Le chouchou du mois septembre 2021

Cette année, il semblerait que la rentrée littéraire démarre doucement, tout doucement. C’est la raison pour laquelle j’ai eu l’occasion de rattraper mon retard de lecture avec des romans datant du premier semestre.

Au mois d’août, j’avais décerné un coup de cœur à Joe, roman injustement méconnu. Sa suite, Fay de Larry Brown (Gallmeister) va nous narrer l’itinéraire de la sœur de Gary, jeune adolescente qui découvre son pouvoir et va devenir une femme fatale. Remarquablement bien écrit, on a affaire à de la grande littérature. Je ne peux que vous conseiller de lire et relire Larry Brown.

Parmi les auteurs américains incontournables, Michael Connelly tient une place de premier plan. On retrouve son personnage fétiche et récurrent dans Le dernier coyote de Michael Connelly (Points) qui décide d’élucider le meurtre de sa mère quand il était encore enfant. C’est avec cette enquête que ce cycle a gagné ses lettres de noblesse tant l’auteur y montre une maitrise digne des plus grands.

Du coté des Français, il est un auteur dont on ne parle pas assez : Dans La peur bleue de Maurice Gouiran (Jigal), on retrouve Clovis Narigou dans deux enquêtes, l’une mettant en scène d’anciens harkis et l’autre sur la corruption immobilière à Marseille. Dans les deux cas, l’auteur dresse un constat bien noir de notre société où ce sont toujours les plus pauvres qui trinquent.

Il est un autre personnage que j’aime beaucoup : Thelma vermont est détective privée dans le New-York des années 60. Dans Secrets en sourdine de Muriel Mourgue (Ex-Aequo éditions), l’immersion en pleine période électorale présidentielle et les années 60 fait toujours son effet. L’enquête est menée de façon classique avec ce qu’il faut de fausses pistes et débouche sur une fin surprenante. De la belle ouvrage.

Un autre personnage a disparu des étals des libraires et il nous manque. Dans L’homme de Tautavel de Jérôme Zolma (TDO éditions), l’auteur a revu sa copie originelle prévue pour Gabriel Lecouvreur dit Le Poulpe et nous livre un polar rythmé, humoristique et très distrayant en changeant les noms et situations des personnages récurrents entourant le gastéropode. A découvrir pour passer un très bon moment de divertissement.

En parlant de divertissement, je considère Corvidés de David Gauthier (Envolume) comme LA bonne surprise de ce mois. Un journaliste qui a connu une déconvenue sentimentale se ressource en partant à la recherche d’un corbeau qui empoisonne la vie d’un village. On croit d’emblée à ce personnage, on apprécie le rythme de l’écriture et on se laisse prendre au jeu, malmené par la description de ce petit village où tout le monde parle dans le dos des autres. A découvrir d’urgence.

Après sa trilogie Benlazar, l’auteur continue de creuser l’histoire contemporaine avec La Nuit tombée sur nos âmes de Frédéric Paulin (Agullo). Adoptant un ton proche d’un reportage, il nous montre une opposition entre manifestants et forces de l’ordre lors du sommet du G8 de Gênes en 2001, dans une Italie qui a minutieusement orchestré un piège violent. Il démontre comment une société peut être plus violente que ceux qu’elle combat, au nom du bien …

Le titre du chouchou revient donc ce mois-ci à Un coin de ciel brûlait de Laurent Guillaume (Michel Lafon) qui nous plonge dans l’histoire des enfants soldats en Sierra Leone. Avec une construction de thriller, et une belle écriture, l’auteur parle de ce qu’il connait et nous instruit sur les dessous des trafics de diamants tout en nous proposant un page-turner passionnant que l’on aura du mal à lâcher. Un excellent roman noir.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lectures. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, protégez-vous, protégez les autres et surtout lisez !

Secrets en sourdine de Muriel Mourgue

Editeur : Ex-Aequo éditions

Parmi les romans de Muriel Mourgue, on y trouve deux cycles différents. Angie Werther qui est une agent secret française dans un monde futuriste proche et Thelma Vermont qui est une détective privée new-yorkaise dans les années 60. Ce roman nous propose de revenir en automne 1960 avec Thelma Vermont.

