Regarder le noir – Recueil de nouvelles

Sous la direction d’Yvan Fauth

Editeur : Belfond

Yvan Fauth s’était lancé un défi, donner la voix à l’art de la nouvelle, l’année dernière. Cela s’appelait Ecouter le noir. Cette année, il récidive avec un deuxième sens, la vue pour Regarder le noir. Pour cela, il a réuni 12 auteurs pour former un recueil de 11 nouvelles autour d’un seul et même thème : la vue. Si le défi de ce blogueur et ami est relevé, voyons dans le détail de quoi il retourne :

Regarder les voitures s’envoler d’Olivier Norek :

Joshua est un garçon de 13 ans, qui vit au fond d’une impasse avec sa mère handicapée suite à un accident de la route. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est observer la rue, les gens. Une infirmière passe une fois par jour, sa tante de temps en temps. Son quotidien va être changé le jour où des voisins emménagent en face.

Esther a 14 ans et arrive dans cette ville où elle ne connait personne. Son père, violent et alcoolique, frappe sa femme et voudrait bien profiter de sa fille, dont les formes se dessinent. Heureusement, la mère est là pour la défendre. Elle aperçoit son voisin et aimerait devenir son ami.

Ecrite simplement avec des chapitres courts, cette nouvelle pourrait être anodine si elle ne comportait pas cette fin, terriblement noire et horriblement cynique. Malgré quelques incohérences, on appréciera surtout cette utilisation de mots simples pour se mettre à la place d’un enfant et la chute mémorable.

Nuit d’acide de Julie Ewa :

Sabbir est un jeune garçon qui habite au Bangladesh au bord du Gange. Une seconde d’inattention a suffi pour que des hommes ne l’empoignent et le balancent dans une camionnette. Après un trajet relativement long, il se retrouve dans une pièce où deux hommes le tiennent fermement pendant que l’un d’eux lui verse une goutte d’acide dans chaque œil. Devenu aveugle, il devra arpenter les lieux touristiques et sa vie d’esclave commence en tant que mendiant.

D’une noirceur difficile à supporter, Julie Ewa ne nous épargne rien, par sa façon de décrire le calvaire de ce jeune garçon même si elle met beaucoup de distance dans son récit. Et de cette noirceur, terriblement réaliste, elle arrive à nous trouver une fin encore plus cruelle. Quand le Noir devient glauque …

The Ox de Fred Mars :

The Ox se présente comme un building en brique perdu au milieu d’une zone industrielle et plongé dans le noir à cause de l’absence d’éclairage. Il s’agit en fait d’un baisodrome où les membres se retrouvent pour assouvir leurs fantasmes dans le noir complet. On vient d’y retrouver le corps d’un homme écartelé. Au Curtis Green Building où siège Scotland Yard, deux témoins sont interrogés séparément dans une salle : Panuelo, homme de ménage malvoyant originaire du Pacifique et Alexander Fallon, membre du club qui attendait, caché dans les broussailles, la sortie d’une superbe femme qu’il ne connaissait pas et dont il est tombé amoureux.

Avec son style simple et son rythme soutenu, cette nouvelle policière est franchement emballante. Les scènes s’enchaînent, sont très visuelles, et sont un bel hommage aux films américains (entre autres) basés sur des interrogatoires. C’est une lecture jubilatoire, avec une fin digne des meilleurs polars, dotée d’un scénario jouissif boosté par des dialogues percutants. Une excellente nouvelle. 

Le mur de Claire Favan :

Après 2030, après le cataclysme, les seuls rescapés de l’humanité vivent à bord d’un cargo, le Havana Bay. Survivant à l’aide de la récupération des déchets qui peuplent les mers, ce navire ressemble à s’y méprendre à l’Arche de Noé. Tous sont malvoyants et la hiérarchie respecte leur capacité à voir. Le capitaine a 80% de vision, Jérémy son second 55%. Jérémy en pince pour Léa, une belle blonde.

On n’attendait pas Claire Favan dans ce registre et c’est une franche réussite. Si le décor est futuriste, l’histoire s’approche plutôt d’un drame. Et malgré le fait que ces hommes et femmes soient condamnés à arpenter les mers, ils n’en restent pas moins humains avec leurs besoins et leurs désirs. Avec son style simple et expressif, une fin pessimiste, et des personnages vrais, cette nouvelle nous alerte sur la pollution et l’écologie. Pour tout cela, c’est une nouvelle importante.

Demain de René Manzor :

Au volant de sa Volvo, Ganaêlle cherche à rejoindre le supermarché où elle pourra cacher sa fille appelée Chance et la sauver du tueur qui les poursuit. Une balle éclate son pare-brise, juste en arrivant. Ganaëlle et Chance courent et poussent les portes. Dans la première allée, La jeune mère prend une balle en pleine poitrine, puis c’est le tour d’un employé du magasin. Chance parvient tout de même à rejoindre le rayon des jouets, mais l’homme au tatouage ressemblant à la lettre Psi parvient devant elle. Une balle d’un tireur du RAID l’abat immédiatement. Ce cauchemar la poursuit sans cesse, alors qu’elle devient mentaliste à succès et remplit des salles de spectacle.

