Oldies : Natural enemies de Julius Horwitz (Baleine noire)

Ce mois ci, la rubrique Oldies devrait comporter un ajout tout simple, et bien connu : Goodies. Et si je devais classer cet extraordinaire roman, je le mettrais assurément dans les romans noirs, obscurs, impressionnants, amoraux, désespérants. Autant de raisons de lire ce roman que vous aurez peur d’ouvrir après avoir lu ce billet, mais ce sera une de vos lectures les plus marquantes, une des plus inquiétantes aussi, une lecture qui va vous laisser des cicatrices car elle va vous appuyer là où cela fait horriblement mal, sans aucune compassion, aucun regret, avec un sadisme et une clairvoyance rares.

Et pourtant, vous n’y trouverez aucune trace de sang, pas la moindre trainée d’hémoglobine, juste une plongée sans retour dans l’âme d’un homme finalement comme tout le monde, comme vous et moi, qui, un jour pète un câble, et se lève le matin en se disant que ce soir, en revenant de sa journée de travail, qu’il va tuer sa femme et ses trois enfants d’une balle dans la tête. Vous n’y trouverez donc pas non plus de suspense haletant puisque la fin vous est déjà détaillée dès les premières lignes.

Ce qui frappe dans ce roman, c’est que l’on est plongé dans l’esprit de cet homme, parce que c’est écrit à la première personne du singulier, sans aucun pathos, presque avec froideur. Paul est directeur d’une revue scientifique qu’il a réussi à développer avec succès. C’est un homme comme les autres, qui va réaliser son projet, sauf que son projet est horrible. Il ne faudra pas y chercher une quelconque explication ou motivation derrière cet acte meurtrier, mais peut-on seulement expliquer un tel acte ?

Si le roman se situe dans les années 1970, à New York, il semble bien intemporel, tant les questions qui sont soulevées dans le roman sont toujours d’actualité. C’est le reflet d’une génération qui a perdu tout espoir, tout objectif, tout intérêt dans le fait de survivre depuis la deuxième guerre mondiale. Le message est terrible, et terriblement addictif, car plus on avance, plus on est horrifié, plus on continue à lire. Ce roman est diablement subversif en même temps qu’il est nécessaire à lire, important à lire.

Si la forme, qui détaille la journée de Paul heure par heure, comme s’il n’allait rien se passer, fait monter la tension, les sujets abordés au travers de ses rencontres et de ses discussions ne nous donnent même pas une piste. Et ce n’est pas sa déception envers sa vie maritale, ou même son besoin de sexe qui vont nous donner une réponse, une bribe d’explication. Ce roman est bel et bien une réflexion sur la vie et la mort, sur l’homme et la femme, sur sa place dans la société, sur le rêve américain (mais est-il seulement américain) qui part en poussière.

Quand le polar se veut bien plus qu’un divertissement, mais à la fois une leçon de philosophie et d’histoire, quand il pose plus de questions qu’il ne propose de réponses, alors cela donne Natural enemies. C’est un livre dur, âpre, brutal, froid, une pure perle noire comme on n’en lit que deux ou trois fois dans sa vie. Mais c’est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. Oserez-vous le lire ?

Un dernier mot sur l’auteur : Julius Horwitz est l’auteur de 9 livres, tous fortement imprégnés de contexte social. Natif de Cleveland, il a travaillé de 1956 à 1962 au département de la santé à New York. Natural enemies a été adapté en film avec comme acteurs principaux Hal Holbrook, Jose Ferrer and Viveca Lindfors. Ce roman a été édité une première fois par les éditions Seuil en 1977. Il est mort en 1986 à l’âge de 65 ans.

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