Le chouchou du mois d’octobre 2019

Globalement, ce mois d’octobre fut un bon mois : j’ai publié beaucoup d’avis (puisque j’y ai inclus quelques lectures faites pendant cet été) et j’aurais décerné deux coups de cœur, ce qui est exceptionnel (pour moi).

Honneur donc aux deux coups de cœur :

J’avais adoré son précédent roman, Par les rafales, c’est dire que j’attendais beaucoup de son deuxième polar. Zippo de Valentine Imhof (Editions du Rouergue) m’a subjugué par la qualité de l’intrigue et surtout de la qualité psychologique des personnages, tout cela embelli par une plume d’où sort une lave incandescente. Pour moi, c’est indéniablement l’un des grands romans de 2019 et la confirmation d’une grande auteure.

Claude Mesplède m’avait conseillé Le grossium de Stanley G.Crawford (Gallimard-Série Noire). Ce roman s’avère être un petit chef d’œuvre de comédie policière, une parodie de polar dénonçant les travers de la société de consommation. Il était totalement normal que je lui décerne un coup de cœur.

J’annonçais récemment une prévision quant à la prochaine déferlante de polars japonais. J’ai eu l’occasion de lire un inédit d’un des plus grands auteurs du genre : Dans l’œil du démon de Jun’ichiro Tanizaki (Editions Picquier). C’est un roman de déduction à la « Sherlock Holmes » où l’auteur joue avec notre don d’observation et d’analyse logique, pour nous induire en erreur. C’est un excellent divertissement.

Au rayon science-fiction, ce qui est rare chez moi, InKARMAtions de Pierre Bordage (Editions Leha) est le dernier roman en date de cet auteur prolifique, un roman qui part du principe qu’une entité supérieure, formée de plusieurs sages, régit la destinée humaine. Animé, vivant, mais aussi complexe, c’est un beau roman humaniste.

Au rayon fantastique, je l’avais lu il y a un certain temps et j’avais oublié de le publier : il s’agit de Le livre des choses cachées de Francesco Dimitri (Hugo & Cie). Voilà un premier roman mettant en scène des amis à la recherche de l’un d’eux manquant à leur rendez-vous annuel. Retenez bien ce nom, car c’est un premier roman prometteur par ses personnages et ses ambiances.

Il y a quelques mois, je vous parlais de Pierre Pouchairet. Les trois brestoises, comportent trois romans et j’ai publié mon avis sur les tomes 2 et 3 : La cage de l’albatros & L’assassin qui aimait Paul Bloas (Editions du Palémon). Comme le précédent Haines, ce sont des romans policiers costauds avec des intrigues bien construites et des personnages féminins que l’on adopte et suit avec passion.

Au rayon Roman noir, Atmore Alabama d’Alexandre Civico (Actes Sud) s’avère aussi grand que son format est petit. Cette errance au pays de l’Oncle Sam est illuminé par une plume noire et poétique et possède une chute à la fois brutale et inoubliable. Cela donne une lecture réjouissante et indispensable pour tout fan du genre.

Au rayon humour et cynisme, ne cherchez pas plus loin : Carrément à l’Est de James Holin (AO éditions) est fait pour vous. C’est à la fois délirant et cinglant et quand on prend un peu de recul, scandaleux. On y suit un homme s’engageant dans une ONG qui a pour but de reconstruire un pays après une guerre civile, mais selon les critères occidentaux. A ne pas rater !

Du cynisme à la politique, il n’y a qu’un pas qu’en tant que lecteur de polar, je franchis allègrement. Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz (Agullo) est un premier roman surprenant de maîtrise, qui remporte l’adhésion dès les premiers chapitres. A la façon d’un Robert Altman, l’auteur va introduire ses nombreux personnages et nous brosser un paysage sinistre et désespérant d’une Slovaquie d’après ère soviétique totalement corrompue et laissée aux mains des mafieux.

Le polar (historique, souvent chez lui à ne serait rien sans Maurice Gouiran. Son dernier roman en date Qaraqosh de Maurice Gouiran (Jigal) signe le retour de Clovis Narigou pour une double enquête : les documents ésotériques collectionnés par Himmler et un jeune homme pourchassé après s’être engagé en Irak dans la milice Qaraqosh. C’est une nouvelle fois une belle réussite où on apprend beaucoup de choses.

Pour ceux qui cherchent un polar humaniste dépaysant, Paz de Caryl Ferey (Galimard Série Noire) vous promet une visite de tous les coins et recoins de la Colombie, un pays où la vie humaine vaut moins que la boue qui noie ses rues. L’auteur y implante l’histoire d’une famille, compliquée et complexe dans un contexte de Violencia. C’est grand comme du Ferey, Brutal comme du Ferey, violent comme du Ferey et humaniste comme du Ferey. Du grand œuvre.

Pour les adeptes de polar psychologique, L’accident de l’A35 de Graeme Macrae Brunet (Sonatine) démontre une nouvelle fois que l’auteur est le digne héritier de Simenon et Chabrol, qu’il sait comme peu d’auteurs s’intéresser à la psychologie de ses personnages et à la vie des campagnes. Malgré son rythme lent, son roman n’en reste pas moins passionnant.