Dans cette nouvelle qui est presque un mini-roman, René Manzor rend hommage aux auteurs américains de fantastique, dont James Cameron avec Terminator ou Stephen King avec Dead zone. Les scènes s’enchainent à un rythme de fou, dans un scénario digne d’un film passionnant et on a hâte de le finir pour savoir quelle va être la chute. Cette nouvelle, c’est divertissement haut de gamme, prenant, emballant et passionnant, avec une fin qui n’a pas à rougir devant les meilleurs thrillers.

Transparente d’Amélie Antoine :

Hélène a décidé de passer chez Renato, son coiffeur pour se faire teindre les cheveux. Alors qu’elle vient de dépasser la quarantaine, elle ressent cette fatuité de l’existence, cette impression de n’exister pour personne. Même son mari l’a quittée pour une plus jeune, même sa fille et son compagnon ne remarquent rien. Cette impression d’être transparente aux yeux des autres est de plus en plus pesante.

Amélie Antoine a le don de trouver les mots justes pour décrire la psychologie d’une femme mal dans sa peau. Quelques soient les situations, elle se rend compte de l’inutilité et de la tristesse routinière de sa vie. Amélie Antoine nous écrit là une nouvelle ancrée dans le monde d’aujourd’hui qui tourne trop vite pour prêter un moment d’attention aux autres, et qui aboutit à un drame prévisible et évitable. 

Anaïs de Fabrice Papillon :

Sur les marches de l’université, M.Darcy accoste une étudiante qu’il appelle Anaïs. Elle le corrige, lui rappelle qu’elle s’appelle Myriam. Il décide la séduire et l’invite à découvrir une crypte située dans une chapelle près de Chartres.

Belle illustration d’un voyage dans un esprit fou.

La tache de Gaëlle Perrin-Guillet :

Thomas Bernet est écrivain, auteur de romans noirs. Lors d’une soirée avec son ami Eric, ce dernier lui dit : « Regarde le noir, il est ton inspiration ». Quelques jours plus tard, mettant le point final à son roman, il voit une tache noire sur le mur de la cuisine. Elle devient pour lui une obsession, au fur et à mesure qu’elle grandit.

Gaëlle Perrin-Guillet construit une histoire simple et pour autant prenante, à mi chemin entre fantastique digne d’un Stephen King et le Noir avec sa chute inéluctable. Le personnage de Thomas et les situations, toutes prises dans notre quotidien aident à nous immerger dans cette histoire jouissive.

Private eye de Roger Jon Ellory :

Traducteur : Fabrice Pointeau

Raymond Whyte est journaliste d’investigation en freelance et plonge son regard dans les dessous de la société américaine, peu ragoutants. Marié à Carole, la patience incarne, il a un travail qui lui permet de passer du temps avec son amante Diane. Mais tout change quand il s’aperçoit qu’un homme le suit …

Roger Jon Ellory créé une variation sur le thème du journaliste habitué à fouiller dans les dessous d’une ville à la recherche d’un gros titre alléchant et rémunérateur. La paranoïa va bientôt le miner et lui qui est habitué à tout voir, ne va pas s’apercevoir de ce qu’il a sous les yeux. C’est une nouvelle fort amusante, au second degré, avec une chute mâtinée de cynisme et d’humour noir.

Tout contre moi de Johana Gustawsson :

La narratrice écrit une sorte de lettre confession sur l’amour qu’elle éprouve pour lui, l’amour de sa vie. Elle va passer les événements marquants jusqu’à la fin qui signera la défnitive rupture entre elle et lui.

On n’attendait pas Johana Gustawsson dans ce registre d’histoire psychologique. On y retrouve bien des scènes juste esquissées et fortes en sensations. Et toute l’histoire est comme brossée sur un tableau, pour l’aisser la place au lecteur de laisser courir son imagination. C’est une bien belle réussite.

Darkness de Barbara Abel et Karine Giebel :

Le capitaine de police Jérôme Dumas se rend à l’hôpital pour voir la victime de l’affaire dont il a la charge. Ses yeux ont été attaqués à l’acide et il semblerait bien que son agresseur ait pris son temps. Mais Dumas ne connait pas l’identité de la jeune femme et elle a été plongée dans le coma pour que l’on puisse la soigner.

Le duo Abel / Giebel est de retour et contrairement à l‘année dernière, j’ai trouvé une vraie unité dans cette histoire, au niveau du style. C’est une histoire un scénario remarquablement retors et vicieux dont on n’aura la finalité qu’à la toute fin de cette nouvelle qui est la plus longue de ce recueil … pour notre plus grand plaisir.

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