Cool de Don Winslow (Seuil)

Rappelez vous ! Il y a deux ans, Savages débarquait sur les rayons des libraires. Avec un titre comme ça, peu de chances d’attirer les foules. Le scenario ? Simple. Par contre, dès que vous l’aviez ouvert, BIM BAM BOUM, Don Winslow inventait un style à base de baffes dans la gueule, et ça marchait tellement bien que même les messages sur la façon dont se passe le trafic de drogue aux Etats Unis étaient clairs et bien assimilés.

Difficile de faire une suite à Savages, mais pourquoi ne pas en écrire le prequel, ou pour ceux qui ne comprennent pas l’Anglais, une histoire qui se déroule avant Savages. Et là, pareil ! Don Winslow nous matraque la tête, à la façon d’un boxeur dans son punching ball, ne nous laissant aucun répit. Cela peut sembler facile, mais il faut un sacré talent pour montrer en quelques phrases, en quelques mots un personnage.

Et puis, les phrases n’existent plus … D’ailleurs, le monde tel qu’il existait n’existe plus. C’est la foire aux mots, les rafales partent tout le temps, à droite, à gauche. Il y a tout juste une phrase pour décrire un lieu que la scène suivante débarque. Ça peut sembler un peu anarchique, un peu foutraque, mais c’est bigrement efficace … pourvu que l’on y adhère.

Bref, on retrouve Ben, l’idéaliste pacifiste et créateur de génie en matière d’OGM, Chon, la teigne du groupe dont la religion est de sauver les amis, et O, dite Ophelie, la perle immaculée du groupe. Alors que Chon, soldat, doit repartir en Irak, Ben est contacté par un mystérieux vieil homme, affublé d’un T-shirt Les Vieux Règnent, qui lui fait du chantage pour racheter leur commerce de drogue.

En parallèle de cette histoire, nous allons rencontrer les parents de nos trois compères, dans les années 70, 80 puis 90. Cela va donner la possibilité à Don Winslow, de non seulement parler de la drogue (sa croisade personnelle), mais de montrer aussi l’évolution de la société depuis les hippies jusqu’au capitalisme libéral. Et là, il fait fort. Que ce soit l’intrigue ou la démonstration, tout est d’une limpidité effarante, et le message d’autant plus frappant. Il se permet donc, en plus de son style explosé et explosant, de nous asséner quelques vérités, telles celle-ci :

« Qu’est-il arrivé ?

Altamont, Charles Manson, Sharon Tate, Le fils de Sam, Mark Chapman, nous avons vu un rêve se transformer en cauchemar, nous avons vu love and peace, l’amour et la paix, se changer en guerre et violence sans fin, notre idéalisme en réalisme, notre réalisme en cynisme, notre cynisme en apathie, notre apathie en égoïsme, notre égoïsme en cupidité et puis la cupidité est devenue agréable et nous

Avons eu des bébés. »

A la fois très semblable mais aussi très différent de Savages, Cool démontre que l’on peut faire du polar intelligemment, que l’on peut dire des choses crument, que l’on peut encore inventer des choses en littérature. Si vous n’avez pas peur des claques, lisez donc Savages d’abord (qui vient de ressortir au Livre de Poche) puis attaquez ce Cool, qui l’est beaucoup moins que son titre.

Ne ratez pas sur le net les avis des copains et copines : Le Parisien , Unwalkers  , Jean Marc , et Jeanne .

L’écorcheur de Portland de James Hayman (Archipel)

Rien qu’à lire le titre, c’est un roman que je n’aurais pas ouvert. Mais par contre, je connais une spécialiste des thrillers et autres tueurs en série. Donc naturellement, je demande à Suzie si ça l’intéresse … et devinez quoi ? Voici son avis :

 Message personnel : Un grand merci à Suzie

Bonsoir amis lecteurs.

Me voici de retour pour vous parler de l’écorcheur de Portland de James Hayman sorti en poche aux éditions de l’Archipel dans la collection Archipoche. Ce roman a été déjà publié en grand format, en 2013,  sous le titre « Donne-moi ton cœur ».

Premier roman de James Hayman, ce livre est le premier d’une série consacrée à l’inspecteur McCabe. Deux autres titres existent en langue anglaise : « The chill of night » et « Darkness first ».

