Le chouchou du mois de mars 2022

Après avoir subi des mois et des mois de grisaille, le soleil fait enfin son retour. Forcément, cela a un impact sur le moral et par voie de conséquence, sur l’envie de lire encore et toujours des romans. A cette boulimie livresque vient s’ajouter les vacances scolaires du mois de février qui expliquent le grand nombre d’avis publiés ce mois-ci, à tel point que je me suis permis de choisir les romans dont je voulais parler, et que cela m’a permis de lire plus de polars anciens. Faites votre marché :

Le Oldies du mois s’appelle Morvern Callar d’Alan Warner (10/18) et nous présente une jeune fille qui préfère faire la fête plutôt que de vivre sa vie. Outre son esprit égoïste, l’auteur nous offre une virée Sex, Drugs and Rock’n’roll qui peut représenter une œuvre culte pour certains … mais pas pour moi.

Adieu Poulet de Raf Vallet (Gallimard – Série Noire) fait partie des deux romans réédités en fin d’année dernière. En lisant ce polar, on s’aperçoit que si le style fleure bon les années 70, l’intrigue n’a pas vieilli et nous rappelle le film avec Lino Ventura et Patrick Dewaere. Je vous conseille de le (re) découvrir.

La cinquième enquête de Harry Bosch, Le cadavre dans la Rolls de Michael Connelly (Points) démontre tout le talent de l’auteur pour à la fois élargir le cercle autour de l’inspecteur mais aussi de construire une intrigue costauds et surprenante jusqu’à la dernière ligne.

Le premier tome des enquêtes du détective éponyme, Sois zen et tue-le de Ciceron Angledroit (Palémon) se présente comme un livre humoristique. Pari difficile à relever, que de faire rire le lecteur, mais pari réussi tant on se marre et on apprécie les digressions et les jeux de mots.

Parmi les nouveautés, je commence par Les disparus des Argonnes de Julie Peyr (Equateurs) qui m’a enchanté, moins par son sujet (la disparition inexpliquée des appelés de Mourmelon) que la façon dont il est traité. Cette auteure a un vrai talent pour doser son intrigue et nous montrer le désarroi des familles devant le désintérêt des autorités pour ce mystère. Excellent !

Because the night de Gilles Vidal (La Déviation) est le dernier roman de cet auteur que j’affectionne pour son originalité. Il nous propose l’itinéraire d’un homme dans un monde dévasté à la recherche de son passé, des autres et de soi-même. Ce roman qui m’a paru parfois hermétique comporte des pages d’une beauté foudroyante.

Ce sera le seul premier roman de ce mois et il se présente comme un roman totalement personnel. Histoire universelle des Hommes-Chats de Josu Arteaga (Nouveau Monde) nous raconte par la voix du narrateur l’histoire d’un village basque espagnol, retiré du reste du monde, avec ses secrets, ses règles, ses lois et ses horreurs. Dans le dernier chapitre, l’auteur le compare au monde actuel et rien que pour ça, ce roman vaut le détour.

Jeannette et le crocodile de Séverine Chevalier (Manufacture de livres) raconte l’histoire d’une petite fille qui rêve de voir un crocodile récupéré par un zoo. Mais d’année en année, sa mère va trahir cette promesse. De la trahison des adultes à l’apprentissage d’une adolescente, Séverine Chevalier nous présente une histoire tout en douceur et en tendresse au milieu d’un monde toujours plus dur et sans pitié.

A sang et à mort de Sandrine Durochat (Jigal) ressemble plus à une course folle dans le monde d’aujourd’hui en abordant les thèmes chers au polar, la drogue, les trafics, la police corrompue. Construit avec de nombreux personnages et de nombreuses scènes, l’auteure a choisi un style moderne, comme une série policière et nous livre un roman décoiffant, rapide, sec, bigrement addictif.

On ne présente plus Pouy, on le savoure. En attendant Dogo de Jean-Bernard Pouy (Gallimard – La Noire), son dernier opus, ne ressemble à rien de connu, donne son avis sur la société d’aujourd’hui, mâtiné de culture et d’humour, les deux atouts pour supporter le quotidien. Un excellent cru !

