Le chouchou du mois de janvier 2020

Pour cette nouvelle année, et les fidèles l’auront remarqué, des nouveautés ont fait leur apparition sur Black Novel. Mais avant tout, je vous souhaite une année pleine de riches découvertes et de lectures réjouissantes.

En premier lieu, je me suis limité à deux billets par semaine ; non pas parce que je lis moins, ce serait plutôt le contraire. C’est lié au fait que j’ai moins de temps à consacrer à l’écriture de mes avis et aux relectures. Ensuite, comme je l’avais dit, une nouvelle rubrique appelée Déstockage a vu le jour avec un polar datant de 1972 : L’écorché vif de Pierre Latour (Fleuve Noir – Spécial Police). C’est un très bon polar avec un excellent scénario qui peut rivaliser avec des thrillers actuels, amis en 220 pages seulement !

Restons dans les romans anciens avec une petite pépite noire : La bête de miséricorde de Fredric Brown (Points). Auteur plus connu pour ses nouvelles ou ses romans de science-fiction, il a concocté un roman choral remarquable par son acuité psychologique et la parfaite analyse de la vie des protagonistes.

En ce début d’année, on aura fait la part belle aux premiers romans, avec de nouveaux auteurs prometteurs voire plus. Maître des eaux de Patrick Coudreau (Manufacture de livres) propose une intrigue simple, celle d’un retour au village natal d’un jeune homme, après un drame familial. Les habitants veulent s’en débarrasser mais ont peur de ses supposés pouvoirs. Entre croyance, surnaturel et bêtise humaine, ce roman au style épuré m’a procuré le même plaisir que quand j’ai découvert Franck Bouysse : Prometteur.

Si on reste dans le thème de la Nature, Dans la gueule de l’ours de James McLaughlin (Rue de l’Echiquier) est un roman auréolé du Prix Edgar Allan Poe du meilleur premier roman 2019. Ecrit avec passion, montrant toute la beauté d’une nature sauvage, mystérieuse et dangereuse, servi par une plume détaillée et magnifique, ce roman est un fantastique plaidoyer contre les hommes qui ne méritent pas ce que la nature leur offre.

Passion, il en sera aussi question dans La prière du Maure d’Adlène Meddi (Jigal). Passion pour Alger la Blanche, qui devient Alger la noire suite à la disparition d’un jeune homme. Le monde devient fou, hors de contrôle, ultra-violent. L’auteur écrit avec son sang son amour pour cette ville formidable, aux prises d’hommes sanguinaires sans scrupules. C’est un roman puissant et rare.

En termes de romans courts (ou novellas), on peut compter sur les éditions In8 et leur collection Polaroïds. Je n’avais pas eu le temps de vous parler de ceux qui sont sortis fin 2019 ; c’est maintenant chose faite. Rose Royal de Nicolas Mathieu et Donneur de Mouloud Akkouche proposent tous les deux des personnages féminins, et deux histoires fortes mais deux thèmes différents et deux styles différents. Quoi qu’il en soit, quand vous voyez chez votre libraire Polaroïds, achetez les, les yeux fermés.

Toujours dans les romans courts, Portraits cannibales de Dominique Forma (Marest) n’est pas un recueil de nouvelles comme les autres. L’auteur est parti de photos de stars de cinéma pour imaginer un pan de leur vie. Un bel exercice de style.

A coté de toutes ces découvertes, je reste fidèle à des auteurs que je suis. Chien de guerre de Jérémy Bouquin (Editions du Caïman) est le dernier opus en date de cet auteur prolifique au style si direct et brutal que j’adore. Il nous montre ici le retour à la vraie vie d’un soldat qui a connu les guerres modernes, et le retour s’avère plus violent qu’un jour sur le front. C’est à nouveau une belle réussite.

Que tombe le silence de Christophe Guillaumot (Liana Levi) est déjà la troisième enquête du Kanak. J’apprécie particulièrement cet auteur pour la méticulosité qu’il met dans ses intrigues. Il y ajoute ici une forte dose d’émotions en nous décrivant la nouvelle façon de traiter la criminalité et le mal-être des policiers. Cela donne un roman aux accents de véracité à tel point que l’on ressent tous les événements de plein fouet.

