Tokyo ville occupée de David Peace (Rivages Thriller)

Si vous vous intéressez un peu au polar, vous avez sûrement entendu parler de David Peace, l’auteur du célèbre Red Riding Quartet. Je les ai tous lus, car j’ai été tout de suite convaincu par la description de son monde, son style, sa construction. Tokyo ville occupée est le deuxième tome de sa trilogie sur le Tokyo d’après guerre, après un premier tome Tokyo année zéro (qui vient de sortir en poche chez Rivages noir) qui était difficile à lire.

Le Tokyo de 1948 est une ville qui se reconstruit. Le Tokyo de 1948 est une ville qui est traumatisée. Le Tokyo de 1948 n’a pas oublié sa défaite. Le Tokyo de 1948 subit la honte de l’occupation américaine. C’est dans ce contexte psychologique difficile que commence le roman. Dans ce Tokyo dénaturé, un écrivain a décidé de mener à terme un livre sur un événement dramatique.

Le lundi 26 janvier 1948, à 9H30, l’agence Shiinamachi de la banque impériale ouvre ses portes. C’est une journée comme les autres, le directeur de l’agence fait son discours du matin. En début d’après midi, M Ushiyama, le directeur, rentre chez lui car il ne se sent pas bien. Puis, juste avant la fermeture, un homme se présente en imperméable marron, avec un brassard du ministère de la santé publique. Sa carte de visite porte un nom : Yamagushi Jiro. Il annonce une épidémie de dysenterie et dit avoir un remède. Deux flacons sont sortis d’une malette métallique. Les seize employés boivent le breuvage.

Sur les seize employés, dix meurent aussitôt. Les six autres se tordent de douleur. Seuls quatre d’entre eux vont survivre. La banque impériale va signaler que d’importantes sommes d’argent ont disparu, soit 164 405 yens et un chèque de 17 450 yens. Ce chèque sera d’ailleurs encaissé par un homme qui a fourni une fausse adresse et dont le signalement ne correspond pas au portrait robot.

L’enquête de police sur cet empoisonnement collectif va avancer doucement. L’inspecteur H va suivre la piste des cartes de visite et arrêter un homme : Hirasawa Sadamichi. Mais une des survivantes va être formelle : ce n’est pas le coupable. De toute évidence, c’est une erreur judiciaire.

David Peace est connu pour prendre des affaires véridiques et recréer un monde son monde autour, avec un style et une construction toujours originaux. Parfois, cela est déroutant, éprouvant, difficile à lire et à suivre. Ici, ce n’est pas le cas. Autant, Tokyo Année Zéro m’avait désarçonné, autant celui là m’a passionné. Le livre est construit autour de douze chandelles pour les douze personnes décédées, racontant l’affaire par un des protagonistes. Cela va d’une survivante à des inspecteurs, en passant par un enquêteur de l’armée américaine ou un journaliste. Et, comme d’habitude, son style fait à base de phrases courtes, de répétitions, de morceaux de poésie pure, nous fait plonger dans la psychologie des personnages.

Mais son ambition est aussi de montrer le traumatisme d’une nation, désarçonnée, déboussolée, déracinée, assommée par la défaite. C’est une nation qui se reconstruit à partir de rien, et qui découvre les horreurs que leurs congénères ont fait pendant la guerre, à savoir les recherches sur des poisons bactériologiques à des fins militaires avec des essais sur des cobayes humains que furent les prisonniers de guerre. Et personne n’est épargné avec le rôle trouble des Etats-Unis qui veulent récupérer les résultats de ces recherches.

Ce roman s’avère plus abordable que le précédent (un des chapitres est dur à suivre, mais ne gêne pas la compréhension), mais tout aussi brillant. Sa construction très originale et son sujet parfaitement bien maîtrisé confirment tout le talent de cet auteur décidément à part dans le monde du roman noir. Si le suspense est très bien entretenu, n’en attendez pas un roman d’action, mais plutôt un roman qui fouille les âmes, dans toute leur complexité. Tokyo Ville Occupée se révèle un très bon roman de David Peace, et si vous ne connaissez pas cet auteur, c’est le moment de vous y mettre.

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