Claude Mesplède nous parle de Daniel Chavarria

Quand j’ai évoqué mon envie de faire un billet – hommage à Daniel Chavarria, Claude Mesplède, Le Pape du Polar m’a proposé deux billets. Et c’est un grand honneur pour moi d’accueillir Claude sur mon blog, à tel point que quand j’écris ces lignes, j’en ai des frissons de fierté. Je vais juste en profiter pour passer un message personnel à Claude : « Merci pour tout, nous nous sommes ratés à Lyon mais comme le disent les Chinois, seules les montagnes ne se rencontrent pas. Tu es le bienvenu, quand tu veux, sur ces pages. »

Je commence par un petit message que Claude Mesplède a adressé à l’association 813, annonçant la disparition de Daniel Chavarria :

Apres Jacques Higelin, Stephane Audran, madame Colluchi, Peter Temple, Paco Camarasa,  Philip Kerr, c’est à présent Daniel Chavarria, l’Uruguayen, brillant érudit parlant six langues + le grec et le latin (qui nous quitte). Ce colosse à la barbe blanche je l’avais rencontré pour la première fois à Madrid dans un hôtel où étaient hébergés les invités de la semaine noire (semana negra) qui prenaient le lendemain matin le train spécial (dit train de Franco) où l’on pouvait manger, tenir une conférence de presse, et tutti quanti

C’était en juillet 1995 et j’étais affalé dans un fauteuil très confortable de l’hôtel lorsque soudain un géant à la barbe blanche vint s’asseoir à côté de moi et m’interpella : « qui es-tu toi ? » Ma présentation devait être satisfaisante car l’inconnu fila dans sa chambre pour en revenir avec une bouteille de rhum cubain et la dégustation entrecoupée de confidences commença, puis vint se joindre à nous mon écrivain préféré Luis Sépulveda. Quelques années plus tard,  Daniel Chavarria, de passage à Toulouse, vint chez  moi où tout ce que compte le polar dans la région se joignit à nous et la discussion s’éternisa tard dans la nuit  et je peux dire que des soirées comme celles-là on n’en vit pas beaucoup dans son existence, si tant est qu’on en vive une.

 Puis, je vous joins un extrait de la revue 813, où Claude nous partage un entretien avec Daniel Chavarria :

II a exercé une flopée d’activités : chercheur d’or en Amazonie, infirmier a Londres, vendeur de ceinturons en Italie… avant de se lancer dans l’écriture. Claude Mesplède a rencontré cet aventurier du polar, Cubain d’origine uruguayenne, publié pour la première fois en France.

En février dernier, la parution dans la collection Rivages/Thriller du livre Un thé en Amazonie est un petit événement. Il s’agit de la première traduction en France de Daniel Chavarria, un romancier cubain de polars. Son livre, qui a reçu le prix Hammett 1992 au festival de Gijon est davantage un thriller avec, étroitement imbriqués, des éléments de notre histoire contemporaine, de l’aventure, de l’espionnage et de la politique-fiction.

450 pages que l’on dévore car Daniel Chavarria a vécu lui-même des aventures peu  communes. Cet humaniste érudit est aussi un prodigieux conteur capable dans le même livre d’écrire trois ou quatre histoires différentes et de les faire se rejoindre.

            Daniel, où es-tu né et que faisaient tes parents ?

Je suis ne le 23 novembre 1933 a San Jose de Mayo en Uruguay, une ville située à 92 kilomètres de Montevideo. Mon Père, fils d’un riche aristocrate, était chauffeur d’omnibus tandis que ma mère enseignait dans une école primaire. C’était une femme intelligente. Elle s’est beaucoup occupée de mon éducation.

            Comment s’est déroulée ton enfance ?

