Le chouchou du mois de février 2019

Autant le mois de janvier a été formidable de découvertes, autant j’ai mal pioché dans ma PAL au mois de février ! Pas moins de 3 romans arrêtés car ils ne m’ont tout simplement pas intéressé. Mais parlons de ceux que j’ai appréciés :

Il va falloir vous y habituer, il y a des rubriques qui vont revenir chaque mois, ou du moins je l’espère. Ainsi, j’ai énormément apprécié la deuxième confrontation entre Bob Morane et l’Ombre Jaune (intitulée L’Ombre Jaune d’Henri Vernes) car c’est un pur d’action trépidant et passionnant. De même, j’ai continué La compagnie des glaces de GJ.Arnaud avec les tomes 9 et 10 (French Pulp) de cette gigantesque saga de science fiction. Depuis quelques épisodes, ces romans ont un aspect visionnaire qui devient flippant. C’est un mélange de suspense, de géopolitique et d’anticipation où l’auteur place au centre de son intrigue des personnages fantastiques.

Si on veut se plonger dans l’histoire contemporaine de la France, nul doute qu’il faut se tourner vers Hevel de Patrick Pécherot (Gallimard), où on passe quelques heures avec un conducteur de camion qui parle de son travail et du contexte, l’arrivée des Algériens dans les années 50. Un must de narration. Quant à la situation politique de la fin des années 50, nul doute que Requiem pour une république de Thomas Cantaloube (Gallimard – Série Noire) comblera vos besoins, car c’est un premier roman très appliqué qui place des personnages imaginaires au milieu du marasme de cette époque là. Un roman très réussi.

Puiqu’on parle de premier roman, ne ratez pas A Paris coule la mer du Nord de Astrid Monet (Chemins du hasard), qui est un court roman, rédigé avec une plume légère presque magique. S’il n’est pas parfait, il se pourrait bien que vous ayez entre les mains la naissance d’une future grande auteure.

Au niveau originalité, je ne peux que vous conseiller Désoxy de Jean-Marc Demetz (Presses du midi), avec une enquêtrice qui doit résoudre un meurtre et une disparition sans aucun indice. Elle ne peut que compter sur un personnage énigmatique L’anonyme d’Anvers. Ne passez pas à coté ! Je pourrais entrer dans cette catégorie Avalanche Hôtel de Niko Tackian (Calmann Levy), tant on est bousculé dans nos certitudes avec ce personnage de flic en proie à des cauchemars ou des visions ou les deux. Dans un décor glacé, ce roman est prenant de bout en bout.

Si vous préférez le polar classique, il y a Le fruit de mes entrailles de Cédric Cham (Jigal), qui prend une intrigue classique et qui applique à la lettre les codes du genre. Mais, l’auteur a su créer des personnages forts, hors norme, et surtout il nous a concocté une fin très réussie. Il y a aussi Haine pour haine d’Eva Dolan (Liana Levy), dont le style est franc, direct, violent pour un sujet qui ne l’est pas moins : une société en proie au racisme et aux meurtres de haine. Un roman frappant, c’est le moins que l’on puisse dire, qui fouille aussi les réactions des hommes politiques.

Le titre du chouchou du mois revient, une fois n’est pas coutume à mon Oldies du mois.  Nada de Jean-Patrick Manchette (Gallimard Série Noire) est à la fois un roman culte mais aussi un roman fondateur, qui tranche avec les productions de l’époque. Avec son histoire d’enlèvement, il se permet aussi une belle lucidité avec la phrase qui clôt presque le livre. Un grand moment du polar.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

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Hevel de Patrick Pécherot

Editeur : Gallimard

C’est un fait, je ne lis pas assez Patrick Pécherot, et je n’en parle pas assez. Tranchecaille m’avait très fortement impressionné, à tel point que je m’en rappelle encore. Pour d’autres romans, je dois dire que quand le coté historique prend le pas sur l’intrigue, j’accroche moins.

