Espace BD : Pendant les vacances, on bulle 2021

Il est rare que je parle Bandes Dessinées parce que je ne suis pas un spécialiste du genre, et je n’ai pas la culture nécessaire et les références pour écrire un billet digne d’intérêt. Donc je ne peux que vous parler du plaisir que j’ai ressenti à la lecture de celles-ci. Voici donc trois BD qui m’ont procurées beaucoup de plaisir :

Le Tatoueur

Editeur : Bamboo éditions

Scénario : MATZ

Dessin & Couleur : Attila FUTAKI

Ils connaissent tout de vous : vos habitudes, les endroits où vous mangez, où vous dormez ! Tous vos petits secrets. Et s’ils décidaient de s’en servir ?

Zoli se cache à Paris où il survit en pratiquant son art du tatouage. Jusqu’à ce qu’il rencontre Laszlo, un chauffeur de taxi, d’origine hongroise lui aussi. Laszlo confie à Zoli que les taximen connaissent tout de la vie des gens… Et le temps est venu de s’en servir pour renverser l’ordre établi. Le conspirateur propose à Zoli d’aider la fraternité des chauffeurs de taxi dans leur action révolutionnaire. Mais le tatoueur n’aspire qu’à la discrétion. Ce qu’il ignore, c’est que la fraternité a tous les moyens de le convaincre…

Mon avis :Sur un scénario relativement simple, qui confine à la paranoïa, la mise en place des personnages et le découpage nous passionne rapidement. On est presque déçu que cela se termine si vite et l’in sent bien qu’il y aura une suite. Quant aux dessins, je les ai trouvés proche de l’univers du Tueur de Jacamon et Matz et joue beaucoup sur les ambiances sombres. Une belle découverte.

Moriarty : Empire mécanique (2 tomes)

Editeur : Delcourt

Scénario : Fred Duval & Jean-Pierre Pécau

Dessin : StevanSubic

Couleur : Scarlett

Le plus grand enquêteur de tous les temps, un univers steam-punk, un récit qui va à fond de train dans une maestria graphique. Tous les éléments pour passer un bon moment. C’est élémentaire mon cher lecteur ! Dans une fumerie d’opium londonienne, un monstre est abattu par la police de 7 balles dans le corps. Au club Diogène, un enquêteur et son partenaire contrecarrent les plans machiavéliques d’un automate joueur de cartes. Ce soir-là, l’alter ego du monstre sortira indemne de l’hôpital et l’enquêteur sera chargé d’une nouvelle affaire. Ils s’appellent respectivement docteur Jekyll et Sherlock Holmes. La messe est dite…

Mon avis : Le duel entre Sherlock Holmes et Moriarty est une source qui semble infinie tant Sir Arthur Conan Doyle a laissé la porte ouverte à toutes les aventures potentielles. Dans cette histoire, on nous plonge dans un monde plein d’automates et de robots, proches de celui d’Alan Moore dans La ligue des gentlemen extraordinaires. Le scénario est bien fait, bien construit, alors que les dessins qui floutent les visages des personnages m’ont moins plu. Par contre, l’ambiance, très imaginative, se révèle prenante.

Zombillenium tome 5 : Vendredi Noir

Editeur : Dupuis

Scénario & Dessin : Arthur de Pins

Au lendemain du « Vendredi noir » à Zombillénium, les employés ont carte blanche pour dévorer les visiteurs, encouragés par la direction qui entend profiter de ces gains en nouvelles âmes. Pour contrecarrer les sinistres plans de Charlotte et Aurélien avec son réseau de résistance, Gretchen doit d’abord régler ses comptes avec son passé. Un avant-dernier tome rempli d’action et de révélations qui prépare l’apothéose finale de cette série culte.

Mon avis : J’adore cette série et son parti-pris de dénoncer le consumérisme-capitaliste à travers les aventures dans un parc de zombies. Le ton résolument comique permet de planter des messages importants. Le choix de parler du Black Friday était a priori prometteur, mais l’histoire se concentre sur les combats entre les visiteurs otages et les employés zombies. Quel dommage !

Il faut flinguer Ramirez Acte 2

Editeur : Glénat

Scénario & Dessin : Nicolas Petrimaux

Ramon Perez est fou à lier. Il ferait tout pour flinguer la rock star du S.A.V. !

Suspecté d’être impliqué dans l’attentat visant la Robotop, Jacques Ramirez est désormais recherché par la police de Falcon City ! Alors qu’un étrange personnage ressurgit dans sa vie, il décide de fuir la ville en compagnie de Chelsea Tyler et Dakota Smith. Mais les hommes du cartel n’ont pas dit leur dernier mot. Ils feront tout, absolument tout, pour retrouver l’homme qui les a trahis. La suite tant attendue d’Il faut flinguer Ramirez arrive dans les bacs ! Jacques se retrouve embarqué bien malgré lui dans une chasse à l’homme aussi explosive que pittoresque. L’occasion idéale pour régler certains conflits familiaux et profiter des richesses qu’offrent l’État d’Arizona.