Pour le titre du chouchou du mois, j’ai longuement hésité. Deux titres sont difficilement départageables pour moi, J’ai finalement décidé d’attribuer ce titre à Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz (Agullo). Juste devant Paz, coiffé au poteau. J’espère que ces avis vous auront été utiles. Je vous donne rendez vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Paz de Caryl Ferey

Editeur : Gallimard

Après la lecture de Zulu, il est difficile de ne pas être fan des écrits de Caryl Ferey. Je suis tombé dedans quand j’étais petit, et j’ai donc acheté Paz le jour de sa sortie. Après l’Afrique du Sud, l’Argentine et le Chili, nous prenons la route de la Colombie.

Lautaro Bagader est réveillé très tôt ce matin-là et ce n’est pas une bonne nouvelle : un corps vient d’être découvert dans une fontaine publique, atrocement mutilé. Il est obligé de réveiller la femme qu’il a rencontré la veille et avec qui il vient de passer la nuit et aller rapidement sur les lieux du crime. Depuis la mort de sa fiancée, il ne rencontre les femmes que par des sites de rencontre ; cela évite de s’attacher.

Diana Duzan est journaliste. Elle exerce cette passion pour rendre hommage à son mentor Sonia Enriquez qui s’est fait violer après un enlèvement lors d’une enquête sur les prisons. Elle se bat pour la justice depuis que son père s’est fait abattre arbitrairement alors qu’il n’était que professeur d’université. A 45 ans, elle n’a ni attache, ni amant, passant par des sites de rencontres éclair. En partant de chez son amant de la nuit, elle a noté son nom, Bagader.

Elle n’en revient pas ! elle vient de coucher avec le chef de la police criminelle de Bogota. Son père, Saul Bagader, est le procureur de la Fiscalia, organisme chargé de ramener la paix en Colombie, et le meilleur ami d’Oscar de la Pena, qui est en lice pour les élections présidentielles. Lautaro avait un frère Angel, enlevé par les FARC et jamais retrouvé, ni vivant, ni mort.

Saul Bagader a orchestré la lutte armée contre les FARC avant de participer activement aux négociations menant à un accord de paix et la fin de la guerre civile sanglante. Le corps retrouvé dans la fontaine n’est pas le premier : de nombreux morceaux de cadavres ont été retrouvés à travers le pays, au moment où la paix semblait promise. Mais qui veut donc plonger la Colombie à nouveau dans le sang ?

Caryl Ferey revient dans sa veine voyageuse, et il nous parle cette fois-ci de la Colombie, de ce pays déchiré par une guerre civile, opposant les conservateurs à la gauche libérale. Cette période d’ultra violence, appelée la Violencia, a vu la mort de 300 000 personnes sur 15 millions d’habitants. (Source Wikipedia). Enlèvements, viols, attentats, exécutions arbitraires, sont le lot commun du peuple colombien dans des massacres atroces. Pour financer cette révolution, la production de drogue a vu le jour et donné lieu à la création des FARC.

Le roman se situe dans une période plus apaisée, puisque des négociations de paix sont en cours de discussion. Les découvertes de morceaux de corps disséminés à travers le pays vont jeter le trouble auprès de la police et des politiques qui œuvrent pour un cessez-le-feu, dont Saul Bagader. Le contexte va donc jouer un rôle primordial dans ce roman et être la première énigme à résoudre, à savoir, qui veut saboter le processus de paix ?

Comme à son habitude, Caryl Ferey va bénéficier d’une documentation impressionnante, et nous l’exposer petit à petit, sans jamais être ni démonstratif, ni grandiloquent. Il va donc rajouter une trame sur ce contexte qui est la famille Bagader et ses drames, entre l’enlèvement d’Angel, le rôle de Lautaro dans les combats contre les FARC puis son travail actuel, la présence continuelle et omnipotente de son père, à l’un des plus hauts sommets de l’état : autant de fissures qui minent la vie de cette famille.

Il va y ajouter aussi une journaliste, l’un des personnages féminins forts de ce roman, Diana Duzan, sorte de chevalier de la vérité, bravant à elle seule les menaces, aidée par son fidèle destrier Jefferson, photographe de presse. Si cela peut sembler classique, j’ai trouvé que Caryl Ferey a apporté beaucoup d’application dans la construction de son intrigue et qu’il a probablement écrit là son meilleur scénario, le plus implacable aussi.

Et puis, Caryl Ferey m’a surpris, par son évolution de style. Lui qui était engagé, rageur, capable d’envolée lyriques et violentes se révèle ici posé, distant, froid dans les phrases, dans ses descriptions. Toujours juste, dans ses situations, ses décors ou ses dialogues, il se place en retrait pour ne pas en rajouter. Il l’explique d’ailleurs à la fin de roman, dans ses notes, en disant clairement que les scènes de violence du roman sont en dessous de la vérité et qu’il n’a pas voulu en rajouter.

On retrouve donc dans ce roman le combat qu’il mène depuis le début de sa carrière, montrer, démontrer l’inhumanité de l’humain, et la terrible impuissance des pauvres gens face à des fous à qui on donne la carte blanche pour développer leur imagination en termes de massacre. Caryl Ferey ne se complaît jamais dans les scènes décrites, il y a tant d’autres moments puissants à savourer dans ce roman, de la description des campagnes, des villes, des conditions de vie des gens, déplorables, et de leur sentiment de fatalité plus que de peur, puisqu’ils savent qu’à tout moment, on peut les assassiner.

