Mapuche de Caryl Ferey (Gallimard Série noire)

C’est toujours pareil avec Caryl Ferey : on s’attend à lire un roman noir, dans un pays exotique et violent, et à chaque fois, on en prend plein la figure. Une nouvelle fois, l’intrigue est menée impeccablement, et Caryl Ferey prend son temps pour nous asséner quelques vérités sur l’état de notre monde.

C’est l’Argentine qui passe sur la table d’autopsie du docteur Ferey, celle d’aujourd’hui, qui doit faire face à un passé bien peu reluisant lors des dictatures qui se sont succédées dans les années 70 et 80. L’image que l’on découvre devant nos yeux effarés est celle d’un pays vivant dans la misère, qui a oublié la belle époque du tango enchanteur de Carlos Gardel ou la victoire inoubliable de l’équipe de football en 1978.

Au fin fond des docks, à Buenos Aires, dans les bars crasseux ou au milieu des ordures immondes qui jonchent les rues, les femmes comme les hommes se prostituent pour quelques pesos, pour manger, pour vivre, pour survivre. C’est sur la découverte du corps de Luz, un travesti, que s’ouvre le roman, avec cette image noire, dure, intolérable, d’un assassinat dont tout le monde se fout, parce que c’est tellement commun. Les gens disparaissent ; parfois, on retrouve leur corps, mais personne ne s’intéresse à ces cas-là.

Il y a bien Ruben Calderon, un ancien prisonnier des geôles de la dictature, celles là même qui ont été mises en place avec les anciens nazis qui ont fui l’Allemagne pour un pays lointain qui leur ouvrait les bras. Ruben en a réchappé ; parfois les tortionnaires relâchaient des prisonniers pour qu’ils décrivent ce qu’ils ont vu et vécu. Cela permettait de faire grimper la peur auprès du peuple. Ruben n’a rien dit, jamais, il a préféré créer son agence de détective pour poursuivre les disparus et leurs bourreaux.

De son coté, Jana Wenchwn est Mapuche, d’un petit peuple indien expulsé de ses terres et exterminé pour le bienfait de riches propriétaires terriens. Elle a vendu son corps auprès de vieux ignobles, pour une bouchée de pain, pour se payer ses études, pour survivre. Aujourd’hui sculptrice, elle est va contacter Ruben pour retrouver Luz, une amie. Ruben refuse.

C’est bien difficile de faire un résumé de cette intrigue, tant elle est touffue et plonge dans les abîmes d’un pays, dont le passé est aussi horrible que les pires pages de l’histoire mondiale du vingtième siècle. Caryl Ferey nous avait habitué à écrire de grands romans noirs, celui-ci en est un de plus à mettre à son actif. Car à son style journalistique et distancié, il ajoute une touche humaine, voire humaniste à travers deux formidables personnages : d’un coté un revenant qui mène sa croisade personnelle, de l’autre l’ange ingénu en lutte contre le mal.

A la fois roman foisonnant, grandiose et intimiste, Caryl Ferey nous épate, nous en met plein la vue, nous emmène là où il veut, et nous force à lire ce que l’on ne veut pas voir, ni savoir. C’est une démonstration à la force du poignet, au souffle romanesque épique. Et il ressort de cette aventure que les dirigeants d’hier sont pareils que ceux d’aujourd’hui, et que ce sont toujours les mêmes qui s’en sortent.

Le pays dévasté que nous donne à voir Caryl Ferey n’est pas beau à voir, empêtré dans son histoire, hanté par ses démons, ses meurtres, ses massacres. C’est une lutte pour la mémoire, pour que l’on n’oublie pas, comparable à celle des juifs contre les nazis, un combat dont on ne parle pas beaucoup ici car elle est située à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous. La force de Caryl Ferey, c’est de nous y plonger la tête, de nous impliquer.

C’est un roman noir mat, brut et brutal, par moments fleur bleue pour nous étouffer par la suite, brutal, violent, important, essentiel. C’est un appel à l’humanisme basique, à la justice élémentaire. A nouveau, Mapuche est un coup de maître, de ces livres dont on n’oublie pas les personnages, ni les messages. Tout se résume dans cette phrase piochée page 294 : « Non : la cruauté des hommes n’avait pas de limites … ».

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