Avec ce roman là, le contexte est bien historique mais il ne sert qu’à illustrer une trame présentant le témoignage de Gus. Au début, on a l’impression de lire une confession, celle d’un homme qui a vécu la guerre d’Algérie et qui revenu de l’enfer devient chauffeur livreur avec son acolyte André. Puis, petit à petit, on se rend compte que Gus parle à quelqu’un, à un journaliste ou à un romancier qui veut avoir son avis.

D’ailleurs, dès le début du roman, on croit que l’auteur s’adresse à nous mais il s’agit bien de Gus :

« Soit, puisque vous y tenez, je vais vous raconter. Mais ce sera comme je l’entends. Quand j’en aurais fini, vous déciderez. Vous prendrez ou vous laisserez. Vous comprenez, tant mieux. Vous ne pigez pas, tant pis. »

Tout le début du roman est un pur joyau. Avec son parlé vrai, simple, direct, l’auteur et Gus nous emmènent dans les années 50, en province, dans le Jura, avec ses routes déglinguées qui maltraitent le camion en mauvais état. Les secousses viennent bercer les chauffeurs, et il faut un petit coup d’alcool pour se réveiller.

Puis, Gus va nous parler de son histoire, brièvement, et de ses ressentiments envers les étrangers, ceux qui les ont foutus dehors et qui se permettent de faire grève chez nous, mettant à genoux notre pays. Sans jamais dépasser la ligne jaune, en étant trop voyant, trop trivial, l’auteur insère des piques pour mieux expliquer la psychologie de son personnage. Et les pages vont petit à petit se remplir de sang.

Puis les souvenirs deviennent flous, parfois à dessein, les faits se contredisent, et les non-dits deviennent mensonges, les oublis des accusations. Et le roman témoignage d’une partie de cette génération devient psychologiquement passionnant et se transforme en dénonciation des oubliés de la guerre et des citoyens abandonnés. Ce qui n’était que quelques morceaux épars de porcelaine se transforme en mosaïque d’une population qui n’a pas compris ce qui se passait parce qu’on ne lui a rien expliqué.

C’est sur cet équilibre fragile que se construit le drame de ce roman, dans un exercice de style qui peut paraître hermétique, ou du moins pas facile à appréhender et qui se révèle réussi au sens où il remplit l’ambition que l’auteur s’était fixée au départ. Patrick Pécherot est un témoin primordial de la France et des Français et ce roman le démontre une fois de plus. Et ce roman, malgré son contexte très centré années 50 n’en devient que très actuel, terriblement actuel.

Ne ratez pas entre autres l’avis de Hannibal

La compagnie des glaces tomes 9 et 10 de GJ.Arnaud

Editeur : French Pulp

Les éditions French Pulp ont décidé de rééditer la saga de science fiction de Georges-Jean Arnaud, en regroupant les romans par deux. Il s’agit, je crois, de la plus grande saga de science fiction jamais écrite puisqu’elle comporte 63 romans. Voici mon avis sur les tomes 9 et 10.

Le réseau de Patagonie :

La compagnie Panaméricaine, à travers sa principale actionnaire Lady Diana, continue son rêve fou de construire un gigantesque tunnel souterrain sous-terrain Nord-Sud. Pour cela, elle a besoin d’énergie et décide d’arrêter d’alimenter les compagnies éloignées en électricité, entraînant des milliers de morts. Sa nouvelle idée est de faire brûler les corps pour créer de l’électricité.

De son coté, le Kid continue à développer sa compagnie rebelle, la Compagnie de la Banquise. Il est persuadé que le volcan Titan lui permettra d’obtenir toute l’énergie dont il a besoin ainsi qu’un bras de levier sur la Panaméricaine. Il ne veut toujours pas rendre Jdrien, le fils de Lien Rag, à son père et veut intégrer les Roux dans sa compagnie. Lien Rag, quant à lui, découvre peu à peu les horreurs dont est capable Lady Diana.

