Le chouchou du mois de juin 2020

Il va être temps de préparer vos vacances estivales et ce mois de juin aura été rempli de lectures toutes recommandables, grâce à un tri sélectif des plus sévères. En effet, j’aurais lu beaucoup de romans et publié uniquement les avis des romans que j’ai préférés. Comme d’habitude, il y en aura pour tous les goûts et les couleurs. J’en profite pour vous souhaiter de bonnes vacances puisque le rythme de parution de mes avis va diminuer à deux par semaine, les mercredis et dimanches. Il faut bien que je me repose aussi !

Commençons cette liste par le troisième coup de cœur de cette année, Nécropolis d’Herbert Lieberman (Points). Ce polar nous propose une étude de la société new-yorkaise à travers un personnage de légiste dont la situation est critique. Lui qui est doué pour trouver les clés des plus grandes énigmes via son métier, il est incapable de trouver sa fille qui a disparu. Un roman culte inoubliable.

Si vous ne voulez pas voyager trop lourd, rien de tel que les nouvelles de chez Ska, éditeur numérique. Comme d’habitude, je vous ai sélectionnées une douzaine de nouvelles parmi celles que j’ai lues, et ce sont toutes des petites perles noires. 

Restons dans le noir, avec la réédition de Le canard siffleur mexicain de James Crumley (Gallmeister), qui n’est certes pas le meilleur de l’auteur mais qui est tout de même un grand morceau d’action et de rigolade, car derrière cette enquête, il y a de vrais cinglés, des scènes d’action visuelles mémorables et des blagues noires, agrémentées d’illustrations en noir et blanc magnifiques. De quoi compléter votre culture du polar.

Deux balles de Gérard Lecas (Jigal) est un vrai bon polar qui m’a fait découvrir un auteur. Avec un début parfait qui nous présente un soldat engagé qui rentre au bercail, la suite peut se dérouler sur un ton sombre, nous donnant à voir des magouilles inhumaines, tout ça pour faire de fric.

Avec son minimalisme habituel, Aux vagabonds l’immensité de Pierre Hanot (Manufacture de livres) nous fait découvrir « La nuit des paras », nuit d’affrontements et de massacre dans la ville de Metz, un fait oublié de notre histoire contemporaine. Pierre Hanot poursuit son travail d’auteur historien dérangeant avec ce court roman choral de haute volée.

L’affaire Léon Sadorski de Romain Slocombe (Points) s’intéresse à l’occupation à Paris et place en personnage principal une pourriture que l’on n’est pas prêt d’oublier. Pire qu’un collabo, Léon Sadorski fait son boulot d’inspecteur de la police de Paris et arrête les juifs pour les confier à la Gestapo. A ne pas rater.

A minuit les chiens cessent d’aboyer de Michaël Moslonka (HBM) est le genre de polar dont on n’entend pas parler. Parce qu’il est édité par une petite maison d’édition. Parce qu’il n’est pas visible dans les grandes librairies. Pourtant, il mérite très largement qu’on en parle pour son personnage désespéré et fort d’un humour cynique de bon aloi.

Plus dispensable, Du sang sur la glace de Jo Nesbo (Gallimard) partait sur une bonne idée, mais se perd ensuite dans son intrigue, et peine à intéresser. A réserver aux fans de Jo Nesbo dont je suis.

Si vous voulez vous amuser, Crimes entremêlés de Emma Orczy (Apprentie éditeur) est fait pour vous. Ce roman est fait de plus d’une dizaine de nouvelles proposant chacune un mystère à éclaircir. La romancière qui est le personnage principal va se voir raconter la solution par un homme énigmatique qui noue et dénoue une ficelle. Mais avant de vous donner la solution, l’auteure fait une pause et nous propose de résoudre par nous-mêmes l’énigme.

Ce mois-ci j’ai décidé d’offrir deux palmes de chouchou du mois. La première revient à Or, encens et poussière de Valerio Varesi (Agullo) parce que tous ces romans sont d’une subtilité, d’une humanité et d’une poésie rares. Ici, un accident monstre sur une autoroute vont mettre le commissaire Soneri sur la piste d’une jeune immigrée et vont l’amener à se poser des questions sur sa vie privée et donc sur lui-même. Lisez tous les romans de Valerio Varesi en commençant par le premier et votre vie va changer en mieux.

La deuxième revient à La vallée de Bernard Minier (XO éditions), le dernier roman en date des enquêtes consacrées à Martin Servaz. J’ai été impressionné par la façon dont l’intrigue est menée, par la façon de faire monter la tension et de garder le lecteur sous stress jusqu’à la fin, par ces messages importants parce que Bernard Minier a des choses à dire, et il le dit bien. Ce roman fera, j’en suis sur, partie de vos lectures estivales.

J’espère que ces avis vous auront été utiles. Je vous donne rendez vous fin août pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez ! Et passez de bonnes vacances !

Du sang sur la glace de Jo Nesbo

Editeur : Gallimard ; Série Noire (Grand format), Folio (Format poche)

Traducteur : Céline Romand-Monnier

Jo Nesbo, l’illustre créateur de Harry Hole, inspecteur autodestructeur, nous avait déjà surpris avec un roman orphelin Chasseurs de têtes ; il nous refait le coup avec ce Du sang sur la glace, au style minimaliste appréciable.