J’ai adoré ce roman, car il a pleinement rempli mes attentes. Il m’a plongé dans un pays miné par ses combats, au détriment de toute vie humaine. Il m’a montré le quotidien des gens, et l’insoluble situation de deux clans (ou plus) qui s’entre-déchirent sur le dos des Colombiens. Alors, oui, c’est violent, mais oui, c’est humain. Comme je l’ai déjà dit, pour moi, Caryl Ferey est un héraut de l’humanisme moderne. Il le démontre une nouvelle fois avec ce roman puissant, dévastateur, avec une force peu commune.

Les 3 brestoises tomes 2 et 3

Depuis Haines, j’ai découvert le personnage de Léanne Vallauri, qui a vu le jour dans Mortels trafics, prix du Quai des Orfèvres 2017. Depuis qu’elle revenue à Brest, elle a retrouvée ses deux amies d’enfance, Elodie médecin légiste et Vanessa psychologue judiciaire. Ses deux dernières enquêtes viennent de paraître aux éditions du Palémon, toujours sous la plume de Pierre Pouchairet.

La cage de l’Albatros :

Cela fait 25 ans, 3 mois et 22 jours que Jean-Luc Kernivel est veuf pour son bonheur. Depuis, il collectionne les aventures féminines. Chaque matin, il fait un footing pour entretenir sa forme. Comme il fait beau, il va pouvoir suivre le sentier des falaises, son préféré. A mi-chemin, il longe un parking et sent quelqu’un qui le suit. Un peu plus loin, il se sent poussé vers le précipice et subit une chute mortelle.

En planque dans une voiture, Léanne attend le bon moment pour déclencher la descente visant une énorme livraison de drogue, en compagnie de Noreen Lebel, la petite nouvelle. Quand l’action se déclenche, tout ne se déroule pas comme il faut et Léanne se retrouve menacée par un trafiquant. Noreen n’hésite pas un seconde et abat le truand. Léanne va devoir gérer ce cas devant la Police des polices.

Que ceux qui n’ont pas lu le premier tome se rassurent, ils peuvent lire celui-ci sans être gênés. Par contre, ce roman est bien la suite du précédent, et fait référence à des personnages qui ont été présentés dans Haines. Je ne peux que vous conseiller de lire donc Haines avant de lire celui-ci.

La cage de l’Albatros dispose des mêmes qualités que le précédent, à savoir une enquêtes classique avec plein de fausses pistes, des personnages forts et réalistes, et surtout une impression de plonger dans une enquête réaliste. Je dois dire que je suis épaté de lire comment Pierre Pouchairet arrive à insérer ses trois personnages féminins dans une même enquête, sans qu’aucune d’elles ne reste au second plan.

Avec de telles forces de caractère, je verrai bien cette série adaptée en série télévisée, car on y trouve tous les ingrédients pour passionner le spectateur. Il est à noter les nombreux clins d’œil faits aux collègues, dont Nicolas Lebel ou Olivier Norek qui donnent un aspect plus léger à une enquête qui s’avère bien noire. Et la fin est bien noire comme il se doit, et donne envie de lire la suite immédiatement. Ce qui démontre qu’il y a une forme d’addiction à lire les enquêtes des 3 brestoises.

L’assassin qui aimait Paul Bloas :

Rien ne va plus pour Léanne, puisqu’elle vient d’être mise en examen par l’’IGPN (la Police des Polices) suite à sa précédente affaire. C’est une nouvelle affaire qui lui permet de s’en sortir, mais elle n’aura pas droit à l’erreur. Un cadavre a été découvert dans les tunnels qui peuplent les alentours de Brest : le corps a subi de nombreuses coupures puis une mise à mort par poignard. A-t-il été torturé ? Bien vite, les équipes trouvent un deuxième corps et Léanne se voit affublée de 4 autres morts suspectes et identiques, bien que le coupable soit soi-disant sous les barreaux.

Autant on peut lire le précédent tome sans avoir lu les autres, autant il vaut mieux avoir lu La cage de l’Albatros avant d’entamer celui-ci, puisqu’il en est directement la suite. Je ne louerai jamais assez le talent de Pierre Pouchairet pour bâtir des intrigues complexes en les rendant à la fois simples et passionnantes. On a l’impression que l’histoire se déroule normalement comme dans la vraie vie, aidée en cela par un souci de véracité qui rend cette lecture addictive.

On retrouve les trois femmes aux affaires, Vanessa, Elodie et Léanne en proie avec une intrigue bien difficile à démêler et avec cette urgence dans l’écriture que j’adore. La visite des tunnels (les mines et ceux reliant les blockhaus entre eux) est passionnante et certaines scènes sont impressionnantes. On aura droit aussi à une fin haletante ce qui démontre une fois de plus que Pierre Pouchairet respecte les codes du polar en les adaptant à sa façon de raconter. Et c’est encore une belle réussite à mettre au crédit de cet auteur prolifique pour notre plus grand plaisir.

Qaraqosh de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Clovis Narigou, le personnage récurrent de Maurice Gouiran, est de retour. On l’avait laissé en demi-teinte, dans un roman sombre traitant du conflit irlandais. Le voici de retour, donc, en grande forme, tel qu’on l’aime.

Clovis Narigou attaque cet automne-là avec deux considérations en tête : il a besoin d’action et besoin d’argent pour continuer à retaper sa maison de La Varune, hameau marseillais. Cela tombe bien : on lui propose un reportage sur des milliers de documents ésotériques découverts à Prague. Ils feraient partie de la collection personnelle de Heinrich Himmler et viennent d’être dévoilés au public.