Depuis deux tomes, c’est avec un nouvel élan que l’on découvre dans La Compagnie des glaces. Mettant au premier plan ses personnages, GJ.Arnaud développe ses thèmes de la folie des hommes, de la création d’une civilisation, du besoin en énergie et les différents axes gérant la géopolitique de ce nouveau monde. Si Jdrien le nouveau messie est un peu au second plan, il n’en reste pas moins prometteur pour la suite de l’aventure. C’est une nouvelle fois un tome passionnant même s’il se termine un peu vite à mon gout ;

Les voiliers du rail :

Alors qu’il a échappé à la mort lors de l’effondrement d’un glacier, Lien Rag se retrouve errant, cherchant à retrouver la civilisation pour dénoncer Lady Diana d’avoir assassiné les membres de la commission. Il rencontre sur son chemin une tribu d’hommes roux, circulant sur des voiliers à la recherche du corps de son ex-femme Jdrou, morte en martyr. Lien Rag se retrouve donc encore une fois en cavale, en lutte contre la Panaméricaine.

De son coté, le Kid continue à construire sa compagnie de la banquise, se rendant compte petit à petit de la puissance qu’il a entre les mains avec l’exploitation du volcan Titan. Il est sur tous les chantiers, entre la création d’écoles, d’universités, d’une monnaie indépendante du dollar, la Calorie, mais aussi l’exploitation du soufre, qui pourrait bien lui donner un excellent bras de levier contre la surpuissante Panaméricaine. Malheureusement, Jdrien disparaît. Il semblerait qu’il ait été enlevé …

Une nouvelle fois, ce tome est époustouflant. De la dimension géopolitique aux rebondissements touchant chaque personnage, on suit cette aventure avec passion. Le style est d’une simplicité et d’une fluidité qui en font un pur plaisir de lecture. L’auteur a créé tellement de pistes dans son intrigue, cela part tellement dans tous les sens que l’on a du mal à imaginer comment cela va tourner. Cette incertitude laisse le lecteur sur des charbons ardents, qui donne envie de se replonger immédiatement dans la suite.

J’ajouterai juste un dernier mot quant à l’aspect visionnaire de ce roman. Avec le recul, 37 ans plus tard, on se rend compte de la justesse de la vision futuriste du monde. On peut comparer la création de la Calorie avec celle de l’Euro, le sort des Hommes Roux avec n’importe quelle population ayant subi les guerres, et le commerce du soufre ou le besoin en énergie avec la course au pétrole ou à l’électricité. Je me demande même si Lady Diana n’aurait pas des airs de Trump. On a l’impression de lire Nostradamus, tant tout y est juste. C’est juste flippant !

Le fruit de mes entrailles de Cédric Cham

Editeur : Jigal

Je sors d’une période où mes choix de lecture ont été peu judicieux (et je suis gentil). Ne comptez pas sur moi pour donner des titres ou des auteurs, ces romans n’étaient pas en adéquation avec mes goûts. Entre parenthèses, mes amis m’ont dit que j’étais trop exigent. Alors, je me suis tourné vers Jigal. Il y avait un roman que je n’avais pas lu de sa production 2018, le voici.

Simon Vrinks purge sa lourde peine de prison en toute solitude. Spécialiste des attaques à main (s) armée (s) de fourgons, il a été dénoncé par un collègue. Ce matin-là, on lui annonce une visite : sa femme Héléna vient lui annoncer que sa fille a été retrouvée morte. Les mutilations que comporte le corps indique qu’elle a été torturée avec d’être jetée à l’eau. Pour lui, c’est une évidence, il doit s’évader pour retrouver le coupable.

Amia a quitté sa famille et s’est retrouvée dans les griffes de la prostitution. Dimitri, son proxénète, est un homme sans pitié. Elle n’ose même pas lui dire qu’elle est malade, se retrouve à vomir sans explication. En en parlant avec la jeune femme avec qui elle partage une minuscule chambre, elle se rend compte qu’elle est fort probablement enceinte. Elle gardera le bébé. Il ne lui reste plus qu’à fuir.