Le titre du chouchou du mois revient donc à Nos vies en flammes de David Joy (Sonatine), tant cet auteur à mi chemin entre la littérature blanche et la littérature noire, sait nous parler des campagnes américaines, la beauté des paysages et les travers de ses habitants. Dans ce roman, il dénonce l’industrie pharmaceutique qui créé les drogués de demain en fournissant des médicaments addictifs dès le plus jeune âge.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

A sang et à mort de Sandrine Durochat

Editeur : Jigal

Parmi les dernières sorties de début 2022 chez Jigal, il y a ce roman d’une auteure que je ne connais pas. La curiosité a donc guidé mon choix et comme d’habitude, je n’ai même pas lu la quatrième de couverture. Accrochez-vous, ce roman ne respecte pas les limitations de vitesse !

Dans les alentours de Grenoble, une AUDI A3 et un 4×4 s’enfoncent dans une forêt. Trois hommes sortent de véhicule tout-terrain, puis dégottent deux jerricans pleins d’essence pour  asperger l’AUDI. A ce moment, on entend des bruits dans le coffre, quelqu’un qui tape. Aziz, l’homme des basses besognes du clan Malik Chenouf, sort du coffre Zito, un adolescent déjà bien abimé par un passage à tabac et lui demande de servir à passer un message à Precious, son chef. Le message est simple, le gamin retourne dans les vapeurs d’essence et la voiture est enflammée.

Olivier Gimenez attend la retraite avec impatience. Il effectue un de ses derniers convois d’argent dans le fourgon blindé. Jean-Luc et Antoine, ses deux collègues, sont inquiets quand il leur annonce qu’une voiture les suit. Ils se font bloquer dans une rue à sens unique et des braqueurs les menacent. Parce que le jeune Antoine se fait tabasser, Olivier Gimenez se fait flinguer à l’AK47.   

Le commandant Franck Hirsch et ses lieutenants Zerguit et Combe arrivent très vite sur le lieu du casse, accueillis par Gabriel Farge. Gabriel Farge est marqué par une affaire lors de laquelle il a tué une personne. Puis Hirsch et ses sbires font le point dans la voiture : ils ont sorti l’AK47 des scellés contre quelques liasses. Il va falloir gérer l’affaire et peut-être même s’arranger pour récupérer les neuf millions d’euros dérobés.

On reconnait tout de suite l’influence de Sandrine Derochat, celle des meilleures séries policières (pour moi en tous cas) dont bien entendu, The Shield. On a affaire à un groupe de flics pourris qui profitent de chaque cas pour se faire du fric. Autour d’eux, on y trouve deux clans qui se font la guerre. Tout ceci donne un décor de la ville de Grenoble bien peu enviable.

Ce roman est en fait un roman de personnages. Dans mon petit résumé, j’en fais apparaitre une petite dizaine. On en trouvera au total une vingtaine, qui vont se rencontrer, se séparer, se croiser, pour faire avancer l’intrigue vers une fin violente. Mais Sandrine Durochat préfère insister sur la vitesse de l’action, sur la brutalité des personnages et du contexte, plutôt que sur des descriptions sanguinolentes. Elle décoche ses phrases comme des uppercuts.

Cela donne un roman résolument moderne, écrit comme on regarderait une série policière. Les scènes s’amoncellent, les cadavres aussi et chacun dans cette histoire cherche à s’en sortir en n’ayant pas toutes les cartes en main. Ce roman ressemble à une voiture lancée à vive allure dont on aurait oublié les freins. Et à la fin, on ressent le besoin de souffler un peu, après ce sprint de presque 250 pages.

Histoire universelle des Hommes-Chats de Josu Arteaga

Editeur : Nouveau Monde éditions

Traducteur : Pierre-Jean Bourgeat

Pourvu que l’on accepte la forme, que l’on connaisse l’histoire de l’Espagne, ce premier roman est une vraie surprise, probablement l’une des meilleures en cette année 2022. L’auteur nous présente une autopsie d’un village, une petite histoire dans les interlignes de la grande Histoire.

