Autopsie d’un bouquiniste de François Darnaudet (Wartberg)

A la fois hommage à Chester Himes et roman policier, avec ce roman, François Darnaudet réconcilie les amateurs de polars et les amoureux de bonnes histoires. Avec ce roman, on a rendez-vous avec des personnages attachants.

4 juin, Andernos, à coté d’Arcachon. Sur la jetée, un jeune homme blanc s’approche d’un jeune homme noir et lui vole son téléphone portable. Une course poursuite s’engage. Un peu plus loin, au troisième étage d’une résidence, Roger Sollers dit Soso lui indique que son agresseur a tourné le coin. Puis Soso bascule dans le vide et s’écrase mortellement en bas.

4 juin, Paris. Francis Darnet est un bouquiniste passionné de polars, ancien instituteur de l’éducation nationale. Il a dans son sac à dos une trentaine de romans, des Série Noire et des Carré Noir. C’est alors qu’il reçoit un texto de Béa : « Soso est mort. Viens ! Béa ».

Mai 1953, Paris. Chester Himes et son nouvel amour Willa Thompson Trierweiler se promènent avec Yves Malartic et sa femme. Yves prépare un roman sur l’ascension de l’Everest et Chester doit réécrire la fin de son dernier roman The Third Generation pour son éditeur. Yves propose à Chester de loger dans sa maison d’Andernos pour travailler son roman.

5 juin, Bordeaux. Cela fait vingt trois ans qu’il a quitté sa ville natale. Cela fait une vingtaine d’années qu’il n’a pas revu ses amis d’enfance, Piter, Robert et la fille de la bande Béa. Evidemment, les 3 garçons étaient amoureux de Béa, et c’est avec Robert qu’elle s’est mise en ménage. Béa pense que la mort de Soso n’est pas un accident mais qu’elle est liée à ses recherches sur un inédit de Chester Himes.

Croire que ce roman est destiné aux amateurs de polars serait une erreur. Ce roman a certes un fond de vérité, de document sur le passage de Chester Himes à Arcachon et ses environs. Mais c’est surtout un vrai roman policier dont les qualités de narration en font un roman attachant.

Car c’est bien ce que je retire de ce roman. La construction du roman, alternant entre le présent, le passé récent et 1953 en fait un roman passionnant à suivre, augmentant le mystère autour de la mort de Soso. Et puis, dans cette aura de mystère, on trouve une vraie sympathie envers ces amoureux des livres. Les personnages sont formidablement vivants, tout cela sonne vrai et on finit par s’attacher avec ces gens que l’on aimerait côtoyer, pour discuter sans fin de polars. Même les passages concernant Chester Himes (que personnellement je n’ai jamais lu) sont terriblement vrais.

Et puis, il y a cette amitié de ce petit groupe, qui rappellera tant de souvenirs à chacun d’entre nous. Tout est écrit avec tant de subtilité et de tendresse, sans en dire trop, ce qui fait que cela rappellera beaucoup de souvenirs à beaucoup de gens. Cela en fait un roman attachant à la construction implacable.

Et puis, Jean Bernard Pouy signe une préface fantastique qui en ferait rougir plus d’un. Avec cette phrase si belle qu’elle se passe de commentaires : « Je ne suis pas chercheur, mais j’ai la conviction que tous les éléments biographiques et historiographiques concernant l’écrivain américain sont exacts, habilement mélangés à ceux de la fiction imaginée par Darnaudet. Et même s’ils étaient de pure invention, qu’importe, puisqu’ils semblent vrais. »

 Ne ratez pas les avis des amis Claude le Nocher et l’Oncle Paul.

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Papillon de nuit de Roger Jon Ellory (Sonatine+)

Attention, coup de cœur !

Premier roman de Roger Jon Ellory, Papillon de nuit vient d’être édité dans la nouvelle collection de Sonatine. Pour l’occasion, le nom de cette collection s’agrémente d’un + et se propose d’éditer ou rééditer des livres un peu plus anciens.