Contrairement à ce qu’on pourrait penser « l’écorcheur de Portland » ne concerne pas un écorcheur. Ce titre est un faux-ami. Son titre original est  » The cutting » qu’on pourrait traduire comme étant la  coupe, la découpe ou la greffe. Pas très vendeur comme titre. De plus, vous pourrez vous rendre compte que le meilleur titre est celui donné au grand format, même si celui-ci évoque plus un titre de romance de prime abord.

Me voici repartie dans le monde du thriller. En lisant la quatrième de couverture, le texte est particulièrement alléchant (enfin pour moi) : enlèvement et ablation d’organes voire d’autres choses également.

C’est une histoire à deux voix, enfin, je dirai plutôt à deux situations, c’est-à-dire qu’on se retrouve confronté à l’enquête proprement dite mais aussi à une autre situation que je vous laisse apprécier.

Le rythme de l’histoire est assez lent au début et il va crescendo pour accélérer sans perdre le lecteur dans les méandres de l’enquête. Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête, l’auteur va vous lancer des indices et des pistes supplémentaires qui vont complexifier le contexte. Ainsi, on se laisse prendre au jeu et, au bout de quelques chapitres, on a du mal à lâcher le livre (encore une fois, enfin c’est mon avis).

Le plus intéressant reste tout de même le personnage principal : l’inspecteur McCabe. Il est confronté aux problèmes liés à l’enquête mais aussi à des problèmes personnels qu’il n’a pas vraiment laissés derrière lui ou surmontés. On le sent hanté par ses fantômes même s’il essaie de faire face. C’est un personnage complexe, investi à 100% dans son métier mais pas que, avec une part obscure. J’ai hâte que les autres livres soient traduits. Les autres personnages ne sont pas en reste, on s’y attache et on aimerait connaitre leur histoire aussi.

J’espère que vous lirez cet auteur. Il est très prometteur. J’ai vraiment accroché à son style. Il a l’art d’allier l’utile à l’agréable dans cette histoire ainsi que d’autres petites choses. Foncez sur ce livre et, peut-être, voudriez-vous connaitre vous aussi et lire d’autres histoires avec l’inspecteur McCabe et son équipe.

Bonne lecture

 

Oldies : Meurtres à Pékin de Peter May (Babel noir)

Voici le premier roman d’un auteur dont j’ai beaucoup entendu parler et qui consacre un cycle à un couple d’enquêteurs dans la Chine moderne. Meurtres à Pékin de Peter May est le premier roman de ce cycle. Et un grand merci à Dominique qui m’a prêté ce livre et qui m’a fait découvrir un nouvel auteur.

Margaret Campbell est une médecin légiste américaine, spécialisée dans les autopsies des corps brulés. Pour oublier sa vie qui part en vrille, elle accepte de partir six semaines pour donner des cours de pathologie médico-légale à l’université de la sécurité publique de Pékin. Malgré le décalage horaire, elle va être accueillie par le professeur Jiang dans un gigantesque banquet.

Li Yan, simple inspecteur à la section n°1 de la police, qui est chargée des homicides, se prépare pour le plus important des entretiens de sa carrière. Même s’il n’a que 33 ans, il espère obtenir une grande promotion. Reçu par le commissaire Hu Yisheng, il apprend qu’il est promu au rang de directeur et au poste de commissaire divisionnaire adjoint de la section n°1.

Ces deux personnages vont avoir à faire à une étrange série de meurtres. Un homme est découvert carbonisé dans un paisible parc. Puis, deux autres corps vont être trouvés dans des endroits différents. La légiste américaine et le commissaire chinois vont allier leurs compétences malgré leurs différences de culture.

Je qualifierai ce roman de policier classique ; classique par ses personnages qui n’ont rien en commun et qui doivent unir leurs efforts pour résoudre ce mystère ; classique par la façon de construire le roman par chapitres alternés. Peter May joue sur les oppositions Homme/Femme ou Chinois/Américain pour construire la psychologie de ses deux principaux personnages et à part l’histoire d’amour moyenne, c’est efficace pour décrire la Chine d’aujourd’hui. Vous aurez aussi droit à une explication didactique de ce que sont les OGM.

Car le grand intérêt est surtout là. Au travers d’une personne étrangère au pays du soleil levant, Peter May, bien qu’étant écossais, nous montre comment fonctionne la première puissance mondiale. On apprend plein de choses comme par exemple les règles de respect, les façons de dire non ou bien que ce qui passe en premier c’est l’intérêt général avant l’intérêt individuel. Imaginez ce que cela peut donner avec 1,6 milliards de personnes. Cela m’a paru un bon complément par rapport aux romans de Qiu XiaLong. Un petit exemple de la philosophie chinoise : « Apprendre peut parfois se révéler un processus difficile, même pénible. Mais il faut l’accepter ».

