Toute la violence des hommes de Paul Colize

Editeur : HC éditions

Je suis fan de Paul Colize pour plusieurs raisons. Tout d’abord, chacun de ses romans est différent ; cela peut passer du polar au roman policier, du roman psychologique à la comédie, et tout ça avec une facilité que beaucoup peuvent lui envier. Ensuite, ses personnages sont criants de vérité. Enfin, Paul Colize pointe du doigt des événements importants, en rappelant ce qui est important : l’Humain. Et ce roman est aussi grand que son titre … et quel titre !

Nikola Stankovic est arrêté pour suspicion de meurtre. Ivanka Jankovic, une jeune femme a été retrouvée chez elle, poignardée de 9 coups de couteau, 5 dans le dos et 4 dans le ventre. Pour la police, sa culpabilité ne fait aucun doute : Empreintes, traces de sang appartenant à Ivanka sur ses chaussures, semelles de ses chaussures marquées dans le sang coagulé. Ivanka était connue pour s’adonner à la prostitution pour payer ses études. Règlement de comptes ou jalousie, nul ne le sait. Car Nikola ne prononce qu’une seule phrase : « Ce n’est pas moi ».

Il faut dire que Nikola est fortement soupçonné d’être le « funambule », cet artiste croate qui peint des fresques géantes en une nuit sur des pans d’immeuble, laissant les passants ébahis devant la grandeur de l’œuvre. Œuvre gigantesque mais aussi œuvre choquante, puisqu’il a peint des meurtres, des scènes de viol avec un réalisme affolant. Son premier avocat n’arrive pas à lui soutirer une autre phrase. Alors, il abandonne la partie.

Nikola est envoyé dans un institut psychiatrique pour déterminer s’il était ou non conscient de ses actes. L’institut est dirigé par Pauline Derval, qui va suivre cette affaire de près, aidée en cela par Sébastien, infirmier dévoué à sa cause. Son nouvel avocat, Philippe Larivière va aussi chercher à établir un contact. Car soit Nikola est conscient donc responsable de ses actes et il risque 10 ans de prison, soit il ne l’est pas et il sera enfermé à vie dans cet asile.

1991, Vukovar. Le petit Niko a 8 ans quand sa vie, sa ville s’écroule. Il est obligé de vivre dans une cave avec sa mère, pour survivre aux 87 jours de bombardements serbes. Son père est parti un matin, et n’est jamais revenu. Résister ou mourir sont les deux choix qui lui restent à sa mère et lui. Car Vukovar est l’enfer sur Terre …

On peut lire ce roman à plusieurs niveaux, comme à chaque fois chez Paul Colize ; ce n’est pas pour autant un roman intellectuel, mais une formidable démonstration du message qu’il veut nous faire passer, et qu’il serine à chaque roman. Il y a la résolution de l’enquête, à propos de laquelle je ne m’étendrais pas. Coupable, pas coupable ? vous ne saurez le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin du roman … mais auparavant vous aurez parcouru tant de chemin, tant de pages pour vous sentir concerné et vous révolter.

La construction du roman, en alternance entre le présent et la vie de Niko à Vukovar est faite pour mettre en valeur les personnages. Si Niko enfant (vous l’aurez compris Niko et Nikola ne font qu’un) va vous montrer une ville détruite avec toute l’horreur associée, les autres personnages sont aussi importants. Sébastien est l’inverse de ce que l’on pense d’un infirmier, puisqu’il fait preuve d’empathie et c’est grâce à elle qu’il va pénétrer dans le monde intérieur de Nikola. Pauline Derval est une femme de poigne, froide, distante mais surtout perfectionniste ; elle ne veut pas se tromper sur ce cas. Quant à Philippe Larivière, il veut bien faire son travail et est intrigué par son client. Ce qui est extraordinaire dans ce roman, c’est que Pauline et Philippe, qui sont des personnages froids et distants par leur fonction, vont petit à petit s’ouvrir à l’émotion, et peut-être réaliser qu’ils ont en face d’eux un être humain et non juste un cas psychiatrique de plus. C’en est d’autant impressionnant qu’à la fin de roman, j’ai versé ma petite larme …

Rapidement, Paul Colize va pointer les aberrations d’un système judiciaire (c’est le cas en Belgique, mais je suis sûr que nous avons la même chose en France). Si Nikola est considéré comme non responsable de ses actes, il passera plus de temps enfermé que s’il est jugé responsable de ceux-ci. Cette assertion est martelée plusieurs fois et on peut se demander s’il ne faudrait pas, à la lumière des avancées juridiques et psychologiques actuelles, revoir des lois qui ont été mises en place il y a plusieurs décennies.

Car la loi est dure, cruelle et bigrement matérialiste, factuelle. A l’opposé, on trouve l’esprit et l’importance de l’art. Evidemment, Paul Colize met en valeur les beautés de l’esprit, même si elles représentent des horreurs. Il montre l’importance de l’art, de la relation au présent, de la représentation de la réalité, et de l’importance des jugements. A tel point, que Paul Colize a eu l’occasion d’interviewer un peintre graffeur et que l’interview, présente en fin de roman, montre a quel point il y a une performance technique (peindre en équilibre sur un mur) mais aussi le moment d’absence, de folie, qui lui permet de créer son œuvre.

Enfin, et je voulais le garder pour la fin, il y a Vukovar et cette bataille, qui a eu lieu en 1991, durant trois mois, un véritable massacre à propos duquel tout le monde a fermé les yeux. Pourtant ce n’était pas si loin de chez nous ! Ce roman, c’est l’illustration de la violence des hommes, la peinture de l’ignominie, quelques pages pour que l’on n’oublie pas le plus terrible acte guerrier depuis la deuxième guerre mondiale. Choisir ce fait historique, c’est aussi la démonstration que Paul Colize est un des meilleurs auteurs humanistes, et qu’avec ce roman, il a écrit, à mon avis, l’un de ses meilleurs romans depuis Un long moment de silence.

Vous devez lire ce roman, car vous n’avez pas le droit de fermer les yeux.

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