Olav, le narrateur de cette histoire est tueur à gages pour Hoffmann, un caïd de la pègre. Il est expéditeur. Parce qu’il ne sait rien faire d’autre, à cause des tares dont il est affublé. Il le dit lui-même à la fin du premier chapitre :

« Donc. En résumé, nous pouvons formuler les choses ainsi : je n’arrive pas à rouler lentement, je suis soft comme du beurre, je tombe bien trop facilement amoureux, je perds la tête quand je suis furieux, et je suis mauvais en maths. J’ai lu un ou deux trucs, mais j’en sais bien peu et en tous cas pas le genre de choses qui peuvent être utiles. Et j’écris plus lentement que ne se forme une stalactite. »

Alors qu’il vient d’expédier un homme, dont le sang se répand sur la neige blanche, son patron lui demande un nouveau contrat. Olav devra tuer la femme d’Hoffmann. Ne se posant pas de questions, il commence sa surveillance, et s’aperçoit qu’elle reçoit la visite de son amant tous les jours et que ce dernier est violent envers elle. Pour Olav, émotif comme une éponge, il va devoir se débarrasser de l’amant avant tout.

Ce qu’il fait. Malheureusement pour lui, l’homme qu’il vient de tuer est le propre fils d’Hoffmann. Cela va lui compliquer la tâche …

C’est un roman surprenant par bien des égards. Nous sommes en réalité bien loin de l’univers de Harry Hole, puisque le personnage d’Olav est propre sur lui, en dehors de sa profession. Il peut apparaître simplet alors qu’il est doué pour son travail et qu’il doit faire avec ses tares, qui vont le mener dans des événements pour le moins inattendus.

Plus que l’histoire elle-même, ce sont ces rebondissements qui vont surprendre le lecteur, ce qui en fait au bout du compte un roman drôlement cynique et amusant à lire. On s’attend presque à avoir un retournement de situation à chaque fin de chapitre. Cela devient un vrai plaisir même si le roman est court.

Et la taille du roman est justement lié au fait que le style ne se veut pas descriptif, que l’on n’entre pas ou peu dans la psychologie humaine mais que Jo Nesbo a voulu privilégier le scénario, lequel met l’accent sur le fait qu’Olav ne peut se fier à personne. C’est aussi pour cela qu’on reste un peu sur notre faim, même à la fin, qui m’a semblé vite expédiée. Ce roman ne restera donc pas une lecture inoubliable mais un bon passe-temps, presque à réserver aux aficionados de l’auteur.

Crimes entremêlés d’Emma Orczy

Editeur : Apprentie éditions

Traducteur : Jean Joseph-Renaud

Je vous avais déjà parlé de cette toute jeune maison d’édition, créé par des apprentis de Bordeaux. Les amateurs de romans à énigmes vont être ravis avec ce recueil de nouvelles d’Emma Orczy, rassemblés en un roman, sous prétexte que la narratrice rencontre un vieil homme mystérieux qui résout les affaires en utilisant son intelligence et les informations disponibles auprès du public.

Quand il raconte l’affaire, il noue une ficelle quand il énonce les indices. Puis il la dénoue quand il donne la solution. Entre les deux, l’auteure s’amuse à lancer un défi au lecteur : c’est à lui de trouver la clé de l’énigme. A la fois jeu intellectuel et bel exercice littéraire, ce roman est bigrement amusant. Il faut signaler la préface qui donne envie de se plonger dans ces mystères heureusement remis au gout du jour grâce à cette édition. Je vous propose d’entrer dans le jeu du détective.

Le mystère de la rue Fenchurch :

Mme Kershaw se rend à Scotland Yard, accompagnée d’un ami, pour signaler la disparition de son mari, William Kershaw. Il était parti à la rencontre de M. Francis Smethurst, un aventurier ayant fait fortune en Sibérie et a disparu depuis. Quelques jours plus tard, on découvre le corps de Kershaw et Smethurst est arrêté. Mais lors de son procès, ce dernier déjoue toutes les accusations.

Une résolution logique et bigrement bien amenée.

Le vol de Phillimore Terrace :

Leur deuxième rendez-vous va résoudre une affaire de double vol qui a défrayé la chronique. Un rôdeur a été arrêté par l’agent D37 alors qu’il sortait de chez M.Knopf, un courtier en diamants. Ce dernier s’est absenté laissant chez lui son domestique Robertson, pour rendre visite à son frère malade. Knopf venait tout juste de vendre des diamants brésiliens à un bijoutier voisin, M.Schipman ; lesquels diamants ont aussi disparu.

La résolution de cette enquête est d’une remarquable logique, d’autant plus que le lecteur a tous les indices à sa disposition pour trouver la clé de l’énigme.

La mort mystérieuse dans le Métropolitain :

Alors que la narratrice romancière vient de quitter son ami dans le bar, l’homme aux mystères lui demande le décrire. Elle s’aperçoit qu’elle ne peut entrer dans aucun détail. C’est à cause de ce manque de discernement que le meurtre par empoisonnement de Mme Hazeldene n’a pas été résolu. Elle fréquentait M.Errington, un homme riche s’adonnant à la chimie et personne n’a pu déterminer si l’homme qui a discuté avec elle était M.Hazeldene, son mari, ou M.Errington.

Cette enquête démontre combien on accorde peu d’importance aux autres, et aussi l’incompétence de la police. D’autant plus que les deux hommes avaient des mobiles sérieux, l’un étant la jalousie, l’autre de se débarrasser d’une femme pouvant être un obstacle pour sa future carrière.

Le vol de la banque de la Prévoyance :

La banque de la Prévoyance est tenue par M.Ireland. Ce dernier descend vers 9H30 et se rend à la salle où trône le coffre fort. La bonne le découvre inconscient dans son fauteuil. Le coffre a été ouvert sans effraction et la seule porte à laquelle on peut accéder au coffre était fermée par la clé détenue par le banquier.

Voilà un mystère qui nous amène à nous poser la question : A qui profite le crime ou Cherchez la femme ! J’ai trouvé cette enquête dure à suivre, pauisqu’elle fait appel à la configuration des pièces de la banque.