Mon avis : J’avais tant aimé le premier tome pour son ton décalé et plein de dérision, pour son scénario et sa mise en pages. Le deuxième va encore plus loin, nous surprend par des rebondissements incessants, insère des pages de fausse publicité hilarantes et débouche sur un retournement de situation qui permet toutes les possibilités à venir. Pour moi, cet Acte 2 est encore meilleur que le premier et est évidemment à suivre.

Bande dessinée sélectionnée pour les trophées 813

Solak de Caroline Hinault

Editeur : Editions du Rouergue

S’il n’y avait eu l’avis de Jean-Marc Lahérrère, je n’aurais pas eu l’idée de me pencher sur ce roman. D’ailleurs, je n’ai pas attendu bien longtemps avec de le lire, et je ne peux que confirmer la force de ce roman.

Sur cette presqu’île du cercle polaire arctique, une misérable station est perdue au milieu de la neige et du blizzard. Servant de base scientifique, elle abrite aussi des hommes chargés de veiller sur le drapeau national. Outre le temps redoutable, ils doivent aussi éviter les ours qui, à l’approche de l’hiver, s’approchent des habitations pour trouver à manger. Six mois de jour, six mois de nuit, une année de calvaire.

Igor vient de se suicider, une balle dans la tête, incapable de supporter la nuit qui s’approche. Piotr, le narrateur, habite ici depuis vingt ans et fait office de vétéran. Il se retrouve donc en compagnie de Roq, brute épaisse alcoolique qui s’amuse à tuer les animaux pour son traffic de fourrures et Grizzly un scientifique bavard qui amène un semblant d’humour dans ce monde froid et sans pitié.

En échange du cercueil d’Igor, débarque un jeune gamin frêle qui semble flotter dans sa combinaison. Ne dégoisant pas un mot, il passe aussi peu de temps avec les autres, préférant écrire dans ses cahiers. Peu après, les trois résidents apprennent que le gamin est muet, mais pas sourd. Et l’approche de l’hiver infernal va petit à petit faire monter la tension entre les quatre hommes.

J’adore les premiers romans, et encore une fois, je me suis trouvé embarqué dans ce huis-clos où la tension va monter doucement jusqu’à devenir intenable, invivable, irrespirable. Ces quatre hommes qui ne sont pas là pour s’entendre mais par obligation vont emmagasiner des ressentiments et la pression va finir par exploser dans un final non seulement inattendu mais aussi incroyable.

Et dans ces 124 pages, on retrouve tout des romans marquants : la psychologie des personnages vue par un narrateur, les actions de survie quotidienne qui deviennent des obligations, des rancœurs qui vont se transformer en colère délirante et le choix d’un bouc émissaire pour déverser le trop-plein de haine, de manques, de socialisation, de normalité dans un déferlement de férocité violente.

Passées les présentations, on sent réellement le jour partir et nous plonger dans une nuit sans fin ; l’intérieur de l’habitation se transforme en prison qui se prolonge à l’extérieur tant il y fait très froid, trop froid. Surtout, l’écriture n’est pas recherchée, surfaite mais uniquement naturelle et brutale et cela participe beaucoup à notre immersion dans ce monde de l’impossible. Et petit à petit, nos mains se crispent sur les pages, on ne veut pas s’arrêter parce l’on veut savoir et on s’arrête de respirer … Nom de Dieu, quel roman !

Fucking Melody de Noël Sisinni

Editeur :Jigal

Avant d’ouvrir ce roman, je n’avais aucune idée d’où je mettais les pieds, enfin, les yeux. Je n’avais pas lu la quatrième de couverture, et ai juste été attiré par les différents avis sortis sur la toile.

Alors qu’elle a été abandonnée, elle a été transférée dans un hôpital pour de redoutables douleurs dans le dos, à l’âge de 15 ans. Elle se fait appeler Fiorella, s’invente des personnages et rejette les autres. La seule personne avec qui elle a des discussions, c’est Soline, une infirmière qui propose des spectacles pour les enfants, de morceaux de musique à des scènes de clown.

Soline possède un don pour la musique, mais trouve son bonheur dans sa relation avec ces enfants meurtris et malades. Le professeur Marsac la convoque dans son bureau. Parce qu’elle a une relation particulière avec Fiorella, il préfère lui annoncer la vérité : la petite est atteinte d’un cancer des os, et il va falloir recourir à la chimiothérapie. Marsac lui propose de lui couper les cheveux avant qu’elle les perde.