Nous habitions un quartier où logeaient les classes moyennes. En 1940, j’avais sept ans et le pays nageait dans la prospérité. L’Uruguay exportait du blé, de la viande, de la laine de mouton. On vivait bien pour le niveau de l’Amérique Latine. En comparaison d’aujourd’hui, l’éducation publique était assez bonne. Ma génération n’a pas connu les B.D. Par contre, on lisait beaucoup Alexandre Dumas, Jules Verne. On les connaissait par cœur. On y jouait. A neuf ans, j’ai appris l’anglais à l’école. Puis le français en secondaire. C’était obligatoire pour tous ceux qui faisaient des études classiques ou médecine. On étudiait en français la physiologie et l’anatomie.

            Ta scolarité a quand même été interrompue…

En effet. A 15 ans, je faisais partie d’un groupe théâtral, ce qui me mettait en contact avec des gens plus âgés. J’ai eu une crise. J’avais honte d’aller en classe avec des enfants, et  comme en plus les mathématiques ne m’emballaient pas, j’ai tout laissé tomber. A seize ans, je faisais partie de la bohème de Montevideo, avec des peintres et des artistes. J’ai cultivé la peinture, les arts, la littérature…

            C’est très tôt que tu décides de voir du pays…

Je voulais étudier le théâtre et comme j’avais des potes à Londres, je me suis pointé en Europe à 19 ans. Je suis parti là-bas le 6 janvier 1953 et j’y suis resté jusqu’en aout 1957. Quatre années durant lesquelles j’ai pu engranger des connaissances culturelles bien au-dessus de celles d’un jeune homme de mon âge. J’ai fait pas mal de petits boulots, eu des contacts avec des cercles d’artistes européens, parlé allemand, italien, français, anglais Visité l’Europe, le Maroc et même les Etats-Unis pendant deux ou trois mois. A mon retour, ma mère a insisté pour que je reprenne mes études. J’ai achevé le cycle secondaire en autodidacte. Vingt-neuf examens en six mois. Pour les maths, j’ai tout recommencé a zéro. Dans un café si bruyant qu’on était obligé de se concentrer. Et j’ai tout compris.

            Et tu entres alors à l’université …

Oui mais pas pour longtemps. Deux ans à la fac pour des études classiques. Puis je me suis marié et j’ai dû travailler pour nourrir ma famille. J’étais revenu d’Europe avec des idées de gauche et à partir de 1959, j’ai commencé à militer au PC. En 1961, je suis allé travailler en Argentine comme traducteur pendant deux ans. J’y rencontre des révolutionnaires du Pérou et je pars à Lima vendre des livres. Puis en Bolivie. Puis au Brésil alors gouverné par Joao Goulart, espoir de la gauche sud-américaine. A Baya, je prends part à une campagne d’alphabétisation lancée par le PC brésilien.

            En mars 1964, tu es là-bas lors du coup d’état qui renverse Goulart …

Oui et la chasse aux sorcières commence. Ma photo est publiée dans le journal avec la légende «agent subversif de la Havane». La police me recherche. Pour lui échapper, je me déguise en moine avec un habit fourni par le costumier d’une troupe de théâtre. J’ai dû  donner des bénédictions jusqu’à Belen de Para, à l’embouchure de l’Amazone. C’est là que je suis tombé sur un groupe d’orpailleurs. J’ai continué pendant 800 kilomètres avec eux. En pleine forêt vierge. Sans police, ni armée, mais avec le paludisme et les bestioles. A douze, en quatre mois, nous avons récolté huit kilos d’or.

            Tu quittes de nouveau la clandestinité pour bientôt t’installer à Cuba d’une  drôle de façon …

En 1966, je travaille dans le duty-free de l’aéroport de Bogota en Colombie. Un an après, dans les duty-free du port de Carthagène, puis de Buen Aventura. Je suis en contact avec les guérilleros de l’ELN pour aider et cacher des camarades blesses, les envoyer vers  Panama. J’apprends qu’un membre de notre état-major est passé à l’ennemi. Certain qu’il allait me dénoncer, je décide de détourner un avion Beachcraft d’une douzaine de places, qui allait sur Bogota. A Carthagène, on a fait le plein et mis le cap sur Cuba où je vis depuis.