Le titre du Chouchou du mois revient donc à Dans la gueule de l’ours de James McLaughlin (Rue de l’Echiquier), parce que c’est un premier roman impressionnant et qu’il rend hommage à la Nature, que nous maltraitons tant. Agrémenté d’une intrigue noire, il nous dévoile un auteur à suivre de près, tant il a mis dans son roman sa passion, et qu’il nous la transmet de façon lumineuse.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Déstockage : L’écorché vif de Pierre Latour

Editeur : Fleuve Noir – Spécial Police N°976

Voici l’ouverture d’une nouvelle rubrique sur Black Novel qui s’appelle Déstockage. Comme beaucoup de blogueurs, je suis atteint d’une maladie qui consiste à acheter ou récupérer les polars. Comme j’achète plus de romans que je ne peux en lire, il se pose rapidement le problème de stockage. J’ai donc décidé de créer cette rubrique qui passera en revue des polars qui ne sont pas des nouveautés. Contrairement à la rubrique Oldies, cette rubrique pourra parler de romans sortis quelques années auparavant comme d’anciens polars, mais toujours dans une optique de découvrir de nouveaux auteurs. Commençons donc par L’écorché vif de Pierre Latour qui date de 1972.

Barney Logan a passé sa jeunesse dans la ferme familiale de Natchez, au Mississippi. Le premier événement dont il se rappelle a eu lieu dans les années 50, quand il avait 14 ans et sa sœur Belle 16 ans. Leur père leur interdisait de fréquenter les noirs, qui y travaillaient comme des esclaves. Lors d’une soirée, Où un vieux noir jouait de la guitare, Belle s’approche trop d’un jeune homme et le père Logan décide de donner une leçon à ces noirs qui ne savent pas garder leur place : Il en tue deux et répudie sa fille.

Barney a développé et conservé ce sentiment de justice et d’égalité entre les hommes. 15 ans plus tard, il écrit un roman à succès, basé sur son expérience. Il a rompu les relations avec son père, et a migré plus au Nord. Alors qu’il s’intéresse aux aspects juridiques pour un futur roman, il rencontre la fille du juge local, Viola et en tombe amoureux. Mais un dramatique accident de la route va défigurer Viola et elle va préférer se suicider plutôt que de vivre comme un monstre. Barney enquête et retrouve le coupable de l’accident. Il va lui tendre un piège mortel dans les forêts environnantes et sombrer dans une folie meurtrière, se croyant investi d’un rôle de justicier envers les démunis.

Cette collection Spécial Police proposait des polars dans un format court. Il était donc nécessaire d’aller vite pour dérouler une intrigue. C’est le cas ici puisque l’on va balayer la bagatelle d’une vingtaine d’années de la vie de Barney Logan. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le scénario de Pierre Latour est complet et qu’il a dû inspirer bon nombre de thrillers qui ont vu le jour dans les années 2000 : la vie d’un homme qui bascule dans une folie meurtrière suite à quelques traumatismes.

On y trouve la dénonciation des inégalités, à commencer par le racisme durant la jeunesse de Barney Logan, puis l’impunité des plus riches, qui se permettent de commettre des crimes sans être inquiétés par la police. Outre le style fluide, on se rend compte que les sujets abordés ici restent très actuels. Le roman n’a pas pris une ride et pourrait, encore aujourd’hui, en épater plus d’un.

La construction de ce roman pourra tout de même surprendre quelques lecteurs. Il démarre à la première personne du singulier, laissant la parole à Barney Logan. Puis, on passe à une narration plus classique, en y introduisant les personnages du shérif et du reporter qui vont prendre de l’importance pour arriver à une conclusion finalement très morale et consensuelle. Cela fait de ce roman un bon polar intemporel, auquel on pourra reprocher une fin un peu rapide (format de l’éditeur imposé oblige). Pierre Latour est indéniablement un auteur trop vite oublié.