L’assassinat dans le parc de Régent :

Alors que Londres est plongé sous la brume, on entend un bruit de lutte, puis deux coups de feu puis quelqu’un s’écrie : A l’assassin ! ». on retrouve en effet M. Aaron Cohen étranglé à coté de son domicile. Ce dernier venait de jouer au Harrowood Club et de sortir avec une belle somme. La police trouva des témoins indiquant que M. Cohen avait eu une altercation avec un joueur malchanceux M.Ashley.

Notre mystérieux enquêteur va démontrer une incroyable machination.

Le mystère d’York :

Lord Arthur Skelmerton a épousé sa femme pour son argent et s’adonne depuis aux jeux dont les paris sur les courses de chevaux. Lady Arthur Skelmerton lui passe tous ses caprices uniquement par amour. Malheureusement pour lui, il parie sur le favori au Grand Prix et perd une somme astronomique, qu’il n’a pas et le bookmaker lue menace s’il ne lui donne pas rapidement l’argent. Mais Charles Lavender le bookmaker est retrouvé poignardé derrière la maison de Lord Arthur et ce dernier est retrouvé sur les lieux et rapidement arrêté.

D’une affaire a priori simple, l’auteure nous fait une démonstration fantastique pour trouver la coupable.

Le mystère de Liverpool :

De nombreux princes étrangers, vrais ou faux, visitent la Grande Bretagne et en profitent pour faire des emplettes. C’est le cas du prince Semionicz, qui rend visite à se sœur mariée au Roi du Cuivre. Quand il passe commande de bijoux auprès de M.Winslow, cela se compte en dizaines de milliers de livres. M.Winslow ne pouvant se déplacer, il envoie son neveu M.Schwarz pour apporter les bijoux et revenir avec l’argent. Mais M.Schwartz disparait …

Si l’intrigue est simple, son dénouement est encore une fois un étonnement et cela donne un excellent moment de lecture.

Le mystère de Brighton :

Francis Morton s’est marié avec une riche américaine et ils vivent le grand amour à Brighton. Tous les matins, il va travailler à Londres et revient tous les soirs. Pourtant, un soir, il ne rentre pas. Sa femme signale la disparition à la police qui fait chou blanc, jusqu’à ce qu’elle le découvre ligoté dans un appartement, souffrant d’une forte inanition.

Cette affaire, au départ si simple, se révèle en réalité un gouffre mystérieux avec de nombreuses surprises ainsi qu’un dénouement et une explication géniaux.

Le mystère d’Edimbourg :

Le vieux Andrew Graham est à la tête de la célèbre banque Graham. Henry Graham, le fils ainé héritera de la fortune alors que David Graham souffre de malformations. Sa tante, Lady Donaldson, prise de pitié, promit de donner une grande quantité de bijoux à sa future épouse. Or David tomba amoureux de Miss Edith Crawford, une fort belle orpheline qui n’apprécie pas trop cet amour. Mais la bonne société organise un repas pour fêter cela et dans la nuit, Lady Donaldson meurt étranglée.

Cette nouvelle est une enquête plutôt classique mais avec une chute très inattendue.

Le mystère de Dublin :

Quand le vieux millionnaire irlandais Brooks meurt en 1900, tout le monde croit que son testament datant de 1891 partagerait sa fortune à égales parts entre ses deux fils. Percival l’aîné est atteint de la fièvre du jeu et Murray le cadet et le chouchou du père toujours à son chevet. On trouve alors sous l’oreiller du défunt un nouveau testament laissant tout à Percival, en même temps que M.Wethered, l’avoué du vieux Brooks est assassiné. Le procès promet d’être retentissant.

Même si l’histoire est fort bien racontée et passionnante, j’ai réussi à trouver la clé de l’énigme. C’est la première.

Le meurtre de Birmingham :

La famille Beddingfield furent nommés comte de Brockelsby et la naissance de jumeaux donna lieu à un imbroglio entre les deux frères, seul l’aîné n’ayant droit à hériter du titre. Timothée et Robert se bagarrèrent le vieux traité qui leur donnait ce titre, Robert fut prêt à intenter un procès lorsqu’il fut découvert mort dans une chambre d’hôtel.

Cette nouvelle est un véritable imbroglio complexe.

Une mort mystérieuse dans la rue Percy :

Les ateliers Rubens de la rue Percy abritent de petits appartements loués pour des artistes. Au premier étage, on trouve la petite chambre de Mme Owens, qui gagnait bien peu mais économisait beaucoup. Un matin d’hiver, on découvrit son corps alors que la fenêtre était ouverte. La police voulait conclure à une mort due à la température négative avant de s’apercevoir qu’elle avait reçu un coup à la tête.

Indéniablement, cette nouvelle est la plus rusée de ce recueil, comme son assassin.

La vallée de Bernard Minier

Editeur : XO éditions

Bernard Minier reprend son personnage récurrent le commandant Martin Servaz, après Glacé, Le cercle, N’éteins pas la lumière, Nuit et Sœurs. Je ne peux que vous conseiller de lire ces romans précédents avant d’attaquer celui-ci qui semble former une conclusion au cycle consacré à Marianne. Pour ceux qui ne les auraient pas lus, je vous conseille de ne pas lire mon résumé.

Martin Servaz vient d’être suspendu et rétrogradé au grade de capitaine suite à son affaire précédente. Il n’a donc plus ni insigne ni arme. Il attend son jugement au tribunal pénal puis sa sanction au conseil de discipline de la police. A cinquante ans, fréquentant le docteur Léa Delambre qui a 7 ans de moins que lui, en charge de son fils Gustav qu’il vient de découvrir, il se sent vieux, trop vieux.

La France vit au rythme de la Coupe de Monde de Football 2018, où la France poursuit son parcours. Gustav, l’enfant de Marianne, qui a été élevé par le tueur en série Julian Hirtmann, est maintenant hors de danger après son opération du foie. Il s’ouvre petit à petit mais c’est Martin qui s’inquiète de plus en plus, même si Hirtmann est détenu dans la prison 5 étoiles de Leoben en Autriche. Cette nuit-là, le téléphone sonne en pleine nuit. La voix de Marianne lui demande de le rejoindre, car elle est en danger.

