Clouer l’ouest de Séverine Chevalier (Manufacture de livres)

Hasard des programmations, ce roman vient de se voir attribuer le Prix Calibre 47 2016.

Il est vrai que, quand on a lu Grossir le ciel de Franck Bouysse, on a forcément envie de lire d’autres livres de cette collection Territori, mariage entre la Manufacture de livres et les éditions Ecorce. Lire ce roman, c’est comme se laisser happer par des paysages, ce livre comporte des pages incroyables, inoubliables. Ce livre est porté par une plume poétique rare, un joyau pur, sans taches (de sang).

L’histoire se déroule sur le plateau des mille vaches. Karl est parti, probablement pour voir la mer. Il revient quelques années plus tard dans son village, ou plutôt devrais-je dire dans sa famille. Rien n’a changé : tout est resté comme avant. Il retrouve sa mère, ses frères, ses amis. Il retrouve surtout sa fille Angèle, cinq ans, qui ne parle pas. Comme si elle voulait taire des secrets. Mais tous en ont.

Karl a la maladie du jeu, il est revenu chercher de l’argent pour payer ses dettes. Karl sait à qui il va demander cela. Il revient dans un endroit où les gens n’ont pas bougé. Les habitants n’ont pas bougé, enracinés dans leur vie comme le sont les grands arbres de la forêt. Karl débarque dans un endroit de non-dit. Personne ne parle, tout le monde voit. A chaque visite, à chaque endroit visité, Karl se rappelle sa jeunesse, avant le drame, ses quatre cent coups avec Serge et Pierre …

Et puis, il y a ce vieux sanglier qui arpente la région, cette bête noire que personne n’a vu, que tout le monde a cru voir, que tout le monde chasse, que tout le monde souhaiterait tuer. Ce vieux sanglier n’est-il pas aussi une image de leur vie ? Un mirage vers un ailleurs ?

Dans ce roman, Séverine Chevalier se lâche. On ressent la passion qui a poussé l’auteure à écrire cette histoire. D’une construction pas forcément linéaire, avec des chapitres flashbacks qui évoquent le jeunesse de Karl, l’histoire (plus que l’intrigue) avance, au rythme du vent qui balaie les plaines. Tous les personnages se retrouvent coincés dans une région hostile, au milieu d’une nature qui observe et qui menace.

Tous les personnages n’ont pas d’avenir, aucun espoir. Tous pensaient que Karl était parti pour vivre une vie de lumières, Il est revenu comme avant, sans son morceau d’oreille que son pote lui a arraché. Il y règne une sorte de tension, comme quand on entre dans un clan et que tout le monde vous regarde. Sauf que tous scrutent la terre, celle qui ne leur donne plus rien et qui les retient.

Séverine Chevalier accumule les scènes dans des chapitres courts comme on regarde des images collées dans un album photo. Et chaque mot, chaque phrase veut dire quelque chose. L’auteure atteint avec ce roman la quintessence du minimalisme, atteignant des sommets de poésie, remplissant le lecteur d’images, de sons, d’odeurs tous plus justes et plus beaux les uns que les autres. Cela donne un roman à la fois original et beau, d’une beauté silencieuse et triste. Impressionnant.

Ne ratez pas les avis de Yan et de Velda

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15 réflexions sur “ Clouer l’ouest de Séverine Chevalier (Manufacture de livres) ”

  1. Oh que oui, Pierre, ce roman est une pépite et comme je l’ai déjà dit ailleurs, tout est entre les mots, les lignes. J’ai adoré.
    Et la collection Territori est en effet, riche de belles découvertes. Comme toi, j’en ai sur ma pile à lire (dont le dernier de Severine Chevallier) et c’estun bonheur de savoir que l’on pourra piocher dansla pile si par hasard, une panne survient !
    J’ai un bémol concernant  » Battues « …. Bon, ce n’était peut être pas le moment, pour moi, de le lire. Du coup, je l’ai remisé dans un coin et j’y reviendrai dans qq temps.
    En attendant,  » clouer l’ouest « , c’est un régal.

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