En cette fin d’année 1960, tout le monde est en effervescence avec les élections présidentielles à venir, et le duel entre John Fitzgerald Kennedy et Richard Nixon. Surtout, JFK apporte avec lui un espoir que la société change dans le bon sens. Thelma Vermont inaugure ses nouveaux bureaux de Sullivan Street, dans Manhattan et les affaires sont florissantes, essentiellement pour démontrer qu’un homme ou une femme trompe sa femme ou son mari.

Thelma traine ses souvenirs, ne retenant que les drames qui ont parsemé son passé. De la guerre où elle fut secrétaire d’un gradé militaire, elle peine à surmonter la mort de ses parents et la perte de James, un pilote anglais qui fut l’amour de sa vie, et la mort de Leroy un pianiste de jazz abattu lors d’un règlement de comptes. Alors, elle se console en écoutant les chansons de Dana Raise.

Rien de tel que le travail pour oublier ses malheurs ! Barbara Ceder débarque dans son bureau pour engager Thelma. Son mari Curtis a disparu depuis plusieurs jours et la police ne prend pas au sérieux cette affaire. Ils supposent une affaire de couple en perdition. Barbara est infirmière à temps partiel, alors que Curtis travaille dans une entreprise de publicité, avec grand succès. Son engagement dans la campagne électorale de JFK lui laisse peu de temps, mais leur couple est solide. Thelma va donc commencer par l’environnement professionnel, puis familial avant que le FBI ne débarque et ne rebatte les cartes.

Si vous n’avez pas lu les autres enquêtes de Thelma Vermont, cela n’a aucune importance. Vous pouvez parfaitement commencer par celle-ci sans vous sentir perdu. Des deux personnages récurrents que Muriel Mourgue fait vivre sous sa plume, Thelma a mes faveurs tant le rythme jazzy de l’écriture, toute en douceur et l’ambiance années 60 sont subtilement rendus par petites touches.

L’œuvre de Muriel Mourgue comporte plus d’une dizaine de romans et nouvelles, et à chaque fois, j’apprécie son écriture fluide et sans esbroufe et sa façon de construire ses intrigues en respectant les codes du roman policier. Elle nous offre une trame pleine de fausses pistes tout en décrivant des sujets de société qui, malheureusement, n’ont pas changé. Cette enquête est une nouvelle fois une belle réussite et s’adresse à tous ceux qui sont à la recherche d’intrigues rigoureuses.

Corvidés de David Gauthier

Editeur : Envolume

Vous connaissez mon intérêt pour les premiers romans. Celui-ci part d’un sujet simple voire simplissime : découvrir le Corbeau qui empoisonne la vie d’un petit village. Mais quand on s’intéresse à l’humain, cela devient irrésistible. Une grande réussite.

Depuis sa rupture avec Elle, Nicolas Berger ne trouve plus goût à rien. Lui qui faisait montre de bonne humeur devient un être renfermé qui rumine sa rancœur et son malheur. Pour un journaliste, dela pose un sacré problème et c’est ce que lui explique son chef, Gérard, le rédacteur en chef de La Gironde. Une affaire de corbeau vient de surgir dans un petit village alentour et Nicolas dispose d’une semaine pour ramener un reportage.

Dans le train, il lit le dossier qu’on lui a préparé. Les accusations sont précises et tournées comme des vers poétiques mais néanmoins explicites et agressives :

« Le corbeau salue les ignorants, leur donne un peu de lumière, alors notez ceci :

La vieille militante n’a plus de fougue. Cette perdante ne l’ouvre plus. A-t-elle compris qu’elle ne servait à rien ? 

Le chat de la secrétaire binoclarde n’a pas fugué. Il a été écrasé par le boucher. Trop lâche pour l’avouer, il a jeté le cadavre encore chaud dans le fossé.