Marianne lui annonce qu’elle s’est évadée, et qu’elle est dans les Pyrénées, proche d’un cloître. A la brève description des lieux, il reconnait l’abbaye d’Aiguesvives. La conversation se coupe, elle semble en danger. Il décide de partir sur le champ, est reçu par le Père Adriel. La battue qu’ils organisent pour retrouver Marianne ne donne rien, Le lendemain, il se rend à la gendarmerie et retrouve la capitaine Irène Ziegler, qu’il a rencontré 8 ans auparavant. Elle lui apprend qu’une série de meurtres est en cours à Aiguesvives.

Comme je le disais, ce roman semble clore un cycle que j’appellerai le cycle de Marianne, et cela ne vous dévoilera en rien ni l’intrigue, ni son dénouement. D’ailleurs je suis curieux de voir comment Bernard Minier va rebondir et redonner un second souffle aux enquêtes de Martin Servaz. Je parle de second souffle, car ce roman est une sacrée épreuve pour le lecteur, tant il est obligé de retenir son souffle pendant plus de 500 pages.

J’ai trouvé dans ce roman beaucoup de similitudes avec ses deux premiers romans, outre les présences de Marianne et la menace de Julian Hirtmann. Les décors sont aussi majestueux qu’ils sont menaçants, dans un village encastré dans les montagnes, inondées de brume à l’image de Martin Servaz, pris dans une enquête et en proie à ses doutes personnels et à son urgence.

J’ai trouvé dans ce roman une tension constante, un suspense haletant, beaucoup de fausses pistes démontrant toute la maîtrise et l’art de cet auteur que je suis depuis ses débuts. Une fois que vous avez commencé les premières pages, vous ne pourrez plus le lâcher, je vous le garantis. Et puis, Bernard Minier évite les descriptions gore qui auraient desservi l’intrigue, et son message.

Car derrière ce roman policier exemplaire, où il est bien difficile de trouver un point faible, on y trouve plusieurs dénonciations, dont la façon dont est vue et maltraitée la police, leur mal-être, mais aussi la difficulté des relations entre parents et enfants, et enfin cette nouvelle plaie qui s’appelle la manipulation par Internet via les tablettes ou les jeux en ligne. Une nouvelle fois, la démonstration, remarquablement bien menée, ayant pour point central un personnage de pédopsychiatre féminin d’une dureté incroyable, est exemplaire. Bernard Minier démontre encore une fois qu’il a des choses à dire.

Alors, oui, je suis fan de cet auteur et ce billet doit être lu dans ce sens. Et puis, cerise sur le gâteau, il introduit des vers de Patrick Steven Morrissey, dont je suis fan à vie, qui sait si bien dire les sensations de malaise, les impressions d’être seul contre tous. C’est simple, prenez une chanson, n’importe laquelle, lisez un vers et vous trouverez une impression que vous aurez ressentie. Alors oui, ce roman doit faire partie de vos lectures estivales, sans aucune restriction.

Ska cru 2020 :

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Canon de Max Obione :

Après la représentation du Karnas Circus, Monsieur Zompani se précipite dans la loge de Rosa, la femme canon avec du champagne pour la féliciter. Il profite surtout du fait que l’amant de Rosa Wladimir est en train de démonter les gradins pour obtenir ses faveurs. Les enfants sont les témoins de ce drame pendant lequel Zamponi va perdre un œil. Ce sont des jumeaux siamois attachés par le dos qui partagent les organes et ne peuvent donc être séparés par une opération chirurgicale.

Max Obione est au meilleur de sa forme en évoquant les petits cirques dans une époque non déterminée. Cette nouvelle qui évoque les freaks chers à Harry Crews ont plus de sentiments et sont plus émouvants que les gens normaux. Il aborde aussi le drame que j’appellerai le « With or Without you », en référence à la superbe chanson de U2, pour déboucher sur une fin qui m’a fait pleurer. Juste magnifique.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Deux heures à tuer de Gaëtan Brixtel :

Ce jeune auteur bigrement doué nous propose de passer, le temps d’une nouvelle, deux heures dans un esprit malade, entre paranoïa et schizophrénie. Les deux heures représentent le laps de temps entre le sandwich du midi et l’ouverture de la médiathèque. Entre temps, il imagine des scènes sanglantes où il se débarrasse de ses nuisibles à lui, jusqu’à ce que ses pilules d’anxiolytiques ne fassent leur travail. Une nouvelle tout simplement hallucinante dont Paul Maugendre a dit aussi tant de bien ici :

http://leslecturesdelonclepaul.over-blog.com/2020/04/gaetan-brixtel-deux-heures-a-tuer.html

Eva de Roland Sadaune :

Samo et Willys vivent la belle vie en tant que petits dealers, roulant dans de belles voitures, évoquant les grands auteurs de hard-boiled américains. Samo, le narrateur, aime emmener Eva dans ses balades mais ce qu’il nous raconte est loin de la vérité.

Roland Sadaune joue sur les registres rêve / réalité, nous projetant dans de grands espaces avant de rétrécir violemment l’horizon possible. La chute comme tout bonne nouvelle, est brutale et cruelle, donnant une bien belle lecture.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Rabbit run de Gaëtan Brixtel :

Vincent est un chômeur solitaire qui garde un contact social grâce à son amie Adélie. Elle lui propose de prendre un animal de compagnie, pas un chien, ni un chat mais plutôt un lapin. Il l’appellera Gustave. Et bientôt Vincent va reporter son inquiétude sur l’animal, oubliant son mal-être.