Alors que son frère lui propose un enregistrement en studio de sa dernière pépite musicale nommée Fucking Melody, Soline propose à Fiorella de passer un week-end avec Boris, son compagnon. Fiorella qui veut découvrir le monde va tomber amoureuse du jeune homme. Et comme elle n’est pas prête à faire des compromis, la situation ne peut virer au drame.

S’appuyant essentiellement sur deux personnages, Fiorella et Soline, on ne peut que voir dans leur relation une fusion comparable à celle du froid et du chaud, de la glace et du feu. Soline veut faire le bien, aider les enfants malades et s’en persuade jusqu’à introduire Fiorella dans sa sphère personnelle. Fiorella n’est pas prête au compromis, et ira au bout de ses envies, de ses désirs, sans aucune limite.

Se sachant condamnée, Fiorella répète qu’elle est pourrie de l’intérieur. Mais l’auteur évite les effets larmoyants en décrivant une jeune fille prête à tout, pressée de tout vivre avant la fin. On y trouve dès lors l’image d’une société enfermée dans ses carcans, appliquant les règles établies sans même chercher à comprendre les réactions et / ou la psychologie des malades. Pour autant, l’auteur fait en sorte que l’on ne ressente aucune compassion pour cette jeune fille qui brave tous les interdits. Il nous place devant une situation extrême, et nous laisse seul juge.

Si le roman est court, il regorge tout de même d’une multitude de scènes rapides aux dialogues percutants, comme si l’auteur avait tracé une ligne droite et ne s’en écartait jamais. Le style rapide évite de nous poser trop de questions et les personnages suivent leur trajectoire rectiligne jusqu’au bout du monde dans une fin digne d’une peinture de maître, une chute poétique mélangeant les couleurs froides et chaudes. Ce roman est une superbe découverte pour moi.

Hommage : Le gène du perce-neige de Jacques Bullot

Editeur : Edition du bout de la rue

L’association 813 nous a appris le décès de Jacques Bullot le 14 juin 2021. Dans l’une de mes bibliothèques, j’avais Le gêne du perce-neige et c’est l’occasion de rendre hommage à cet auteur engagé.

L’auteur :

Après une école d’ingénieur et le doctorat-ès-sciences, il entre en 1962 en tant que chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique.

Après deux ans passés aux Etats-Unis, au Baker Laboratory, il fonde un groupe de recherches où il infléchira ses travaux vers l’étude des semiconducteurs appliqués à l’énergie solaire et coordonnera pendant deux ans les travaux d’un groupe de laboratoires européens pour la conversion photovoltaïque de l’énergie solaire. Il travaillera ensuite à Nantes où il poursuivra des recherches sur les polymères conducteurs.

Ces travaux ont donné naissance à plusieurs thèses de doctorat et à un grand nombre de publications, en anglais surtout, dans des revues spécialisées à comité de lecture comme Physical Review, Journal of Chemical Physics, Philosophical Magazine.

À partir de la fin 1997, Jacques Bullot qui, de tout temps s’est intéressé à la littérature policière et plus particulièrement au roman noir entame l’écriture de son premier roman. Celui-ci est publié en 2001 aux éditions Noir Délire sous le titre La gueule de l’emploi. Suivent la publication d’un recueil de nouvelles, La Couleur du temps et, en 2002, du roman Les Liquidateurs, toujours chez Noir Délire. Le quatrième roman : Du nitrate dans le cassoulet sort aux éditions E-Dite en 2005.

Le gène du perce-neige est publié en 2007 par Edition du Bout de la Rue. L’ouvrage est sélectionné pour le prix Intramuros 2008 au Festival de Cognac (6 retenus sur 200). Il publie en 2008 Amour, Raspail, Vavin… décrivant les dessous du métro parisien. Il sort son dernier polar en 2012, Le souffle glacé du Djurdjura où il parle, au travers de son expérience personnelle, des conditions de vie des jeunes du contigent en Algérie au cours de la période 1959-1961.

Pour l’auteur, le roman noir n’est pas un roman policier mais au contraire, comme le proclamait Jean-Patrick Manchette : un roman d’intervention sociale très violent. Jean Pons l’a caractérisé ainsi : L’intrigue n’est que le squelette du roman noir, sa chair est l’histoire sociale.

Dans cette optique les romans et nouvelles de Jacques Bullot abordent des thèmes comme : la spoliation des biens juifs pendant la guerre, le sort des liquidateurs qui ont déblayé les déchets radioactifs après l’explosion de Tchernobyl ou encore les négligences industrielles qui ont engendré l’explosion du site d’AZF à Toulouse en 2001.