Des cornes poussent sur la tête d’un adjoint. Il est ridicule, mollasson, incapable de voir que sa femme du nord se fait attraper par tout le monde, même le roi du village.

Votre dévoué corvidé »

On ne peut pas dire que l’accueil soit joyeux. Nicolas se pose au bar en face de la gare et rencontre Mathieu, l’envoyé spécial, le journaliste local, jeune homme embauché en CDD chargé de fournir un encart de temps en temps. Le pilier de bar ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense des « fouille-merde ». Il apprend tout de même la bagarre qui a eu lieu lors du dernier conseil municipal, entre le maire et son adjoint. Malgré l’animosité ambiante, Nicolas se lance à corps (à cœur ?) perdu dans cette enquête.

Je me suis lancé plus par curiosité que par intérêt, tant les histoires de corbeaux pullulent dans les polars. Et je me suis laissé prendre au jeu. En fait, ce roman regorge de qualités, la première et la principale étant d’avoir créé ce personnage de journaliste dont la situation personnelle impacte son travail au jour le jour. Désabusé, presque déprimé, il accepte la mission qu’on lui confie, pour se changer les idées.

Et on croit à ce personnage parce qu’il est le narrateur et que l’écriture, à la fois pleine d’humour et de réparties en font un vrai plaisir de lecture. En bon journaliste, Nicolas est curieux de nature et observateur. L’auteur utilise donc un style fluide et descriptif qui nous fait croire à son personnage, et tout ça sans lourdeurs excessives. Comme je l’ai signalé plus haut, on se laisse prendre au jeu.

Et puis, on y trouve la description d’un petit village, où tout le monde se connait, où tout le monde en veut à tout le monde, où tout le monde sait tout et ne sait rien, où tout le monde a son opinion sans le dire. Les ressentiments viennent de toute part, entre les conseillers municipaux, envers les commerçants, envers les vignerons. Plus l’auteur en rajoute, plus le village de Salérac qui semblait calme et tranquille au départ, se transforme en nid de guêpes … et elles sont bigrement agressives cette année, les guêpes !

On va y rencontrer de sacrés énergumènes, des histoires tantôt belles comme des histoires d’amour ratées, tantôt détestables comme les bassesses de certains protagonistes. Le portrait de ce petit village semble tellement vrai que l’on ne peut que louer le talent de l’auteur à observer son prochain et à savoir le retranscrire dans un roman. Une étonnante et une excellente surprise, je vous dis !

La fin de ce roman dénote de l’ensemble du roman, plus violente mais ressemble à un feu d’artifice qui vient clore un beau défilé de petites gens qui grognent dans leur coin. L’auteur nous montre que la vie des villages où ça parle dans le dos, ça fait de grands sourires et ça fait circuler des bruits sur vous. Je ne peux que vous donner un conseil, laissez-vous tenter par ce roman, une très grande réussite.

L’homme de Tautavel de Jérôme Zolma

Editeur : TDO éditions

Cela faisait un petit bout de temps que je n’avais pas lu un roman de Jérôme Zolma … et voilà que m’arrive comme un don du ciel, ce roman au titre mystérieux. En route pour une enquête dans le Sud-Ouest.

Un coin de morilles, ça ne se partage pas, sauf au dernier jour de notre vie. C’est ce que Fernand Marty, l’oncle de Fabrice Puig, ne cesse de lui répéter. Et puis, au détour d’une soirée arrosée, Fernand l’emmène à l’endroit secret. Le lendemain, Fernand mourait. Depuis Fabrice, vigneron de son état, fait bien attention quand il va à la cueillette aux morilles à ne pas être suivi.

Ce jour-là, la récolte est bonne, le panier est plein. Alors qu’il s’apprête à partir, il aperçoit un corps, tourné face contre terre. N’écoutant que son civisme, il descend au village appeler les gendarmes. Arrivés près du mort, ils interrogent Fabrice qui ne sait que dire la vérité. Mais quand il veut justifier sa cueillette aux morilles, il s’aperçoit que son panier a disparu. Fabrice est immédiatement arrêté.