Daniel Ford est en prison. Enfermé dans sa cellule ridiculement petite, il attend son exécution. Daniel Ford est en effet condamné à mort. Il est accusé d’avoir tué Nathan Verney, un jeune homme noir de son âge. Cela fait plus de dix ans qu’il est enfermé et sa mort est programmée pour bientôt. Daniel Ford est blanc, Nathan Verney était noir. Daniel va revenir sur son passé, expliquer sa vie à son confesseur, le père John Rousseau.

Pourtant, Daniel et Nathan étaient amis. Vers l’âge de 6 ans, dans les années 60, ils se sont rencontrés par hasard. Daniel mangeait un sandwich au jambon. Sa mère faisait le meilleur sandwich du coin. Nathan s’approche et lui en demande un morceau. Au début Daniel refuse et Nathan s’impose en lui en prenant un morceau. Puis, ils discutent, puis ils plaisantent, puis ils deviennent amis. Comme peuvent le devenir deux enfants de 6 ans.

De petites scènes en anecdotes, l’amitié des deux jeunes gens s’affermit. S’ils ne ressentent pas la haine entre les blancs et les noirs, car ils sont trop jeunes, les événements finissent tout de même par les toucher. Les discours officiels apporte la bonne parole, prônent l’égalité pour tous ; Mais les faits divers locaux ou nationaux démontrent tout le contraire. Ce sont des meurtres d’hommes noirs tout d’abord, cela continue par le développement de l’influence du Ku Klux Klan et cela aboutit à l’assassinat de Martin Luther King.

J’ai retrouvé dans ce roman tout ce que j’aime dans Roger Jon Ellory. Il a un talent inimitable pour dépeindre un personnage simple, et pour avec son style hypnotique, décrire sa psychologie, sa vie de tous les jours tout en abordant des thèmes historiques importants, sans faire une leçon d’histoire rébarbative. Il nous montre ainsi comment la guerre d’Indochine et du Vietnam va avoir un impact énorme sur les populations locales, comment le gouvernement préfère y envoyer d’abord les noirs, comment la propagande laisse espérer au peuple la possibilité de devenir un héros …

De cette trajectoire de jeune homme qui n’est ni un héros ni un anti-héros, Roger Jon Ellory nous montre comme un jeune garçon innocent va évoluer, grandir, et perdre sa naïveté comme d’ailleurs son pays va la perdre à la suite de l’assassinat de John Kennedy ou même de l’affaire du Watergate. Roger Jon Ellroy nous montre non seulement l’impact de ces événements aux répercussions mondiales sur la population, mais aussi l’interprétation qu’en fait a posteriori Daniel quand sa situation personnelle l’oblige à prendre du recul et à analyser ce qui s’est passé.

Et les messages de Roger Jon Ellory frappent d’autant plus que l’on est hypnotisé par le témoignage de Daniel. De la perte de l’innocence, de l’éducation forcée et de la propagande assénée sur les gens, ce roman montre tant de choses que nous ne pouvons qu’être fascinés par ce qui est dit et par la forme employée. C’est le terme que je cherchais pour décrire mon avis : ce livre est fascinant et marquant.

Pour autant, ce roman n’est pas un réquisitoire, plutôt une magnifique histoire, un formidable récit d’un petit homme emporté par la tornade de l’Histoire. C’est aussi une leçon de philosophie, où Daniel apparait comme un jeune homme qui laisse les autres faire les choix de sa vie à sa place … sauf une fois ; c’est une illustration de la difficulté de prendre des décisions, et d’en accepter les conséquences, quelles qu’elles soient.

C’est tout de même un réquisitoire contre l’hypocrisie de la société, par ce combat pour l’égalité Blanc / Noir que tout le monde demande et défend alors que, dans la vie de tous les jours, rien n’avance jamais. C’est aussi à travers des personnages secondaires formidables une fantastique épopée qui balaie plus de vingt années de l’histoire des Etats Unis et leur impact sur la population.

Papillon de nuit est un roman inoubliable. Coup de cœur !

 Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan et l’interview du Concierge Masqué

Voici le temps des assassins de Gilles Verdet (Jigal)

Une nouvelle fois, les éditions Jigal font mouche avec ce roman fort original empreint d’une poésie noire que l’on a peu tendance à trouver dans les productions actuelles. D’ailleurs, il y est fait référence à Rimbaud, aussi bien dans le titre, que dans l’intrigue et dans le style. Jugez-en par vous-même, cela commence comme ça :

« Le ciel de mai avait la couleur du plomb fondu. Le jour était sale. Et si bas qu’il avalait le clocher de Saint-Germain-des-Prés. »

Ils sont deux et ont tout prévus. Ils doivent arriver en moto. Avec leur casque intégral, personne ne les reconnaitra. Paul Viennot a mis le feu à une voiture pour attirer les flics plus loin. Puis il attendra Simon sur la moto. Simon Granville entrera dans la bijouterie, récupérera les bijoux. Mais cela ne devait pas se passer comme ça. Deux femmes voilées entrent, sortent un flingue, tirent dans le ventre de Simon mais il ne veut pas lâcher le sac. Alors l’une d’elle fourre le canon dans la visière du casque et fait feu, avant de s’enfuir.

Il semblerait que Paul et Simon ont toujours été amis. Paul est devenu photographe, il fait les portraits d’auteurs de romans. Simon, lui, est flic. Paul joint Bernard et lui explique ce qui s’est passé. Bernard le rassure, il lui assurera son alibi. Marianne, la femme de Simon, l’appelle en état de choc. Paul la rejoint et lui explique que Simon était endetté jusqu’au cou, à force de jouer au poker avec des cercles de truands, et qu’il était condamné par un cancer. Ce vol de la bijouterie, c’était la seule solution qu’il ait trouvé pour sauver Marianne.

Georges va prendre son métro à la station République. Il observe le quai, les gens. Le bruit étouffé et métallique annonce l’arrivée prochaine de la rame. C’est alors qu’il sent un souffle tiède sur sa nuque. Une voix féminine lui déclama : « La vie est là, simple et tranquille … ». Il se retourna, et fit face à un sourire, avant de sentir une poussée qui le mènera en enfer, accompagné de vers de Verlaine. Ce meurtre sera le premier d’une série qui va ramener Paul vers son passé …

Quand on lit du polar, on adore les personnages pris dans des remous, sans le vouloir … ou du moins c’est ce qu’on croit au début. C’est dans ce cadre que rentre ce superbe roman de Gilles Verdet, qui commence par un roman noir. Car certes, le personnage principal participe à un Hold-up par amitié, ce qui a priori ne le rend pas sympathique, mais plutôt attachant. Et puis, ses déambulations, son désarroi font qu’on le suit, non pas en essayant de comprendre l’intrigue, mais plutôt en l’accompagnant dans les rues de Paris. Il y a une maitrise dans cette intrigue, une façon de construire les scènes les unes après les autres qui démontrent un vrai savoir faire, un pur talent. Il y a aussi cette efficacité des mots, cette justesse dans la description des situations.

Et ce qui sort ce polar de toutes les productions actuelles, ce qui le démarque du lot commun, c’est la plume de l’auteur. Si le titre fait référence à Rimbaud, la plume de Gilles Verdet en est son plus bel hommage. Je pourrais prendre une phrase au hasard et vous montrer la beauté noire de son écriture, car ce roman est un pur plaisir de lecture pour qui aime la poésie. Ce roman, c’est un pur joyau des mots, un éclat naturel et noir, brillant dans un ciel gris.

« Dans la lumière du jour qui baissait, on voyait danser des ombres étranges de matière grise. Comme si son esprit rôdait une dernière fois dans ce carré de nature en jachère ».

Je me faisais cette réflexion en lisant ce livre : tout lecteur de polar doit être tombé amoureux de Baudelaire ou de Rimbaud un jour. Pour ma part, c’est Baudelaire. Rimbaud m’a toujours gêné par moments par sa liberté jusqu’au-boutiste. Eh bien, ce roman, c’est de la poésie pure, c’est un roman où se cachent des vers qu’aurait oublié Baudelaire, c’est une pure merveille qui nous montre combien le beau est triste. Dans le ciel du polar, brille une nouvelle étoile noire. Magnifique.