Il faut dire que l’intrigue est plutôt bien menée, le style est fluide, avec par moments quelques longueurs, mais l’ensemble est très facile à lire. C’est un roman qui permet de se plonger aisément dans un voyage lointain, fort agréable à dévorer. Pour ma part, j’ai plus été intéressé par le voyage touristique proposé par l’auteur que par les personnages eux-mêmes. Et que ceux qui sont tentés par ce roman soient rassurés, ce roman est le premier d’un cycle qui en comporte 4 qui sont (entre parenthèses les dates de première parution pour la traduction française) :

Meurtres à Pékin (2005)

Le quatrième sacrifice (2006)

Les disparues de Shanghai (2006)

Cadavres chinois à Houston (2007)

Jeux mortels à Pékin (2007)

L’éventreur de Pékin (2008)

Sale temps pour le pays de Michael Mention (Rivages noir)

Dire que j’attends les romans de Michael Mention est une évidence. Je l’avais découvert grâce à Holden de Unwalkers, qui m’avait passé La voix secrète (GENIAL !) et Maison fondée en 1959 (Ambitieux). Sale temps pour le pays est un roman brillant, sur une période narrée par David Peace dans sa tétralogie de Leeds.

22 mars 1979. La Grande Bretagne se débat dans ses affres économiques et les attentats de l’IRA. Dans la salle de rédaction du Daily Mirror, Dennis Vaughn, appelé Darth Vader par ses employés pour sa sévérité, donne son avis sur la maquette du lendemain. Un courrier arrive, avec marqué URGENT dessus. Il l’ouvre, puis choqué, appelle Walter Bellamy, le responsable du poste de police de Wakefield. La lettre provient de l’éventreur de Leeds.

22 janvier 1976. Walter reçoit dans son bureau George Knox, son meilleur élément. Emily Oldson vient d’être retrouvée assassinée par des coups de marteau derrière la tête, puis plusieurs fois poignardée. C’est la deuxième victime d’une série qui va durer cinq longues années. George va être détaché sur cette chasse à l’éventreur.

Si vous comparez ce roman avec la tétralogie de David Peace, sous prétexte que l’affaire est la même, ce serait une grave erreur. Et passer à coté de cet excellent roman serait une lacune. Alors que David Peace exhorte sa jeunesse, fait sa propre psychologie pour soulager ses cauchemars, Michael Mention dessine un pays en désuétude, tombant en ruine, et des portraits de policiers formidables. Là où David Peace joue sur les ambiances et les obsessions de ses personnages, Michael Mention se concentre sur ses deux flics intègres et avant tout obsédés par leur boulot.

Mais parlons d’abord des personnages principaux. George Knox est un roc, un enquêteur à l’ancienne, à la fois doué et méthodique, dans tous les cas un travailleur hors norme. Il cherche à noyer ses problèmes personnels dans le travail. Sa femme se plaint de maux de tête récurrents, il est partagé entre son désir d’être avec elle et son besoin de traquer la bête. Il va faire équipe avec Mark Burstyn, plus jeune mais aussi doué. La rencontre entre les deux est assez particulière, ils vont s’affronter comme deux montagnes en mouvement, mais vont mutuellement s’apprécier pour leurs compétences reconnues. Sans en rajouter outre mesure, leur réserve fait qu’ils ne vont jamais dire ce qu’ils pensent l’un de l’autre, mais vont nouer une relation professionnelle et respectueuse, à la limite de l’amitié retenue.

Du contexte, je ne dirai qu’une chose, il m’a époustouflé. On assiste à un pays en pleine déchéance, les pierres tombent une à une, et l’avènement de Margareth Thatcher ne va pas améliorer les choses. C’est l’avènement de la modernité, la fin des travailleurs et l’arrivée de la finance. La documentation de cette période est tout simplement impressionnante, reprenant des articles de journaux, décrivant en un paragraphe des émeutes, en une phrase le désarroi de tout un peuple. Et le parallèle entre la situation du pays et le fonctionnement de la police est évident et tellement bien trouvé. Finies les enquêtes d’antan, finis les durs au labeur comme George, le pays tombe, la police patauge, George lui-même se tasse, se renferme, Mark le suit juste derrière. C’est clairement cet aspect, cette métaphore qui rend ce livre indispensable à lire.