Raphaël Sarda, détective privé, lit son journal chez son ami boucher Gervais, qui tient la célébrissime boucherie Carné d’Aubrac. Dans un entrefilet, il apprend la découverte d’un mort et l’arrestation d’un suspect qui ressemble à s’y méprendre à son ami Fabrice Puig. N’écoutant que son sens de l’amitié et sa curiosité, il se lance dans l’aventure, qui sera l’occasion de rencontrer l’avocate Lina Llopis.

Depuis la disparition des éditions de la Baleine, nous ne pouvons que regretter l’absence du Pulpe, Gabriel Lecouvreur, des étals des libraires. Cette enquête avait été destinée à mettre en scène le détective aux bras démesurés, mais le destin en a décidé autrement … Exit Gabriel, exit les signes distinctifs physiques, exit Cherryl et le bar de la Sainte Scolasse, voici Raphaêl Sarda et son amie Kristgerour, islandaise d’origine.

Après un petit relifting des caractéristiques de la série, on se retrouve avec une enquêtes fort bien menée, écrite dans un style fluide. L’auteur va nous faire suivre des pistes sans suite avant de trouver enfin le nom de l’assassin. Remarquablement mené, le rythme apporté au déroulement et l’intrigue en forme d’hommage au Poulpe en font un très bon divertissement. D’ailleurs, ça me donne envie de reprendre une histoire du Poulpe, moi !

Harry Bosch 4 : Le dernier coyote de Michael Connelly

Editeur : Seuil &Calmann Levy (Grand format) ; Points& Livre de poche (Format poche)

Traducteur : Jean Esch

Après Les égouts de Los Angeles, La glace noire et la Blonde en béton, voici donc la quatrième enquête de Hieronymus Bosch, dit Harry, qui va permettre de revenir sur le passé de Harry. C’est avec cet opus que la série atteint ses lettres de noblesse.

Harry Bosch a reçu trop de mauvaises nouvelles en même temps, ce qui a eu pour conséquence de lui faire perdre ses nerfs. D’un point de vue personnel, Sylvia sa compagne a décidé d’accepter un poste en Italie et donc de le quitter. Et suite à un tremblement de terre, sa maison, située sur les collines de Los Angeles, a été déclarée inhabitable. Il a donc décidé de continuer à y vive en toute clandestinité.

Lors de l’interrogatoire d’un suspect, le lieutenant Harvey Pounds, a fait capoter la stratégie de Bosch. Il s’en est suivi une altercation pendant laquelle Bosch a fait passer son chef à travers une vitre. Bosch se retrouve donc suspendu de ses fonctions avec une obligation de suivre des séances chez une psychologue, Carmen Hinijos, afin de mieux maitriser son agressivité.

Lors d’une de ses séances, la psychologue lui demande de lui expliquer ce qui s’est passé. Harry Bosch lui narre son « exploit » et sa philosophie : « Tout le monde compte ou personne ne compte ». Cela lui permet de revenir sur le meurtre non élucidé d’une prostituée, Marjorie Lowe, le 28 octobre 1961. Bosch va mettre à profit sa mise à pied pour enquêter en toute illégalité sur cette affaire et remonter le fil jusque dans les hautes sphères de la justice et de l’état.

Le roman s’ouvre sur un Harry Bosch fatigué, énervé, et désabusé par tous les désagréments qu’il a connus en même temps. Sûr de son bon droit, il voit d’un mauvais œil l’obligation de réaliser des séances chez sa psychologue. Le début va donc nous montrer un personnage qui tourne en rond, et l’apparition d’un coyote lui confirme qu’il devrait peut-être jeter l’éponge, jusqu’à ce qu’il se trouve une nouvelle motivation.

A partir de ce moment-là, on retrouve l’enquêteur pugnace, intuitif et entêté qui va petit à petit accumuler les indices jusqu’à la conclusion de cette affaire. Outre toutes les qualités de l’écriture de Michael Connelly, et en particulier cette faculté de nous faire vivre cette affaire comme si on faisait le chemin avec Harry Bosch à ses côtés, cette enquête se révèle plus personnelle que les autres. On sent la rage et l’obsession du résultat à chaque page.

