Le cramé de Jacques-Olivier Bosco (Editions Jigal)

Un petit tour du coté de la maison d’édition marseillaise avec un roman qui va à cent à l’heure et la découverte d’un auteur très prometteur : voici Le Cramé de Jacques-Olivier Bosco.

Saint Denis, agence de La Marseillaise. Un braquage est en cours. Gosta Murneau, dit le Cramé à cause de son visage partiellement brûlé à la cicatrice sous l’œil droit, est aux commandes. Il est connu pour avoir un gang d’une vingtaine de personnes et orchestre des hold-up sans que personne n’ait réussi à le coincer. Justement, celui-ci se déroule mal, les flics ont été prévenus, Le Cramé et sa bande sont attendus.

Ils sortent, la fusillade éclate, deux des malfrats sont sur le carreau. Le Cramé arrive à s’échapper dans une impasse, mais est arrêté en pleine fuite par les balles policières. Une jeune femme et un jeune enfant lui tiennent la main, il s’accroche, ne va pas mourir, mais passer trois mois à l’hôpital avant d’être inculpé. Lors d’un interrogatoire, dans le bureau de Charles Dumont le flic, il saute par la fenêtre et arrive à s’échapper avec l’aide de son amie et amour Isabelle.

Reste à trouver le traître qui l’a balancé. Il disparaît de la circulation pendant 6 mois, le temps de faire un peu de chirurgie esthétique et d’essayer de pénétrer dans le commissariat pour lire les témoignages. La chance veut que Dumont soit parti à la retraite, et que son remplaçant, vienne d’arriver. Il s’appelle Ange Gabriel, vient de Nouvelle Calédonie et personne ne l’a encore vu. Gosta va usurper son identité, et pénétrer le commissariat de l’intérieur. Lors de son premier jour, une jeune femme vient signaler la disparition de son fils. Ce sont eux qui lui ont tenu la main quand il s’est fait prendre. Gosta va tout faire pour le retrouver.

Accrochez vous ! Ce résumé des 50 premières pages n’est qu’un bref aperçu du roman. Cela vous laisse imaginer la vitesse à laquelle ça va, à laquelle ça court. Le mot d’ordre ici, c’est la vitesse. Les phrases claquent, les chapitres sont courts, donc globalement, on en prend plein la gueule ! C’est impressionnant comme le style se marie à l’action, et je dois avouer que j’ai rarement lu un roman avec des passages aussi rapides, aussi haletants. Je garde en particulier une scène en tête de poursuite en voiture formidable.

Au-delà de ça, Jacques Olivier Bosco sait construire un personnage, qui n’est ni bon ni mauvais, ni blanc ni noir, avec un vrai passé, avec des principes, avec des règles de vie et de survie. Gosta a vécu une enfance difficile, il s’est construit tout seul, est devenu un meneur d’hommes grâce à sa loi du un pour tous et tous pour un. Et même si on désapprouve la façon dont il a mené sa vie, c’est un héros réaliste que l’on a plaisir à retrouver.

Evidemment, la situation est cocasse. L’auteur aurait pu en faire une comédie, avec un sujet tel que celui-ci, le truand qui infiltre un commissariat. Mais non ! On a droit à un vrai roman noir, mené tambour battant, avec des dialogues hyper efficaces, et des scènes chocs. Il n’y a qu’à lire les interrogatoires, qui sont dirigés hors de toutes les règles légalistes à la façon d’un Dirty Harry (je tire d’abord puis je demande).

N’y cherchez pas de morale, ni de message ! Ce roman est fait pour divertir, comme on regarde un excellent film d’action, jusqu’à une fin d’une noirceur infinie, glauque, l’horreur du chapitre 37. On lui pardonnera les petites facilités dans certaines scènes, quelques phrases d’humour noir et on louera la documentation sur le monde policier et le monde de la drogue qui est impressionnante. D’ailleurs,  l’ensemble du roman est d’une cohérence à faire pâlir un grand nombre d’auteurs. C’est une très bonne découverte d’un auteur qu’il va falloir suivre de très près, foi de Black Novel !

L’année du rat de Régis Descott (Jean Claude Lattès)

Sujet énigmatique mais qui semble passionnant, coup de cœur chez Entre deux noirs, cela me semble suffisant pour aller y voir de plus près. Un polar à mi chemin entre anticipation et thriller.