Et puis, il y a ce style, cette façon de brosser un portrait en une phrase, un sentiment en un mot. Michael Mention est un styliste pur, un puriste stylisé. Sa volonté de rapprocher son intrigue d’une enquête journalistique, c’est pour ne pas alourdir le propos, pour le rendre si simple, si facile à lire. Et quand on tourne la dernière page, on veut déjà lire le prochain roman, car cela se lit vite, très vite, trop vite (malgré ses 270 pages). Vous l’aurez compris, Sale temps pour le pays est un livre à lire d’urgence.

Le Samovar de Nicolas Rouillé (Moisson Rouge)

Etrange roman qui est arrivé dans ma boite aux lettres, presque par hasard, comme une feuille tombe d’un arbre en automne. Auteur inconnu, titre dont je n’ai pas ou peu entendu parler, mais sujet qui semble intéressant : les squatteurs.

Tristan est un jeune étudiant en BTS, qui vit des pensions que lui verse sa mère. C’est une vie confortable, même si elle lui fait un chantage en cas d’échecs aux partiels. La vie n’est pas facile pour un jeune homme, motivé par pas grand-chose, et qui cherche surtout un sens à la vie. Alors, quand son ami Max lui propose de partir à la cueillette aux kiwis en Nouvelle Zélande, Tristan accepte, d’autant plus que Max s’occuperait du passeport et du visa, moyennant mille euros en liquide.

Rendez vous est pris au Manoir, dans la rue du même nom. Sauf que Max n’est pas là, qu’il a disparu. Cela donne tout de même l’occasion à Tristan de rencontrer de drôles de zozos, et d’assister à une réunion lors de laquelle une engueulade éclate entre Fahrid et Yanis. Le vélo de Tristan fait les frais de cette dispute. On lui propose alors d’aller voir Clavette, le réparateur de génie du Samovar.

Le Samovar, c’est un squat sur un ancien entrepôt de l’armée. Tristan va découvrir un petit monde, qui s’autogère. Accueilli à bras ouverts, il va y revenir plusieurs fois, avant de devenir un pensionnaire à part entière. Il va découvrir les multiples activités de chacun, puis les difficultés envers les autorités.

N’allez pas chercher dans ce roman une intrigue policière, une poursuite d’un serial killer ou un détective privé détruit par l’alcool suite au départ de sa femme. Ce roman est plus à rapprocher d’une chronique d’un jeune homme, un peu perdu et pas pressé de se retrouver qui va découvrir un nouveau monde qu’il ne soupçonnait même pas. Et si c’était mal écrit, je n’aurais jamais fini ce roman.

Simplement, voilà ! c’est écrit avec légèreté, beaucoup d’humour et sans rage aucune, avec beaucoup de dialogues pour faire vivre tant de personnages. Ces gens-là ne demandent pas grand-chose, si ce n’est de vivre selon leur mode de vie, à la marge de la société. On va y rencontrer une quantité impressionnante de personnages hauts en couleurs, tous reconnaissables, et on suit avec plaisir la vie de ce microcosme, à l’aide de dialogues très bien réalisés. Je garderai en mémoire Marjo, Kat, Zaïreb, Clavette, Jeannot, FX, Spears et tant d’autres.

Et même si j’ai un peu de mal, personnellement, à adhérer à leur point de vue, je dois dire que la narration, qui ressemble parfois plus à un reportage qu’à un roman, est bien agréable. Et puis, les personnages sont bigrement attachants, et vous savez comme j’aime quand un auteur donne tant d’amour, sans juger qui que ce soit. Et s’il y avait une intrigue à suivre en toile de fond, ce roman aurait pu être génial. Ceci dit, j’aurais appris beaucoup de choses sur un mode de vie qui permet de vivre en autarcie, ou presque.

Les anneaux de la honte de François Thomazeau (L’Archipel)

C’est une nouvelle collection qui démarre aux éditions L’Archipel, qui s’appelle Cœur noir, dirigée par Noël Simsolo. Le principe est de créer une intrigue de roman noir autour d’une date historique. Voici le premier de la série, les anneaux de la honte de François Thomazeau.