On voit aussi un Harry Bosch à bout, quasiment suicidaire au moins pour sa carrière professionnelle, prêt à provoquer les politiques sur leur terrain alors qu’il ne possède que des intuitions ou de maigres pistes. On a surtout l’impression de lire une histoire qui est improvisée, qui se suit au fil de l’eau comme dans la vraie vie, sans jamais avoir l’impression que Michael Connelly sache où il veut nous emmener … alors que c’est tout le contraire.

Et c’est tout le contraire bien entendu, grâce à cette conclusion des dernières pages, qui nous confirme que Michael Connelly est un auteur incontournable, capable de nous faire suivre une piste avant de nous dévoiler la solution formidablement trouvée. Il nous dévoile les luttes de pouvoir, les compromissions, les chantages et les exactions que les hauts dignitaires sont prêts à faire pour atteindre le Graal du pouvoir. Le dernier coyote est le meilleur roman de la série (que je viens de commencer) pour moi pour le moment, un grand moment du polar.

La nuit tombée sur nos âmes de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Après sa trilogie sur le terrorisme moderne (La guerre est une ruse, Prémices de la chute, La fabrique de la terreur), Frédéric Paulin continue son exploration de notre histoire contemporaine en abordant le sommet du G8 de Gênes en juillet 2001.

Jeudi 13 juillet 2001, Rennes. Chrétien Wagenstein dit Wag est fou amoureux de Nathalie Deroin. Il fait semblant de faire des études et ils habitent ensemble à Paris. Elle est de toutes les manifestations anticapitalistes même si elle ne fait pas partie d’un groupe de pensée ; une révoltée. Et lui, il la suit de peur de la perdre. Ils se sont connus à Göteborg et le sommet du G8 de Gênes arrive. Bien entendu, ils ne peuvent pas rater ça.

Laurent Lamar est chargé de communication auprès du président Jacques Chirac. Il a petit à petit gravi les échelons et il doit bien s’avouer que Chirac le fascine, par sa faculté de partir d’un discours et d’improviser, pour être fidèle à ses idées. Pour se préparer au sommet de Gênes qui approche, Lamar demande à parler au capitaine Quatrevieux de la DST, ce qu’on appeler un ami dans ce milieu.

Franco de Carli a toujours cru que le fascisme allait revenir au pouvoir. Quand Berlusconi est revenu au pouvoir, il est devenu conseiller à la sécurité pour le ministre de l’intérieur Claudio Scajola. Il met minutieusement au point sa stratégie  devant le plan de la ville. On l’a même autorisé à faire intervenir l’armée. A partir de du lendemain, il fera fermer la ville. Seuls les habitants auront un laissez-passer. Après le fiasco de Göteborg, lui va montrer au monde entier qu’en Italie, on sait gérer la sécurité.

Découpé jour par jour, Frédéric Paulin va, à l’image d’un reporter, revenir sur cette journée horrible, et que l’on a tendance à oublier à cause de la date du 11 septembre. Et pourtant, les services policiers italiens ont été condamnés en mars 2008 à des peines pour un total de soixante-seize ans et quatre mois à l’encontre de 44 inculpés. Les policiers, carabiniers, agents pénitentiaires et médecins sont accusés d’abus de pouvoir, de violences privées, d’injures ou encore de coups. Ils sont également accusés de « falsification de preuves », ayant apporté eux-mêmes des cocktails Molotov. Aucun ne purgera sa peine du fait d’une loi d’amnistie instaurée en 2006 (Source Wikipedia).

Frédéric Paulin a ce talent de nous introduire des personnages réels ou fictifs dans le grand tourbillon de l’Histoire. Ici, il va nous présenter les deux côtés de la barrière, les manifestants et les Black Blocs, Les services d’ordre italiens locaux et nationaux et l’armée, les personnages politiques et leur entourage. On se retrouve avec deux camps prêts à s’affronter et les hommes politiques prêts à compter les points (même si Chirac fut le seul à afficher son indignation devant les événements).