Nous sommes en France dans la Mégapole, que l’on n’appelle plus Paris. Lors du pot de départ d’un collègue, une vieille Chinoise fait les sombres prophéties suivantes à Chomovski, dit Chim’, le meilleur flic du Bureau de la Recherche et de la Traque : Pour toi le monde entier va s’écrouler / Pour toi ce monde va disparaître / Et ce qui le remplacera te fera regretter d’être né / Aujourd’hui la mort a pénétré chez toi / Cette année tu vas mourir.

Chim’ est tout bonnement le meilleur flic de la brigade, et c’est pour cela qu’il travaille seul. Aucun autre flic ne serait capable de suivre ses déductions. Il vit seul, depuis que l’amour de sa vie, Vera est partie. Quand il l’appelle au téléphone, elle l’écoute et lui parle dans le vide. Depuis le 3ème conflit, les choses ont changé mais les hommes restent les mêmes. Tout au plus, les moyens d’investigation ont évolué, les transports sont plus rapides, mais les interrogatoires ressemblent plus à de la torture qu’à de vrais entretiens.

Chim’ est toujours mis sur des affaires mystérieuses que personne ne saurait résoudre. Cette fois, sept personnes ont été tuées dans une ferme de Normandie : quatre ont été égorgées à pleines dents et les femmes violées. Les tueurs, qui n’ont pris aucune précaution, sont restés plusieurs jours sur place, jusqu’à l’arrivée d’un livreur de semence de cheval. La recherche de fous récemment libérés ne donne rien, jusqu’à ce que l’analyse ADN montre quelque chose de plus inquiétant : Ces hommes ont leur ADN modifié ce qui en fait des hybrides mi-hommes mi-rats. Et ce n’est pas la seule des surprises auxquelles Chim’ va être confronté.

La moindre des choses que l’on peut dire, c’est que le futur tel que le voit Régis Descott n’est pas joli. Paris est devenu la Mégapole, il y fait noir et nuit comme dans Blade Runner, les gens sont à la recherche de la dernière drogue à la mode, et l’obsession de tous est de ne pas vieillir d’où les derniers médicaments en date qui permettent de garder une peau de bébé et de vivre plus longtemps. Les policiers ont tous les droits, et les séances d’interrogatoire ressemblent à des séances de torture dignes de la Gestapo. Enfin, les riches entreprises de pharmaceutique génétique sont devenues des intouchables. Autant de sujets qui nous poussent à réfléchir sur ce que peut devenir ce monde.

La plongée dans ce monde futuriste est brutale, abrupte, violente. On rentre dans le livre d’un coup, au travers d’un personnage qui semble en dehors du système. Dire qu’il nous est sympathique serait exagéré, mais c’est plutôt un personnage classique que l’on rencontre dans tout polar : un écorché solitaire qui dérive après son échec amoureux, qui se plonge dans le travail pour oublier.

L’intrigue est fort bien faite, elle nous fait voyager de France à la Norvège comme un thriller, sauf que ce roman est plutôt un roman policier d’anticipation à mon goût.  J’ai trouvé Régis Descott plus à l’aise dans les scènes intimes ou intimistes et dans les dialogues que dans les scènes d’action. Et à part les premières pages que j’ai trouvées un peu lourdes, et quelques descriptions scientifiques un peu longues que j’ai sautées, on est vite pris dans le rythme, avançant dans cette histoire hallucinante qui finira par vous faire faire des cauchemars … comme à moi. Et puis la fin … fantastique !

Village nègre de Olivier Chavanon (ArHsens éditions)

C’est toujours un plaisir de faire une petite place à de jeunes auteurs publiés par de petites maisons d’édition. C’est grâce à un partenariat avec Les agents littéraires que celui-ci est arrivé chez moi. Le résultat est d’une part original, et d’autre part surprenant.

Le lieu et l’époque ne sont pas définis dans ce roman. Tout juste sait on qu’il s’agit d’une ville au bord du fleuve, qu’en centre ville habitent les riches, en périphérie les pauvres et de l’autre coté réside le village nègre. Le village nègre est un genre de bidon ville où sont parqués les illégaux, en clair les étrangers sans papier. C’est l’hiver, et il est rigoureux.