Sauf que juste avant de partir, Frise-Poulet, le petit-fils de Tine, sa voisine débarque avec un invité. Ce dernier se fait appeler Mikki. Il annonce qu’il a été victime d’une tentative de meurtre, qu’il s’en est sorti grâce au voisins, alertés par le bruit. Depuis Mikki cherche un endroit où se planquer et Frise-Poulet a pensé à La Varune. Clovis veut savoir pourquoi on en veut à Mikki alors celui-ci lui raconte qu’il s’est engagé dans la milice Qaraqosh, chargée de protéger les populations irakiennes sur le terrain.

Clovis manque cruellement de temps avant de s’engager dans cette décision. Il est hors de question pour lui d’abriter un potentiel terroriste. Et Mikki n’a pas confiance dans la police. Clovis se renseigne donc sur cette milice inconnue, et découvre que son siège social est situé à Prague. C’est l’occasion pour lui d’en savoir un peu plus, grâce à son voyage sur les ouvrages ésotériques de la SS.

En parallèle, Emma hérite d’une affaire de meurtres : deux hommes ont été retrouvés tués aux environs de Marseille. Si leur identité ne fait pas de doute, leur trajet pour arriver en France passe par Prague pour l’un, Munich pour l’autre. Comme Clovis vient de partir pour Prague, elle va lui demander de se renseigner sur place.

On retrouve le Maurice Gouiran en forme, le Clovis Narigou sautillant, après L’Irlandais à la trame et au style plus sombre. C’est un vrai roman policier auquel nous convie l’auteur, placé sous le signe de la dualité. Que cela soit dans l’intrigue où Clovis enquête à Prague et Emma à Marseille ou dans le sujet avec d’un côté les archives ésotériques des nazis et la milice Qaraqosh, Maurice Gouiran nous emmène dans un roman d’alternances.

Et une nouvelle fois, on le suit sans problèmes, avec son alternance de chapitres, son style explicite et son rythme échevelé et sa trame logique. On a droit à un polar costaud, à la mesure de ce grand auteur, qui nous donne à chaque fois l’impression qu’il improvise, comme dans la vraie vie, sans jamais donner l’impression de forcer. La lecture n’en est que plus plaisante et définitivement addictive.

Enfin, la documentation est comme d’habitude impressionnante et nous instruit sur des pans de l’histoire contemporaine que l’on ne devinait pas. Il nous explique pourquoi les nazis s’intéressaient aux légendes ésotériques et comment elles allaient cimenter leur désinformation meurtrière et asseoir leur propagande fasciste de race supérieure et opprimée par le passé. Et si Maurice Gouiran ne s’étend pas sur le conflit irakien, il nous montre tout de même le merdier que c’était et pourquoi, tout en pointant le doigt sur le financement du terrorisme. Pour exemple, cet extrait (page 47) à propos de Mossoul et de la lutte contre Daech :

« On a estimé à cent mille hommes les forces qui ont repris la ville, mais j’ai vite remarqué que c’était très hétérogène. Pour faire simple, on peut dire que l’armée irakienne dirigeait les opérations auxquelles participait un patchwork de combattants. Il y avait là des unités militaires turques, les milices chiites des Hachd al-Chaabi financées par l’Iran, les unités de la coalition avec cinq mille américains et deux cents français, les peshmergas du gouvernement régional du Kurdistan … Tout ce petit monde, uni par un ennemi commun, cohabitait difficilement. Les Turcs s’opposaient à la participation des chiites et des Kurdes du PKK, les Irakiens se méfiaient également des chiites, ennemis de toujours des sunnites, mais aussi des Kurdes aux velléités indépendantistes et leur interdisaient d’entrer dans Mossoul. »

Qaraqosh, c’est encore une belle réussite de son auteur, un polar à lire évidemment, pour apprendre et être moins con.

Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz

Editeur : Agullo

Traducteur : Barbora Faure

Les éditions Agullo ont l’habitude de dégoter de sacrées pépites noires. Quand j’ai lu la quatrième de couverture de ce roman, j’étais dubitatif. Ce sont les avis de Yan et Jean-Marc qui m’ont décidé. Ils avaient une nouvelle fois raison.

Veronika Bodnarova, dit Nika sort d’un supermarché et marche sur la route, en faisant de auto-stop. Une voiture s’arrête, avec à bord deux énergumènes qui se présentent comme étant Vasil’ et Mammouth. Puis ils changent de route au lieu d’aller à Roztoka, et après quelques baffes, se dirigent vers une maison esseulée. Pendant quelques jours, ils vont la séquestrer et la violer. Simulant une crise d’allergie, elle obtient des médicaments qu’elle leur donne pour les endormir et s’enfuit.

Son père s’est inquiété de l’absence de sa fille et s’est rendu au poste de police. Mais ils n’ont pas l’air de s’en faire plus que cela. Il faut dire que les disparitions de jeunes filles, ce n’est pas ce qui manque en Slovaquie. Quelques jours plus tard, c’est le lieutenant Miko qui la recueille. Quand Nika lui dit que l’un des deux hommes s’appelle Mammouth, Miko sait que c’est un homme de Sasà, le caïd du coin. Il va donc mener l’enquête avec son coéquipier Valent le Barge.

