Un arrière gout de rouille de Philipp Meyer (Denoel 2010 – Folio 2012)

Je ne vais pas tourner autour du pot … ce roman est magnifique. Et ça commence par ce titre, un arrière gout de rouille, comme un gout amer dans la bouche dont l’on ne peut pas se débarrasser, comme s’il ne restait dans cette région reculée des Etats Unis que des regrets, l’impression de ne rien pouvoir faire, d’être dépassé par les événements. Un arrière gout de rouille annonce la mort d’un pays, par la mort de ses âmes, le déclin d’une civilisation par la perte de toute illusion.

Et c’est dans un roman choral à six voix que Philipp Meyer nous dessine sa toile noire. Dans la petite ville de Buell, les industries sidérurgiques ont toutes fermées les unes après les autres. Les grands fours ont été dynamités et il ne reste que quelques vestiges qui sont petit à petit rongés par la rouille. Même les forêts alentour n’ont plus leur éclat. Et comme le dit Grace : « Il fallait de l’argent pour partir, il fallait partir pour trouver de l’argent ».

L’intrigue démarre avec deux adolescents d’une vingtaine d’années, Isaac English et Billy Poe, qui veulent partir de Buell, pour trouver une meilleure vie ailleurs. Car à Buell, il n’y a aucun avenir. A peine sortis de la ville, ils se trouvent pris à partie avec quelques personnages peu engageants et l’un d’eux menace Poe avec son couteau. Isaac lui balance alors une boule d’acier qui tue l’assaillant.

Isaac, c’est le gringalet intelligent, celui qui pourrait s’en sortir avec sa tête, décrocher une place dans une université grâce à ses facultés intellectuelles. Poe, c’est le sportif, reconnu comme excellent en football américain, qui pourrait aussi trouver une université avec ses dons sportifs. Cet accident va bouleverser leur vie : Isaac va s’enfuir et Poe rester. Isaac va s’apercevoir que le reste du pays est en train de sombrer et Poe va être arrêté et décider de ne rien dire.

C’est Harris qui va se charger d’arrêter Poe. Il est shérif dans la petite ville de Buell, et c’est le travail qu’il a trouvé pour ne pas quitter cette ville. Son idéal n’est pas de rendre la justice, son secret, c’est qu’il est amoureux de Grace, la mère de Poe. Cette affaire va lui permettre de se rapprocher d’elle, au risque que cela se termine mal. Il est aussi confronté aux réductions de budget, ce qui lui impose de se séparer de plusieurs hommes alors que la délinquance augmente dans une région ravagée par le chômage. Grace aurait pu partir quand elle en avait l’occasion, mais elle a préféré se sacrifier pour son fils, en étant obligée de l’élever seule puisque son mari ne revient que très épisodiquement.

Isaac va rendre visite à Lee, sa sœur, la seule qui ait eu le courage de partir faire des études ailleurs. Elle est diplômée de Yale mais a été obligée de revenir s’occuper de leur père, paralysé à la suite d’un accident du travail lors de la fermeture des fours. Et puis, l’habitude aidant, la routine finit par vous prendre dans ses bras impitoyables jusqu’au point de non retour où vous ne pouvez plus quitter votre quotidien.

Vous l’aurez compris, au travers de ces personnages aux psychologies très fouillées et très différentes, Philipp Meyer dont c’est le premier roman prend le temps d’aborder de nombreux thèmes sans jamais prendre parti, mais en ne se gênant pas pour lancer quelques vérités, en particulier sur la prédominance des gains économiques sur les vies humaines. Et pourtant ce livre a été publié en 2009, avant la crise financière de cette même année.

Tout au long de ces 535 pages, ces personnages errent à la recherche d’un idéal, confrontés à leurs problèmes bien sur, mais surtout à la recherche d’un but, d’un espoir. Et la ville, la campagne est de la même couleur morose que leur vie, la couleur est triste comme la rouille qui empoisonne leur vie est les maintient bloqués dans cette région maudite, vouée à mourir. Et jamais, je n’ai ressenti de lassitude, toute phrase a sa justification, les dialogues sont étincelants de justesse et le résultat est noir, éloquent, magnifique.

Tous ces personnages sont des gens courageux, des battants qui ont envie de faire quelque chose. On a l’impression qu’ils sont assommés, dépassés par des forces qui les dépassent. Ils ont l’impression de ne plus avoir leur destin entre leur main, ils sont bloqués dans une région qui ne peut vouloir dire que la mort pour eux. Et ce pays qui prône le rêve américain, est finalement impitoyable envers ses gens pour faire plus d’argent.

C’est un véritable roman d’apocalypse, vu au travers de ses victimes que nous donne à voir Philipp Meyer. Et ce roman n’a jamais été aussi contemporain, aussi impressionnant, car il nous montre ce paysage de l’intérieur, à travers des gens ordinaires. Il est bien facile de passer outre, de se boucher les yeux, et d’allumer la télévision. L’autre alternative est d’ouvrir ce roman, et d’accompagner ses six personnages dans leur vie, et votre vision des gens en sera changée.

Ce roman qui a été publié par Denoel en 2010, a été repris par Folio à la fin de l’année dernière. Il n’y a donc aucune raison de ne pas le lire. C’est un roman noir magnifique.Et merci Richard pour cette lecture, un immense merci !

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