L’intrigue va donc nous détailler jour après jour comment le pouvoir italien a minutieusement créé un piège pour montrer au monde que la Grande Italie sait faire respecter la sécurité chez elle, contrairement au fiasco de Göteborg. Elle va aussi nous montrer une société barbare qui se place au même niveau que les manifestants, pour justifier le maintien de l’ordre à tout prix, quoiqu’il en coûte.

Le roman fait monter la tension, petit à petit de façon totalement remarquable, prêtant autant d’importance sur la psychologie des intervenants que sur les scènes de bataille. Faisant œuvre de mémoire, sur un événement important, Frédéric Paulin réussit l’équilibre entre relater les faits et faire vivre ses personnages. Et même si j’aurais aimé que les actes perpétrés par les services d’ordre italiens fussent plus détaillés, ce roman fait partie des grands romans à ne pas rater en cette rentrée littéraire.

La peur bleue de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Maurice Gouiran revient avec son personne récurrent Clovis Narigou dont la dernière enquête en date le montrait fatigué, lassé et désabusé. Il retrouve des couleurs ici, même s’il occupe plutôt un second rôle aux côtés de son amie Emma Govgaline, devenue capitaine.

Mardi 18 février. Sami Attalah et Urbalacone dont envoyés sur le terrain depuis qu’Emma Govgaline a été priée de prendre des congés pour calmer son agressivité. Ils se rendent sur le lieu d’un meurtre, sur un massif de pins d’Alep. Pendu à un olivier, le corps d’un vieil homme pend, les mains et les pieds attachés dans le dos, une cagoule sur sa tête cagoulée. Quand le légiste enlève la cagoule, Sami reconnait son père et s’effondre.

Emma a débarqué dans la bergerie de Clovis, mais ce dernier n’arrive pas à la dérider. Depuis l’effondrement de plusieurs immeubles en plein centre-ville, et la découverte de 12 morts, les médias se sont précipités sur cette affaire retentissante. Les politiques ont immédiatement pointé du doigt le mauvais temps, les incessantes pluies affaiblissant les sous-sols. Or le quartier était connu pour son état de délabrement.

Sami a coupé les ponts avec son père, qui n’a pas supporté que son fils soit homosexuel. Fort logiquement, il est écarté de l’enquête par le commissaire Arnal. Comme toutes les équipes sont très occupées, Arnal ne voit qu’une seule solution : confier cette affaire à Emma, qu’il a lui-même écarté, de peur qu’elle ne trouve des indices mettant en cause la municipalité dans l’affaire des immeubles effondrés. En cherchant les meurtres rituels similaires, Emma va découvrir que le père de Sami est le quatrième cas.

Ce roman repose sur deux enquêtes en parallèle et sur l’avancement des différents enquêteurs pour nous alerter sur d’un côté, les dérives et l’ampleur de la corruption de nos politiques et d’autre part sur la situation des Harkis, exploités par le gouvernement français puis rejetés par tous. Maurice Gouiran remplit le rôle qu’il se donne, nous rappeler notre passé récent ainsi qu’alerter sur la déliquescence de la société.

La construction des intrigues fait partie des points forts de ce roman, de même que son style si particulier, direct et empreint d’expressions du cru, nous plongeant dans cette région du sud-est que nous aimons tant. Les deux enquêtes avancent en parallèle, et le déroulement apparait implacable. Derrière ce savoir-faire qui n’est pas à démontrer, l’objectif de nous faire réagir est parfaitement réussi.

L’auteur montre son ras-le-bol de vouloir gommer le passé, d’ignorer les gens qui nous ont aidé et il nous dévoile « les bleus », cette troupe chargée d’infiltrer le FLN mais aussi d’obtenir des informations avec des méthodes de torture ignobles. Il nous montre aussi comment des élus rachètent des immeubles délabrés qu’ils louent ensuite à des désœuvrés sans y réaliser le moindre travail de salubrité.