Quand Mammouth se réveille, il appelle Sasà et lui demande un service. Vasil’ ne s’est pas réveillé, il est mort à cause du somnifère de Nika. Mammouth a besoin des services du nettoyeur Maxo. Sasa va débarquer, accompagné de ses deux sbires Pat et Mat. Effectivement, il va falloir faire disparaître le corps et se préparer à des difficultés. Heureusement que Sasà le Grand les tient tous sous sa coupe. Quoique …

A la manière d’un Robert Altman, Arpad Soltesz va petit à petit introduire ses personnages dans cette intrigue qui se veut une vision de la société slovaque. On va donc passer en revue plus d’une dizaine de personnages dans des situations qui en d’autres temps pourraient être comiques ou traitées d’une façon comique. Mais on est dans le noir, le vrai de vrai, le pur.

Car il vaut mieux avoir le moral avant d’attaquer ce roman, ce premier roman, au style détaillé, descriptif mais jamais bavard. La vision que l’auteur nous partage est noire, je l’ai déjà dit, et sert presque de témoignage devant tant de pourris qui tiennent les gens par leurs trafics et leur corruption. Des flics aux juges, en passant par les avocats, les journalistes ou même les politiques, l’héritage du communisme est bien noir.

Si vu de chez nous, on peut penser que ce peuple a enfin atteint à la démocratie, au Graal du bonheur politique, on s’aperçoit que tous sont bien pourris, bien dégueulasses, et qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre. La force du discours est étayée par une intrigue déroulée comme un métronome, d’une précision suisse, mais aussi par ces personnages forts et réels auxquels on croit d’emblée.

Et puis, il y a cette opposition entre les truands (globalement ils le sont tous !) et les honnêtes gens (Nika et ses parents) écrasés par tous les trafics possibles et imaginables, sans limites, sans aucune considération de l’humain. Et la chute finale, entrecoupée de quelques figures qui tombent dans des chapitres au présent, est énorme de cynisme. Bref, ce roman a tout pour me plaire, il est lucide, vrai, honnête et franc dans sa démonstration. Il aide à arrêter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et c’est un premier roman fantastique, écrit avec une telle passion que l’on se demande ce que Arpad Soltesz va pouvoir écrire ensuite. En tous cas, je serai au rendez-vous, c’est sûr.

Le livre des choses cachées de Francesco Dimitri

Editeur : Hugo & Cie

Traducteur : Charles Recourse

Voilà un premier roman enthousiasmant, aussi étrange que son titre, qui est auréolé du prix Douglas Kennedy, ce qui promet un roman dénué de gore à tous les étages. C’est surtout la curiosité qui m’a poussé vers ce roman, grâce à la quatrième de couverture très bien faite.

Quatrième de couverture :

Ils sont quatre. Fabio, Tony, Mauro et Art. Quatre amis d’enfance qui, fidèles au Pacte qui les unit, se retrouvent une fois par an dans leur village natal du sud de l’Italie pour célébrer l’amitié, le temps qui passe et les rêves que l’on poursuit mieux à plusieurs.

Mais cette année, Art, le plus flamboyant d’entre eux, n’est pas au rendez-vous.

Art a disparu. De nouveau. Comme il y a vingt-deux ans, cette nuit d’été qui l’avait vu s’enfoncer, seul, dans une forêt d’oliviers. Il y avait eu un cri, puis le silence, puis le néant.

Personne n’a jamais su ce qui s’était passé à l’époque. Art était réapparu et la vie avait repris son cours.

Ses amis le pressentent : cette nouvelle disparition est liée à la première. Mais elle est aussi beaucoup plus inquiétante.

Car les années ont fait d’Art un homme à la fois solaire et mystérieux, aux relations troubles et aux passions déroutantes, arpentant en funambule le précipice qui sépare la raison de la folie, comme le révèle ce manuscrit retrouvé chez lui : Le livre des choses cachées.

Sous le soleil brûlant des Pouilles, où la mafia contrôle le moindre geste, où les traditions séculaires rythment encore le quotidien et où le surnaturel n’est jamais très loin, la disparition d’Art va confronter chacun à ses secrets, à ses trahisons et à ses fantômes.

Mon avis :

Présenté comme un roman choral où chacun des amis va prendre la parole pour dérouler l’intrigue, ce roman s’avère une très bonne surprise. Ecrit dans un style simple, entouré d’un mystère épais lié à la disparition de leur ami Art, le scénario est déroulé avec une excellente maîtrise, alternant juste quand il le faut entre présent et passé pour relancer l’intérêt du lecteur. De là à le classer parmi les thrillers, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Car si la narration est fluide, certains passages sont bavards et on est plus attirés par la résolution de la disparition d’Art que par des scènes époustouflantes. L’auteur va complexifier son intrigue plutôt que de nous emmener sur de fausses pistes. Ce qui fait qu’on est plus proche d’un roman flirtant avec le genre Fantastique que d’un polar avec ses codes, ses crimes et sa résolution.

Et je dois dire qu’il en résulte une lecture agréable, des personnages que l’on suit avec plaisir, et un final qui sans être explosif n’en reste pas moins surprenant. Francesco Dimitri nous montre avec ce roman beaucoup de choses, et on ne peut qu’être curieux et impatient de lire son prochain roman, pour voir où il veut nous emmener. Je ne peux que vous encourager à découvrir ce nouvel auteur qui pourrait bien vous étonner. Laissez-vous capter par l’appel du Livre des Choses Cachées.