1936. Les jeux olympiques vont s’ouvrir dans 15 jours à Berlin. En protestation au déroulement de ces jeux en pays fasciste, sont organisés les Olympiades Populaires à Barcelone. C’est à ce moment là que se déclenche la guerre civile d’Espagne. Le pays, qui regorge de journalistes, assiste à des scènes qui vont ensanglanter les rues de la capitale catalane. Tous les pays (Italie, Russie, Allemagne, Angleterre, France…) sont, en sous main, impliqués, cherchant à avoir une influence sur l’issue des combats.

Albert Grosjean, ancien héros de la première guerre mondiale, est journaliste sportif pour un hebdomadaire français proche du parti communiste. Suite aux violences et à l’annulation des jeux populaires, Albert rentre à Paris avec une mission : Un de ses amis journalistes Ernst Sorman lui a confié une bague qu’il doit remettre en main propre à Anna Meyer, une athlète juive qui va concourir pour l’Allemagne à Berlin.

Le seul problème, c’est que son patron n’a pas du tout l’intention de l’envoyer à Berlin pour faire de la publicité à des jeux fascistes. Finalement, c’est un ex-préfet du nom de Jean Moulin qui va le débaucher et l’envoyer en Allemagne sous un faux nom. Sa mission : mieux comprendre le rôle des nazis dans le conflit espagnol, et ramener des informations sur les politiques des autres pays.

De ce roman, je garderai le souvenir d’un gigantesque bordel, excusez le mot ! Chaque pays place ses pions, dans le noir, en cherchant à savoir où sont les pions des autres pays. Il n’y a pas de pays ami, ou de pays ennemi. On n’a pas l’impression de voir des pays liés par une alliance, tous se battent, s’espionnent pour leur propre compte, quitte parfois à faire du chantage envers une nation voisine. Il faut savoir que les espions de cette époque étaient surtout des journalistes car ils avaient accès à tous les lieux où les grandes décisions se prennent.

C’est aussi la puissance de l’évocation des jeux de Berlin, la force des mots, où, en quelques mots, l’image est créée, l’évocation évidente derrière les yeux du lecteur (lisez donc l’entrée des athlètes dans l’arène de Berlin, ou le concours de saut de Anna). Cela renforce le dégout qui m’est venu envers certains personnages, sachant ce qui allait se passer quelques années plus tard, et lisant des dialogues où tout le monde savait, je dis bien savait et non pas se doutait.

Alors devant une documentation impressionnante mais jamais rébarbative, portée essentiellement par des personnages hauts en couleurs et véridiques, je ne peux que vous conseiller cette lecture. Je précise tout de même que le début du roman regorge de personnages, et que le lexique en fin de roman est bien utile pour les situer. C’est un roman noir en forme de course poursuite pour sauver sa peau dans un monde lancé à cent à l’heure et dont on a oublié où se trouvait le frein.

Un petit jouet mécanique de Marie Neuser (L’écailler)

Après le grinçant et controversé Je tue les enfants français dans les jardins, voici la dernière production de Marie Neuser, qui démontre que cette auteure est indéniablement douée par son univers noir et sans concession.

Il semblerait que l’univers des jeunes soit à l’honneur en ce moment ; du moins, c’est mon impression au vu de mes lectures récentes. Et la période de l’adolescence est une charnière, un moment bien particulier de passage de l’enfance à l’âge adulte. Le roman s’ouvre sur Anna, une jeune femme qui retourne dans la maison familiale d’Acquargento, en Corse. Elle se rappelle cet été maudit, quand elle avait 16 ans, ses moments de solitude, de lassitude, et l’arrivée de sa sœur Hélène.

Car, Anna a toujours mal vécu l’écart d’âge avec Hélène, ces 14 années qui ressemblent à un rempart infranchissable. De même, Hélène a toujours été adorée par ses parents, là où Anna s’est sentie délaissée, comme le vilain petit canard. Et comme il est facile de s’enfermer dans une culture cinématographique ou musicale qui parle de ce qu’elle ressent, mais a du mal à identifier, et que ses parents dénigrent. Comme il est facile de s’isoler, de foncer dans sa chambre à écouter au casque Nick Cave ou les Cure.