Dans la gueule de l’ours de James A. McLaughlin

Editeur : Rue de l’Echiquier

Traducteur : Brice Matthieussent

Quand j’ai lu la quatrième de couverture de ce roman, je me suis dit qu’il fallait que je le lise. Parce que cela parle de la nature, de la relation de l’Homme avec elle. Parce que c’est un premier roman. Et c’est un superbe roman, beau et profond.

Rice Moore, après un passage par la case prison, a réussi à décrocher un poste de garde forestier dans une réserve animale proche de Turk Mountain, dans les Appalaches. Ce matin-là, il se retrouve aux prises avec un essaim d’abeilles qui s’est installé dans les murs d’un des bâtiments qu’il doit entretenir. Sans équipement particulier, il arrive tant bien que mal à s’en sortir au prix de quelques piqûres mais arrive à mettre l’essaim à nu.

Alors qu’il est en train de se nettoyer après ce combat numériquement inégal, un homme vient le voir et lui demande de le suivre. Alors qu’il était en train de ramasser des champignons, il a découvert le corps d’un ours massacré : le corps a été ouvert et on a coupé les pattes. Rice a d’abord cru que c’était le corps d’une femme. Rice se renseigne et apprend que la vésicule des ours est prélevée et vendue aux asiatiques car elle entre dans la confection de médicaments.

Rice décide donc d’enquêter pour savoir qui massacre les ours, malgré les risques pour lui. Entre les chasseurs et les braconniers, les animaux dangereux et les trafiquants de drogues du coin, Rice doit faire très attention. D’autant qu’il a caché un pan de son passé. Quand il rencontre sa prédécesseuse, Sara Birkeland, il apprend que les braconniers l’ont enlevée, tabassée et violée, ce qui a entraîné sa démission. Indubitablement, il a atterri dans un coin de sauvages.

On peut lire sur la quatrième de couverture : « Dans la gueule de l’ours » a été classé par le New York Times comme l’un des dix meilleurs « Crime Fiction » de l’année 2018 et a reçu le prix Edgar Allan Poe 2019 du premier roman. Si je préfère me faire ma propre opinion et accorde peu d’importance à ce genre de compliments, je ne peux que plussoyer après avoir dévoré ce premier roman.

Ce roman déborde de qualités, à commencer par son écriture, à la fois fluide et détaillée, respectueuse et passionnée, profonde, belle et introvertie, avec très peu de dialogues. Ceux qui cherchent des romans rapides au style haché et efficace devront passer leur chemin. Les adeptes de belle littérature, eux, vont être comblés. Il y a des descriptions d’une beauté fascinante, il transpire de ces phrases une admiration pour la nature ; on y lit dans ces chapitres toute la passion de l’auteur pour la défense de la nature.

Et il y a aussi une histoire, et quelle histoire ! Rice Moore est un ancien délinquant, mais on ne va découvrir que petit à petit son passé, et ses exactions avec sa partenaire Apryl. Et on ressent une menace planante au-dessus de la tête de Rice, de la même façon que la nature qui est décrite peut s’avérer mystérieuse, étrange, pleine d’une aura impénétrable, réservée à ceux qu’elle accepte. Ce qui fait planer au dessus de ces pages une tension sourde, toujours cachée derrière les mots.

Outre ses qualités littéraires, c’est un roman qui pose la question de la place de l’Homme sur Terre, au milieu de la nature. Et on se demande qui de l’Homme ou de la Nature est le plus dangereux. Ceci dit, l’Homme détruit tout ce qu’on lui offre, car il est incapable de savourer les cadeaux. C’est un fantastique et magnifique premier roman, qui rend hommage à la nature, un roman de passionné, incroyablement maîtrisé autant dans la forme que dans le fond, un beau moment de littérature qu’il ne faut pas rater.

J’aimerais ajouter un dernier mot : Le travail du traducteur a été remarquable, car jamais je n’ai ressenti de faute. Au contraire, j’ai l’impression qu’il s’est mis au diapason avec la plume de l’auteur. Chapeau !