Zippo de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue Noir

Attention, coup de cœur !

Après Par les rafales, son précédent et premier roman, qui démontrait une plume rare de poésie, Valentine Imhof se lance dans le thriller. Pour autant, il est bien plus que cela tant ce roman est brillant.

Clic ! Clic ! Clic ! Le bruit de son briquet Zippo est entêtant mais le calme, dans ce bar au nom étrange : Le Y-Not II. Il l’attend, Elle, Eva, celle qui l’a fait chavirer et qu’il cherche sans relâche. Il l’aperçoit, ou croit l’apercevoir et il chancelle. Il s’approche, lui offre un verre, puis sortent marcher dans le parc. Elle s’assoit (Clic !) et est surprise par le bruit. Elle tourne sa tête vers lui et son regard lui montre qu’il s’est encore trompé. Il sort sa flasque d’essence, l’asperge, surtout sur le visage et Clic ! Prometheus.

Eva l’a connu alors qu’elle était adolescente. Elle lui trouvait une laideur fascinante, une tristesse irrésistible ; son visage marqué l’a tout de suite attirée. Ils ont dansé, comme s’ils étaient seuls au monde sur un rock des années 50. Elle l’a suivi jusqu’à un perron puis un premier baiser les a réunis. C’était leur première rencontre. Leur dernière a commencé de la même façon, et s’est terminée par la mort de sa sœur, calcinée dans une voiture.

La lieutenant Mia Larström vient de débarquer au poste de police de Milwaukee avec un dossier en béton. Elle est convoquée sur le lieu d’un crime : une jeune femme à moitié brûlée sur un banc. Ce n’est pas une première pour elle. Son binôme, le lieutenant Peter « Casanova » McNamara est en retard, comme d’habitude. Il va encore la seriner avec ses aventures sexuelles, lui raconter comment il a fait hurler toute la nuit sa conquête d’un soir. Leur équipe ressemble à un mélange de feu et de glace.

Le début de ce roman ressemble à s’y méprendre à un thriller, et l’enquête, bien complexe, se révèle ardue pour nos deux enquêteurs. Les chapitres, très courts, vont s’enchaîner en passant d’un personnage à l’autre. Il n’y a aucun repère en tête de chapitre pour indiquer lequel est au centre du chapitre et pourtant, on n’est jamais perdu. La magie du talent de Valentine Imhof commence …

Parce que, petit à petit, l’auteure va lever le voile, non pas sur l’intrigue, puisque l’on va rapidement comprendre de quoi il retourne, mais sur les personnages. Petit à petit, Valentine Imhof va gratter le vernis qui cache la psychologie de chacun d’eux, et révéler leur passé et les cicatrices qui en découlent, leurs blessures comme des tatouages indélébiles, ineffaçables, ces moments qui marquent une vie à jamais.

De ces personnages que l’on aura bien du mal à oublier, on se rendra compte que rien n’est aussi simple, qu’aucun d’entre eux n’est ni blanc, ni noir, ni gris. Ils sont un mélange de toutes les couleurs, pour donner un résultat indéfini, poussés par leur motivation propre. Et plus on s’enfonce dans le roman, plus le nombre de personnages augmente, et ils sont tous décrits avec la même acuité, la même justesse.

Valentine Imhof va donc nous plonger dans les abîmes de l’âme, et nous plonger dans un décor de douleur. Rapidement, on se retrouve dans un monde BDSM, et le décor est à l’image des personnages, une descente aux enfers comme une recherche du plaisir, la douleur comme un cri d’extase, non pas pour oublier le passé, mais pour se rechercher soi, sa vraie personnalité.

Valentine Imhof met aussi son style au service de son histoire, poétique et noir, agrémenté par une bande-son sans fautes (merci d’avoir cité Joy Division et d’avoir déterré My Bloody Valentine !). Il y a une vraie rage dans son écriture, de sa plume coule une lave incandescente qu’elle déverse sur chaque ligne. Ses phrases sont éclairées, lumineuses, éblouissantes et emplie de tant de noirceur, jusqu’au dénouement final extraordinaire, sans rédemption, sans espoir, noir opaque. Énorme ! Un brûlant roman à classer juste à côté de Versus d’Antoine Chainas.

Je vous le dis, coup de cœur !

Format court

Depuis quelques années, les éditeurs nous proposent des polars plus courts, de l’ordre de 150 à 200 pages, là où habituellement, nous avons des romans dépassant les 300 pages. A cause de ce format, il m’arrive de ne pas parler de mes lectures. Le hasard fait que je viens d’en lire deux l’un derrière l’autre et j’ai eu l’idée de les inclure dans le même billet, d’autant plus qu’ils sont, chacun dans un genre différent, très bons.

Atmore Alabama d’Alexandre Civico

Editeur : Actes Sud

Le narrateur va prendre l’avion à destination des Etats-Unis, la Floride pour être précis. Il récupère une voiture de location et prend la route vers Atmore, Alabama. Il débarque là-bas au moment d’une fête qui célèbre l’anniversaire de la création de la ville, où il rencontre Eve, une droguée mexicaine. Entre rencontres avec les habitants et ses balades à pied, son centre d’intérêt devient bientôt plus clair : la prison de Holman Correctional Facility, où sont enfermés les condamnés à mort.