Hasard de la vie, nous avons aussi pris un lapin pour animal domestique. Et quand j’ai lu le début de cette nouvelle, j’ai retrouvé les premiers instants de l’arrivée de notre lapin, puis sa progression au fur et à mesure qu’il grandissait. Je me suis forcément identifié à Vincent, même si je suis moins gaga que lui de la bête. Et je ébahi par la justesse et la façon de raconter cette histoire. Gaëtan Brixtel a un vrai talent : celui de vous glisser et cajoler dans un cocon tout doux et chaud avant de vous allonger d’une belle claque. C’est encore le cas ici : la chute est aussi brutale que cruelle.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Dragon noir de Stéphane Kirchacker :

Roro a pris l’ascenseur social pour échapper à la cité des Lilas, et obtenir un diplôme d’architecte. Roro et Juliette, c’est le coup de foudre depuis quelque temps, et il voudrait bien l’épouser. Mais son père, le Comte, issu d’une lignée royale s’oppose à cette union contre nature. Quand Juliette se fait enlever, poussée de force dans une BMW, le comte fait appel au prétendant puisque les ravisseurs viennent de cette cité maudite.

Stéphane Kirchaker réussit le tour de force d’écrire un polar en forme de conte des Mille et une nuits, aussi romantique que chevaleresque. Vous trouverez au détour d’une cité malfamée, des fées, des trolls, des nains et des elfes. Vous y trouverez aussi de l’action, et surtout de l’humour. Tout ça en 12 pages sur ma liseuse. Quand je vous dis que c’est un tour de force, c’est une formidable réussite.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

La viande hurle de Jeanne Desaubry :

Martine travaille dans une usine du Nord de la France. Elle n’est pas gréviste, contrairement aux ouvriers qui bloquent l’entrée, ou même son père qui a passé sa vie sur les chaines. Elle veut juste passer inaperçue, que personne ne voit son ventre qui grossit. Elle veut oublier celui qui lui a fait subir ça.

Avec une économie de mots remarquable, Jeanne Desaubry présente un drame, malheureusement commun, entre viol et harcèlement sexuel, d’autant plus horrible que l’on est plongé dans ce quotidien des ouvriers de façon réaliste. Et la chute de cette nouvelle est conforme à la noirceur de l’histoire.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

En mon cœur ces racines de Valérie Allam :

Sous son hangar de tôle, ce vieillard aveugle raconte sa vie, ses souvenirs, ses regrets au petit Kouakou, si sage, si patient. Il se rappelle Khadija, son amour de jeunesse qu’il a perdu le jour où il est parti rejoindre la France.

D’une tendresse et d’une sensibilité rare, Valérie Allam raconte une vie, deux vies, des vies en une dizaine de pages. Plantant son décor sous un abri au toit de tôle, la pauvreté du lieu fait ressortir la puissance des sentiments et des rendez-vous ratés.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Ciel rouge de Jean-Hugues Oppel :

Maurice G. brûle le bitume sur l’autoroute de nuit. A bord de sa Fuego, Max une peluche pleine de drogue et un corps dans le coffre. En musique de fond, du rock, du hard, à fond la caisse. Max doit se vider et faire le plein. Pause pipi caca dans une station habitée. Pour son malheur.

Quel plaisir de retrouver Jean-Hugues Oppel et son style haché. De morceaux de phrases, des mots mis bout à bout pour mieux faire ressentir le mouvement, l’action, le rythme et le stress. Cette nouvelle est digne des meilleurs films d’action. Un must !

Je suis un génie de Stanislas Petrosky :

Doté d’un quotient intellectuel hors-norme, avec un coefficient de 170 sur l’échelle de Wechsler, le narrateur n’a jamais connu l’amour. Il est malheureusement atteint de déformation congénitale, comme Elephant Man. Alors il se consacre à la mise au point de prothèses commandées par le cerveau. Mais la désillusion est au bout de la route.

Cette nouvelle est juste incroyable : être capable de faire de la vulgarisation scientifique comme si un génie vous parle. Et la lecture en devient tellement simple que l’on entre dans le jeu, jusqu’à arriver à une chute mémorable, pleine de hargne et de haine.

Soudain partir de Frédérique Trigodet :

Caroline, jeune femme quarantenaire, a vu grandir ses enfants, les a vus quitter la maison et se retrouve avec son mari qu’elle nomme monmari. Passionné de Formule 1, il s’assomme de télévision avant de se coucher tôt, alors qu’elle est insomniaque. Alors, sur le balcon, elle regarde les bateaux partir …

Cette nouvelle aurait plus sa place dans une collection littéraire que chez Noire Sœur. Car nous nous trouvons là en face d’un texte toute en émotion, subtil et introspectif sur une femme qui, à un tournant de sa vie, se pose des questions quant à son avenir. Elle a été une bonne mère ? Soit. Mais après ? Avec une plume descriptive et magnifique, l’auteure nous prend dans ses serres et nous immerge dans les questionnements d’une mère à la recherche de questions et de la figure de son père.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Super N de Jeanne Desaubry :

Léa et Sandrine sont deux sœurs. Elles ont une idée pour se payer leurs courses au Super N. Emprunter le gosse de la voisine et planquer dans la poussette leurs emplettes. Mais le vigile du Super N veille au grain. Et il est prêt à profiter de la situation.

D’un fait divers, l’auteure en tire une nouvelle bien noire qui dégénère vers la fin. Ecrite avec beaucoup de recul, voire de froideur, c’est une plongée ignoble dans le quotidien des pauvres gens.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Le canard siffleur mexicain de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Illustrateur : Rabaté

Après Le dernier baiser, James Crumley revient avec son personnage de détective privé CW.Sughrue pour une aventure des plus déjantées. Sorti tout d’abord chez Gallimard dans la Série Noire, puis chez Folio, Gallmeister nous donne l’occasion de redécouvrir ce roman dans une nouvelle traduction et agrémenté d’illustrations en noir et blanc de toute beauté.