 

Que tombe le silence de Christophe Guillaumot

Editeur : Liana Levi

Après Abattez les grands arbres et La chance du perdant, voici donc déjà la troisième enquête du Kanak, entendez Renato Donatelli, originaire de Nouvelle Calédonie et toujours à la brigade des courses et des jeux de Toulouse.

Shabani Dardanus a vite compris qu’aller à l’école ne servait à rien, et qu’on pouvait gagner plus d’argent à vendre de la drogue. Il est donc devenu dealer puis a mis en place des techniques commerciales modernes qui l’ont hissé à un niveau inégalable en termes de ventes de cocaïne. Prudent par essence, il se fait pourtant surprendre lors d’un rendez-vous, et un jeune motard le truffe de plusieurs balles.

Six, le partenaire et ami du Kanak, est passé par bien des épreuves, mais il en a fini avec la drogue. Depuis qu’il a rencontré May, il sait qu’il doit quitter sa carrière de policier pour partir vivre avec elle aux Etats-Unis. Finis les vols de drogue dans le local de scellés, finies les intimidations de petits dealers, Six veut refaire sa vie en étant propre. Sauf que des inspecteurs de l’IGPN viennent l’arrêter.

Rien ne va plus à la brigade des jeux de la SRPJ de Toulouse. Tout le monde est parti, soit dans un autre service, soit en retraite. Même le Kanak n’a pas grand-chose à faire. Alors le moral est en berne. Jusqu’à ce qu’il apprenne par hasard que son collègue et ami vient de se faire arrêter. N’écoutant que sa loyauté, il se lance dans cette enquête pour innocenter celui qui a partagé ses journées et ses nuits.

Que de chemin parcouru depuis La chance du perdant, que de progression dans l’écriture. Ce roman pourrait s’apparenter à celui de la confirmation, moins au niveau de l’intrigue puisque l’on savait que c’était un point fort de Christophe Guillaumot qu’au niveau de l’équilibre entre la narration et les dialogues. D’ailleurs on y trouve peu de dialogues, et on s’attache plus à la psychologie des personnages. Mais quand il y a des dialogues … super ! Ça s’appelle de l’efficacité !

Comme dans le roman précédent, on va passer d’un personnage à l’autre avec une construction peu commune, ou en tous cas qui ne suit pas les codes du polar. Et puis, si l’écriture est devenue plus froide, plus journalistique, cela devient d’autant plus fort quand on a affaire à un retournement de situation ENORME. C’est magnifiquement fait ici en plein milieu du roman. Et j’ai crié : « NON !!!!! ». Et quand on arrive aux dernières pages, on ne peut qu’avoir la gorge serrée. C’est là que le style joue son rôle en plein, laissant le lecteur orphelin, plein de tristesse devant tant d’injustice.

Car, outre l’intrigue menée avec beaucoup de logique et d’application, ce qui est l’un des talents de cet auteur, il y a la vie quotidienne des policiers. Elle est ici partie prenante de l’histoire, et est montrée avec beaucoup de véracité et sans esbroufe. Et Christophe Guillaumot arrive à nous montrer le désarroi des policiers devant la nouvelle façon de gérer les hors-la-loi et la difficulté de ce métier, jusqu’à aboutir à un désespoir et un burn-out. La démonstration est éloquente et le roman à ne pas manquer.

Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche.

Portraits cannibales de Dominique Forma

Editeur : Marest éditeur

Construit comme un recueil de nouvelles, ce livre propose trois morceaux en hommage au cinéma, comme c’était le cas dans les cinémas de quartiers qui proposaient deux films dans la même séance, entrecoupés d’un entracte.

La simpatica : Romilda est une mère exigeante envers sa fille Sofia qui n’a aucun attrait. Elle est persuadée qu’à force de volonté elle parviendra à corriger ses défauts. Après la guerre, Sofia va donc débarquer à Cinnecita et faire une rencontre dans un endroit glauque, comme une élévation vers les sommets à partir de la fange. Ecrit avec beaucoup de tendresse à partir d’une photo, Dominique Forma nous montre les dessous du décor, la laideur qui se cache derrière l’enchantement des images du 7ème art.