Mais comme il est difficile de comprendre les autres, d’ouvrir les yeux devant les attitudes des « grands ». Que c’est compliqué de comprendre sa mère si attentionnée envers la fille de Hélène, Léa qui a un an, et pourquoi son père semble si absent en laissant tout faire, pourquoi Hélène agit-elle si bizarrement envers sa fille, au risque de lui faire prendre de réels dangers, pourquoi les hommes la regardent-ils sur la plage ? Autant de questions restées sans réponses auxquelles d’ailleurs il n’y a peut-être pas de réponses.

Anna subit ce que Baudelaire a si bien décrit, l’Ennui avec un grand E. Elle assiste aux futilités des uns, aux actes inutiles des autres. Anna regarde le monde comme si elle était spectatrice, se découvrant pas tout à fait femme, mais ressentant un sentiment inconnu d’elle, un attrait inédit envers un petit être sans défense, qu’elle ne comprend pas, qu’elle pense être de la pitié, puis un sentiment d’amusement, avant de devenir de l’amour filial.

Vous l’aurez compris, ce roman est un magnifique portrait d’une adolescente mal dans sa peau, qui va trouver son salut dans sa nièce, mais l’intrigue est et restera noire. Marie Neuser va suivre son personnage d’un seul point de vue, totalement subjectif et sans jamais en rajouter. C’est magnifique de sensibilité, de pureté, d’intelligence, un portrait sans concession, sans forcément juger les différents personnages.

C’est aussi un roman écrit à la deuxième personne, avec un « vous » obsédant, dérangeant, énervant parfois, provocant ; ce « vous » qui force le lecteur à se mettre à la place de Anna, qui donne l’impression de se retrouver devant un tribunal, devant des juges sans pitié. Je me suis d’ailleurs posé la question si le roman n’aurait pas été plus direct, plus frappant s’il avait été écrit à la première personne du singulier.

N’allez pas y chercher de suspense quant à l’issue de l’intrigue, elle va être dramatique. N’allez pas non plus y chercher une quelconque leçon de morale, ou la moindre piste vers un avis ou une opinion. Par contre, je suis resté époustouflé par la justesse des sentiments exprimés, par l’acuité de la psychologie d’Anna, tantôt aveuglée par ses doutes, tantôt ébahie par la beauté des paysages corses. Avec ce deuxième roman, Marie Neuser frappe fort et ne laisse aucun doute quant à son énorme talent à construire des intrigues incroyablement noires et fortes au travers de la vision subjective de personnages torturés. Un des romans à ne pas rater pour cette rentrée littéraire 2012.

Vous trouverez un excellent article chez l’amie Jeanne ici.

Juste avant de Fanny Saintenoy (Flammarion) et La petite de Michèle Halberstedt (Albin Michel)

Voici deux romans que j’ai lus dans le cadre du Meilleur roman élu par le site Confidentielles.com. Deux romans très différents, qui n’ont en commun que leur taille, 120 pages pour le premier et 150 pages pour le deuxième. D’ailleurs, je ne les ai pas ressentis de la même façon. Autant le premier m’a beaucoup ému, autant le deuxième m’a laissé froid.

Juste avant de Fanny Saintenoy (Flammarion)

Juste avant

La quatrième de couverture résume bien le sujet difficile de ce roman : voici le bouleversant portrait croisé d’une très vieille dame sur son lit de mort, Juliette, et de son arrière-petite-fille Fanny, bousculée par la vie moderne. Avec leurs deux récits qui alternent en courts chapitres, cinq générations s’observent, un siècle s’écoule: les orteils de Juliette enfant tombent congelés pendant la Première Guerre, le jeune mari Louis, résistant communiste, tombe pendant la Seconde Guerre. Une seule fille naît, c’est une rêveuse impénitente, et elle tombera d’un cancer à tout juste cinquante ans. Elle élèvera une fille sans mari, Martine, l’instit’ hippie, obsédée par les voyages à l’autre bout du monde. Et enfin Fanny, la trentenaire paumée qui a donné naissance à Milena.

Mon avis : Nous assistons donc à un dialogue par chapitres intercalés entre une presque centenaire et son arrière petite fille. Ici, on ne cherche pas à en mettre plein la vue, le style est simple comme la vie de ces gens qui ont connu les guerres. Cela nous permet aussi de voir comment la société a évolué, comment les besoins (ou plutôt les envies) ont changé, et malgré cela, comment on peut encore dialoguer entre générations.

C’est un texte extrêmement émouvant, qui m’a beaucoup touché et secoué avec une fin en forme d’espoir. Il y a une fierté de la part de ces femmes d’avoir bien vécu, ayant élevé leurs enfants sans leur homme. Et par moments, on retrouve des moments de pure poésie, dépouillée, directe, simple comme la vie de ces femmes.

