Prendre les loups pour des chiens de Hervé Le Corre

Editeur : Rivages

Précédé d’une réputation d’excellent roman noir, je me devais de le lire rapidement. Enfin, rapidement, à mon rythme … et je regretterais presque de ne pas l’avoir lu plus tôt. Noir, c’est noir ; il n’y a plus d’espoir …

« C’était un temps déraisonnable

On avait mis les morts à table

On faisait des châteaux de sable

On prenait les loups pour des chiens

Tout changeait de pôle et d’épaule

La pièce était-elle ou non drôle

Moi si j’y tenais mal mon rôle

C’était de n’y comprendre rien».

« Est-ce ainsi que les hommes vivent » Aragon

Il fait chaud, étouffant en cet été. Franck vient d’être libéré après cinq années de prison. Ils l’ont libéré avec une heure d’avance sur l’horaire prévu. Du coup, il est obligé d’attendre en face de la prison, s’efforçant à ne pas regarder les portes maudites. La voiture qui vient le chercher est conduite par une femme qu’il ne connait pas. Son frère Fabien aurait pu venir, mais il est en Espagne pour quelques semaines.

Le trajet s’avère étouffant, à cause de la chaleur mais aussi de la présence de cette jeune femme qui dégage une animalité brutale. Elle s’appelle Jessica et vit avec son frère. Le trajet se passe dans un silence lourd de sous-entendus. Surtout, Franck imagine les désirs dont il a été privé derrière les barreaux. Pendant quelque temps, Franck sera logé chez les parents de Jessica, qui les appelle les Vieux. Arrivé dans une masure éloignée de tout, Franck fait connaissance avec la mauvaise humeur des vieux. Il est surtout accueilli par le chien, une sorte de bête proche du loup qui ferait peur à quiconque rencontre son regard agressif. Seule la petite Rachel, la fille de Jessica détonne dans ce paysage aux allures d’enfer.

Franck va loger dans une caravane montée sur des parpaings. Il a plongé pour un casse minable, pour 60 000 euros volés, mais il n’a jamais cafté. Depuis qu’il a sorti, il faut qu’il retrouve ses repères dans une vie qu’il a oubliée. Le lendemain, le Vieux lui demande de l’accompagner pour apporter une voiture de luxe qu’il a maquillée. Mais le Vieux n’est pas le seul à avoir une attitude bizarre …

Si après un début aussi cauchemardesque, on peut penser à un huis-clos, la suite se passant dans divers endroits du sud-ouest va certes nous faire changer de décor, mais on va retrouver la même ambiance étouffante que dans la masure des Vieux. Car Hervé Le Corre nous plonge dans un monde de petits arnaqueurs, que l’on pourrait croire méchants, mais ce n’est rien par rapport à ceux avec lesquels ils sont en affaire. Si l’atmosphère y est lourde, le ton est définitivement violent, que ce soit explicite ou suggéré dans les dialogues.

De dialogues, il y en aura peu, puisque le roman se déroule en présence de Franck, personnage principal, et formidable icône de quelqu’un complètement perdu dans un monde qu’il n’a pas quitté depuis longtemps mais qui lui est inconnu. On commence par voir quelqu’un de perdu, ne voulant pas trop s’imposer, puis on passe à une personnage qui se retrouve confronter à des événements qu’il voudrait éviter mais qu’il est obligé de subir, pour enfin voir un Franck qui prend des décisions qu’il a du mal à supporter.

Le deuxième personnage d’importance de ce roman, c’est Jessica, cette mère instable, qui ne sait qu’attirer le malheur, avide de drogues, de sexe et d’alcool pour oublier son existence misérable. Consciente de son irrésistible pouvoir de séduction, elle s’acharne sur les mâles pour son propre plaisir et son propre bien. A la limite, Rachel sa fille est une erreur de parcours qu’elle aimerait bien effacer mais qu’elle aime aussi comme une mère.

Incontestablement, hervé Le Corre rend hommage aux grands du roman noir, en transplantant cette intrigue en France, une intrigue digne du Grand Jim Thompson. On y retrouve le « héros », la femme fatale, des cinglés, des violents, des dangereux, et un univers si oppressants, si violent, si glauque que l’on a plaisir à se plonger la tête dans cette noirceur.