La grande bouffe : Présenté comme un intermède, c’est une étude intéressante sur le film de Marco Ferreri qui fut écrit pour le Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques (Serious Publishing, 2011)

Le secret : Retour sur les souvenirs de Fritz Lang, génie du cinéma et sur sa jeunesse, à l’aide de flashbacks. Ecrite avec un style plus journalistique, sans effets, cette nouvelle vaut pour sa chute.

La prière du Maure d’Adlène Meddi

Editeur : Jigal

Djo est un flic à la retraite qui revient aux affaires. Pour une dette d’honneur pour son ami Zedma, on le charge de retrouver son fils qui a disparu. Depuis qu’il est revenu à Alger, Djo retrouve ses cauchemars et en perd ses nuits. Et quelques soient les personnes qu’il rencontre, il lui est fortement conseillé de laisser tomber cette affaire et de retourner à sa retraite tranquille.

Si l’intrigue est complexe et quelque peu compliquée à suivre, ce roman doit réellement faire partie de vos prochaines lectures. Car c’est une lecture qui va vous marquer, et dont vous relirez des passages, juste pour le plaisir et la poésie furieuse qu’elle dégage. C’est une intrigue simple qui s’octroie le luxe de montrer l’ascension d’un général Structure qui bâtit son empire sur le sang des autres

Le contexte est difficilement séparable du style de l’auteur, le fond de la forme. On découvre un pays formé de factions qui toutes détiennent une partie de pouvoir et une forte puissance de nuisance. Que ce soit la police, les services secrets, les troupes du ministère, les effectifs de l’armée, tous font le ménage dans une sorte de furie furieuse, comme poussés par une panique que personne ne comprend. Mais tout le monde suit la trace de poudre enflammée, emmenée par des attentats sanglants et des exécutions sommaires.

L’auteur a mis tout son cœur, toute sa passion dans cette histoire. Il nous montre comment Alger la Blanche devient Alger la Noire, et sa plume est faite de braise et de poésie rouge et noire. Il y a dans ce roman des passages fusionnels, alarmistes, défaitistes, d’une beauté et d’une pureté inimaginable. C’est un roman marquant, totalement original et totalement assumé, une dénonciation de la folie des hommes.

Chien de guerre de Jérémy Bouquin

Editeur : Editions du Caïman

L’année 2020 commence bien avec le dernier roman en date de Jérémy Bouquin, auteur que je suis depuis un certain temps déjà. Si le style est toujours aussi direct, le sujet est inédit et rappelle certains autres ouvrages traitant de ce sujet, dont Premier Sang de David Morrell, à savoir, le retour des soldats à la vie « normale ».

« Grand » Franck, surnom donné à cause de sa taille, est de retour au pays, abandonné dans ce train Corail qui ne transporte que quelques âmes égarées comme lui. Cela fait bien longtemps qu’il n’a pas connu un calme pareil, transbahuté du Pakistan à la frontière de l’Afghanistan, à la France via l’Allemagne. Sanctionné, puni, viré, c’est le poids qu’il doit se trimbaler en plus de son barda, après une dizaine d’années sur les champs de guerre mondiaux.

Grand Franck revient donc à la case Départ, plus de dix ans après, chez sa mère Gisèle. Il y retrouve Cynthia sa femme, et son petit garçon Léon. Le décalage le frappe de plein fouet : d’exécutant, il se retrouve chargé de famille. Et la confrontation est d’autant plus violente qu’il se sent incapable d’occuper la place que ses proches attendent de lui. Sa première mission va être d’aller chercher du travail à Pôle-Emploi.

Pour ceux qui connaissent Jérémy Bouquin, ils ne seront pas surpris par son style direct, qui claque, à coups de mots, de phrases courtes. Pour les autres, il va falloir vous y habituer. Et si ce style sied peu au début du roman, que j’ai trouvé un peu poussif, il convient parfaitement à toute la suite de l’histoire. Et surtout au retour au pays de ce soldat et à la violence qu’il va subir et faire subir.