S’il peut apparaître court par le format, c’est surtout un roman plein que nous livre Alexandre Civico, empli de nostalgie et de poésie noire. En lisant les premières lignes, on se rend compte que l’on a entre les mains le dessus du panier en termes d’écriture. Le format oblige a une efficacité de l’expression, et les descriptions sont impressionnantes de concision et de visualisation.

S’il est un roman de l’errance dans un lieu clos, le roman fait la part belle aux personnages secondaires, ceux qui travaillent pour rien, ceux qui boivent leur malheur, qui vomissent leur rancœur contre le rêve américain qu’on leur a vendu. Pour autant, on est bien dans le domaine du roman noir, avec une fin aussi brutale que dramatique et qui rend ce roman unique, immanquable, irremplaçable.

Un noir écrin

Carrément à l’Est de James Holin

Editeur : AO éditions

Le narrateur rencontre un homme qui fait la manche ; peut-être est-il bien aviné ? Il reconnait son vieil ami Roy, avec qui il a arpenté les routes de la Balanklavie. Le narrateur s’était engagé dans une ONG, la YCQF, pour reconstruire ce pays qui a été détruit par une terrible guerre civile. Bien que de passage dans ces terres pauvres, il raconte ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu, une année de perte d’illusion…

On connait James Holin pour son humour ravageur. Je peux vous dire qu’il n’a pas changé ! Même si le pays est imaginaire, le contexte fait furieusement penser à l’ex-Yougoslavie. Des jeunes sont embringués dans une reconstruction d’un pays qu’ils ne connaissent pas. Et le roman démarre sur des chapeaux de roue avec des situations ubuesques irrésistibles, telles la présentation du contexte :

« Le cœur montagneux de la Balanklavie se réveille doucement … affreusement amoché. Un doigt sur la carte et voilà trois tribus qui s’affrontent : Dragovites, reconnaissables à leurs moustaches pointées vers le bas, Berzites, moustaches vers le haut, et Sagudates, une en haut et une en bas. »

Les jeunes volontaires bénévoles sont coiffés d’une casquette orange, ce qui permet de les voir de loin. Sauf que les snipers les utilisent comme des cibles. De même, ils construisent 3 ponts pour enjamber une rivière, dont personne n’a besoin. Mais cela permet de se montrer. Et c’est là où le roman touche juste, quand il montre toute l’hypocrisie derrière des actions qui devraient améliorer une situation alors que la réalité est toute autre. Entre rire et sérieux, ce roman est un excellent moment de pure férocité mais louable. Un peu de lucidité n’a jamais fait de mal à personne.

Fendard !

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InKARMAtions de Pierre Bordage

Editeur : Editions LEHA

Sur Black Novel, on ne parle que de polars, ou presque. Sortons donc un peu de notre zone de confort pour aborder la Science-Fiction, avec le tout dernier roman d’un des auteurs les plus emblématiques de ce genre : Pierre Bordage.

Depuis la nuit des temps, deux clans s’affrontent pour ou contre la survie du genre humain : Les Karmas et les Rakchas. Les Karmas élèvent et éduquent des soldats qui vont avoir la mission d’intervenir à des moments précis de l’Histoire humaine, pour influer sur le cours du temps pour le Bien. Ces soldats doivent passer différents grades en tant que Ciodras avant de devenir des Karmacharis, véritables mercenaires diligentés sur Terre pour une mission précise.

Les Karmas vivent au Vimana, sorte de domaine spirituel et sont dirigés par 24 sages. Grâce à leur capacité à déchiffrer la Trame, ils peuvent identifier le cours du Temps humain, et le déroulement de l’Histoire. Tant que la civilisation humaine existe, ils existent. Quand ils déterminent que les Rachkas, dirigés par le Seigneur des Abimes, vont réaliser une action néfaste, ils envoient sur Terre un ou plusieurs Karmacharis. Ces derniers ne doivent pas mourir sous peine d’errer dans les limbes pour l’éternité.

Alyane est une Karmachari. Elle est envoyée à Vienne en décembre 1910 et est chargée de sauver un petit homme, Adolf Hitler. Cette mission va insinuer deux doutes en elle : elle rencontre un Rakcha, son pire ennemi qui ose s’afficher devant elle et elle ne comprend sa mission de sauver le plus horrible des dictateurs. Malgré cette remise en cause, elle ne va pas être punie et on lui explique que l’intérêt de l’humanité passe avant celle d’un ou plusieurs individus. Mais cela ne cache-t-il pas un malaise plus profond au sein du Vimana ?

La lutte entre le bien et le mal, c’est le thème principal abordé dans ce roman de science-fiction qui flirte avec un sujet abordé maintes et maintes fois. Il y a tout de même une chose que je me demande quand je regarde les informations télévisées (si, si, cela m’arrive, quand je retrouve la télécommande !) : Les événements relatés sur le petit écran semblent emmener la Terre vers une destination inconnue, de façon désordonnée, hors de tout contrôle. Et si une puissance supérieure organisait tout cela ?

Alyane est le personnage principal de ce roman et elle apporte une force à l’intrigue tout à fait remarquable. Elle est entourée par une pléiade de personnages, dont Eliakim son défunt amant, Djegou un Ciodra et Abbadom. Voyageant dans l’espace et le temps, il va falloir un peu s’accrocher dans les premiers chapitres, avant de comprendre la trame du roman. En effet, au début, chaque chapitre nous montre une mission et nous voyageons entre Vienne et les temps préhistoriques, ou bien sur une colonie à 165 années lumières de la Terre pour finir en 2045 au Canada.