Et puis il y a la plume magique de Hervé Le Corre, et j’aurais pu commencer mon billet par cela. Rarement sa plume aura été aussi belle, lumineuse dans cette noirceur. Si la tension est omniprésente du début à la fin, les phrases en deviennent hypnotiques, et on prend plaisir à se laisser mener dans cette moiteur néfaste. On ne va pas s’attendrir devant le destin de chacun mais bien se laisser mener par une intrigue vénéneuse. Et c’est probablement, à mon avis, le meilleur roman de la part d’un des meilleurs auteurs de romans noirs français.

Ne ratez pas les avis de Yan, Arutha, Jean-Marc, Sebastien chez Geneviève

 

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23 réflexions sur « Prendre les loups pour des chiens de Hervé Le Corre »

      1. Mince alors, ces derniers temps, j’ai des lettres qui restent dans le clavier, moi !! Et bien entendu, ça tombe sur des mots qui, une lettre en moins, deviennent ambigus !

        Bon, j’avais beau avoir une longueur d’avance sur toi pour cette lecture, je me permets de prendre la porte et de sortir !! 😀

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      1. ma réponse était en lien avec la précédente. En fait, je crois que je suis le seul à ne pas avoir apprécié Après la guerre. Pourtant je m’y suis remis à 2 fois, devant les éloges des autres copains. Mais je n’ai pas réussi à rentrer dedans. Un rendez vous manqué que j’attribue (et ce n’est que mon avis) à une volonté de construire une intrigue complexe à laquelle je n’ai pas adhéré. Voilà, tu sais tout.

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  1. Salut, Je te laisse le commentaire que j’avais posté sur la FNAC sur ce livre. Perso j’ai beaucoup aimé mais j’ai préféré « Après la guerre ». Reste la plume ciselé de Le Corre et les ambiances qu’il insuffle dans ses romans.

    Ce roman est très différent que son précédent « Après la guerre ». On oublie la trame historique et on plonge dans la magouille la plus sordide. Un ancien détenu se retrouve dans la belle famille de son frère parti en Espagne pour le business. Et là il se retrouve confronté à une famille de véritables barjots. Les personnages sont très bien faits à tel point qu’on aime vraiment les haïr. Le personnage de Franck est très bien fait, notamment sur sa relation à la violence comme seul moyen de se sauver et de sauver la petite fille, seul personnage lumineux du roman. Je donne une mention particulière au chien dont la présence fantomatique protectrice le rend plus humain que tous les personnages. Et tout ça dans une ambiance étouffante. Un vrai polar sombre comme on les aime.

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    1. Salut Olivier, vrai vrai et vrai. Totalement d’accord avec toi sauf sur un truc : J’ai préféré celui là à Après la guerre. Comme quoi, les gouts et les couleurs … D’ailleurs, tu ne le verras pas chroniqué chez moi puisque je ne parle que des livres que j’ai aimés. En fait, je n’ai pas accroché sur Après la guerre, bien que je m’y sois remis à 2 reprises tant les avis étaient unanimes. Bref, tout cela pour te remercier d’être passé et d’avoir donné ton avis. Cat ici, on peut dire tout ce qu’on veut ! A bientôt

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  2. je note… j’ai lu Tango parano.. pas trop accroché… beaucoup ( trop!!! ) de sexe pour une intrigue policière… et un peu trop déjanté pour moi… je ne suis même pas allée jusqu’à la fin!
    Mais je garde quand même prendre des loups… dans ma liste à lire :