 

La petite de Michèle Halberstedt (Albin Michel)

la petite

« J’ai 12 ans et ce soir je serai morte. Méfiez-vous des enfants sages. » Elle n’a pourtant vécu qu’une enfance ordinaire, celle des années 1960 où l’on gardait pour soi secrets et blessures : se sentir terne et insignifiante, et surtout bête et laide. Mais il faut se méfier des enfants sages, ils portent parfois en eux des océans de désespoir…

Mon avis :

Voilà un roman qui m’a laissé de marbre. Pourtant, le début était prometteur. Mais je n’ai pas réussi à imaginer une petite fille de 12 ans écrivant avec un style aussi évolué que celui qu’utilise l’auteur pour narrer la vie de cette fille. Du coup, les événements m’ont paru sans intérêt, les sentiments évoqués ceux d’une indéniable égoïste en recherche d’amour et de reconnaissance, et le livre suffisamment court pour passer à autre chose. Peut-être suis-je passé à coté d’un bon roman, mais il ne m’a pas touché plus que ça.

Vous prendrez bien une tasse de thé ? de Claude Keller (Plon) et Au pays des kangourous de Gilles Paris (Don Quichotte)

Je continue mon petit voyage dans le wagon de la littérature blanche, dans le cadre du meilleur roman français de http://www.confidentielles.com avec deux romans qui ont beaucoup de choses en commun, dont les personnages principaux qui sont des enfants ou des adolescents.

Vous prendrez bien une tasse de thé ?de  Claude Keller (Plon)

tasse de thé

4ème de couverture : Les beaux quartiers de Lyon, immeubles de pierre de taille, appartements sombres où l’on rencontre des choses bizarres, des familles à secrets : Francine Kennedy, une gentille grand-mère qui peine à refréner ses pulsions meurtrières ; Isabelle Vital-Ronget, la dame catéchiste qui entretient une liaison clandestine ; Aurélie, seize ans, qui couche avec Etienne de la Salle, l’écrivain raté du grenier ; et Marie-Cécile, la mère d’Aurélie, qui ignore tant de choses.

Et puis, cachés quelque part, il y a ces deux amoureux en rupture de ban. Fille de psy, Dora, quinze ans, vient de fuguer sur un coup de tête. Enfant de personne, Ben est un petit voyou qui croit en l’impossible. Ils s’aiment mais autour d’eux le monde s’agite férocement et les bouscule.

Mon avis : Si les deux personnages principaux sont bien Dora et Ben, ils sont entourés d’une pléiade de caractères tous aussi vivants les uns que les autres. Et si Claude Keller nous donne l’impression d’une intrigue un peu décousue, elle s’avère vite débridée et anarchique, à l’image du bordel (excusez la grossièreté) qu’ils vont mettre dans un petit immeuble de la rue d’Auvergne. Le livre pourrait perdre le lecteur, mais le plaisir de la lecture est au rendez vous avec un style sautillant, léger et débridé, fait de petite phrases, de mots et de bons mots qui donnent le sourire. Car finalement, le but n’est pas de passer un message, mais bien de divertir. Et en l’occurrence, la mission est remplie.

Au pays des kangourous de Gilles Paris (Don Quichotte)

Au pays des kangourous

4ème de couverture : « Ce matin, j’ai trouvé papa dans le lave-vaisselle. En entrant dans la cuisine, j’ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d’hier soir. J’ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. Il m’a regardé comme le chien de la voisine du dessous quand il fait pipi dans les escaliers. Il était tout replié sur lui-même. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand mon papa. »

Simon, neuf ans, vit avec son père Paul et sa mère Carole dans un vaste appartement parisien. En fait, le couple n’en est plus un depuis longtemps, la faute au métier de Carole, qui l’accapare. Paul est écrivain, il écrit pour les autres. Carole est une femme d’affaires, elle passe sa vie en Australie, loin d’un mari qu’elle n’admire plus et d’un enfant qu’elle ne sait pas aimer. Le jour où Paul est interné pour dépression, Simon voit son quotidien bouleversé. L’enfant sans mère est recueilli par Lola, grand-mère fantasque et jamais mariée, adepte des séances de spiritisme avec ses amies « les sorcières », et prête à tout pour le protéger. Mais il rencontre aussi l’évanescente Lily, enfant autiste aux yeux violets, que les couloirs trop blancs de l’hôpital font paraître irréelle et qui semble pourtant résolue à lui offrir son aide. Porté par l’amour de Lily, perdu dans un univers dont le sens lui résiste, Simon va tâcher, au travers des songes qu’il s’invente en fermant les yeux, de mettre des mots sur la maladie de son père, jusqu’à toucher du doigt une vérité que l’on croyait indicible.

