L’affaire Léon Sadorski de Romain Slocombe

Editeur : Robert Laffont (Grand Format) ; Points (Format Poche)

L’un de mes challenges de cette année 2020 est de lire la trilogie consacrée à l’inspecteur Sadorski. Après le génialissime Monsieur le Commandant, Romain Slocombe revient à une période noire de notre histoire, à savoir l’occupation pendant la seconde guerre mondiale, à Paris, avec un personnage fantastique.

Léon Sadorski est un vrai nationaliste, fidèle et œuvrant pour la grandeur de la nation, décoré de la Croix de Guerre 1914-1918. Âgé de 44 ans, marié à Yvette, il est Inspecteur Principal Adjoint à la 3ème section des Renseignements Généraux depuis 1941. Sa mission est de trouver des juifs en situation irrégulière et les communistes et de les transférer à Drancy, d’où ils seront envoyés en camp de travail ou camp de concentration.

Chaque jour, ce sont lectures des procès verbaux, descente sur le terrain pour enquête et écriture de rapports qui iront grossir les collectes d’information demandées par l’occupant. En ce 1er avril 1942, Sadorski lit un rapport sur 2 sœurs, Yolande et Marguerite Metzger qui semblent fricoter avec les Allemands. Leur nom suggère qu’elles soient juives. Il faudrait aller vérifier cela de plus près.

Puis, après déjeuner, leur tombe une nouvelle mission : aller contrôler un dénommé Rozinsky qui habite rue Mozart, au n°159. Sauf que ce numéro n’existe pas. Sadorski y voit une ruse et impose à son collègue Magne d’aller au n°59. C’est à cette adresse qu’ils trouvent le bonhomme, et le menacent. Rozinsky leur annonce être un diplomate, et Sadorski, en bon négociateur, récupère 5000 Francs en échange de son silence. Au passage il s’assure du silence de Magne en lui filant 1000 Francs.

En rentrant au bureau, Sadorski est convoqué par son chef, l’inspecteur principal Cury-Nodon. Ce dernier lui annonce qu’il est convoqué dès le lendemain chez le capitaine Voss, qui dirige les Affaires Juives à Paris, autrement dit la Gestapo. Sadorski s’y rend après une nuit agitée, ne comprenant pas ce qu’il a fait de travers.

Ce roman choisit délibérément de nous plonger dans cette époque trouble en nous mettant au premier un personnage nationaliste qui œuvre ou pense œuvrer pour le bien de la France. A force de la suivre, on s’aperçoit qu’il se contente surtout de suivre le plus fort et qu’il se persuade rapidement et facilement qu’il fait le bien. C’est surtout un homme faible qui se retrouve avec du pouvoir, un homme qui suit aveuglément les ordres et n’hésite pas à dire qu’il n’a rien fait de mal puisqu’il n’a fait que ce qu’on lui a demandé. Un bon soldat, en somme, comme il y en eut tant.

Au-delà de cette psychologie remarquable, j’ai adoré cette immersion dans le Paris de cette époque. L’auteur a su reproduire les ambiances et la vie d’alors avec une réelle justesse en parsemant de là des détails qui participent à notre voyage temporel. L’intrigue quant à elle est essentiellement composée de trois grandes parties qui sont la présentation du personnage, l’interrogatoire par la Gestapo à Berlin et enfin la résolution du meurtre de  Marguerite Metzger.

Si on peut regretter une intrigue faiblarde, on ne pourra que s’enthousiasmer devant ce personnage horrible et ignoble, tout en louant l’absence de scènes gore ainsi qu’une écriture d’une fluidité remarquable. D’ailleurs, la mise en garde en exergue de ce roman est suffisamment explicite pour montrer la raison de ce cycle : « Ni l’auteur, ni l’éditeur ne cautionnent les propos tenus par le personnage principal de ce livre. Mais ils sont le reflet de son époque, tout comme ils peuvent présager celles qui nous attendent. Car « le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ». »

Ce roman est évidemment à lire, et à méditer dans nos temps troubles où on entend de plus en plus des propos inadmissibles, qui rappellent ceux d’une période noire que nous ne voudrions pas voir revenir. Le deuxième tome se nomme L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski et je vous en parle très bientôt.