« A Olariz, nous comprenons la mort et la vie à notre façon. Tout nait, tout meurt. Ni plus ni moins. Et ce, depuis la première aube. Pour les humains ou les animaux. Sans distinction. La vie est la neige première. La mort est la neige piétinée. Les deux sont semblables. »

Le narrateur va donc nous raconter la vie de ce village renfermé sur lui-même, en y mêlant ses souvenirs personnels. Ainsi, il se rappelle son père, accoucheur qui mettait bas des juments. Il avait sept ans quand son père l’avait emmené Olaiceta, Ce matin-là, le narrateur avait trouvé un œuf avec deux jaunes lors de son petit déjeuner. Cela aurait dû être un bon présage. Mais le jeune poulain est né avec deux têtes. Alors, il a emmené la jeune bête dans les bois pour l’achever et l’enterrer. Plusieurs années après, une truie donna le jour à douze petits, comme le nombre des apôtres de Jésus. De rage et de douleur, la truie s’est jetée sur eux et les a tous dévorés. Il en va ainsi de la vie et de la mort. Et il faut toujours écouter les présages, et surtout bien les interpréter.

Le narrateur se rappelle aussi Teodora, une jeune femme honnête et pauvre. Son mari avait choisi le camp de la révolution et le couple haïssait le curé et sa religion. Ils travaillaient dans un ferme de riches sans enfant et espéraient hériter à la mort des propriétaires quand un petit Gabriel vit le jour. On dit que le mari de Teodora y mit le feu et Gabriel en réchappa. Par contre, il mourut encore bébé et on dit que Teodora enduisait ses tétons de poison avant de les donner à Gabriel. Les propriétaires les chassèrent et tout le monde au villages les appelaient Les Damnés …

Dans un village rural, éloigné de toute modernité, ce village va nous raconter ses petites histoires, embringuées dans la Grande Histoire. Par son éloignement, il ne subit pas les conséquences de ce qui se passe à l’extérieur. Et les lois sont revenues celles de la nature, celles du plus fort, celles du village. Les hommes y sont rugueux, taiseux, et préfèrent régler leurs affaires entre eux plutôt que de faire appel à quelqu’un d’extérieur. D’ailleurs, on n’y trouve pas de police, chacun fait sa justice.

Construit comme une suite de nouvelles, ce roman tient son fil directeur avec ce narrateur, que l’on imagine vieux, repensant au passé de ceux qui nous manquent. Chaque petit événement est l’occasion pour lui de se rappeler une scène, une personne, un fait marquant. La narration se fait donc sans aucun dialogue et de façon très directe. Cela en devient remarquable quand il arrive à nous passer en revue toute une vie et de faire revivre des fantômes devant nos yeux. J’ai adoré cette narration.

J’ai eu l’impression que l’auteur faisait appel dans certains chapitres à des faits de l’histoire espagnole, et n’en connaissant que des bribes, je me suis senti délaissé, j’ai eu l’impression de passer au travers. Par contre, le dernier chapitre, contre toute attente, est terrible et donne à l’ensemble la cohérence que j’attendais. Josu Arteaga se permet même de nous pointer du doigt, nous montrant que les horreurs qu’il a décrites n’ont rien à envier à celles du monde actuellement. On prend une bien belle claque pour la fin, voire même quelques réflexions philosophiques très justes. Voilà un premier roman surprenant et surtout très réussi. Auteur à suivre.

Jeannette et le crocodile de Séverine Chevalier

Editeur : Manufacture de livres

En un peu plus d’une dizaine d’années, Séverine Chevalier n’aura écrit que quatre roman. Je me rappelle Clouer l’ouest, et ce portrait de villages perdus au milieu de nulle part, peuplés d’âmes errantes.

Jeannette habite à Clat-les-Bains, un village. Pour ses dix ans, elle croit à la promesse de sa mère : ils iront voir Eléonore, un crocodile trouvé dans les égouts de Paris et récupéré par le zoo de Vannes. Jeannette dessine son rêve, colle le portrait qu’elle a réalisé sur le réfrigérateur, car c’est devenu son rêve, l’objectif d’un ailleurs possible. Jeannette vient de mettre le dernier trait sur son dessin numéroté 55. Elle a même fait un exposé pour sa classe.