Alice Krieg est capitaine de police. Elle sait se faire respecter dans ce monde d’hommes. Elle aussi porte ses cicatrices qu’elle sait fort bien cacher. En particulier, le fait de ne pas avoir connu son père lui a permis de se forger une carapace, à l’abri des émotions. C’est elle qui prendra en charge la traque de Vrinks. Quand elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer, son travail va constituer sa fuite de la réalité.

Si vous avez lu mon résumé, vous vous rendez compte que l’on est dans un domaine très largement traité dans le monde du polar. La fuite, la traque, le remords, les liens familiaux, la loyauté, ce sont autant de thèmes que l’on a déjà lu et relu. Je ne vais donc pas vous faire croire que le sujet est nouveau, mais plutôt en quoi ce roman s’avère un roman intéressant et en quoi il vaut le détour.

Le parti pris de l’auteur est de partir d’une situation simple, limpide et sans équivoque. Un truand décide de venger la mort de sa fille. Une prostituée se retrouve enceinte. Une policière doit traquer le truand. Mais ce roman ne fonctionnerait pas sans la force insufflée aux personnages, sans la psychologie simple mais tellement efficace qui est juste esquissée lors de scènes remarquablement bien faites. Et c’est bien parce qu’ils ne sont jamais totalement bons ou totalement méchants qu’on y croit. Ces personnages-là, on y croit parce qu’ils sont vrais, parce qu’ils sont beaux, parce qu’ils sont humains.

Le deuxième argument tient au respect des codes du polar. On y trouve un héros, une femme, une course poursuite, le copain de toujours ami jusqu’à la mort. Tous ces codes sont réactualisés, remis dans un contexte actuel, et tout se tient très bien. Ce roman se lit très bien, les situations se suivent fort logiquement, et la fluidité du style en fait une lecture très agréable. Il est à noter tout de même que la fin est remarquablement bien réussie, et noire bien entendu, avec une toute petite lueur d’espoir.

Et ce que j’ai apprécié par-dessus tout, c’est ce style direct, rapide, construit autour de chapitres courts, qui donnent une belle célérité au roman. La prose de Cédric Cham répond à un besoin d’urgence qui me faisait défaut lors de mes lectures précédentes. Les émotions passent à travers les actions et attitudes des personnages. Ce n’est pas bien nouveau mais c’est remarquablement bien fait. En fait, ce roman remplit ses objectifs : offrir un très bon divertissement noir, dans la pure tradition du polar.

Ne ratez pas les avis d’Yves, Delph; Sonia; Annick; Laulo; et Psycho-Pat

Haine pour haine d’Eva Dolan

Editeur : Liana Levi

Traductrice : Lise Garond

Après Les chemins de la haine, son précédent roman, où nous avions fait connaissance avec Dushan Zigic et Mel Ferreira, voici donc leur deuxième enquête sous haute tension. C’est un roman policier, un roman noir, un roman social, une sacrée vision de la société actuelle.

Jelena et Sofia Krasic sont deux sœurs immigrées qui habitent à Peterborough. A 5 heures du matin, on ne rencontre pas d’Anglais, a attendre à l’arrêt du bus. C’est ce que les deux sœurs font en compagnie d’un homme qui les salue en bougonnant. Tout d’un coup, une Volvo blanche débouche de l’angle à toute vitesse et leur fonce dessus. L’homme pousse Sofia pour la sauver mais la voiture écrase Jelena qui meurt sur le coup. L’homme décédera un peu plus tard tandis que Sofia sera transportée à l’hôpital. La voiture est abandonnée un peu plus loin et le chauffard s’enfuit par les petites rues.

