Rouge est le sang de Sam Millar (Points)

Attention, Coup de cœur !

« Paul Goodman se sentait comme un condamné, tandis qu’il s’avançait vers l’abattoir à travers l’herbe détrempée. Un rosaire de nœuds s’accrochait à son estomac et le serrait un peu plus à chaque pas. La pluie et un froid vicieux lui pinçaient la peau. Un frisson involontaire lui parcourut l’échine et les boyaux à l’idée que, dans moins d’une minute, il serait à l’intérieur du bâtiment, à l’intérieur de l’énorme ventre de la bête. »

Paul Goodman est au chômage depuis un an. Le seul espoir qu’il lui reste est d’être embauché à l’abattoir. Quand il va passer les portes de ce gigantesque et inquiétant bâtiment, il ne sait pas qu’il va mettre les pieds dans son plus atroce cauchemar … et le lecteur avec lui.

Car Rouge est le sang (ou Redemption Factory édité en 2010 aux éditions Fayard) est avant tout une histoire de personnages, tous plus horribles et horrifiques les uns que les autres :

Il y a Shank le propriétaire de l’abattoir, le maitre des lieux, qui attire et emmène derrière lui toute une troupe de monstres, tout droit sortis de l’imagination délirante de l’auteur, un homme étrange, violent, sans état d’âme. Il a engendré deux filles, Violet, une psychopathe aussi belle qu’elle est dangereuse, et Geordie, une infirme affublée de prothèses pour ses jambes qui est aussi horrible de l’extérieur qu’elle est pure à l’intérieur.

Il y a Taps, l’homme de main de Shank, un pur tueur à gages, un homme de main à la fidélité à toute épreuve, un boucher qui aime la viande bien découpée, qu’elle provienne d’un animal ou d’un être humain.

Même Philip Kennedy, qui tient une boutique d’objets anciens et qui est le seul à ressembler à un être humain normal, est affublé d’une femme monstrueuse, sorte de bibendum couché sur son lit, recluse dans sa chambre en haut des escaliers poussiéreux, avec un esprit cynique et méchamment mortel.

Paul Goodman (Homme bon) est comme un extraterrestre dans ce monde d’horreurs, le seul à paraitre normal, à se faire un ami comme Lucky Short, un jeune homme malchanceux, qui porte son nom comme on porte son fardeau, car il ne sert à rien d’avoir de la chance pour se sortir d’un monde d’horreurs. Son seul rêve est de devenir un champion de snooker, son pire cauchemar est de proter le poids de son passé et de sa destinée.

La plume de Sam Millar est magnifique dans son épouvantable réalité, montrant des lieux aussi inquiétants qu’effrayants, nous plongeant dans une atmosphère lourde et poisseuse, nous faisant renifler des odeurs à base de fer et de sang, nous jetant à la figure des tableaux rouge sang dans des scènes hallucinantes et hallucinées.

Le choix des adjectifs sont effroyablement évocateurs, aussi bien avec les images que les odeurs ou les sons. Pour preuve ce nouvel extrait pioché au milieu du roman : « L’odeur lourde des bouses se mêlait à celle, enivrante, du foin et du grain moisi, et flottait dans l’air, presque visible, ponctuée par la puanteur âcre du sang frais ». Et on ne peut que rendre hommage à Patrick Raynal pour avoir rendu cette œuvre si monstrueusement belle.

Ce roman n’est pas seulement un roman fantastique (dans tous les sens du terme), surfant entre le roman noir, le roman d’horreur ou le fantastique. Il ressemble à un cauchemar que Sam Millar a longtemps porté en lui, une sorte de vision qu’il a de son pays, après une absence longue. Il pose la question de la rédemption, celle que Paul Goodman recherche après la disparition inexpliquée de son père, celle de Geordie envers son père, celle de Kennedy envers sa propre vie, celle que Sam Millar voudrait donner à son pays, celle que l’on ne veut pas lui accorder.

D’un roman très personnel, et pour autant très positif, car Sam Millar trouve dans chaque monstre peuplant ses scènes, des raisons d’y croire, de trouver la beauté, la pureté, il en a fait un tableau fait de plusieurs scènes marquantes, et a construit une œuvre au-delà de tout genre, au-delà de toute classification, unique, incroyable, d’une lecture presque biblique. Tous les ingrédients pour faire de ce roman un coup de cœur, un formidable coup de cœur.

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