            Tu vas alors t’attaquer à l’écriture romanesque …

Pas tout de suite, mais quelque dix ans après. J’ai d’abord commencé à travailler comme traducteur. Ce boulot prend beaucoup de temps, et avant d’écrire moi-même, j’ai traduit sept romans de l’allemand ainsi que divers textes techniques. Quand j’étais enfant, j’avais déjà une vocation de polyglotte et la conviction que les langues classiques (grec, latin) sont un formidable exercice pour l’écrivain que je voulais être. Je me suis mis à les étudier en autodidacte.

            Peux-tu nous présenter ton œuvre ?

Mon premier roman, Joy, date de 1978. II raconte comment la CIA introduit le virus de la tristesse dans les plantations d’agrumes cubaines. Je l’ai basé sur des faits réels car depuis 1959, ils ont bombardé de maladies la canne à sucre, le tabac, etc. A l’époque où je l’ai écrit, je travaillais comme professeur de français avec des biologistes cubains qui allaient suivre un stage en Corse. Le bouquin a eu un gros succès à Cuba et dans les pays socialistes. Le second, Completo Camaguey (1983) a été écrit avec Justo Vasco. Son sujet est analogue au précédent. La CIA veut contaminer la population avec une maladie de peau, en utilisant les pièces de cinq centavos qui servent à payer le bus. Avec Justo, nous avons aussi écrit Primiero Muerto (1986) dans lequel un Cubain trouve sur la cote un coffre avec des monnaies de l’époque de Philippe IV. Cette énorme fortune déclenche une spéculation internationale. Entre ces deux livres, j’ai publié La Sexta Isla (1984), qui m’a demandé un énorme travail. Une partie est écrite en espagnol du XVIIème siècle (Cervantès), et j’utilise la même construction littéraire que dans Un thé en Amazonie, en mélangeant la structure de trois romans qui se lisent différemment avant de se rejoindre.

            En 1993, tu as repris avec Justo Vasco, un de tes anciens livres pour le publier à l’étranger. Curieuse démarche …

Cela s’explique par la crise éditoriale cubaine. Nous manquons cruellement de papier et il a été décidé de ne plus publier de la fiction. Pour vendre Primero Muerto à l’étranger, il fallait le réécrire car la précédente mouture avait été réalisée avec l’objectif d’obtenir le prix du ministère de l’Intérieur. Pour que tu comprennes, il faut savoir qu’en 1970, à Cuba, il y a eu la création d’un prix par le ministère de l’Intérieur. L’obtention de ce prix permettait d’être publié, mais les récits devaient présenter la police de manière positive. Nous avons donc repris 90 pages du roman initial et réécrit le reste.

            Tu peux nous dire quelques mots sur Un Thé en Amazonie, (Alla  Ellos), ta première  traduction  en français ?

Je suis bien entendu très heureux que ce livre paraisse en France. J’ai mis trois ans à l’écrire. De 1977 à 1980. Il n’a été publié à Cuba qu’en 1991 car il a eu quelques vicissitudes avec la censure ainsi qu’avec les autorités cubaines. Ceci t’explique ce que je disais tout à l’heure, pourquoi nous avons réécrit Primero Muerto. Nous voulions être libres de toute concession vis à vis des militaires cubains.

            Et tes prochains romans ?