Blandine, sa mère, ne se sent pas bien ce matin. Elle demande à Jeannette de lui ramener la bouteille d’eau qui est au frais. Elle a vérifié la somme qui est dans le cochon-tirelire, et la bouteille de vodka désespérément vide sous son lit. L’odeur de l’alcool l’obsède, son absence aussi. Elle décide d’aller acheter une bouteille d’alcool, elles iront voir le crocodile l’année prochaine. Jeannette entend un bruit, Blandine est tombée, dans un coma éthylique. Maman est morte ?

Cale fait un an que Blandine n’a plus touché une bouteille d’alcool, depuis qu’elle est sortie de l’hôpital. Mais l’appel court toujours dans ses veines. Elle a maigri depuis, sa peau est devenue flasque. Elle s’amuse dans les rayons du supermarché en regardant les hommes trainer autour des bouteilles. Mais elle n’a jamais reparlé de l’accident avec Jeannette, ni d’Eléonore.

Ce roman commence avec les rêves de Jeannette, dans un contexte qui, s’il n’est pas rose, reste au second plan. L’atmosphère est gentillette, cotonneuse, et l’auteure fait montre d’une grande tendresse envers cette fillette. Le retour à la réalité est d’autant plus brutal quand sa mère décide de dépenser l’agent dans une bouteille d’alcool, illustrant que les problèmes des adultes ne sont pas compatibles des envies des enfants.

Outre cette histoire de trahison, de mensonges quand on lui dit que le voyage pour voir le crocodile est reporté à l’année suivante, Séverine Chevalier introduit le contexte, les personnages, cette petite ville frappée par le chômage, les uns qui préfèrent partir chercher du travail, les autres choisissant de rester, tous réunis autour du bar où on ne peut rien faire d’autre que discuter d’une situation qui les coulent, qui les noient.

Plutôt que de rester en dehors de la situation, l’auteure s’implique, se positionne parmi eux, avec une plume tantôt poétique et tendre, tantôt dure et factuelle mais toujours exempte de naïveté. Et plus l’intrigue avance, plus Jeannette grandit, plus l’écart se réduit entre les illusions et la réalité, plus le monde passe du gris au noir, en oubliant les couleurs de l’arc-en-ciel, formidable illustration de la fragilité de l’espoir, et de la nécessité de protéger le monde des enfants.

Magnifique tant dans la forme que dans le fond, ce roman remarquablement intelligent atteint des sommets de subtilité et de poésie, aussi enchanteur que dur dans sa conclusion. Dans un monde sans pitié, Séverine Chevalier arrive à créer un cocon, si chaud et si doux à l’intérieur, qui protège de l’extérieur si froid. Ne manquez pas ce roman si subtil, cette plume si rare, cette histoire si terriblement actuelle.

Because the night de Gilles Vidal

Editions : La Déviation

Gilles Vidal se positionne comme un auteur à part, livrant des romans personnels, avec des themes récurrents, au risque de laisser des lecteurs sur le bord du chemin. Et de chemin, il est question ici :

Angus ne s’attarde pas au cimetière, il reprend sa route dans sa voiture qui ressemble à une vieille 604. Au milieu des montagnes, il se sent seul, délaissé rejeté par un paysage qu’il n’a jamais aimé. Alors qu’une femme hurle son chagrin devant l’église, un homme pense le surprendre en arrivant par derrière. En fait, il lui demande juste de l’emmener dans un village plus haut.

« Bref, avant le grand effondrement, tout le monde savait bien qua ça allait partir en sucette, mais personne ne réagissait. Et puis la nature, qui est bien plus maline que nous, préparait sa vengeance, et elle fut cinglante, elle ne nous a pas tous virés de la planète, mais si elle persiste encore un peu dans la punition, il ne restera bientôt plus personne. »

Depuis le Grand Chaos, l’Humanité est devenue une somme de groupuscules, de communautés dont la motivation est la défiance envers l’autre. Malgré le risque encouru, Angus accepte de le conduire là-bas, et de rencontrer les six personnes habitants ce village.

Gilles Vidal nous propose un roman pas comme les autres, peut-être plus personnel, en tous cas plus difficile d’accès : un voyage dans des paysages immaculés, seulement habités par des survivants, un voyage à l’intérieur d’un homme, coincé entre passé et présent, entre souvenirs et désolation.