Zigic et Ferreira sont dépêchés sur cette affaire, pas seulement parce que les victimes sont immigrées mais parce qu’ils connaissent bien le quartier. C’est en tous cas ce que veut fait croire le commissaire Riggott, leur chef, auprès de la presse locale. En effet, leur section, le département des crimes de haine est plutôt destiné à résoudre des affaires criminelles ayant un lien avec le racisme. Cela n’arrange pas Zigic et Ferreira qui doivent résoudre des meurtres de sang froid qui ont eu lieu récemment : deux corps ont été retrouvés à quelques jours d’intervalle, tabassés, la tête massacrée par des bottes aux bouts métalliques. Avec les élections qui approchent, la situation est explosive.

Richard Shotton est à la tête du parti English Patriot Party, un parti d’extrême droite qui est lié à l’English Nationalist League, un groupuscule extrémiste ultra-violent. Pour se donner une légitimité devant les électeurs, Shotton a décidé de prendre du recul par rapport à l’ENL, et cherche à savoir si des gens de son parti seraient impliqués dans les crimes récents qui ont ensanglanté Peterborough.

Quelle idée géniale d’avoir inventé ce département des crimes de haine, tant cela permet d’aborder des sujets de fond, touchant à la société actuelle ! Quelle idée géniale d’avoir inventé les personnages de Zigic, d’origine serbe et Ferreira d’origine portugaise pour résoudre ces enquêtes ! Quelle idée géniale de mêler les genres, entre roman policier et roman noir, pour aborder des sujets difficiles et que beaucoup de gens veulent taire, et en particulier les média qui ne s’arrêtent qu’à des images sanglantes pour assouvir les besoins du peuple avide de sensation !

Ce roman, qui fait un peu plus de 420 pages, est en réalité un sacré pavé tant l’écriture est dense. Découpé en cinq parties comme autant de jours pendant lesquels va se dérouler cette enquête, les scènes vont s’additionner avec une logique qui peut déconcerter tant elle semble suivre un fil qui semble être tiré par la réalité du terrain. Nous ne sommes pas en face d’enquêteurs à la recherche d’indices, mais bien en face de policiers de terrain qui vont subir les aléas et les violences du terrain de tous les jours. C’est dire si l’immersion est grande et géniale, pour peu que l’on accepte de violer les codes du polar.

Le style d’Eva Dolan est moins direct dans ce roman, mais tout aussi efficace. Ce n’est pas le genre de roman où on saute une phrase, car chaque mot a son importance. Et le rythme est tel que l’on n’a pas non plus le temps de se poser de questions : on est dans la fange, dans la boue des caniveaux, en plein centre ville, et les animaux se tuent uniquement pour des raisons raciales. « L’enfer, c’est les autres. »

Mais là où Eva Dolan va encore plus loin, c’est avec ce personnage de Shotton, leader d’un parti d’extrême droite, qui veut redorer le blason de son parti, lui donner une légitimité, quitte à masquer ses messages de haine. Et c’est un message qu’Eva Dolan nous assène en pleine figure : Méfiez-vous des beaux parleurs et de leurs belles phrases, elles ne cachent rien d’autre que la Haine, celle de ceux qui ne sont pas comme nous. Ce roman est un plaidoyer contre le racisme et contre les politiques qui le prônent. C’est aussi une mise en garde dure et brutale et en cela, ce roman est important.

Ne ratez pas les avis de l’ami Claude et de 404

Requiem pour une république de Thomas Cantalouble

Editeur : Gallimard – Série Noire

Du coté de la Série Noire, en ce début d’année, on annonçait un polar politique ancré dans un contexte historique fort, la France du début des années 60. Sur le papier, ce roman a tout pour me plaire.