Ne ratez pas les avis des amis Jean le Belge, Claude Le Nocher et Aupouvoirdesmots

La bonne, la brute et la truande de Samuel Sutra (Flamant noir)

C’est déjà la cinquième aventure de Tonton et sa bande de bras cassés et je ne m’en lasse pas. Cette série fait son chemin, et devient pour moi une référence, une assurance de bonne humeur. Ce roman est une nouvelle fois excellent, et même le meilleur de la série avec Akhanguetno. N’hésitez plus, jetez vous sur les (més) aventures de Tonton !

Au manoir de Tonton, à Saint Maur, le téléphone sonne. Tonton hurle, ordonne à Donatienne, sa bonne d’aller répondre. Car un homme tel que lui, la référence nationale, mondiale et universelle de la truande ne peut se résoudre à s’abaisser à aller répondre. Donatienne, qui est aux toilettes et qui est déjà bien attaquée par son petit déjeuner à la Suze, va décrocher.

Le mystérieux interlocuteur vient de proposer à Tonton le célèbre, magnifique diamant, le Waïen-Bicôze, dont tout le monde parle depuis plus d’un an. Ce diamant devait être mis en vente à Drouot un an auparavant et avait disparu juste avant la mise aux enchères. Les voleurs étaient passés par les toilettes des femmes, dont le mur était adjacent avec la cave d’une vieille dame. Aucun voleur n’avait été arrêté. Mais Tonton savait tout cela, puisque le Waïen-Bicôze, c’est lui qui l’a volé.

Il y a un an, Tonton et son équipe au complet (Gérard, Pierre, Bruno, Mamour, et Kiki son Teckel) ont donc dérobé ce diamant, et ont décidé de le planquer le temps que l’affaire se tasse. Ils l’ont donc enfoui dans le jardin de Tonton en comptant 10 pas à partir de la dernière marche du perron. Mais comment se rappeler un an après dans quelle direction partait les 10 pas en question, quand toute l’équipe était murgée comme une estafette de gendarmerie après le petit déjeuner ?

Le contexte est bien lancé, délirant à souhait et c’est alors que Samuel Sutra se déchaine. Le parc est retourné, le diamant n’est plus là, et l’auteur va nous concocter un scenario diabolique où le lecteur va devoir deviner qui a le diamant en sa possession. Le roman va donc alterner, mettre en avant chacun des personnages, pour montrer ce qui s’est passé pour chacun d’eux avant, pendant et après le vol du Waïen-Bicôze.

Car n’ayant pas été payé et étant embringué dans des affaires compliquées, chacun se voit obligé de voler le diamant pour sauver sa peau … ou celle du voisin … Le scenario est diabolique, une sorte de mécanique parfaitement huilée, un pur plaisir pendant lequel on se demande réellement qui a bien pu faire la nique à Tonton. Et on tourne les pages en se marrant comme une baleine car toutes les ficelles du comique sont utilisées ici avec perfection : du comique de situation aux présentations des personnages, de leur nom (Le Russe Vladlezbrouf par exemple) aux quiproquos, des dialogues hilarants au style enlevé et plein de dérision, ce roman s’avère un livre indispensable pour détendre ses zygomatiques.

Alors, évidemment, par son coté humoristique, par ses personnages d’une connerie inimaginable, et surtout avec son scenario en béton, on pense à Donald Westlake et en particulier à Pierre qui roule. Car si le scenario est différent ici, on retrouve bien tous les ingrédients qui font la force d’un roman comique. On ne peut qu’être époustouflé devant le talent de cet auteur. Avec ce roman, le cycle des Tonton vient de franchir un nouveau pas et ce tome-là est le meilleur avec Akhanguetno et sa bande.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul ainsi que l’interview du Concierge Masqué.

Par ailleurs, je vous signale que Akhanguetno et sa bande, le troisième tome des aventures de Tonton vient d’être réédité par les éditions du Flamant Noir. Ce roman a par ailleurs reçu un Coup de Cœur Black Novel ici.

Akhanguetno flamant

La quatrième de couverture dit ceci :

Il y a deux-mille cinq-cents ans, la vallée d’Uroch a vu s’éteindre l’un des plus puissants pharaons de la quatrième dynastie : Akhänguetno. Bien au chaud dans son tombeau, couché sur un colossal matelas d’or, le grand homme était prêt pour son voyage dans l’au-delà, bien décidé à n’emmerder personne. Mais si un égyptologue nous lit, qu’il lève le doigt : Tonton voudrait bien savoir comment ce pharaon a fait pour se retrouver enterré dans son parc, près de son plan d’eau.

