Ordure d’Eugene Marten

Editeur : Quidam éditeur

Traducteur : Stéphane Vanderhaeghe

La quatrième de couverture m’a frappé : un premier roman au style minimaliste qui parle des gens qu’on ne voit pas. Effectivement, pour moi, ce roman révèle un auteur qui doit devenir un incontournable, comme le sont devenus David Joy ou Michael Farris Smith, mais avec son style à lui. Et je peux vous en donner plein d’autres, de belles références.

Le roman commence ainsi :

« L’immeuble possédait ses propres parapluies. Les gens en profitent. Ils oublient. Avaient pris l’habitude de ramener les parapluies à leur bureau ou dans leur box de travail au lieu de les rendre au poste de sécurité dans le hall principal. Ça devenait problématique. Au point que l’immeuble annonça qu’il paierait cinquante cents pour chaque parapluie rendu. Le lendemain, Sloper prit son poste plus tôt. Commença par le rez-de-chaussée et gravit autant d’étages que possible avant l’arrivée des autres agents d’entretien. Lorsqu’ils le rejoignirent, il s’était fait quasiment dix dollars rien qu’en remettant la main sur des parapluies chapardés. »

Dans les bureaux désertés de ce gigantesque immeuble de bureaux, il arpente les allées le soir et passe de façon méthodique de salle en salle, de poubelle en poubelle. Sa zone de travail est parfaitement délimitée, et son trajet parfaitement tracé. Les ordures vont dans le sac gris, les papiers dans le jaune. Et à la fin, il faut tout descendre au sous-sol, mettre tout dans la grande benne.

Sloper, c’est une ombre que personne ne voit, une fourmi qui débarrasse les miettes, à l’image de sa vie. Comme une ombre, il habite dans une cave que lui loue sa mère, qui habite à l’étage. Ils communiquent en frappant sur le sol ou le plafond. Il lui glisse son loyer sous la porte, elle lui envoie le linge à laver par le vide-ordure, qu’il redépose propre devant sa porte. Sloper, c’est une ombre que personne ne veut voir.

C’est un jour comme un autre, pourtant. Il a nettoyé les couloirs, vidé les poubelles, descendu les ordures au sous-sol. Quand il a voulu balancer ses sacs, il fait une découverte qui va indéniablement le marquer.

La préface est signée par Brian Everson et lisez la avant de lire le livre, vous saurez exactement ce à quoi vous aurez à faire et mon avis aussi. La force réside dans le parti-pris de ce personnage solitaire, qui n’existe pas aux yeux du monde, une ombre qui loge parmi les ombres. Enfermé dans sa cave, il porte l’image de l’absence de communication, avec les autres et même avec sa mère, personnage absent du livre, mais d’une présence audible par les coups qu’elle frappe sur son plancher.

Sloper, le nom du personnage, est une pure trouvaille. De l’Anglais slope, qui veut dire pente mais aussi courbe, on l’imagine courbé, s’inclinant devant les autres, l’autorité, un grand dégingandé qui plie l’échine. Pourtant il va prendre des décisions devant cet événement central du livre, va trouver un ersatz à sa solitude. On y trouvera même une scène d’un humour noir féroce quand il sera récompensé par le titre du meilleur employé. Pour les lecteurs qui le suivront, cela apparait comme un trait féroce sur le ridicule de ces distinctions.

Enfin, ce livre atteint des sommets de style, un summum de minimalisme pour donner les clés à l’imagination du lecteur. Eugene Marten ne décrit pas tout, ne dit pas tout, il laisse son lectorat boucher les trous. Par moments, il laisse un espace entre deux phrases, il nous tend la main comme pour nous dire : « vas-y, c’est ton tour, mon pote, remplis les cases manquantes ». et cela marche tout au long du roman, c’en est impressionnant pour un premier roman.

Il laisse aussi volontairement de la distance entre son personnage et la narration. Il se contente de décrire le strict nécessaire et laisse les émotions aux vestiaires. Le but n’est pas de juger qui que ce soit, juste de reporter une vie à la façon d’un journaliste ou d’un reportage qui bénéficierait d’images bien belles, bien propres même quand celles-ci comportent des scènes difficiles à imaginer et à accepter.

J’ai cité quelques auteurs au début de ce roman, qui parlent des délaissés, des petites gens qui survivent vers leur destin misérable. Ce roman m’a fortement fait penser aussi à Eric Miles Williamson, pour l’attention qu’il porte aux hommes de l’ombre, et surtout à Larry Fondation, autant dans la façon d’aborder les personnages que dans ce style qui va directement au cœur. Avis aux amateurs ! Auteur à suivre ! Livre culte en puissance !

Une réflexion sur « Ordure d’Eugene Marten »

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