Rouge ou mort de David Peace (Rivages)

Dire que je suis un fan de David Peace est un pur mensonge : je suis un fan inconditionnel de cet auteur hors norme. J’achète chacun de ses romans le jour de leur sortie, je les lis dans la foulée, parfois avec quelques jours de décalage, et à chaque fois, il me surprend. Car cet homme ne sait pas faire comme les autres, il change à chaque fois de sujet, il change à chaque fois de façon de faire, mais il est une chose qui ne varie pas : c’est son style. Si au départ, on a pu le comparer au James Ellroy de White Jazz, avec ce ton haché, répétitif et violent, beaucoup se sont vite arrêtés d’utiliser les étiquettes, pour se rendre à l’évidence : David Peace est un grand auteur, David Peace est unique, David Peace est gigantesque, David Peace peut tout faire.

Alors, que l’on apprécie ou non sa façon d’écrire, il faut bien se rendre compte qu’il est en train de construire une œuvre d’une dimension rare. Si vous ouvrez un de ses romans, vous saurez au bout de quelques pages si vous allez aimer ou pas. Car quelque soit le sujet, il saura vous captiver, il faut juste se laisser porter, attraper, assommer, ou juste bercer par ses mots, ses odeurs, ses bruits, bref, l’ambiance qu’il sait créer autour d’une histoire bien souvent portée par des hommes.

Après s’être libéré de ses obsessions, en écrivant le quatuor du Yorkshire, il concluait ce cycle britannique par le formidable GB84, qui passait au crible l’année charnière de la grève des mineurs. Il montrait ainsi qu’avant tout, il parle des hommes et des femmes, il parle de son pays, qu’il a d’ailleurs quitté peu après pour l’empire du soleil levant. Sa trilogie sur le Japon est en cours d’ailleurs, puisque nous attendons avec impatience le troisième et dernier tome après Tokyo année Zéro (une vision apocalyptique d’un pays qui a perdu la guerre) et Tokyo ville occupée un pur chef d’œuvre aux multiples visions et lectures, très respectueux de ce pays en reconstruction.

Entre temps, nous avions déjà eu la chance de lire 44 jours, vision romancée du manager Brian Clough à la tête de l’équipe de football de Leeds. A travers un sport, David Peace nous donnait l’occasion de lire le portrait d’un homme qui se trompe. Psychologiquement parfait, ce roman montrait une autre facette du talent de cet auteur : une faculté de fouiller et de décortiquer le fonctionnement humain. Il revient donc, avec Rouge ou mort, à son sport favori, le football, pour nous proposer une biographie romancée du manager du club de Liverpool, Bill Shankly.

Quand on connait l’univers de David Peace, on n’est pas étonné qu’il ait voulu parler de ce personnage emblématique. Bill Shankly est issu de la classe ouvrière. Il fut un joueur plutôt moyen, puis passa entraineur. Ce roman raconte comment Shankly, alors à la tête du club de Huddersfield, fut embauché par Liverpool pour aider le club à monter en première division. Son implication exceptionnelle, son sens de la loyauté envers son club, son sens de la psychologie humaine et sa faculté de motiver les joueurs vont lui servir pour remporter de nombreux trophées.

Autant on aurait pu reprocher à 44 jours le style haché qui ne rendait pas forcément service au portrait de Brian Clough, autant ici, cette répétition des mots, des phrases, des paragraphes collent bien avec la vie trépidante et rythmée d’un club de football. Il y a des passages fabuleux dans ce livre, quand par exemple il raconte le début des rencontres, les supporters qui crient, les supporters qui hurlent, les supporters qui tapent des pieds. Il y a du bruit, des odeurs, des couleurs (rouge) dans ce livre. Et il y a des moments de tension exceptionnels, comme ces matches à couperet, ou même ces résultats nuls qui obligent Liverpool à rejouer le match trois jours plus tard, alors qu’ils ont déjà plein de joueurs blessés.

La plongée dans la vie intime du club est totale. On vit avec Shankly, on tremble avec Shankly, on crie avec Shankly, on est fou de joie pour Shankly. Pendant presque 600 pages, David Peace nous montre la vie d’un homme qui vit 24 heures sur 24 pour son club, 7 jours sur 7 pour son club. Et au travers de ce personnage, David Peace nous montre aussi la vie des gens, le respect qu’il a envers eux, et ce qui a motivé Bill Shankly toute sa vie : Il faut travailler et travailler bien, il faut se donner à fond dans ce qu’on fait.

Dans cette première partie, on parle beaucoup football, on ne parle même que de ça. Bill Shankly ne prend jamais de vacances, il ne vit que pour son club, quitte à délaisser sa femme. Dans les rares scènes de sa vie privée, on le voit appliquer les mêmes règles qu’il inculque à ses jeunes joueurs : Donnez-vous à fond ! Faites les choses bien ! Respectez les pauvres gens qui vous paient !

Pour les fanas de football, ils auront l’occasion de découvrir l’apparition des dérives du football. Par exemple, un bon joueur s’achetait entre 10 000 et 20 000 livres lors des débuts de Shankly, alors qu’ils atteignaient 200 000 livres dix ans plus tard. Shankly se montrera aussi un innovateur quant à sa gestion des entrainements, des phases de repos, ou même des supervisions de ses futurs adversaires. Mais c’est à travers tous ces détails que l’on voit la minutie et la précision du travail de cet entraineur hors norme.

Reste que pour les autres, non mordus de football, il leur faudra avaler des pages et des pages de résultats footballistiques, ce qui, même pour moi, fut parfois trop long. Je comprends encore une fois la démarche de l’auteur et sa volonté de faire monter le stress du lecteur ou de montrer la pression subie par Shankly. Reste que de nombreuses pages sont emplies de résultats et que cela devient répétitif et long.

La dernière partie, elle, est consacrée à la retraite de Shankly. Il décide de se retirer et cette dernière partie est extraordinairement forte. En fait, on s’aperçoit, à ce moment là, dans ces deux cents dernières pages, que l’on s’est attaché à ce travailleur invétéré, cet obsédé des petits détails qui font la différence. David Peace nous montre un homme qui a décidé de tourner la page et qui a bien du mal à couper les ponts. Il montre aussi un homme qui, quand il devient simple spectateur, ne comprend pas ce qui lui arrive.

Et ce sont dans ces dernières pages que ce roman prend toute son ampleur, toute sa valeur. Car l’auteur nous montre des discussions entre Shankly et le premier ministre, lors d’interview télévisées. Et le parallèle entre le football et la vie politique, leur discours sur les gens, sur leur vie, sur la société fait monter le message d’un cran. Si le football a évolué, c’est parce que la société a évolué. David Peace nous offre avec ce roman monstrueux sa vision de son pays, comme on regarde une carte postale, et le portrait de cet entraineur est le bon exemple pour illustrer son message.

Publicités

7 réflexions sur “ Rouge ou mort de David Peace (Rivages) ”

  1. mon petit poulet ! etant en train d’achever la lecture de ce fabuleux roman, assurément mon premier gros coup de coeur de cette année, exceptionnellement je vais attendre de l’avoir terminé pour lire ta chronique que j’imagine déjà admirative devant le talent de cet auteur que nous adorons toi et moi ! Mais je reviendrai ensuite te déposer un petit commentaire un fois fait. AMitiés

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s