Après une entrée en matière déconcertante, le thème principal prend place, et la deuxième partie du roman se consacre à la sauvegarde de l’humanité. Avec un style simple et abordable, le rythme est enlevé, sans trop de descriptions, malgré des paragraphes un peu longs à mon gout, et peu de dialogues. C’est probablement le seul argument qui me fait dire que des adolescents risquent d’être rebutés par ce roman.

Et pourtant, cette lecture est un hymne à l’humanisme, sa conclusion un chant plein de respect pour ceux qui construisent le futur. Pierre Bordage a mis beaucoup de passion dans ce roman, montrant tout son amour pour ses personnages mais aussi pour les hommes qui œuvrent pour le Bien de tous. Et en filigrane, on retrouve cette question entêtante : Le progrès œuvre-t-il toujours pour le bien ?11Ne fait-on pas du mal en voulant faire le bien ? Voilà un roman plus profond qu’il n’y parait où Pierre Bordage offre l’amour comme solution.

L’accident de l’A35 de Graeme Macray Burnet

Editeur : Sonatine

Traducteur : Julie Sibony

J’avais découvert Graeme Macray Burnet avec son roman précédent, La disparition d’Adèle Bedeau, et j’en avais gardé un très bon souvenir. Ceux qui ont aimé ce roman vont adorer celui-ci puisqu’il use des mêmes qualités.

C’est un accident tragiquement banal qui a amené l’inspecteur Georges Gorski sur l’Autoroute A35, entre Strasbourg et Saint Louis. A quelques kilomètres près, ce sont les officiers de la police de Strasbourg qui se serait occupée de cette affaire. A priori, le conducteur s’est endormi au volant, et a quitté la route, venant s’encastrer dans un arbre. Gorski remarque tout juste des rayures sur le coté droit qui ne semblent pas liées à l’accident.

C’est lui qui se retrouve avec la mission d’annoncer la mauvaise nouvelle à la femme de Bertrand Barthelme, Lucette. Il est accueilli froidement par Thérèse la bonne puis annonce l’accident le plus calmement possible. Étonnamment, Lucette reste froide, ne montrant aucune émotion, comme si cet événement ne la touchait pas, ou ne la concernait pas. Puis, il annonce la nouvelle à son fils, Raymond, qui lisait Sartre dans sa chambre ou du moins semblait le lire.

L’identification du corps doit avoir lieu quelques jours plus tard. Lucette et Raymond se présentent à la morgue et reconnaissent bien le corps du défunt. Lucette, toujours aussi belle dans son malheur, éblouit Gorski. Avant de partir, elle fait part à l’inspecteur de son étonnement : son mari devait dîner avec des collègues de travail et des amis. Que faisait-il donc sur l’autoroute de Strasbourg ?

Ceux qui pensent avoir affaire à une enquête trépidante ont totalement tort. Car la grande qualité des romans de Graeme Macray Burnet est de créer des romans psychologiques. N’allez donc pas y cherche de l’action à tout va, ni de scènes emplies d’hémoglobine ! Par contre, si vous êtes adeptes de personnages complexes, de déroulements réfléchis, et de scènes extrêmement détaillées et dévoilant un aspect important de la solution.

Deux personnages vont donc dérouler l’intrigue par chapitre alterné, Gorski et Raymond. Gorski est toujours séparé de sa femme, et cela lui pèse. D’un naturel timide, taciturne, il est aussi redoutablement rigoureux dans son cheminement intellectuel, ne privilégiant aucune hypothèse mais gardant toujours à l’esprit toutes les possibilités. Etant aussi effacé, il va découvrir la solution de cette énigme (de ces énigmes car il va y avoir un assassinat à Strasbourg) mais ne va pas pour autant se battre pour faire jaillir la vérité. C’est un peu une victoire personnelle contre la vérité, un challenge contre les faits étrangers.

De l’autre coté, nous avons un jeune adolescent qui découvre la vie et l’amour. Il n’est pas plus choqué que sa mère par la mort de son père mais il veut découvrir ses mystères. Il va donc suivre son enquête à partir d’un morceau de papier trouvé dans son bureau et découvrir bien plus qu’il ne le voudrait. Ces chapitres sont remarquables de justesse, très émouvants, malgré le style froid et distant. Et jamais ce personnage de Raymond ne semble plus faible que Gorski, bien au contraire. Raymond est l’enquêteur factuel, Gorski est son pendant intuitif.

Si l’intrigue est bien différente de son précédent roman, on y trouve les mêmes qualités quant à la psychologie des personnages. C’est surtout son style très détaillé, à l’extrême parfois, sa méticulosité dans la peinture des décors, mais aussi tous les raisonnements des enquêteurs qui en font un roman psychologique passionnant. Et puis, l’auteur ne s’en cache pas, c’est un gigantesque hommage à Georges Simenon et Claude Chabrol, dans sa volonté de montrer par le détail la vie des gens normaux. D’ailleurs, la rue Saint Fiacre y joue un rôle très important (clin d’œil à Simenon, bien sur) et la légende que l’auteur créé autour de ce roman est autant un trait humoristique que des cris d’amour à ces grands auteurs.