10 réflexions sur « L’affaire Léon Sadorski de Romain Slocombe »

  1. Léon Sadorski est un salopard. De première classe. Pervers qui plus est. Mais il entend faire valoir une excuse et pas n’importe laquelle: il est fonctionnaire. De police. Il obéit aux ordres, à la hiérarchie, aux circonstances. Tiercé gagnant et quelquefois salvateur. Il s’accommode de tout. Avec diligence et une politesse obséquieuse en prime pour les puissants du jour. Faut le comprendre le Léon: il est un ‘’bon’’ français, quoi ! Comme l’immense majorité: vaincu et bientôt convaincu à son corps défendant. A l’insu de son plein gré en quelque sorte.
    Un Léon aux ordres qui ne néglige pas pour autant les avantages de sa situation, avantages propres à mettre du beurre dans les épinards ou à gâter son Yvette, son petit soleil conjugal…
    A sa décharge, il évolue dans des eaux troubles où il est difficile de frayer en cette période d’occupation allemande. Rivalités féroces au sein même de la Gestapo, panier de crabes au cœur de la Préfecture de police, complexité de compétences des services, agents double ou triple, sans compter les zélés du 93, rue Lauriston où les berceuses n’avaient rien de pataphysique (voir la chanson de Boris Vian) sous la houlette de messieurs Henri et Bonny. Au milieu de ce linge sale où se pavane le beau monde politique et celui des arts et lettres, les fausses comtesses et les vrais truands, les petites putes et les espionnes mondaines, il faut un bon kit de survie. Et le féroce chasseur de youtres – comme il aime à se définir – en est heureusement doté. Ce qui ne l’absout pas de ses turpitudes. Loin de là. Surtout quand on le voit guigner la petite culotte d’une adolescente juive de quinze ans.
    A travers les tribulations de Léon Sadorski, des beaux quartiers de Paris aux geôles de l’Alex à Berlin, c’est un pan peu glorieux de notre histoire que nous fait revisiter Romain Slocombe. Il rappelle que la France de cette époque était loin d’être peuplée de héros, de fringants et glorieux résistants, de gaullistes intrépides, de maquisards audacieux, de messagères téméraires, de ‘’Justes’’, d’anonymes patriotes courageux.
    L’auteur n’y va pas à l’aveuglette: il cite des noms sortis des ténèbres de la Collaboration, des dates, des situations. Il a beaucoup lu, pris des notes, compulsé des archives. Alors pourquoi, quand on a son style, faut-il qu’il nous régurgite tous ces éléments, jusqu’à l’obsession, comme le démontage (pages 235/236) d’un pistolet modèle 1935 A, calibre 7,65 mm – à ne pas confondre avec le A 3173 indiquant une fabrication à partir de 1938 et la série des B fournie à la police et la Milice par les Autorités d‘occupation – nettoyage dans les règles de l’art avec description de la culasse arrière, échancrure de démontage, tenon de l’arrêtoir, ressort et platine de carcasse, usage du chasse-goupilles, de l’écouvillon articulé, etc. ? Trop de détails encombrent le récit, le bride, l’étouffe. Et c’est bien dommage de voir une plume alerte plombée en plein vol. Bien dommage…
    L’Affaire Léon Sadorski – Romain Slocombe – Roman noir – (Éditions Robert Laffont – Collection Points n° P4640 – 466 pages – 8,50 €).

    **L’Étoile jaune de l’inspecteur Sadorski

    « Sadorski sent sa verge se durcir dans son pantalon »: il a souvent la trique le Léon quand il ne la manie pas. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour lui ça veut dire beaucoup. Sa manière de décompresser, d’oublier cette fange dans laquelle il s’ébat comme le porc qu’il est. C’est qu’il ne sait plus où donner de la tête, en cet été 1942, entre la chasse aux ‘’terro-cocos’’ et la traque des juifs de tous les sexes, âges, nationalités, missions pour lesquelles il émarge à la Préfecture de police de Paris.

    Ah ! Les juifs ! Sa grande passion à l’inspecteur ‘’sado’’. Il les exècre mais sait aussi en tirer parti. Et il ne se fait pas tailler que des costumes… Dans le racket, il en connaît un rayon: pour lui, lucre et luxure ce sont des mots qui vont très bien ensemble. Pour un peu, il serait même heureux, Léon. A quoi ça tient le bonheur, dites-moi donc ?

    Il y a quand même un truc qui le turlupine, le travaille au corps, quelqu’un qui trotte inlassablement dans sa tête à la lui faire tourner. L’inspecteur principal adjoint ne peut s‘empêcher de penser constamment à la petite Odwak, « sa » petite Julie, l’adolescente juive dont il a fait interner la mère pour se draper en sauveur. Léon est un prédateur.

    Il va avoir l’occasion de mettre en pratique ses multiples talents en ce mois de juillet tristement célèbre. Celui où la police nationale s’est déshonorée pour complaire à l’Occupant avec la rafle du Vél d’Hiv. Sadorski a pris sa part.

