection … Ce qui m’a décidé à lire celui-ci, c’est l’article de Jean-Marc intitulé Le grand roman noir de Pascal Dessaint, qui est dithyrambique. Et comme il est édité chez Rivages (donc en littérature), je serais passé au travers.

Cela se passe dans le Nord, dans une cité industrielle qui ne vit que grâce à l’usine Europa de zinc et de plomb. Tout le monde y travaille ou connaît quelqu’un qui y travaille. Deux personnages vont raconter leur histoire à quelques années d’intervalle : Clément et sa fille Judith.

Clément vient de perdre sa femme Sabine à la suite d’une opération bénigne, pour enlever un kyste. Elle ne se réveille pas de l’anesthésie, et Clément doit continuer à vivre pour sa fille Judith, alors agée de cinq ans. Clément a quitté l’usine où il travaillait à la sécurité, et est devenu élagueur. Mais le travail vient à manquer car les arbres meurent à cause la pollution de l’usine.

Judith a dix huit ans maintenant. Elle a été élevée par son oncle Etienne et raconte la vie du village, alors que l’usine s’apprêt à disparaître. Elle cherche des réponses à ses questions, cherche les racines qui lui manquent, au travers des discussions avec son oncle, mais aussi à l’aide des habitants du village qui ont connu son père.  Et de chapitre en chapitre, placés en alternance père / fille, l’intrigue se noue, le drame se construit, et la vie continue, comme elle peut.

Le livre est un drame constant. Le contexte est dramatique, les personnages sont dramatiques, les situations sont dramatiques. C’est un voyage dans le Nord auquel Pascal Dessaint nous convie, mais pas dans une grande ville parée de ses lumières. Non, ici, on est dans un petit village, qui ne vit que par et pour son unique usine. Pascal Dessaint décrit sans pathos ce que c’est que de vivre avec rien, au jour le jour, en ayant sans arrêt conscience de dépenser moins.

Ce n’est pas un roman noir, mais un roman gris. Tout dans le style est gris, peint par petites touches, le ciel, l’eau, les maisons, même les visages de ses habitants. Petit à petit, les indices (il n’y a plus de papillons, plus d’oiseaux, les arbres meurent …) s’amoncellent pour arriver à la conclusion que tout le monde connaît : L’usine les tue à petit feu. Mais c’est aussi elle qui les fait vivre. Difficile dilemne qui ne peut qu’aboutir à un drame. Comme le dit Jean Marc, tous sont des victimes, mais tous sont coupables à leur niveau.

Ce roman est un roman sur le monde ouvrier, qui ne peut faire autrement que travailler, que l’on a élevé dans le fierté du travail bien fait. Mais que vaut aujourd’hui le travail ? (Note à ceux qui vont me faire des commentaires assassins : ceci n’est qu’une question et pas mon opinion personnelle.) Comment être fier de soi quand on n’a même plus l’occasion de travailler ? Ce livre écrit comment les ouvriers seront toujours des victimes jusqu’à être des victimes consentantes, jusqu’à devenir des coupables … à leur niveau.

C’est un superbe roman et je regrette qu’il soit sorti en littérature plutôt qu’en roman noir. J’ai l’impression qu’il aura plus de mal à trouver son public. C’est un superbe roman sur les sentiments, sur la famille, sur les gens … normaux (pas ceux que l’on voit à la télévision), sur un scandale non explicitement nommé (Metaleurop), sur notre monde tel que nous l’avons construit, tel que nous sommes en train de le bâtir. Nous sommes tous coupables, à notre niveau. Lisez ce livre, et vous comprendrez pourquoi.

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