CW Sughrue a abandonné son métier de détective privé pour devenir tenancier au Hell Roaring Liquor Store à Meriwether. Parce que les agents de maintenance ont viré Hank Snow, il décide de se débarrasser de l’engin sur la voie de chemin de fer. Qu’elle aille au diable, cette machine ! Quand Sughrue est poursuivi par une horde d’avocats, ceux du cheminot, du juke-box, de la société de chemins de fer, et de sa femme, il laisse tomber l’affaire et trouve refuge chez Solly.

Solly, c’est Solomon Rainbolt, avocat impitoyable dans les affaires de drogues, craint de tous les procureurs, mais aussi trafiquant de substances illicites. Sughrue et lui se sont connus au Vietnam, où Solly a perdu une jambe mais gagné quelques kilos de médailles ainsi que des contacts chez des producteurs de drogue. Solly accepte de loger Sughrue dans son sous-sol, et lui trouve même une affaire pour se remplumer.

Sughrue se rend donc chez les Dhalgren, frères jumeaux que l’on n’arrive pas à distinguer tant ils se ressemblent. Ils veulent récupérer un poisson tropical qui vaut 5000 dollars et dont ils font commerce chez un client qui leur a fait un chèque en bois. L’argent ne les intéresse pas, ils veulent le poisson. Le seul problème réside dans l’identité du client malotru et mauvais payeur : Norman Hazelbrook.

Norman Hazelbrook, dont le surnom est l’Anormal, est le Président Directeur Général d’un gang de bikers appelé les Snowdrifters. Avec lui, on ne discute pas, on se prend du plomb dans la couenne. Coup de chance, les Dhalgren sont prêts à aider Sughrue en lui prêtant un char Sherman. Finalement, après une bataille mémorable, une entente est trouvée entre les frères jumeaux et la fiancée de Norman, Mary. Mais tout a un prix : il devra retrouver la mère de Norman pour son futur mariage, mère qui est recherchée par toutes les polies et le FBI et la CIA et que personne ne retrouve …

Voilà pour les 50 premières pages ! C’est vous dire combien les événements s’enchainent vite. Après, le rythme se calme, redescend, ce qui permet à James Crumley de parler du passé de Sughrue, au Vietnam, mais aussi de ses rencontres passées. Au passage, il ne se gêne pas pour égratigner les Américains, leur police, leur FBI … bref, tout le monde y passe, avec une bonne fessée.

Si j’emploie cette boutade, c’est bien parce qu’on a l’impression d’écouter parler Sughrue, ce détective à moitié raté, qui se laisse mener par les indices qui lui tombent dessus, à moitié saoul, à moitié drogué, à moitié déjanté. Et puis, il nous sert des scènes d’un visuel incroyable dans des décors hallucinants, avant de nous raconter une bonne blague à laquelle il n’est pas possible de ne pas rire.

En fait, même si ce roman n’est pas le meilleur de cet auteur, il y a sa patte incomparable, cet équilibre fort maîtrisé entre action et pause humoristique, entre retour vers le passé et description décalée. Et sous ces dehors pas très sérieux, il en ressort une société aux mains des pires salopards que l’on puisse imaginer, qui dérive vers sa propre destruction, à l’inverse de Sughrue qui se retrouve avec un bambin. Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus, courez le lire.

Aux vagabonds l’immensité de Pierre Hanot

Editeur : Manufacture de livres

J’avais adoré Gueule de fer, le précédent roman de Pierre Hanot, qui abordait avec une économie de mots remarquable la vie d’Eugène Criqui, champion du monde de boxe oublié aujourd’hui. Avec ce nouveau roman, Pierre Hanot, qui a choisi de rappeler des moments oubliés de notre histoire contemporaine, évoque la nuit du 23 juillet 1961, autrement appelée « La nuit des paras ».

André, adjudant dans la 1ère RCP, premier Régiment de Chasseurs Parachutistes, était en Indochine où il a pris le bouillon face aux Viets, mais appris les nouvelles règles de la guerre moderne : torture, interrogatoires et pas de pitié. Il a appliqué ses connaissances en Algérie, puis a subi le putsch des généraux et sa sanction : rapatriement en métropole, à Metz. Frustration et rage l’animent, comme ses hommes.

Hocine a échappé au carnage en Algérie et rejoint la France, où il recrute parmi ses coreligionnaires des futurs membres du FLN.

La priorité de la vie de Christiane est de s’occuper de sa mère, à qui on a détecté une sénilité précoce. Elle aimerait pourtant bien trouver l’amour.

L’oncle de Nourredine s’est abîmé la santé dans les mines, avant de se recycler en tant que boucher. Nourredine a eu l’idée d’acheter une camionnette et de faire de la vente mobile.

Marcel n’a qu’une chose en tête : préparer ses vacances à l‘ile d’Oléron. Lui qui a connu la seconde guerre mondiale n’aspire qu’à la paix. L’arrivée des paras à Metz ne peut que l’inquiéter.

Richard est apprenti journaliste au Républicain Lorrain. Il tient un journal dans lequel il va consigner tout ce qui s’est passé pendant ce mois de juillet 1961.

En évoquant divers personnages, sans prendre parti ni pour les uns ni pour les autres, Pierre Hanot montre la tension qui monte entre deux clans qui s’opposent pour de mauvaises raisons. A tour de rôle, chacun va avancer vers une issue dramatique pour la plupart.

Une nouvelle fois, l’écriture est dépouillée, minimaliste, préférant laisser le devant de la scène aux personnages, criant de vérité. Même les scènes de baston, les batailles et les meurtres ne seront qu’évoqués.