Septembre 1959. Sirius Volkstrom, ancien collabo, a quitté la France à la défaite des Allemands, pour rejoindre l’Indochine et l’Algérie, où il y a perdu un bras. Malgré cela, il a gardé son instinct de tueur. Convoqué par Jean-Paul Deogratias, directeur adjoint de cabinet du préfet de police Maurice Papon, il apprend que la police veut se débarrasser d’un avocat proche du FLN,  Abderhamane Bentoui. Deogratias a acheté les services d’un tueur à gages, Victor Lemaître, et Sirius Volkstrom devra se débarrasser de Lemaitre. Mais le complot ne se déroule pas comme prévu, puisque Lemaitre assassine de sang froid toute la famille présente et s’enfuit. Sirius ayant laissé ses empreintes sur une poignée par inadvertance, doit retrouver très vite le tueur à gages.

Antoine Carrega est conducteur de camionnette et transporte du pastis de Marseille à Paris. Il connait bien la route, l’endroit des barrages policiers et comment s’en sortir sans encombre ; même quand il n’y a pas que du pastis à l’arrière de la camionnette. Ancien résistant, il répond positivement à son ami maquisard Aimé de la Salle de Rochemaure, quand il lui demande de retrouver l’assassin de sa fille. En effet, celle-ci était la femme de l’avocat Abderhamane Bentoui. Il va se renseigner auprès de ses connaissances dans la pègre parisienne.

Maurice Papon l’annonce et le clame haut et fort : ce crime ne restera pas impuni. Aux cotés de son directeur adjoint, il va annoncer à la presse que le FLN sera puni pour ce crime, et qu’il a choisi la meilleure équipe pour cette enquête : Amédée Janvier l’ancien qui tête souvent de la bouteille, et Luc Blanchard le petit jeune qui débarque. Cela n’arrange pas Luc Blanchard, qui aurait bien voulu résoudre l’affaire de viol dont il s’occupe, et à propos de laquelle il cherche l’Algérien coupable.

Trois personnages, trois piliers pour raconter un versant de la France de 1959 à 1962. Rien de tel pour faire un roman équilibré que de s’appuyer sur trois bases solides. C’est bien ce que sont Blanchard, Carrega et Volkstrom, trois personnages forts, ni tout à fait blancs, ni tout à fait noirs, sillonnant entre les événements noirs dans une période pour le moins trouble. On ne peut qu’être attiré par Blanchard et sa naïveté liée à sa jeunesse, par Carrega et sa loyauté à toute épreuve, par Volkstrom et la poursuite de son but ultime qui n’a rien à voir avec les meurtres.

Depuis quelque temps, on voit fleurir des polars évoquant ce début des années 60, où le monde a digéré la deuxième guerre mondiale, où l’on rêve de paix éternelle, cette stratégie de repousser les combats le plus loin possible de ses frontières. On parle enfin de cette France, menée de main de maître, et tous les courants idéaux qui manœuvrent dans l’ombre pour obtenir un peu plus de pouvoir, de la montée des extrêmes, des nazis aux extrêmes gauches, des luttes pour redorer le blason d’une France forte.

La période 1959-1962 choisie par l’auteur en est un bon exemple. Et si tout cela n’avait pas été vrai, cela donnerait un formidable polar. Sauf que voilà, tout ce qui est relaté dans ce roman est vrai, et nos trois personnages vont le vivre en étant plus ou moins impliqués. C’est avec un beau plaisir que l’on suit cette histoire, d’autant plus que les personnages sont vivants et la plume d’une belle fluidité.

Mais ce roman m’a fait réagir. Ayant non pas connu cette période, mais discuté avec des gens qui l’ont connue, je trouve que la vision montrée par l’auteur est très centrée sur Paris. La France provinciale dont on m’a parlé était totalement derrière De Gaulle, seul personnage absent du livre d’ailleurs, et les fauteurs de trouble (français ou étrangers) des terroristes qu’il fallait passer par la guillotine. Du coup, j’ai eu l’impression d’une certaine superficialité car je n’ai pas été totalement convaincu par ce qui y était écrit. J’ai eu l’impression d’y voir une vision parigo-parisienne de cette période. Ceci dit, je serai bigrement intéressé de connaitre votre avis sur ce polar que je vous conseille, ne serait-ce que par l’aspect historique qui vaut le détour.