Parallèlement plusieurs nouvelles sont publiées dans des recueils collectifs (Polar, cinéma et star, Ed. Le Marque-Page, 2002 ; La France d’après, Ed. Privé, 2007 ; Polar & CO, Douzième, Le Salon, Cognac, 2007), des revues (Coup de Plume en 2000, 813 en 2002) ou des journaux (La Page du 14ème en 2003). Et enfin, il a participé à la collection DETECTIVARIUM avec deux polars pour ados, L’énigme des gouttes de pluie et dernièrement Le secret de la roue bras de fer.

Tout au long de ces années, son engagement politique au sein d’associations est une donnée essentielle. Ainsi ces dix dernières années Jacques Bullot a collaboré à La Page, journal de quartier rayonnant sur le 14e arrondissement de Paris. Tiré à 2000 exemplaires, quatre fois par an, ce titre qui aborde des thèmes politiques et culturels, lutte contre la spéculation immobilière et la destruction du tissu social et se veut effronté et impertinent.

(Source : Site Dectivarium) http://detectivarium.fr/auteurs/jacques_bullot.php

Vous pouvez également visiter le site de l’auteur : http://jacques-bullot.over-blog.com/

Quatrième de couverture :

Pays de Brenne : son calme, sa nature, son Centre de Recherches, son cadavre…

Charles Germont, généticien spécialisé dans la recherche sur les OGM, veut alerter l’opinion publique : les résultats des tests toxicologiques qu’il a obtenus sont inquiétants. Ses supérieurs américains, nient leur véracité et lancent un processus d’intimidation.

Contacté par le chercheur, Sullivan, grand reporter, se lance dans la bagarre en clamant :

Si on court le moindre risque en bouffant ces trucs-là, il faut sonner le tocsin.

Les cloches sonnent à toute volée et la course poursuite commence.

Une milice privée est dépêchée avec pour cible : éliminer le chercheur.

Menaces en tous genres, interventions musclées, attentat en plein Paris, personne n’est épargné dans ce roman noir aux actions haletantes.

Plus jamais les informations sur les expériences transgéniques ne vous laisseront insensibles !

Mon avis :

On en parle moins aujourd’hui, mais le sujet des OGM a occupé le devant de la scène au début des années 2000. Et il reste toujours d’actualité. Il n’est pas étonnant de voir le polar aborder ce sujet, puisqu’il a aussi un rôle d’alerter l’opinion derrière une forme de divertissement. Et en termes de polar, Jacques Bullot respecte tous les ingrédients inhérents au genre en s’appuyant sur un démarrage simple et des personnages plus vrais que nature.

A la suite de résultats alarmants, Charles Germont envisage de publier un article scientifique pour alerter la communauté scientifique sur les dangers des OGM sur un élevage de rats. Mais son entreprise ne l’entend pas de cette oreille, pour ne pas faire de vagues et ainsi condamner un chiffre d’affaires futur faramineux.

Germont, en tant que personnage central, ne sera pas la seule personne impactée dans cette intrigue et l’auteur va grossir le trait (ou pas ?) en nous montrant les moyens qu’une entreprise internationale est capable de déployer pour taire la vérité. Maitrisant tous les canaux d’information, ils utiliseront même des malfrats pour impressionner et faire taire les protagonistes. Les chapitres courts, le rythme insufflé et les dialogues efficaces confèrent à ce roman une force pour porter son message auprès du plus grand nombre.

Ne ratez pas un article que l’auteur avait publié sur son blog sur le sujet des OGM, où il nous explique que la situation est encore plus consternante que ce qu’il raconte dans son roman :

http://jacques-bullot.over-blog.com/article-les-ogm-les-multinationales-et-le-roman-noir-99108338.html

La maison du commandant de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Tous ceux qui ont lu un des romans relatant les enquêtes du commissaire Soneri ne rateraient pour rien au monde le dernier opus en date. Si ce n’est pas votre cas, je vous recommande d’entamer dès cet été Le fleuve des brumes.

Alors qu’il poursuit en voiture de potentiels braqueurs de distributeurs automatiques d’argent, le commissaire Soneri se retrouve dans la Bassa, la région qui suit le cours du Pô. Soneri finit la poursuite dans une zone humide, brouillardeuse et inhospitalière. Souvent, le Pô sort de son cours, en fonction des pluies en amont et Soneri descend vers les rives boueuses du fleuve. Il y découvre un homme avec une balle tirée derrière la tête, vraisemblablement un étranger.

Après avoir contacté ses collègues, il se rappelle que la maison du vieux commandant Manotti se situe à proximité. Il rejoint la vieille demeure mais personne ne répond. Quand il entre dans la demeure de l’ancien résistant, il découvre son corps dans un état de décomposition avancé. Apparemment, cet illustre personnage est mort dans l’indifférence générale. Comment peut-on oublier un tel personnage, le laisser pourrir dans sa maison, voire même oublier, tirer un trait, gommer le passé ?