Ce roman fait partie des plus révoltants de Maurice Gouiran. Et j’ai l’impression que plus j’avance dans son œuvre, plus je ressens une sorte de lassitude devant le nombre d’exactions qu’il met à jour. Son personnage de Clovis Narigou termine le roman par ces mots désespérés et poignants, comme un appel à l’aide :

« Mon métier n’a-t-il pas fait de moi un homme désabusé en me contraignant à m’habituer à toutes les situations, à trouver de la normalité dans l’obscène ?

A vivre avec la solitude également. (…)

N’est-il pas raisonnable de se mentir constamment pour parvenir à survivre ? »

Tout est dit.

Un coin de ciel brûlait de Laurent Guillaume

Editeur : Michel Lafon

Parmi mes lectures estivales, celle-ci figurera parmi les plus marquantes, autant par son sujet que par sa construction. Laurent Guillaume fait partie des auteurs qui ont des choses à dire et quand le fond rejoint la forme comme c’est le cas ici, cela donne un excellent polar. Pour ne pas oublier …

Mars 1992, Sierra Leone. A la sortie de l’école, Eden, Saad et Neal décident d’aller dans la forêt pour voir un trésor. Il s’agit en fait d’une genette qui allaite ses petits. Saad sort une souris congelée pour nourrir la mère. Quand le bruit d’une brindille cassée perce le silence, ils se cachent pour apercevoir des rebelles fortement armés. Ils les suivent et Neal voit qu’ils pénètrent dans leur maison. N’écoutant que son courage, il se précipite et voit son père en sang. Arrivant trop tard, il est fait prisonnier et le chef des rebelles oblige Neal à tuer son père.

De nos jours, Genève. Tanya Rigal, journaliste d’investigation à Mediapart, se fait déposer à l’Hôtel des Bergues. A l’entrée, elle se fait intercepter par l’inspecteur Chenaux de la police judiciaire. L’homme avec qui elle avait rendez-vous vient de se faire assassiner, un pic à glace planté dans l’oreille. Une femme de l’ambassade des Etats-Unis, Madame Sharp leur montre le corps de Franck Metzinger et leur annonce qu’un reçu postal prouve que la victime a envoyé un colis à Tanya. Alors qu’elle n’a jamais rencontré le mort, elle est relâchée et va voir le service de sécurité de l’hôtel pour visionner les caméras de surveillance. Elle aperçoit alors le meurtrier qui regarde frontalement la caméra.

De nos jours, Royaume-Uni. Un homme descend du bus devant la prison de Frankland, qui accueille les criminels les plus dangereux. James Songbono rajuste sa cravate et demande à voir M.Rappe, directeur de l’établissement. James vient postuler pour le poste de médecin de l’établissement pénitencier. Etant donné ses diplômes et le peu de candidats, il est tout de suite embauché.

Dès le début de ce roman, la construction attire l’intérêt et le contexte nous prend à la gorge. Dès le premier chapitre, on est plongé en Sierra Leone dont le rôle de fournisseur de diamants est bien mis en scène, et le suspense tout de suite mis en place. Il en est de même avec Tanya qui se retrouve dans un interrogatoire dans la cadre d’un assassinat d’une personne avec qui elle avait rendez-vous et qu’elle ne connaissait pas.

Cette faculté de plonger le lecteur dans une intrigue complexe basée sur trois personnages se poursuit tout au long du roman, aidé en cela par une plume remarquablement concise et précise. En termes de romans à suspense, on sent dès les premières pages que l’on tient entre nos mains un polar costaud de haut de gamme. Et Laurent Guillaume sait de quoi il parle, puisqu’il a travaillé en Afrique et est encore consultant contre le crime organisé pour l’Afrique de l’Ouest.

Laurent Guillaume nous montre donc le sort des enfants soldats, utilisés comme des armes au profit des voleurs de diamants, à travers le destin de Neal. Il nous montre la pauvreté et ne nous épargne rien des massacres ni des vrais instigateurs, mettant en cause à la fois les pays développés (Etats-Unis entre autres) et les terroristes (Al Qaïda). On est loin du film Blood Diamonds d’Edward Zwick, bien lisse qui ne faisait qu’aborder le sujet en occultant la réalité infâme.