Ne ratez pas les avis de Marie-Laure et Jean-Marc

Avalanche Hôtel de Niko Tackian

Editeur : Calmann-Levy

Alors que je m’attendais à une nouvelle enquête de Tomar Khan, son personnage récurrent (voir Toxique et Fantazmë), j’ai été surpris et emballé à l’idée de lire un roman orphelin. Et ce roman est un sacré pari, celui de fouler les terres d’autres auteurs ayant utilisé comme décor un hôtel isolé en pleine montagne dont le géant Shining du King.

Janvier 1980. Joshua Auberson se réveille dans la chambre 81 d’un palace suisse, l’Avalanche Hôtel. Outre un mal de tête monstrueux, il a peu de souvenirs de ce qu’il a fait. Quand il descend à l’accueil, il apprend qu’il est agent de sécurité et est interrogé par la police, à la recherche d’une jeune femme, Catherine Alexander qui a disparu le jour de la fête de ses 18 ans. Il accepte de suivre Clovis, le barman, et les deux hommes grimpent sur la montagne. Ils débouchent sur une piste de bobsleigh abandonnée. Clovis lui demande de lui faire confiance, l’installe dans la machine et le pousse sur la piste. Avec les secousses et la violence de la descente, Joshua perd connaissance.

Joshua se réveille dans un lit d’hôpital. Il apprend par les médecins qu’il vient de survivre à une avalanche et a passé plusieurs jours dans le coma. Une femme vient le voir, elle se nomme Sybille. Elle lui apprend que nous sommes en 2018, qu’il est policier et qu’elle est sa partenaire. Il va petit à petit reprendre pied, en étant persuadé que l’Avalanche Hôtel n’est qu’un cauchemar … Quand ils doivent enquêter sur une mort mystérieuse, les cauchemars reviennent et Joshua part à la recherche d’informations …

Il y a de quoi être surpris, à la fois dans le changement de personnage mais aussi de décor et de sujet. On entre dans un décor inconnu, et l’auteur décide de nous plonger dans une atmosphère à la fois oppressante et mystérieuse, comme si on vivait (pardon, lisait !) ce roman en étant dans un brouillard épais. Car si le passage qui se passe en 1980 se déroule sur 3-4 chapitres, il n’en reste pas moins qu’on est bouleversé par le passage à l’hôpital, bousculé dans nos certitudes. Et le fait que l’on ait relevé quelques incohérences dans ces premiers chapitres nous rassure quand Niko Tackian nous donne comme explication que nous étions dans un cauchemar.

Sauf que … les cauchemars continuent, les mystères s’épaississent, et je peux vous dire que j’ai passé plus de 200 pages à me poser des questions, pas à cause de la résolution de l’énigme mais bien avec ce style jouant volontairement sur des tons brouillardeux. Quelle belle réussite de mettre en porte-à-faux le lecteur en le noyant sous des indices qui ne collent pas entre eux. Et si on ajoute à cela, cette ambiance glaciale des sommets montagneux, ces étendues blanches sans aucune trace pour nous ramener à la maison au chaud … C’est très réussi.

Il faut dire que le rythme de lecture est élevé puisque les chapitres ne dépassent que rarement les 4 pages, même s’il y a très peu de dialogues. Et que j’ai pris un plaisir fou à me laisser malmener. Et quand la conclusion, la clé de l’énigme arrive, je me suis dit que j’aurais du le voir venir, que je l’avais vu venir (là c’est quand je veux me rassurer sur mes qualités d’enquêteur !), mais en fait, je me suis bien fait avoir. Et pourtant, il y a pléthore d’indices ! Que dire de plus ? Avec un tel décor, un tel rythme et un tel scénario, nul doute que cela fera un excellent film si le réalisateur est à la hauteur. C’est donc un excellent divertissement que je vous recommande chaudement, forcément !

Ne ratez pas l’avis de mon ami Yvan