J’ai publié en 1994 Adios Muchachos, une histoire légère sur une prostituée cubaine. Je n’insiste pas sur l’aspect social, mais plutôt sur l’humour. J’ai attaqué en 1987 un autre gros roman. Comme je le voulais universel, je l’ai situé dans la Grèce antique, patrimoine de toute l’humanité. Je pense que pour arriver à la tragédie grecque, il faut une sensibilité comme celle de Robin Cook. Pour arriver à la compréhension de la Grèce marginale décrite par Aristophane, c’est plus facile depuis Macondo. J’ai donc écrit L’Œil de Cybèle (El Ojo dindymeno). Cybèle était une déesse nouvelle de la Phrygie, originaire d’Asie, que les Grecs avaient convertie en Rhee. Mon personnage central est un prêtre de la déesse. Un fou illuminé, très sensuel, qui a des rapports érotiques avec tout le monde et beaucoup d’humour. Une grande aventure commence lorsqu’un œil de la déesse est arraché et volé par une avant-garde de soldats athéniens. Une secte, fondée par le fou, doit récupérer cet œil. Je pense qu’on peut parler de roman noir. il en a tous les éléments : marginal, putes, maquereaux, esclaves, fugitif, sorcier, femmes étrangères. C’est aussi une tentative de reprendre les termes réels de la poésie brutale, sexuelle, etc… de la comédie grecque. J’ai utilisé tous les mots d’origine grecque qui ont été édulcorés au fil des temps pour cacher au peuple la véritable culture. Les Grecs n’avaient pas peur du corps.

            Tes projets ?

J’ai deux projets. Une histoire du tabac à Cuba et la réécriture de La Sexta Isla dans lequel je vais construire une polémique littéraire entre deux savants et introduire une confession inspirée de l’histoire de Richelieu et de madame de Chevreuse.

 

Enfin, pour terminer, voici l’avis de Claude sur Le rouge sur la plume du perroquet

Le rouge sur la plume du perroquet de Daniel Chavarria

Editeur : Rivages

Traducteur : Jacques-François Bonaldi

Ne en Uruguay et vivant à Cuba, Daniel Chavarria est un remarquable conteur dont on a pu apprécier le talent avec le superbe thriller Un the en Amazonie et le faux polar L’œil de Cybèle qui se déroulait dans la Grèce antique à l’époque de Périclès. Le voici aujourd’hui avec un nouveau roman solidement charpenté, Le Rouge sur la plume du perroquet.

Son sujet est simple : Aldo Bianchi, la cinquantaine, dirige une société immobilière en Italie. Il partage son temps entre Rome et La Havane depuis qu’il y a rencontré la jeune et explosive Bini, une beauté locale qui a changé sa vie sexuelle. Il va découvrir par hasard qu’un ancien militaire argentin, spécialiste des tortures les plus odieuses, vit a Cuba sous un nom d’emprunt et avec un solide compte en banque. En retrouvant celui qui l’a jadis torturé physiquement et mentalement, Aldo mitonne une vengeance raffinée. Il pourrait faire abattre le fasciste par des amis, mais il préfère mettre au point une machination diabolique dont il va parfaire les moindres détails avec l’aide de Bini.

Le Rouge sur la plume du perroquet est construit à la façon d’un puzzle dont chacune des pièces vient astucieusement s’imbriquer dans les précédentes, mais seulement en fonction du rythme décidé par Chavarria. Ainsi dans le premier tiers de son roman, il ne livre rien de la machination en préparation, préférant présenter la plupart des protagonistes. Puis le rythme s’accélère et la vengeance commence à poindre après qu’Aldo Bianchi ait identifié son bourreau grâce à un détail très original.

Quelques scènes d’anthologie émaillent le récit, notamment la fête d’anniversaire d’un ami d’Aldo ainsi qu’un repas organisé dans une prison avec la complicité des autorités. Cette dernière anecdote livre ainsi une vision inattendue de la société cubaine. Car s’il oscille souvent entre drame et comédie, Chavarria se situe toujours au cœur d’une réalité parfois contradictoire, mais bien vivante, la société cubaine. Et ce n’est pas le moindre mérite du livre de nous en faire découvrir quelques aspects. 

J’espère que toutes ces lignes vous auront donné envie de découvrir Daniel Chavarria. Je tiens juste à remercier Claude Mesplède pour sa confiance et son amitié, ainsi que Julie Perrier pour le coup de pouce qui a permis à ce billet de voir le jour. Et n’oubliez pas le principal, lisez !

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