Martin Vilano fait partie de ces pauvres qui habitent au bord du fleuve, juste en face du village nègre. L’hiver fait rage, et c’est l’époque de la Mascarade, une fête où l’alcool coule à flots et où les gens font des descentes dans les quartiers pour tabasser les illégaux. Martin rentre chez lui avec du combustible pour chauffer sa petite maison, quand l’agent Bidal, des services judiciaires l’apostrophe et lui demande de passer au poste pour parler du corps d’une jeune femme assassinée.

Au poste, l’agent Bidal se comporte comme si Martin était coupable. En effet, la victime a eu les deux yeux arrachés avec une grande précision. Justement, Martin venait d’emprunter un livre à la bibliothèque où était décrites dans le détail ce qui devait être fait pour enlever les yeux. Puis, l’agent Bidal exhibe un bout de papier trouvé dans la poche de la victime où est inscrit : « Martin va frapper encore ». Avec ce poids, Martin va essayer de vivre.

A travers une intrigue policière telle que celle là, on peut imaginer à peu près tout, avec dix mille façons de faire avancer l’histoire. Ça aurait pu être un roman d’enquête, un thriller haletant, ou bien un roman à rebondissements. Olivier Chavanon a décidé de prendre tout le monde à revers en livrant un roman étrange, déroutant mais que j’ai trouvé intéressant à bien des égards.

Tout d’abord, ce roman est écrit à la première personne, on vit à l’intérieur de la tête de Martin, qui est un homme solitaire, qui s’est retiré du monde pour se concentrer sur la lecture. Par pur dédain pour la matérialité des choses, il préfère se nourrir de culture, empruntant jusqu’à 10 livres par semaine à la bibliothèque. Il accorde peu d’importance à ce qui l’entoure, ne parlant que peu, évitant de se lier avec d’autres gens, il s’enferme dans une spirale de la solitude sans pour autant s’en plaindre.

Cela l’amène à voir le monde à sa façon, décrivant avec des termes très savants la moindre des situations, faisant des digressions à chaque petit événement, de sa vie scolaire à la naissance des papillons, en passant par des réflexions sur la ville, le fleuve. Par moments cela marche bien, par moments, c’est un peu hors sujet. Mais comme cela fait partie de la psychologie du personnage, on joue le jeu. Il faut dire tout de même que les 30 premières pages sont surprenantes, puis avec la découverte du corps, on suit l’auteur.

Ensuite,  il y a le contexte. L’auteur ne décrit ni lieu, ni espace de temps, mais on se doute que cela a lieu avant la deuxième guerre mondiale (merci la 4ème de couverture). L’ambiance du livre est un vrai moment de lecture. Tout y est froid, brouillardeux, glauque, les autres sont effrayants, les paysages sont mornes. Seuls les passages érudits de Martin éclairent la lecture. En lisant, j’ai bien évidemment pensé à Kafka par cette volonté de plonger le lecteur dans un lieu inconnu avec des gens bizarres dont on a du mal à comprendre les attitudes. Il y a beaucoup de similitudes avec Le Château par exemple.

Et puis, Olivier Chavanon veut nous faire revivre ce que furent les Villages Nègres, ces lieux de désolation où on parquait les immigrés, les « illégaux » dans le livre, mais pas de l’intérieur, plutôt vu par un pauvre qui aurait pu y habiter. Et que dire des autres, ceux qui font des descentes pour casser des illégaux ? De toute ma lecture, je n’y ai vu aucun espoir, juste une peinture sale d’une société où les gens s’enferment dans leur propre citadelles par la peur des autres, par peur de perdre leurs avantages. D’où le retrait de la vie sociale de Martin, qui préfère la compagnie des livres à celle des hommes, car c’est moins dangereux.

Décidément, ce roman n’est ni un roman policier, ni un thriller, ni un roman à rebondissements, mais un roman curieux et remarquablement écrit, qui ne plaira pas aux purs fans de littérature policière mais plutôt à ceux qui sont curieux ou qui sont à l’affût de lire des romans écrits avec style.

Bloody cocktail de James M.Cain (Archipel)

Hommage à James Cain, ce grand auteur de polars, avec la parution d’un inédit de 1975, dont on vient de retrouver le manuscrit. L’auteur de Le facteur sonne toujours deux fois a vraiment fait fort pour son ultime création.