Alors que son chef l’avait envoyé après des voleurs, le voilà avec deux morts sur les bras. Comme à son habitude, il interroge les gens qui habitent aux environs. Il se rend compte que les gens sont furieux contre les étrangers qui pillent le Pô en braconnant le silure et qu’ils n’ont plus confiance dans la loi, que les responsables politiques bafouent. Mais Soneri va se rendre compte que cette affaire est bien plus compliquée que prévu.

Valerio Varesi est arrivé à trouver le bon style et le bon personnage pour parler de cette région de Parme, empreinte de mystères et poésie. Comme je le disais, quand on a commencé cette série, on ne peut que continuer tant le plaisir d’arpenter les rues ou les bords du Pô en sa compagnie semble naturel. Valerio Varesi a réussi à créer une connivence, une complicité entre ce commissaire et le lecteur grâce à sa façon d’aborder ses intrigues.

Soneri est dépeint comme un commissaire d’une cinquantaine d’années qui ne fait pas confiance à la technologie et fait confiance à son esprit de déduction et son instinct. La plus grande de ses qualités est sans aucun doute sa capacité à écouter les gens et à éprouver de l’empathie pour eux, ou au moins à chercher à comprendre leurs réactions.

Avec Soneri, Valerio Varesi a trouvé le personnage parfait pour aborder beaucoup de sujets importants, qu’ils soient du passé ou du présent, qu’ils soient intimes (le fantastique La pension de la Via Saffi) ou sur son pays l’Italie. Les deux corps de cette intrigue vont donner l’occasion à l’auteur de parler de la situation contemporaine de l’Italie et il se démarque de beaucoup de ses confrères en parlant des gens qui, voyant la corruption aux plus haut niveau de l’état, ne croient plus en la loi et trouvent des boucs émissaires dans la présence des étrangers sur leur sol. Rien d’étonnant à cela que les partis extrémistes y trouvent des voix !

Soneri qui se trouve en plein doute, à la fois personnel et professionnel, va prendre de plein fouet cette grogne populaire et se retrouver ébranlé dans ses croyances en son travail, sa mission. Il ne pourra se justifier que par le respect qu’il doit aux morts, les vivants ayant déjà choisi une voie extrémiste qui n’est pas une solution. Le ton, contrairement aux précédents volumes, n’est plus nostalgique mais révolté par la façon dont laisse partir à vau-l’eau un pays si riche de son passé et de ses gens.

Par sa façon d’écouter les gens, Valerio Varesi donne à son personnage le rôle de témoin, mais aussi de sociologue, fournissant des explications sur une situation qui se dégrade dont on peut trouver des résonances dans beaucoup de démocraties occidentales. Et plutôt que d’entrer dans un débat, je préfère laisser la parole à l’auteur par le biais de quelques extraits, qui démontre clairement que ce polar dépasse le cadre du polar et s’avère un livre important pour nous tous :

« Certaines générations naissent dans l’espoir, d’autres, dans la désillusion. Les changements balancent toujours entre les deux. Vous, par exemple, vous avez grandi dans l’espoir. Ceux d’aujourd’hui ont perdu toutes leurs illusions. La destruction est porteuse d’espoir, et la désillusion nous rend conservateurs. Vous et vos contemporains aviez envie d’abattre tout ce que vos pères avaient construit, mais les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas de père. Ils ne connaissent pas l’autorité, ils ne peuvent pas la contester. Ils n’ont aucun repère, Ils cherchent désespérément quelqu’un qui leur ressemble. Voilà pourquoi ils rêvent d’un chef de meute, du discours unique. » (Page 80)

« La loi est faite pour les poissards. Les friqués s’en foutent, ils ne la respectent pas. Nos gouvernants sont des voleurs, des corrompus. Tous mouillés avec les mafias. On a même droit à des assassins. Et on devrait accepter de respecter leurs lois ? » (Page 127)

« Si je pouvais revenir en arrière, je ne m’occuperais plus de rien et j’en profiterais le plus possible. Je ne penserais qu’à moi, je ne prendrais pas parti, je ne m’exposerais pas. Sous le fascisme, j’aurais mieux fait de porter la chemise noire pour mes petits intérêts et puis après, quand Mussolini est tombé, j’aurais mieux fait de me mettre avec les démocrates-chrétiens, pour reprendre mes petites affaires. Aujourd’hui, j’aurais du choisir la droite pour les mêmes raisons. C’est comme ça qu’on vit le mieux : penser à soi et faire place nette dans tout le bazar, tous ces rêves et ces idéaux que je me suis trimballés pendant des années. J’ai gâché mon talent à travailler et à risquer ma vie pour les autres. Ça n’en vaut pas la peine. Aucune reconnaissance, et personne qui va me rendre les années que j’ai perdues à cracher du sang. Et ça suffit avec cette histoire de conscience. Tu parles d’une belle satisfaction de pouvoir te dire quand tu es vieux que tu as toujours été cohérent ! C’est quoi, la cohérence ? ça veut dire quoi, ce petit tas de mots que plus personne ne dit, par rapport à ce que j’ai perdu ? » (Extrait du journal du commandant Manotti – Page139)