    Romain Slocombe a choisi un sujet assez peu exploré. Soucieux de respecter l’histoire des années sombres, il s’est beaucoup documenté, a fouillé, lu, recoupé, interviewé. Pour autant, il a tort de faire étalage de sa science à chaque page, de nous régurgiter sans cesse ses connaissances à travers les notes de bas de page. Le lecteur n’en a rien à battre du fait que la rue Alfred-Labrière à Argenteuil s’appelait rue Nationale en 1942. Non, lui ce qui l’intéresse c’est le récit, le déroulé de l’intrigue.

    La description minutieuse (pages 144 à 153) d’une séance de cinéma (Les Inconnus dans la maison réalisé par Henri Decoin) avec le déroulé de France actualités, suivi des informations allemandes, le résumé et les commentaires sur le court métrage de propagande (Les Corrupteurs) n’apportent rien au récit. Les précisions de l’auteur sur la genèse du roman et les notes bibliographiques en fin d’ouvrage suffisent amplement à qui veut aller plus loin.

    C’est horripilant, ennuyeux, énervant et au risque de me répéter – c’est classe de se citer soi-même – « trop de détails encombrent le récit, le bride, l’étouffe. Et c’est bien dommage de voir une plume alerte plombée en plein vol. Bien dommage… ».
    Curieusement, on notera que les pages (468 à 491) qui dépeignent l’apocalypse, l’innommable, un puits sans fond d’abjections à l’intérieur du vélodrome d’hiver ne comportent qu’un seul renvoi en bas de page. Ce sont sans doute parmi les meilleures.
    L’Étoile jaune de l’inspecteur Sadorski – Romain Slocombe – Roman noir – (Éditions Robert Laffont – Collection La Bête noire – 559 pages – 21,50 €).

    ***Sadorski et l’ange du péché

    Revoilà Léon(*). Toujours aussi répugnant. Fascinant fasciste. Immonde fonctionnaire. Individu abject. Profiteur de tout et de tous que rien n’arrête d’autant que « sa profession le met au centre des choses; cela mieux que le romancier, l’avocat, le journaliste ou le médecin. Le chef du Rayon juif de la 3ème section des RG n’échangerait sa place pour rien au monde ! Et la période actuelle offre des opportunités dont il n’aurait jamais osé rêver avant-guerre ». Fort de ses certitudes politiques, sorte de ‘’gloubi-boulga’’ des écrits de Céline et Charles Maurras ou des discours du vieux débris de Vichy, il se livre à toutes les turpitudes que lui autorisent son statut pour obtenir biens, argent, influence ou faveurs sexuelles. Tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins. Sans mesure et sans morale. Et ses fausses contritions ne sont destinées qu’à lui-même, hypocrites et vains alibis pour tenter de masquer l’horreur. « Si ses collègues pouvaient lire par dessus son épaule, ils se diraient que le ‘’légionnaire’’ Sado, le caïd du Rayon juif, le bouffeur de youtres, la terreur des fils et filles d’Israël, est en vérité un fichu sentimental ». T’as qu’à croire, mon cousin !
    On a beau être un flic à la redresse, il est des lignes à ne pas franchir sans risquer de graves déboires. S’attaquer à une petite vendeuse de lingerie fine de la Samaritaine n’a rien à voir avec se frotter à un gestapiste aguerri et suspicieux qui peut nuire gravement à la santé de l’imprudent. Enfin, avoir des secrets c’est s’exposer, à terme, au chantage. Et dans tous les cas, les remèdes peuvent s’avérer n’être que des rémissions. Les résurgences religieuses venues de l’enfance – les voix du seigneur sont impénétrables – vont conduire Sadorski des plateaux de cinéma à la chambre à coucher où de vilains draps l’attendent. Quand on cherche on trouve.
    Comme pour les précédents épisodes de la saga, on regrettera que les renvois historiques de l’auteur, pour intéressants qu’ils soient, confinent parfois à un étalage d’érudition pesant qui nuit à la fluidité du récit.
    (*) Léon Sadorski se nommait dans la réalité Louis Sadoski. Connu de ses collègues comme «  un mangeur de Juif  », l’inspecteur principal adjoint Sadoski, animateur de la «  section juive  » de la préfecture de police de Paris, a été arrêté en  avril 1942  et détenu à la Gestapo de Berlin (voir L’Affaire Léon Sadorski du même auteur), puis libéré un mois plus tard avec son chef le commissaire Christian Louit. Sadoski organisait des surveillances et multipliait les opérations à proximité des gares et dans les lieux publics. Avec quelques dizaines d’inspecteurs, son service fut responsable de milliers d’arrestations dont les victimes ne revinrent pratiquement jamais de déportation.
    Condamné aux travaux forcés à perpétuité en 1946, Sadoski fut gracié par le président de la République en 1952. Il mourra quinze ans plus tard.
     
    Sadorski et l‘ange du péché – Romain Slocombe – Roman noir et historique – (Éditions Robert Laffont – Collection La Bête noire – 655 pages – 23 €).

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