Mon avis : Ce roman est une vraie découverte pour moi, un roman empli de tendresse qui va rejoindre les livres dont je relis souvent des passages. Le parti-pris de l’auteur est de raconter par la voix de Simon sa vie alors que son père subit une dépression. Gilles Paris utilise le vocabulaire d’un enfant de 9 ans, et surtout, face aux petits moments de la vie quotidienne, nous glisse sa logique. Le coup de force de l’auteur, c’est bien de tenir la distance, d’en faire un roman passionnant au long duquel on rit, on sourit, et surtout on fond d’amour pour ce gamin. C’est un roman rempli de tendresse, d’humour, d’optimisme, pour lequel on peut que craquer. N’hésitez plus, lisez ce roman qui est une vraie réussite.

Couleur Champagne de Lorraine Fouchet (Robert Laffont)

Dans le cadre de l’élection du meilleur polar français du site Confidentielles.com, dont j’ai la chance de faire partie, voici un roman aux allures de chroniques familiales avec une enquête qui s’étale sur plusieurs dizaines d’années.

En 1851, Eugène Mercier, un jeune garçon de treize ans, va voir sa vie chamboulée en quelques  semaines. Alors qu’il a de plus en plus de mal avec son statut de fils naturel, puisqu’il est élevé par sa mère seule. Ses deux meilleurs amis vont le quitter, Paul va aller au collège de Reims et Antonin va devenir apprenti chez son père. Le dernier jour de classe, Eugène et Paul apprennent la mort d’Antonin, qui ne s’est jamais remis du cholera qu’il a contracté durant l’hiver.

Une nuit, le père de Paul est retrouvé assassiné dans son bureau. Lors d’un repas de famille auquel Eugène est convié, Paul est accusé par son frère Pierre d’avoir tué leur père. Leur mère répudie alors Paul et l’envoie chez leur oncle aux Etats-Unis. Eugène, à cause de cet exil, va se retrouver seul et commencer son journal intime. Eugène va se fixer trois objectifs dans sa vie : démocratiser le champagne, trouver le tueur du père de Paul et découvrir l’identité de son véritable père.

1970, Mary Robinson apprend que le corps de son père, disparu depuis plus de 30 ans, a été retrouvé dans les caves Mercier. Il a été assassiné, la nuque brisée. Il y a 30 ans, elle l’avait attendu le jour de son anniversaire, car il lui avait promis un voyage en dirigeable. Cette cicatrice est toujours ouverte pour Mary qui va essayer de découvrir qui l’a tué et ses relations avec la France et le champagne.

Passons sur ce qui m’énerve un peu : la mention Best seller sur la couverture a tendance à me hérisser le poil. Afficher ce que les gens doivent acheter, ça a tendance à me rebuter. Donc, j’ai commencé la lecture avec des aprioris négatifs, puis je me suis laissé prendre par le style fluide l’auteur et par sa construction à la fois ingénieuse et non linéaire.

C’est donc un roman que j’ai pris plaisir à parcourir, car Lorraine Fouchet privilégie ses personnages, et nous immerge par de petits détails qui nous immergent dans les différentes époques. Elle aurait pu nous asséner de longues descriptions, elle a préféré faire dans le léger, par petites touches, et cela donne d’autant plus de plaisir.

Dans ce roman, on va alterner entre l’enquête de Mary et ses découvertes sur des secrets de famille et le journal intime de Eugène Mercier. Les chapitres sur le journal intime, créé de toutes pièces par l’auteur deviennent tout simplement passionnants tant tout sonne vrai et juste. Et comme Eugène Mercier est un aïeul de l’auteur, le lecteur que je suis est admiratif devant l’hommage rendu envers une personne qui aura marqué à la fois sa famille mais aussi le monde entier. Cet ouvrage qui m’a fait passer un bon moment est tout de même à réserver aux adeptes de sagas familiales, et qui ne recherchent pas de suspense à outrance ou de mystères insolubles.