Dog Island de Michel Moatti

Editeur : HC éditions

Si vous êtes un fidèle de ce blog, vous savez que j’affectionne particulièrement les écrits de Michel Moatti pour la profondeur psychologique de ses personnages et pour son talent à peindre une ambiance (souvent stressante). Ce ne fut donc pas une surprise de le voir aborder un huis-clos dans ce roman, ni de rendre un hommage appuyé et non dissimulé à la grande Agatha Christie.

Au large de Manhattan, à 18 km, une mystérieuse île se dresse dans le brouillard. Son nom vient de la forme des récifs au Nord, qui fait penser au museau d’un chien. Habitée à l’origine par des Indiens, elle bénéficie de légendes dont Odosh’a, une étrange divinité qui chante la nuit venue. Depuis le 17ème siècle, il est advenu de nombreux événements sur cette île, que personne ne connait. D’ailleurs, des membres de l’armée américaine gardent toujours ses rives, en interdisant l’accès et assurent la sécurité de la douzaine de résidents.

Lydia Schluback fait partie des anciens puisqu’elle est arrivée sur l’île très tôt. Passionnée de cuisine, elle est reconnue en tant que cordon bleu. Pendant qu’elle fait frire sa pâte, elle pense à la jeune Tania Greene qui a débarqué pour faire des photographies et qui doit bien s’ennuyer. Puis elle repense à sa nuit, au vent qui faisait penser à des chants ; peut-être s’est-elle laissée bercer par Odosh’a.

Du haut de sa chambre mansardée, Tania Greene contemple le rivage, les vagues et le temps menaçant. L’île lui parait vivante, présente comme un bonhomme de neige. Elle jette encore un coup d’œil à sa carte, aux installations militaires désaffectées, aux endroits potentiels où des milliers de gens ont été enterrés, car l’île a servi autrefois de fosse commune. Puis une idée folle traverse son esprit : et si elle se déguisait en bonhomme de neige ?

Jack Charnotta tient l’épicerie de l’île. En fait, il s’agit d’une sorte de réserve de produit en conserve pour les quelques habitants. Il est ravitaillé une fois par semaine par la navette fluviale, puisque les voyages quotidiens sont réservés aux étudiants Léo Warren et Nick Merryl, qui vont au lycée à New-York. Jack est seul autochtone à être né sur l’île ; il en connait donc tous les recoins, son histoire et ses secrets.

Le sergent Marcus Warren s’inquiète de la santé de sa femme Lily. Lily sait que Susan Merryl, la sœur de Nick, veut devenir écrivain. Susan ne cesse de répéter que Brett Easton Ellis est le plus grand écrivain américain vivant. Lily propose à son mari d’aller passer le week-end à New-York. Quand ils en reviennent, Marcus est attendu par son adjoint Don Merryl : on vient de retrouver Tania Greene pendue chez elle, habillée dans une sorte d’habit de clown.

Une île, douze habitants, un décor mystérieux à l’aube d’un hiver rigoureux, tous les ingrédients d’un huis-clos sont réunis pour intriguer le lecteur. Michel Moatti possède un talent : celui de créer une ambiance. C’est ce que j’avais adoré avec son premier roman Retour à Whitechappel. Le choix d’implanter cette intrigue sur cette île entre totalement dans ce qu’il affectionne de faire mais aussi dans ce qu’il excelle à faire.

Car outre cette ambiance de bout du monde, Michel Moatti nous parle d’une île qui existe vraiment, qui possède son histoire, vraie ou inventée, ses légendes, vraies ou fantasmées. Même s’il détaille dans sa note en fin de livre tous les aspects véridiques et inventés, il s’amuse à mêler le vrai et le faux, pour nous informer (les massacres de Indiens), nous révolter (l’implantation de missiles ou l’enterrement de malades du SIDA) et arrive à faire naitre un doute sur lequel l’Administration Américaine pose un étouffoir.

Au-delà de ce fait historique et géographique, on admire toujours cette faculté à dérouler une intrigue en semant des doutes. Le fait de détailler les décors en faisant planer un doute fait monter inconsciemment un stress. Et le fait de ne jamais détailler les émotions des personnages en rajoute encore à la tension sous-jacente qui ressort de ces pages … jusqu’à une conclusion très inattendue.