Les deux intrigues viennent s’entremêler à la fois pour maintenir l’intérêt du lecteur et pour y apporter un soupçon de mystère. L’enquête de Tanya est plus classique et on ne comprendra qu’à la fin pourquoi elle est embarquée dans cette série de meurtres. Quant au docteur, cette partie se révèle être une sacrée pirouette scénaristique qui apporte une superbe cerise sur le gâteau. Un superbe polar !

Oldies : Fay de Larry Brown

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Daniel Lemoine

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose de poursuivre la découverte des romans de Larry Brown, avec ce roman qui est la suite de Joe, chroniqué ici avec un coup de cœur.

Quatrième de couverture :

À dix-sept ans à peine, Fay fuit une vie de misère. Elle s’élance sur les routes du Mississippi pour gagner la mer et un autre avenir. Elle n’a pas mis les pieds à l’école depuis longtemps, ignore beaucoup des règles de la vie en société et ne sait pas vraiment ce que les hommes attendent des femmes. Belle, lumineuse et parfois inconsciente, elle trace sa destinée au hasard de ses rencontres, s’abandonnant aussi facilement qu’elle prend la fuite. Mais cette femme-enfant, qui ne réalise qu’à demi l’emprise qu’elle exerce sur ceux qui croisent son chemin, laissera dans son sillage une traînée de cendres et de sang.

Mon avis :

Ayant décidé de fuir sa famille et en particulier son père alcoolique, fainéant, violeur et violent, Fay Jones, du haut de ses 17 ans, va parcourir le Mississipi pour rejoindre Biloxi et ses plages paradisiaques vers une vie de rêve. A la fois naïve et belle comme un cœur, elle va apprendre la vie à travers différentes expériences et devenir une femme fatale à qui aucun homme ne peut résister. Elle va trouver un lit dans un camping auprès de jeunes gens vivant d’alcool et de drogue avant de rencontrer Sam, un policier de la route.

Sam et sa femme ont du mal à surmonter la mort de leur fille. Ils accueillent donc les bras ouverts Fay qui va découvrir cette nouvelle vie comme un paradis. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte que Sam trompe sa femme devenue alcoolique. C’est d’ailleurs à cause de l’alcool qu’elle trouvera la mort et que Fay la remplacera … jusqu’à un nouveau drame qui l’obligera à reprendre la route et à rencontrer Aaron, un videur de boite de nuit violent tombé fou amoureux d’elle.

Ecrit dans un style littéraire et méticuleux, Larry Brown continue à nous montrer la société américaine, en s’écartant des miséreux pour détailler la vie des ouvriers. Il montre des gens qui dépensent leur argent en alcool ou en drogues dans un monde sans pitié, un monde sauvage ne respectant que la loi du plus fort. Il est d’ailleurs intéressant de voir que l’auteur oppose Sam à Aaron, comme deux faces d’une même pièce de monnaie, le Bien et le Mal. Pour autant, chacun de ces deux mâles vont succomber aux charmes de Fay et avoir une psychologie complexe et bien plus nuancée qu’une simple opposition Bien/Mal.

On voit aussi Fay, une femme fatale moderne, qui va devenir consciente de son pouvoir d’attraction envers les hommes, et sa capacité à les utiliser. De jeune femme victime, elle va orchestrer les événements à son profit et devenir femme manipulatrice. Personnage éminemment complexe, semblant parfois rechercher une sécurité, parfois prenant des décisions, elle démontre une sacrée faculté à obtenir ce qu’elle veut avec un beau machiavélisme.

De ce personnage féminin d’une force remarquable, de cette peinture de la société sans concession, de ce style si détaillé, de cette intrigue suivant l’itinéraire d’une adolescente, nous garderons cette image bien noire des Etats-Unis brossée par Larry Brown, avec la sensation d’avoir parcouru un sacré chemin et avoir abordé des thèmes divers qui font réfléchir. De la grande littérature, tout simplement.