Le mondologue de Heinrich Steinfest (Carnets Nord)

Oui, je lis des polars ; cela constitue même 99% de mes lectures. Le 1% restant est consacré à des auteurs que j’adore pour leur singularité, ou leurs messages, tels Philip Roth, Philippe Djian, Jean Paul Dubois ou quelques autres. Heinrich Steinfest, découvert il y a deux ans, fait partie de ceux là par son coté décalé de regarder la vie.

Sixten Braun est un personnage allemand qui vit à Taiwan, travaillant dans une usine de production. Sans attaches particulières, si ce n’est qu’il a laissé au pays une fiancée, il a une acuité particulière de regarder le monde qui l’entoure. Pour autant, il ne se juge pas cynique, comme il le dit lui-même : « Je ne suis pas un cynique. Les cyniques sont ceux qui croient très sérieusement faire le bien en se servant d’un ordinateur sur lequel est collée une pomme entamée. Ou en mangeant des pâtes sans œufs. Comme si ce genre de pâtes avait été prémâché par le Bon Dieu en personne. ».

Ce matin là, Sixten va se promener quand il manque de se faire renverser par un camion. Dans la seconde d’après, il est victime d’une explosion … de baleine. Il faut dire que cela n’arrive pas à tout le monde. En fait, la baleine venait de s’échouer sur les rivages de Taiwan, et on la transportait sur le camion. Les gaz dus à sa putréfaction l’ont fait exploser et Sixten s’est retrouvé percuté par un rein de baleine.

A l’hôpital, il tombe amoureux de la doctoresse. Dans sa bouche, le mot traumatisme faisait office de poésie. Lana Senft, c’est son nom, est comme lui : elle a de l’humour, elle a de la répartie. Sixten envisage de passer un peu de temps de sa vie avec elle, alors que son entreprise envisage de le rapatrier. Il invente alors un voyage d’affaires au Japon. Dans le vol du retour, l’avion s’écrase en mer. Sixten en réchappe. Ces deux événements vont peu modifier sa vie jusqu’à ce qu’on lui annonce, quelques années plus tard qu’il a un fils.

Heinrich Steinfest est décidément différent des autres humains. Il a l’art de construire des scènes bizarres, de nous les rendre réalistes, et d’en profiter pour nous montrer notre société sous un autre angle. Car dans ce roman, on finit par voir cette baleine, on est bien assis dans l’avion qui s’écrase, et on suit les élucubrations de Sixten sur tous les domaines, avec un sourire suspendu aux lèvres.

Car Heinrich Steinfest ne regarde pas le monde par le petit bout de la lorgnette, il le voit à travers un prisme. Et n’importe quelle situation est l’occasion de partir loin, de disserter sur Dieu, ou sur les aliments que l’on mange, sur les gens qui vont à la piscine ou ceux qui font de l’athlétisme.

Si ses romans précédents pouvaient s’apparenter à des romans policiers, celui-ci n’en clairement pas un. On suit l’itinéraire d’un homme qui déambule dans la ville, en regardant les autres, sans se poser de questions sur soi-même car cela peut être trop douloureux. Et ses remarques font mouche à chaque fois. Avec une traduction formidablement justes, ses digressions sont tour à tour passionnantes, drôles, évidentes, déplacées, émouvantes.

Je me suis rendu compte aussi que, en prenant des passages au hasard, ou même en commençant un chapitre pris au milieu des autres, on était aussi fasciné que si on lisait le roman de bout en bout. Bien que ce ne soit pas une accumulation de scènes, ce roman est plutôt un roman de balade, qui a une bonne tête de livre de chevet. D’aucun appellent ça un livre culte … c’en est un.

Sale époque de Gilles Schlesser (Parigramme)

Ce billet est dédié à mon pote Yvan.

Gilles Schlesser est un auteur dont on ne parle pas assez. Car avec des intrigues policières très bien menées, il nous plonge dans le passé avec un tel talent que l’on est vraiment immergé dans des époques révolues. Ce roman ne fait pas exception à la règle.