A la fois hommage à Agatha Christie, mais aussi aux grands auteurs, à la fois exercice de style, à la fois roman stressant plus qu’effrayant, ce roman au rythme lent comme la vie sur cette île est aussi original dans le fond que dans la forme. Je reste persuadé qu’aucun autre auteur aurait été capable d’écrire cette histoire-là de cette façon-là. Et je me pose des questions : Les Américains ont-ils vraiment utilisé cette île comme un mouroir au 20ème siècle ? Fichtre !

Une affaire italienne de Carlo Lucarelli

Editeur : Métailié

Traducteur : Serge Quadruppani

L’un des maîtres du polar italien revient avec un nouveau personnage fantastique de mystères et de sous-entendus dans une étrange enquête policière. N’hésitez plus, courez acheter ce formidable roman policier !

Lundi 21 décembre 1953. De Luca entre dans une boutique qui ressemble plus à une pâtisserie qu’à un bar, pour y rejoindre un jeune homme, Giannino avec qui il a rendez-vous. De Luca, policier de grande valeur, a résolu nombre d’enquêtes sous le régime fasciste et à ce titre, a été placardisé depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, étant considéré comme un collaborateur des fascistes. Giannino, pendant toute l’enquête, l’appellera Ingénieur pour marquer son grand respect.

Le temps tourne à la neige et au froid. Pendant son trajet de Rome à Bologne, il a potassé le dossier, celui du meurtre de Stefania Mantovani épouse Cresca, retrouvée noyée dans la baignoire de la garçonnière de son mari. Son mari, Mario Cresca avait trouvé la mort dans un accident de voiture deux mois plus tôt.

Quand ils entrent dans la mansarde, ils perçoivent une pièce en total désordre. Des traces de sang tapissent le sol dans la pièce principale, les objets ont été balancés comme si l’on avait cherché quelque chose. Giannino lit alors le compte-rendu de l’enquête : le corps a été retrouvé immergé, portant la trace de coups ainsi que de traces sur le cou. Dans la corbeille, De Luca déniche un morceau d’enveloppe déchiré, Avant de partir, il emporte le rouleau de la machine à écrire.

Quelle joie de retrouver Carlo Lucarelli au meilleur de sa forme ! Dès le démarrage du roman, on a droit à une scène où De Luca et Giannino roulent à vive allure sur une petite route, avant d’avoir un grave accident. Puis retour en arrière, au début de l’enquête, dans un chapitre parfait, qu’il s’agisse de la description des personnages, des lieux du meurtre ou même des indices qui vont lancer l’enquête.

Carlo Lucarelli étant passionné d’histoire italienne, il a créé un personnage trouble, qui a œuvré sous le règne des fascistes, et qui doit subir les réactions des gens qu’il rencontre. D’ailleurs, il passera de longues heures dans sa chambre d’hôtel, préférant rester seul plutôt que rencontrer un membre d’une famille qu’il a maltraité. Mais, en grand maître du roman policier, l’auteur ne nous en dira que le strict minimum.

Il abordera cette période trouble tout en douceur, par petits traits, nous montrant une nation voulant chasser les communistes par tous les moyens, pendant que la population s’occupe des anciens fascistes. Et surtout, il introduit une notion géniale pour tout fana de mystères policiers : l’imperfection gérable. Alors, on se laisse mener, tranquillement, transi de froid en cette période de fêtes de fin d’année, et on s’approche du dénouement sans que l’on s’en rende compte ; Alors que tous les indices étaient répandus là, sous nos yeux. A ce niveau, c’est de l’art, du grand art ! Et la traduction est juste parfaite !

Oldies : Little bird de Craig Johnson

Editeur : Gallmeister (Grand format) ; Gallmeister / Points (Format Poche)

Traducteur :

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose un roman particulier pour moi, je vous en dis plus un peu plus loin …

L’auteur :

Craig Johnson, né le 12 janvier 1961 à Huntington dans l’État de la Virginie-Occidentale, est un écrivain américain, auteur d’une série de romans policiers consacrés aux enquêtes du shérif Walt Longmire.

Craig Johnson fait des études de littérature classique et obtient un doctorat en art dramatique.

Avant d’être écrivain, il exerce différents métiers : policier à New York, professeur d’université, cow-boy, charpentier, pêcheur professionnel, ainsi que conducteur de camion. Il a aussi ramassé des fraises. Tous ces métiers lui ont permis de financer ses déplacements à travers les États-Unis, notamment dans les États de l’Ouest. Il finit par s’installer dans le Wyoming où il vit actuellement. Toutes ces expériences professionnelles lui ont servi d’inspiration pour écrire ses livres et donner ainsi une certaine crédibilité à ses personnages.