Ce roman se place donc comme une somme de témoignage, en même temps qu’il est un bel objet littéraire. C’est une sorte de pierre gravée dans notre histoire pour ne pas oublier que l’obsession des Hommes peut conduire à des faits inacceptables.

Un roman indispensable pour un événement marquant, raconté par le petit bout de la lorgnette, celui des gens simples qui tentent de vivre et subissent.

A minuit les chiens cessent d’aboyer de Michaël Moslonka

Editeur : RDG

Paru initialement aux défuntes éditions du Riffle, ce polar qui raconte la vie dans une petite ville du Nord a le droit à une seconde vie. Et c’est tant mieux.

Auchel est une petite ville du Nord de la France qui a eu droit à une mention dans le palmarès des villes les plus violentes dans le Figaro : « Auchel est le mauvais élève avec essentiellement des violences intrafamiliales. » Pour le capitaine Virgile David Blacke, cette violence serait plutôt contre les chiens, de l’autre coté de la rue, qui hurlent de 22H à minuit. Alors, il est obligé de quitter son appartement pour se diriger vers le Joker.

Au Joker, on y fume comme des pompiers, malgré l’interdiction légale, on y devise de choses et d’autres, et surtout on crache sur les autres, les étrangers dont il faudrait se débarrasser, à coups de ballons de vin, et peu importe la couleur. Il est pourtant minuit quand son téléphone sonne, et il décroche. Il doit rejoindre la lieutenante Amélie Laribi, une beurette, sur le lieu d’un crime.

Il est étonnant de trouver ce genre de débris sur le parking d’un McDo. Et pourtant, un corps y repose, criblé d’une dizaine de coups de couteau. Un Opinel repose juste à coté ; peut-être l’arme du crime ? La victime, Dylan Druelles, membre du Front National, a la trentaine et découvre dans sa main, un morceau de langue. Puis, Blacke ouvre le blouson du jeune homme pour découvrir un tatouage sur son pectoral droit : une croix gammée avec les initiales FDL.

La personne qui a découvert le corps travaille au McDo, comme esclave. France Tarjesky est rejointe par Blacke et Laribi, au milieu des menus tous plus appétissants les uns que les autres, et agrémentés de noms anglais, ce qui les rend plus attirables. Après un entretien de trente secondes chrono, ils tombent sur Valery Bullitt de la Voix du Nord. Blacke accepte de lui donner toutes les informations, puisque le meurtrier a perpétré son crime dans un lieu public pour que tout le monde sache.

Blacke et Laribi vont avoir fort à faire pour trouver le ou les coupables.

Avec ce roman, on plonge directement dans un décor qui n’a rien à envier les reportages télévisés. L’ambiance est triste, le taux de chômage record, et on apprend plus de choses dans les bars que lors d’interrogatoires. Si on a déjà lu tout cela auparavant il faut reconnaitre que tout transpire la vérité, les petites discussions en douce, les piliers de bar qui savent tout mais ne disent rien, qui critiquent la façon de mener l’enquête, qui se plaignent de la violence. Car des meurtres vont pleuvoir à l’instar de la pluie qui tombe sans arrêt en, ce mois de février 2010.

Si le personnage de Blacke tient le devant de la scène, c’est qu’il le mérite : personnage ténébreux, en guerre contre tout le monde, fatigué à quelques années de la retraite, il n’est pas particulièrement doué. On peut même dire qu’il avance à coups d’hypothèses, vraies ou fausses énoncées un peu au hasard. Par contre, il a son franc parler et dit tout haut des vérités qui sont encore aujourd’hui d’actualité.

A coté de Blacke, deux autres enquêteurs vont faire avancer cette affaire, dont la jeune Laribi, formidable personnage féminin qui tire sa force de la volonté de lutter contre les préjugés, et Valery Bullitt (comme le film avec Steve McQueen), journaliste de seconde zone qui possède la qualité de savoir faire parler les gens. Ces trois-là participent au coté reportage de ce roman.

Mais ce roman ne serait qu’un roman de plus s’il n’y avait pas cette gouaille, cette verve, ces phrases courtes et cette volonté de prendre un peu de recul pour regarder ce petit monde avec de l’humour. Il suffit de voir les surnoms des témoins pour s’en persuader. Et, ce qui n’est pas pour me déplaire, l’humour s’avère noir, tirant sur le cynisme de bon aloi. Bref, voilà un bon polar que vous devriez découvrir.

Deux balles de Gérard Lecas

D’après une idée originale de Gérard Lecas et Jean-Pierre Pozzi

Editeur : Jigal

Je ne me rappelle pas avoir lu un roman de Gérard Lecas, donc ce sera une découverte d’un nouvel auteur. Deux balles, c’est le genre de polar coup de poing, qui va droit aux tripes, efficace à souhait.

Afghanistan, Vallée de la Kapisa, janvier 2013. Vincent Castillo et Willy se sont tous les deux engagés et sont devenus amis, inséparables pour la vie. Willy est réunionnais et sa compagne Marion l’attend là-bas. Leur rêve est d’ouvrir une cantine ambulante, c’est tellement simple, il faut juste acheter et aménager une camionnette. Mais ce jour est maudit et la troupe tombe dans un traquenard. Willy se prend deux balles, qui vont le laisser paralysé du bas du corps. Deux balles qui vont changer deux vies.

Après deux engagements de quatre ans, Vincent décide de ne pas rempiler. Il rend visite à Willy, pensionnaire d’une clinique où il doit apprendre à marcher avec des jambes mécaniques. Mais Vincent n’a pas oublié leur rêve et il va faire tout ce qui en son pouvoir pour remonter le moral en berne de son ami.