1902, Paris est en émoi. Les difficultés économiques font place à la consternation avec plusieurs affaires qui occupent le quotidien des Parisiens. Si Dreyfus vient d’être reconnu innocent, Emile Zola vient de mourir, empoisonné par du dioxyde de carbone du au feu de la cheminée de sa chambre. Dans le même temps, l’une des jumelles Frou-Frou vient d’être assassinée dans les loges des Folies Bergères.

S’il n’est pas en charge de l’affaire Zola, Louis Gardel est suffisamment peiné pour s’intéresser à l’enquête, confiée à son collègue Cornette. Il ne tarde pas à s’apercevoir que le travail est bâclé. Louis Gardel doit lui faire le jour sur la mort d’Olympe de Bléville, l’une des sœurs Frou-Frou. Et pour ce faire, il va être obligé de faire connaissance avec ces deux célébrités du tout Paris.

Ces deux jumelles se sont rencontrées à l’âge de 16 ans, puisqu’elles sont en fait orphelines et ont été placées dans des familles d’accueil. Elles ont rapidement fait le buzz à Paris et ont compté de nombreux amants, qu’elles consciencieusement ruiné par les cadeaux (bijoux, appartements, habits) qu’elles leur ont demandé. Louis Gardel trouve d’ailleurs une lettre de menace dans la loge. Etant donné le nombre de prétendants ou d’amants ou d’amantes qu’elles ont eu, l’enquête s’annonce bien difficile.

Si vous ne connaissez pas Gilles Schlesser, ce roman est peut-être bien celui qui pourrait vous rendre dépendant de ses romans. Car ce roman, outre qu’il soit proposé à moins de 13 euros pour un moyen format, est un pur plaisir de lecture. Car ce roman policier dans la forme montre tant de choses, donne tant de messages importants que c’en est touchant, et en plein cœur.

Le contexte est éloquent, montrant une société xénophobe, deux clans s’opposant violemment depuis le procès Dreyfus. Le sentiment antijuif monte comme un catalyseur de toutes les haines, mettant en avant des boucs émissaires faciles. Et par moments, Gilles Schlesser nous assène des vérités de tous temps, qui sont tellement justes dans les mots choisis, telles celle-ci ponctionnée page 23 :

« La capitale du monde est en train de pourrir de l’intérieur, rongée par l’argent, le sexe, l’effondrement des valeurs, le gouffre abyssale séparant les riches et les manants. Pauvre France … Ces Montesquiou, ces Castellane, ces Morny, ces Sagan qui auraient du être diplomates, entrepreneurs, protecteurs des arts, ne sont que des dandys suicidaires, des oisifs inutiles à la société. »

Ce que j’ai adoré dans ce roman, c’est ce talent de nous immerger dans un autre temps, avec une facilité qui force le respect. Ce sont ces petites remarques, ces petits détails qui font que l’on se retrouve au milieu des rues sales de Paris, entouré de gens célèbres, et que l’on y croit. D’ailleurs, on ne pense même pas à comparer les décors avec ceux d’aujourd’hui, on est juste pris dans le tourbillon du temps. J’en ai même rater une station de métro, c’est dire.

Et puis, il y a l’enquête, formidablement menée et surtout avec un final bien amer, tellement réaliste. Il y a aussi ces personnages formidablement dessinés. Même si Louis Gardel occupe le premier plan, avec son collègue Galabert, les personnages secondaires sont bien présents et sont mieux que de simples à-valoir. Gardel est passionnant, originaire de la province, de Brie Comte Robert (aujourd’hui cette petite ville fait partie de la région parisienne !) ; c’est un homme qui a un complexe d’infériorité face aux Parisiens pur jus. Vous l’aurez compris, c’est un formidable roman policier pour lequel j’ai beaucoup d’attachement, un voyage dans le temps, un livre important aussi par ce qu’il montre, parce que l’on construit l’avenir sur les leçons du passé.

 Ne ratez pas l’ avis de l’ami Claude

Haïku de Eric Calatraba (Editions Sudaresnes)

Voici un premier roman qui, après être sorti en deux tomes en version électronique, est sorti en version papier aux éditions Sudaresnes. C’est un roman d’action, dans la pure tradition du genre, c’est du très bon.