De la multiplicité d’antan, il ne reste plus rien, plus personne, plus de décors, plus de couleurs, plus d’odeurs. Chacun se méfie de l’autre dans un nouveau monde où il faut s’adapter pour survivre. Alors, Angus préfère rêver, se rappeler comment c’était bien avant, comment on pouvait s’amuser, se parler et s’aimer.

A coups de longs paragraphes, sans aucun dialogue, avec de nombreuses digressions, Gilles Vidal construit son roman introspectif en prenant le pari que l’on va le suivre. Ce roman nécessitera un certain effort, devant son hermétisme à nous laisser se raccrocher aux basques d’Angus, qui comporte des phrases d’une beauté fulgurante. Et si en cherchant le monde, on ne faisait que chercher soi-même ?

Sois zen et tue-le de Cicéron Angledroit

Editeur : Palémon

Cela faisait un moment que je voulais me lancer dans la série de polars humoristiques de Cicéron Angledroit, dit Claude Picq. J’ai mis un peu de temps à me procurer le premier tome, sans doute épuisé, et ça y est ! A la lecture du nom de l’auteur, on sait à quoi s’attendre : tout ce qui est narré n’est pas sérieux et a un unique objectif : nous divertir.

Cicéron Angledroit, notre détective narrateur, traverse une mauvaise passe financière. La seule affaire qu’on lui propose de résoudre consiste à trouver la cause de la mort du mari de madame Costa, survenu dix ans plus tôt ! On pourrait penser que la vieille débloque à plein tube mais comme elle semble motivée à dépenser de l’argent, Cicéron ne peut laisser échapper cette enquête.

Chaque matin, Cicéron va boire son café au bar de la galerie marchande de l’Interpascher. Juste avant qu’il entre, une déflagration intervient. Momo, le SDF qui squatte le lieu a perdu son bras dans l’explosion, qui allé se figer dans le ventilateur du plafond, distribuant une pluie de sang qu’un Yorkshire déguste comme du petit lait. Cicéron a tout juste le temps d’aller au bar avant que la police ne boucle les lieux.

Au bar, il retrouve René, chargé de ramener et ranger les caddies. Momo est son pote et il ira lui rendre visite à l’hôpital dès qu’il sera sauvé. Quant à Cicéron, il poursuit sa journée en retrouvant sa fille Elvira lors d’un déjeuner chez sa mère. René, Momo et Cicéron vont donc trouver la solution à ces deux énigmes : la mort de Costa et le ou les auteurs des attentats qui vont ensanglanter la paisible ville de banlieue de Vitry.

Ils sont quelques-uns à porter haut l’étendard des héritiers de San Antonio (ou de Michel Audiard pour les bons mots). Parmi eux, je citerai Stanislas Petroski et sa série de Requiem, ou Samuel Sutra et sa série de Tonton, ainsi que Nick Gardel. Il va me falloir rajouter à cette liste Cicéron Angledroit qui nous présente dans ce premier tome les protagonistes que l’on va retrouver par la suite, à savoir Momo, René, Elvira, Brigitte son amante ainsi qu’un certain nombre de personnages secondaires.

Tout ce roman est fait pour passer un bon moment et n’a d’autre ambition que de nous offrir quelques heures de pure comédie. L’intrigue et les enquêtes passent clairement au second plan, l’auteur préférant laisser la place aux réflexions du détective, ainsi que des jeux de mots, des jeux de langues, des citations réutilisables à foison. J’ai particulièrement apprécié sa façon de jouer avec la langue française, pointant ses incohérences et même ses propositions de création de nouveaux mots.

Alors, quand Claude Picq va-t-il entrer à l’Académie Française ? Car grâce à lui et ses confrères, cela permet de faire bouger les règles immuables et immobiles du français. Vous l’aurez compris, Cicéron propose un jeu au lecteur, et s’amuse même de ses propres abus, nous indiquant qu’il fait dans certains chapitres, du remplissage avec des scènes de sexe. Franchement, on se marre. A suivre …

Nos vies en flammes de David Joy

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

David Joy fait partie des belles découvertes parmi les auteurs de Noir rural, tant sa plume me parait lyrique et ses sujets lorgnant du coté des habitants des Appalaches. Ce dernier opus en date confirme son talent.

