Tendre comme les pierres de Philippe Georget (Jigal)

Depuis son premier roman L’été tous les chats s’ennuient, vainqueur entre autres du Prix du polar SNCF, je lis tous les romans de Philippe Georget, car je retrouve dans ses personnages une humanité qu’il devient de plus en plus rare de dégotter dans le polar. Le commissaire Sebag a poursuivi ses enquêtes dans le formidable Les violents de l’automne et on attend la prochaine. Entre temps, Philippe Georget nous avait enthousiasmé avec un roman noir que j’ai beaucoup adoré Le paradoxe du cerf-volant. Et voilà qu’avec Tendre comme les pierres, il nous offre un roman d’aventure, un vrai.

Pétra, Jordanie, de nos jours. Le personnage principal et narrateur de ce roman se nomme Lionel Terras, journaliste de profession, solitaire et agressif envers tout un chacun. Il arrive en Jordanie pour réaliser un reportage pour la société qui sponsorise le nouveau chantier archéologique de Rodolphe Moreau. Mais quand il arrive, il apprend que le vieil archéologue est en prison.

En effet, la veille, un jeune enfant sourd muet et attardé a été retrouvé dans le lit du professeur. Il est arrêté et accusé de pédophilie. Lionel Terras va donc profiter de son voyage pour décrocher un reportage supplémentaire, un scoop dans les termes du métier : l’arrestation du professeur. Sachant que le professeur est un homosexuel notoire, les amalgames vont vite se répandre.

L’associée de Rodolphe Moreau, Mélanie Charles va se confronter à ce personnage désagréable, et tenter d’obtenir son aide pour faire libérer le professeur Moreau, d’autant plus qu’il est agé de 82 ans, et qu’un séjour dans les prisons jordaniennes risque de lui être fatal. Bientôt, d’autres événements vont suivre, qui vont amener nos deux personnages à croire qu’un « coup monté » est dirigé contre le chantier de fouilles.

Ce roman comporte tous les ingrédients de ce que j’aime chez Philippe Georget : un décor … et quel décor ! Une ambiance … et quelle ambiance ! De formidables personnages … et quels personnages ! Philippe Georget nous invite à un voyage dans le royaume de l’aventure. Alors, évidemment, on est loin des films d’Indiana Jones, on ne va pas y trouver de poursuites infernales avec des méchants à tous les coins de rues, mais une enquête dans un cadre magnifique.

Car la Jordanie que Philippe Georget nous donne à contempler est magnifique, ces montagnes à fleur de désert, ces monuments créés il y a plus de trois mille ans et que nous serions incapables de copier aujourd’hui. Et non seulement, on contemple ces pierres, mais on sent aussi l’odeur du désert, cette absence de bruit, ce sable si chaud qui passe entre nos doigts. Et Philippe Georget nous fait aimer ces formidables paysages, mais aussi ses personnages.

Entre Lionel et Mélanie, la psychologie est diablement fouillée, sans oublier les autochtones. Lionel est un personnage complexe, cynique et agressif que l’on voit évoluer tout au long du livre. C’est aussi un personnage qui montre la futilité de ce métier de journaliste, toujours prêt à courir après les scoops au détriment des autres. Le personnage de Mélanie est complexe, elle est présentée comme une étudiante, une adjointe au grand professeur, passionnée par son métier mais le doute plane longtemps sur ses motivations : n’est-elle pas l’instigatrice ou l’une des instigatrices du complot contre le professeur Moreau ? C’est aussi une personne touchante, humaine, seule et qui a un profond besoin d’amour et de reconnaissance.

Et puis il y a les habitants, formidables dans leur attitude mais aussi dans leur mode de vie. Et là où Philippe Georget est fort, c’est qu’il arrive à nous plonger dans cette langueur due à la chaleur incessante du désert, à ce rythme nonchalant et à cette philosophie qui imprègne aussi bien les pierres que les monuments que les faits et gestes de tous les gens, leur volonté de bien accueillir les autres parce que c’est inscrit dans leurs gênes.

Les pages de ce roman regorgent d’humanité et de respect. Je vous ai choisi un extrait où l’auteur laisse parler un bédouin, qui se passe de commentaire tant on a l’impression que c’est un Bédouin qui nous parle :

« Notre âme à nous, elle est partout. Celle de nos ancêtres aussi. Notre âme, notre cœur, notre sang, notre vie, c’est le désert (…) Ce que le bédouin possède d’unique lui vient du désert : sa dignité, son courage, sa patience, sa résistance, son humour et sa foi. Les Saoudiens vivent dans des palais luxueux, ils traversent le désert en voitures climatisées, ils ne savent plus ce que c’est que d’avoir chaud et ils ne connaissent plus la faim. Ils suivent mot à mot les versets du Coran mais ils en ont perdu le sens premier qui n’est pas l’obéissance mais la soumission. La soumission à Dieu, mais aussi au désert, à la faim, au froid, à la chaleur et à la soif. Pour nous, Dieu et le désert, c’est pareil. »

Au travers des pages magiques que comportent ce roman, on y trouvera aussi une critique ouverte du journalisme moderne, des moyens de communication omniprésents mais aussi une virulente charge contre le tourisme, ce rouleau compresseur qui pour faire plaisir à quelques riches, n’a pour unique conséquence que de détruire les pays mais aussi leurs habitants dans ce qu’ils ont de plus cher : leurs racines.

Vous l’aurez compris, c’est un roman d’aventure comme on n’en fait plus, car la mode, celle qu’on nous impose, veut que l’on trouve des romans sans temps morts, qui ne prennent plus le temps de regarder les gens, ou même juste le temps de leur parler. Philippe Georget a écrit tout son amour pour ce pays, pour ses habitants, pour leur philosophie de vie que l’on retrouve en tête de chapitre au travers de citations. Et j’aime à la folie !

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