Le sujet est donc le retour des enfants de la patrie dans son giron, et le manque d’infrastructures ou d’accueil pour eux. Mais il s’agit aussi et surtout de plonger dans la psychologie d’un homme marqué à vie par ce qu’il a vécu sur le front, et de sa descente inéluctable aux enfers, un enfer pire encore que la guerre. Au passage, on s’apercevra vite que si on n’a pas de relations, on ne s’en sort pas, et la conclusion de ce roman nous laissera un goût amer comme je les aime.

Car il ne faut pas croire que ce polar est fait que l’on s’apitoie sur le sort du Grand Franck. Jérémy Bouquin n’est pas un homme à messages mais un homme à personnages. Et ce Franck-là, on va avoir bien du mal à l’oublier, tant il va verser dans une folie incroyablement violente et tristement réaliste. Il y a une tension qui s’installe, une pression qui augmente jusqu’à cette fin qui ne ressemble pas à un feu d’artifice mais plutôt à une exécution en règle, comme une peine capitale. Vous ne comprenez pas ce que je veux dire ? C’est normal, c’est pour vous inciter à lire ce roman !

Maître des eaux de Patrick Coudreau

Editeur : Manufacture de livres

Je commence l’année 2020 par un premier roman sorti dès le début de l’année dans une maison d’édition que j’aime beaucoup. Connue pour les romans de Frank Bouysse, la Manufacture de Livres nous offre un roman dont l’univers est proche de son auteur phare.

A Brissole, petit village français, il ne fait pas bon être étranger, entendez ne pas être né dans le village. Les Grewicz ont débarqué au village, ont construit une ferme, se sont mis à élever des moutons. Et ils ne se sont jamais intégrés aux gens du village. D’un autre coté, les Brissoliens ne voulaient pas d’eux. Pas étonnant qu’il leur soit arrivé un malheur, un grand malheur.

Plusieurs années après, Mathias Grewicz revient à Brissole. Et les surnoms renaissent sur les lèvres des villageois, avides de protéger leur vie. « Grevisse », « Ecrevisse » sont les termes hurlés par la horde qui poursuit Mathias dans les forêts alentour. « On aura ta peau ! ». Quand on a un nom bizarre, on a forcément des choses à cacher ! Les chasseurs ont aperçu une ombre, ils ont tiré et ont touché Mathias au bras. Mathias va trouver refuge dans une grotte et préparer sa vengeance.

Mais il est bien surpris quand il est rejoint par une petite fille. Elle dit s’appeler Elia, être la belle-fille du maire, Preret. Elle sait combien c’est un salaud, ce Preret, elle sait bien qu’il frappe sa mère. Alors, elle est prête à l’aider, en lui apportant des médicaments et de la nourriture.

Pour son premier roman, Patrick Coudreau fait preuve d’une belle maîtrise dans sa façon de mener son intrigue, et nous offre un roman que beaucoup d’auteurs américains de la vague « Nature writing » ne nieraient pas. C’est une course poursuite entre des chasseurs et leur proie au milieu d’une nature apaisée dont les éléments ne demandent qu’à se déchaîner.

Alternant les points de vue entre Mathias et les habitants du village, il fait avancer son histoire tranquillement, faisant intervenir la petite Elia, la belle-fille du maire et qui est probablement la seule personne sensée de ce roman. Roman de personnages plus que roman de nature, il démontre de façon éloquente la folie des hommes face à la puissance tranquille de la nature.

C’est aussi un roman qui montre la bêtise violente des hommes face à l’inconnu, la peur des autres et les boucs émissaires qui sont victimes des imbéciles, comme toujours. Et ce que je retiendrai, c’est la bonne adéquation entre l’histoire, le style et la longueur du roman qui fait qu’on le lit d’une traite, sans s’arrêter. Et après avoir tourné la dernière page, je me suis dit que j’avais éprouvé le même plaisir que quand j’avais découvert Franck Bouysse, avec Grossir le ciel. C’est un signe.