Et puis, c’est le retour dans la famille. Le père de Vincent tient un hôtel, dans lequel logent des migrants. Cela ramène plus d’argent. Il retrouve aussi ses deux frères, Denis et Jordan, qui subsistent de petits trafics. Tout est bon pour ramener du beurre dans les épinards. Vincent va les aider jusqu’à ce qu’il soit impliqué trop loin, dans une situation qu’il n’a pas voulu. Le retour à la vraie vie s’apparente à une spirale descendant vers les enfers.

Une fois le décor et les personnages plantés, Gérard Lecas déroule son intrigue avec une assurance digne des meilleurs auteurs de polar noir. Cette lecture est d’ailleurs étonnante devient l’économie des mots aussi bien dans les descriptions que dans les dialogues, ce qui en fait une lecture rapide et efficace. Et au fur et à mesure que l’intrigue avance, la spirale nous enfonce vers une conclusion noire et dramatique.

Outre les magouilles et petits trafics que sont obligés de faire pour survivre, Gérard Lecas va surtout insister sur le sort des migrants, que le gouvernement accueille, que les services gouvernementaux contrôlent, que les associations aident mais dont personne ne se soucie. A partir de ce moment-là, il n’est pas étonnant d’inventer le fond de cette histoire totalement révoltante de façon à dénoncer les contradictions et les injustices qui en découlent.

Si le parti-pris de l’auteur est d’aller au fond du sujet, son style est à réserver à ceux (dont moi) qui apprécient les styles efficaces que l’on trouve souvent chez les Américains et parfois chez les auteurs français. Ce style froid et clinique, distant et direct est d’autant plus frappant quand arrive la conclusion comme un chapitre qui se referme, une boucle que l’on termine de dessiner. Personnellement, j’ai pris deux balles dans le corps, et ça fait mal.

Ne ratez pas le formidable avis de Jean le Belge

Or, encens et poussière de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Avec ce roman, les éditions Agullo nous proposent ce qui est déjà la cinquième enquête du commissaire Soneri, après Le fleuve des brumes, La pension de la via Saffi, Les ombres de Montelupo, et Les mains vides. Avec ce nouveau tome, on est déjà en terrain connu, voire conquis.

Le brouillard enveloppe la ville de Parme et le commissaire Soneri adore profiter de ces moments de mystère où tout se fond dans le flou. Son collègue l’inspecteur Juvara interrompt ses rêveries en lui annonçant au téléphone qu’un gigantesque carambolage a eu lieu au nord de la ville, sur l’autoroute. Comme les tziganes rôdent pour piller les véhicules accidentés et que le commissaire est le seul à connaitre les routes annexes du coin, les deux policiers vont se rendre sur place.

Empruntant les routes de campagne dont certaines ne sont que des chemins de terre, évitant des taureaux qui fuient, ils s’arrêtent à proximité du pont où ont eu lieu les accidents. En contrebas du pont, ils finissent par trouver un corps carbonisé. Pour Soneri, ce corps ne vient pas de l’accident puisqu’il ne trouve aucune trace d’herbe brûlée autour du corps. Il a donc été tué ailleurs et balancé du pont.

Le commissaire Soneri rend visite au camp de tziganes, non pas pour y traquer des voleurs mais pour savoir s’ils ont aperçu quelqu’un s’arrêter sur le pont et transporter un objet lourd. Mais il revient bredouille. Le corps s’avère être celui d’Ines Iliescu, femme de ménage roumaine sans papiers mais aussi amante de plusieurs hommes riches et en vue de Parme. Puis, la découverte d’un vieil homme mort de causes naturelles dans un car à destination de Bucarest conforte le commissaire Soneri à analyser les coïncidences de plus près.

Une fois qu’on s’est laissé emporter par la finesse de l’écriture de Valerio Varesi, il est difficile voire impossible de résister à un nouvel opus. Dès le début de cette enquête, on se croirait plongé dans le premier tome (paru en France), Le fleuve de brumes. Mais l’auteur ne va utiliser ce décor que pour justifier le carambolage de l’autoroute, avant de l’utiliser comme métaphore à chaque dialogue.

Dans ce roman, les dialogues y apparaissent parfaits, justes et mettant en valeur la puissance des mots prononcés et des non-dits. Le commissaire Soneri va devoir démêler les sous-entendus et interpréter les phrases, les informations qu’elles implicites ou explicites. Et il lui faudra sa logique propre pour comprendre que dans un monde divisé entre riches et pauvres, les couleurs se divisent en divers tons de gris.

Valerio Varesi aborde beaucoup de thèmes dans son roman dont la fracture de la société entre les pauvres qui fouillent les poubelles des supermarchés, et les riches qui se paient des femmes pour leur plaisir. Et il insiste à travers les différents personnages rencontrés sur l’importance de l’apparence, sur le jugement que l’on se fait des gens, remettant au gout du jour l’adage : L’habit ne fait pas le moine. Valerio Varesi pousse tellement le bouchon qu’on en vient à être dégoutté de certaines personnes, poussés par la pitié que l’on éprouve pour les sans-papiers.

Mais on y trouve aussi dans ce roman un commissaire perdu dans sa vie personnelle, navigant à vue, dans le brouillard. Son enquête surgit comme un coup de semonce contre son couple qu’il forme avec Angela. Elle parait plus distante, ne répond pas au téléphone et il se sent perdu, jaloux envers une jeune femme plus jeune que lui, comme Ines avec ses amants. Ce sentiment fort va le perturber mais aussi donner le fil directeur de son enquête.

Cette enquête va nous montrer un policier en plein doute, perturbé dans sa vie personnelle mais aussi malmené par des indices qui tombent et ne s’imbriquent pas bien. C’est bien la première fois que l’on voit un policier autant en difficulté. La dernière fois que j’ai ressenti une telle force dans un sujet semblable, ce fut pour Méfaits d’hiver de Philippe Georget. Il faut des auteurs de beaucoup de sensibilité et de talent pour aborder ce thème douloureux.