Raphaël est de retour à Nice. Après avoir passé quelque temps à Paris, le voici de retour dans son pays, après avoir obtenu sa mutation au commissariat de cette belle ville méditerranéenne. C’est un homme qui porte en lui la mort de sa femme et élève seul sa fille Lila, sa raison de survivre. Alors qu’il rentre d’une soirée, il se fait aborder par trois hommes qui veulent son fric. En deux temps, trois mouvements, les trois hommes sont en fuite. Raphael est le plus jeune 7ème dan de Aïkido.

Au même moment, une trentaine de russes débarquent à l’aéroport de Nice. Quelque temps après, ils embarquent à bord d’un gigantesque yacht. Rachovsky accueille ses invités. Arrivé dans les eaux internationales, ils commencèrent leur présentation pour des investissements immobiliers. Un peu plus tard, ils annoncent avoir découvert un traitre, et le tuent avant de jeter le corps à la mer.

Raphaël fait la connaissance de Lucchi, son partenaire. Son surnom, Lucchi Luke, fait référence à sa rapidité pour faire feu et mouche. Leur première affaire est étrange : Ils doivent trouver le coupable d’un meurtre sur un Russe, Oulov, tué par un homme en moto, dans un parking d’Antibes, qui lui a coupé une main avant de le bruler avec de l’essence. Surtout, un haïku est tagué sur le mur :

La fin de l’hiver.

Tailler le buisson malade.

Brûler les épines.

Eric Calatraba, avec ce premier roman, se lance à corps perdu dans l’écriture de polars. Et c’est une franche réussite. Car, pour tout vous dire, ce roman m’a accompagné lors d’un voyage, et je n’ai pu le lâcher avant de l’avoir fini, le soir, très tard. Je ne vais pas vous dire que c’est un chef d’œuvre, mais c’est un pur roman d’action comme on en lit rarement. Du moins, comme on en lit rarement de bons. Car c’est extrêmement difficile d’aller intrigue, psychologie et action, tout en tenant le lecteur en haleine.

Donc, Eric Calatraba a suivi les codes du roman d’action, voire du thriller, même si le scenario lorgne plutôt du coté de l’enquête policière. La logique de la progression est impeccable, il n’y a aucun indice qui tombe du ciel et c’est un vrai plaisir à lire, aidé en cela d’un style simple mais efficace. Ce roman nous permet aussi de beaucoup voyager, de Nice à la Suisse, en passant par la Russie, le Japon ou même l’Italie (je crois que je les ai tous cités).

On peut se demander si le fait de divulguer le nom de l’assassin vers le milieu du livre est une bonne chose. En fait, cela a peu d’importance, puisque la clé est plutôt à chercher du coté de la motivation du tueur. Et là, je dois dire que Eric Calatraba fait fort, dénonçant dans un chapitre terrible des horreurs que je ne peux que vous engager à lire. En cela, avec ce mélange de polar et de sujet grave, cela m’a fait penser à Maurice Gouiran.

Il y a aussi ce personnage de Raphaël, qui tient une place prépondérante dans le roman, et qui, même s’il est très gentil et lisse, nous permet de nous initier à ses passions. Tout d’abord la moto, qui personnellement me laisse de marbre ; l’opéra ensuite ; mais c’est surtout avec ces quatre-cinq chapitres se déroulant au Japon que l’on peut lire les meilleurs morceaux. C’est non seulement beau, cette éducation d’un expert en Aïkido, et c’est surtout extrêmement bien décrit, tellement bien fait que c’en est passionnant.

Tout est fait pour que l’on arrive à un final époustouflant. Celui-ci arrive avec une course poursuite à en perdre le souffle, en moto, à travers les petites routes du sud de la France. On pourra reprocher quelques scènes moins fortes, mais ce serait vraiment pinailler, car ce roman est bluffant. Avec ce roman, Eric Calatraba joue sa carte à fond, met les gaz, vous met à terre d’un mouvement et vous en met plein les oreilles sur un air de la Tosca. En tous cas, Haïku n’a rien à envier aux maitres du genre.