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  3. Coucou Pierre,
    Je viens à l’instant de le terminer, et la fin m’a laissé sur ma faim. « Et c’est tout » ai-je dit tout haut. Je ne vais rien dévoilé. J’ai retrouvé cet auteur découvert récemment, et j’ai plongé après les Coeurs Déchiquetés dans celui-ci, je savais que tu l’avais lu.
    Il va fort cet auteur cinq ans plus jeune que moi 😉 Je dois dire que j’adore l’écriture de cet écrivain. En plus, il décrit des endroits que je connais. Hum, hum pas dans les pins, ni dans les boîtes glauques le long de la Garonne 😉
    J’imagine cette atmosphère de chaleur qu’il décrit si bien, oppressante, c’est exactement cela ici. Surtout en ce moment. Que d’humidité, bien souvent à du 100 %.
    Le personnage qui sort de prison, je suis devenue lui, j’ai tellement bien ressenti ses émotions (….j’ai pas été en prison, j’imagine) et l’auteur fait le reste tellement bien.
    Le décalage entre cette vie dont il avait tellement rêvé dans sa cellule et là où il arrive est totalement à l’opposé. Il va devoir s’acclimater, composer, et depuis le début tomber amoureux physiquement de cette femme, la seule qu’il verra pour la toute première fois en sortant de prison. Entre Les Vieux, celle et Rachel que j’ai considérée comme une petite fille étant peut-être légèrement autiste. En tout cas d’une intelligence, intuitive, apportant de l’air frais et parfois bien mystérieux.
    L’histoire du chien, j’ai pas trop compris sa place. Il veille, un molosse, il montre les crocs, bref, un autre qui n’a pas sa place à cet endroit. Il n’a nullement retenu mon attention. Et puis il y a le frère que tout le monde attend et qui ne revient pas. Un nid de crabes que cette recherche à savoir de la part de ….Machin…..J’ai déjà oublié son nom….. Ne m’en veux pas, c’est comme cela.
    Un livre que je recommande pour les personnes qui aime des sortes de huis clos d’impressions, de ressentis, glauques, noirs certainement. Une écriture qui vaut la lecture à 100 % pour les personnes qui aiment. J’ai adopté l’auteur 🙂 ou l’inverse.

    Ps : J’ai retenu le dernier de Don Winslow qui sortira en octobre prochain, à ne pas rater.
    Bonne fin de journée à toi et merci de m’avoir lue.

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    1. Je vais te dire Geneviève, J’aime tellement l’écriture que l’histoire passe pour moi au second plan. Parfois, je reprends un paragraphe, juste pour le plaisir. Il y a un certain nombre d’auteurs comme ça où on peut les écouter (lire pardon) sans arrêt. Franck Bouysse est parmi eux par exemple. Bon WE

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      1. C’est tout à fait cela. Tu as raison, cette musique de l’écriture si personnelle pour chaque auteur, dont celui-ci et d’autres que j’ai découverts en suivant des pistes de la maison d’édition Rivages. Ce n’est pas le cas pour cet auteur. Personnellement j’entre dans les pages et les mots. Son art à cet auteur et mon ressenti s’accordent. Je ne cherche pas pourquoi, comme j’ai eu cela avec Philippe Lemaître, dont je comprends tellement bien ce qu’il écrit. Je suis surprise de cette symbiose. J’en ai pourtant lu des livres, classiques, anciens au cours du passé. Quant à Franck Bouysse, j’ai lu Né d’aucune femme. J’ai mis mon ressenti chez Geneviève, Je ne sais plus sur quel blog chez elle. J’ai pu le lire jusqu’au bout et n’ai pas aimé les souvenirs que cela m’a rappelés. Ceci est personnel. D’habitude je puis ne pas réagir c’est de la fiction ou pas…. ???? mélangée à de la réalité. Si j’ai été touchée, c’est que son style a fait mouche, m’a ébranlée parce que l’écrit est fort. Pourtant Denis Lehane ne nous épargne pas au niveau sadisme, mais ce n’est pas pareil. Surtout le second tome de la trilogie du début de ce duo. Je comprends ce que tu veux dire par l’écriture et je te rejoins. Dans ce livre, et c’est mon troisième livre, c’est dire comme j’aime, j’étais dans un autre univers, celui du type qui sort de taule. Si je dois expliquer, cela va prendre des lignes alors j’arrête. Je suis trop longue, et n’ai pas de concision. Cela fait partie de moi. 🙂 Désolé. Bon dimanche. Ps : Il pleut enfin !

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