Il est l’auteur d’une série policière ayant pour héros de shérif Walt Longmire. Les aventures du shérif se déroulent dans le comté fictif d’Absaroka, dans le Wyoming, aux Etats-Unis, le long d’une branche des montagnes rocheuses, la Chaîne Absaroka. Par son cadre géographique, la série lorgne vers le genre du western. Elle a été adaptée à la télévision américaine sous le titre Longmire, avec l’acteur australien Robert Taylor dans le rôle-titre.

Craig Johnson vit avec sa femme Judy dans son ranch près de Ucross (25 habitants) sur les contreforts des Monts Big Horn, dans le Wyoming, où il s’occupe de ses chevaux et de ses deux chiens. Son ranch est adjacent aux réserves indiennes Crow et Cheyenne où l’écrivain a de nombreux amis dont il s’inspire directement pour créer ses personnages amérindiens. Il trouve également son inspiration dans les paysages et différents lieux environnants son ranch et les décrit avec précision dans son œuvre. Bien que le comté d’Absaroka n’existe pas réellement, sa position géographique est bien réelle et ses caractéristiques reprennent celles de lieux existants.

Craig Johnson est lauréat de nombreux prix littéraires, dont le Tony HillermanMystery Short Story Contest. Il est membre de l’association des MysteryWriters of America.

En France, les écrits de Johnson sont publiés par l’éditeur Gallmeister. Plusieurs nouvelles ont été offertes gratuitement en librairie et diffusés sur internet afin de promouvoir l’œuvre de l’auteur.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Après vingt-quatre années passées au bureau du shérif du comté d’Absaroka, dans le Wyoming, Walt Longmire aspire à finir sa carrière en paix. Ses espoirs s’envolent quand on découvre le corps de Cody Pritchard près de la réserve cheyenne. Deux années auparavant, Cody avait été un des quatre adolescents condamnés avec sursis pour le viol d’une jeune indienne, Melissa LittleBird, un jugement qui avait avivé les tensions entre les deux communautés. Aujourd’hui, il semble que quelqu’un cherche à se venger. Alors que se prépare un blizzard d’une rare violence, Walt devra parcourir les vastes espaces du Wyoming sur la piste d’un assassin déterminé à parvenir à ses fins.

Avec LittleBird, premier volet des aventures de Walt Longmire, Craig Johnson nous offre un éventail de personnages dotés d’assez de sens du tragique et d’humour pour remplir les grandes étendues glacées des Hautes Plaines.

Mon avis :

Cette série représente pour une série de romans particulière pour une raison bien simple. Quand LittleBird est sorti, on m’en a parlé en des termes si élogieux que je l’ai acheté peu après sa sortie. Puis, les tomes sortant à la fréquence d’un par an, je les ai tous acquis année après année, et je ne les ai jamais ouverts. J’attendais la bonne occasion pour entamer cette série dont la première enquête a totalement rempli les attentes.

Dès les premières lignes, Craig Johnson nous plonge dans un décor de western, dans une époque bien ancrée dans notre quotidien. Son style, très littéraire, fait des miracles en termes de descriptions à un point tel que l’on se retrouve face à des peintures représentant un paysage montagneux à perte de vue.

Craig Johnson évite les pièges de vouloir nous présenter le contexte et les personnages au début du roman. Il entre dans son intrigue comme si nous faisions déjà partie des habitants de cette région d’Absaroka. Petit à petit, il va nous présenter les protagonistes au travers de scènes simplissimes qui permettent de situer à la fois leur relation avec Walt Longmire et leur psychologie.

D’ailleurs, Walt Longmire, qui est le narrateur de cette histoire, prend toute la place ; et la narration est si naturelle (je vais éviter de dire fluide) qu’on a l’impression non seulement de le connaitre depuis longtemps mais de carrément vivre à ses côtés. On ne peut qu’adorer ses répliques toutes en dérision de la part d’un homme dont la femme vient de mourir et qui se retrouve en période électorale pour son poste de shérif.

L’histoire en elle-même est terrible : une jeune fille indienne attardée a été violée par quatre jeunes hommes dont on attend la peine de prison après la condamnation. Alors qu’ils sont en liberté surveillée, Walt est appelé pour constater le corps de l’un d’eux. Le rythme de ce roman va être lent, au rythme de la vie dans l’Ouest américain, et va nous présenter la vie de cette petite ville, bordée par une réserve indienne. On y appréciera aussi la diplomatie et le respect des gens dont fait montre Walt, qu’ils soient blancs ou amérindiens. Un premier tome qui donne envie de se plonger dans la suite de suite.