L’auteur :

James Mallahan Cain est un écrivain américain né à Annapolis dans l’État du Maryland, (États-Unis) le 1er juillet 1892 et décédé à Hyattsville, Maryland le 27 octobre 1977 à l’âge de 85 ans.

Après avoir enseigné les mathématiques et l’anglais au Washington College, il est mobilisé en 1918 en France, et sera rédacteur du Lorraine Cross, journal officiel de la 79e division.

Entre autres métiers, il a été directeur d’édition au journal The New Yorker et scénariste. Il a publié sa première nouvelle à l’âge de 42 ans et obtint un important succès avec de nombreux romans noirs classiques.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Hyattsville, Maryland, début des années 1960. Joan Medford, une jeune veuve soupçonnée d’avoir provoqué l’accident de voiture dans lequel a péri son mari violent et alcoolique, est obligée de trouver rapidement un travail pour obtenir la garde de son fils, placé chez sa belle-sœur qui la hait.

Grâce à l’aide d’un officier de police bienveillant, Joan devient serveuse dans un bar à cocktails de luxe, le Garden of Roses.

Là, elle fait la connaissance de deux habitués, Earl K. White III, un vieil homme d’affaires richissime, et Tom Barclay, un jeune homme fougueux nourrissant des ambitions politiques.

Entre les deux, son cœur ne balance pas. Pourtant, la jeune femme décide d’accepter la demande en mariage de White. Peut-on refuser quoi que ce soit à un homme qui vous laisse des pourboires de 50 000 dollars ?

Peu de temps après, ce dernier meurt empoisonné…

Mon avis :

C’est un roman noir remarquable que James M.Cain aura écrit et qu’il nous aura laissé à titre posthume. Outre le fait que l’on retrouve ses thèmes chers, sa construction et sa narration en font un de ses meilleurs polars, si ce n’est le meilleur. C’est évidemment l’histoire d’une femme fatale, c’est une femme forte, qui essaie de s’en sortir de sa difficile vie, surtout depuis la mort de son mari dans un accident de voiture. Pour élever son petit garçon qui a été récupéré par sa belle-sœur, elle trouve un emploi de serveuse.

La nouveauté par rapport aux autres romans de James M.Cain, sauf erreur de ma part, est que ce roman est écrit à la première du singulier. Et bien entendu, James M.Cain utilise toutes les possibilités que lui offre ce mode de narration. On suit donc la vie de cette pauvre jeune femme, accusée par des on-dit d’avoir tué son mari, mais contre qui la police ne peut trouver de preuves. Puis, elle rencontre un homme vieux et riche qui s’entiche d’elle et un homme jeune, beau et mystérieux.

Petit à petit, le doute s’installe dans l’esprit du lecteur, ou du moins dans le mien. Toute la psychologie et la motivation de cette jeune femme repose sur l’amour qu’elle porte pour son fils. Mais ses réactions quand elle va voir son fils ne collent pas avec une mère aux abois. Sans vouloir dévoiler toute l’intrigue, James M.Cain va jouer avec notre perception de ce récit, à la fois réaliste, parfait dans ses dialogues et murement réfléchi quand aux descriptions fournies par Joan elle-même.

A la fin, le roman se termine par un superbe pied de nez, mais surtout par une formidable remise en cause de nos certitudes. Ce roman, comme on l’a pressenti dans les dernières pages est en fait un témoignage que Joan a enregistré. De ce fait, on remet en doute tout ce qu’elle nous a raconté. Et on n’a qu’une envie, c’est de relire le livre pour savoir où et quand elle nous a manipulé. Remarquable !

A la fin de livre, on trouve une postface de l’éditeur de James M.Cain. Surtout, ne ratez pas cette postface. Car la sortie de ce roman est une formidable aventure d’édition (en tous cas de la façon dont il la présente). Entre les déclarations de l’auteur sur ce roman que personne n’avait jamais vu, entre les différentes versions (car James M.Cain écrivait et réécrivait sans cesse ses romans et en particulier ses fins), cette postface est passionnante. En tous cas, c’est un roman formidable, qu’il ne faut rater en aucun cas.

Les avis sur le net : Oncle Paul ; Carine ; Belle de nuit ; Garoupe ;