Raymond Mathis élevait auparavant des Beagles, les meilleurs chasseurs d’écureuils du coin. Il n’a gardé qu’une femelle, Tommy Two-Ton, maintenant vieille et aveugle. Quand il rentre à la maison, il est ravi de constater que sa porte est fermée ; Ricky, son fils n’est donc pas venu le voler, en quête de quoi que ce soit à vendre, pour se payer sa dose de drogue. Et la maison est si vide depuis la mort de Doris d’un cancer.

La radio annonce qu’un nouveau foyer vient de se déclarer à proximité du terrain de camping. Ce monde part en cendres, tant le sol est sec. Le téléphone sonne alors qu’il termine son verre. La voix de Ricky est affolée, en affirmant qu’ils vont le tuer. Un homme reprend le combiné et lui demande 10 000 dollars pour récupérer son fils. Cette somme qu’il avait mis de coté pour lui servira donc à sauver la vie de son fils, par loyauté pour sa femme.

Ray se rend au rendez-vous, à Big Cove et rencontre un homme à la queue de cheval. Le dealer affirme que Ricky lui doit cet argent. Ray le menace pour récupérer son fils, et lui intime l’ordre de ne plus rien vendre à son fils. Quelques jours plus tard, Ricky s’enfuit à nouveau et rejoint un groupe de drogués. Son corps sera retrouvé dans la chambre d’un motel.

La construction de ce roman peut en désarçonner certains, surtout qu’il n’y a pas de véritable personnage principal, mais plutôt des groupes d’individus, des drogués, des flics, des dealers et des pauvres gens qui doivent vivre avec cette situation. Je dis pauvres gens car David Joy nous montre bien que, aussi bien au niveau local que national, rien n’est mis en place pour lutter réellement contre ce fléau.

La plume de David Joy se révèle fascinante, s’attardant autant sur les vies de chacun, que nous décrivant les paysages ravagés par les incendies, que l’auteur utilise comme une métaphore d’un pays qui se détruit de l’intérieur ; il narre à merveille la sensation des gens des campagnes délaissés par les hommes de pouvoir, laissant pourrir les zones dont ils ne peuvent retirer un peu d’argent.

Le chapitre 40, le dernier de ce roman, donne la parole à Ray, assis à sa terrasse. Ecoutant le chant des coyotes, il cherche une explication à ce monde en ruine :

« Des années durant, il avait tenté de mettre le doigt sur le moment où les choses avaient commencé à se déliter. Aussi idiot que ça puisse paraître, il jugeait parfois responsable l’arrivée de la télévision. Quand les gens pouvaient voir ce que les autres avaient, ils se mettaient à le vouloir aussi. Ils entendaient la façon dont les gens parlaient de la montagne, et ils commençaient lentement à changer de discours. Les choses qui sur le moment avaient semblé insignifiantes et inoffensives représentaient, avec le recul, un commencement. Mais même avant ça, avant que l’extérieur exerce son influence, les communautés se divisaient et les gens partaient. »

Puis vient enfin, l’instant de lucidité, celui de se sentir exploité par les industriels d’abord, puis par les entreprises de tourisme :

« Des étrangers conduisant de belles voitures et portant de beaux costumes faisaient de belles promesses d’emploi, puis ils repartaient avec leur portefeuille en peau d’autruche bien garni une fois que tout ce qui pouvait être pris l’avait été. Les gens leur couraient désespérément après en agitant les mains dans la poussière et les gaz d’échappement, à bout de souffle, vaincus et brisés, et quand ils finissaient par s’arrêter et regardaient autour d’eux, ils se rendaient compte qu’ils étaient dans un endroit qu’ils ne reconnaissaient plus, qu’ils étaient aussi perdus que des chiens errants. »

En postface de ce roman, un article de David Joy, nommé Génération opioïdes, paru dans la revue America au printemps 2020 pointe la responsabilité des industries pharmaceutiques. Il dénonce le fait que les médecins gavent les enfants de substances au moindre bobo, sans s’inquiéter des risques d’addiction, créant ainsi toute une génération de futurs drogués. Cet article donne une grandiose conclusion à ce formidable roman.

En attendant Dogo de Jean-Bernard Pouy

Editeur : Gallimard – La Noire

On a du mal à suivre le rythme de parution de Jean-Bernard Pouy et pourtant je ne peux oublier qu’il fait partie des auteurs qui m’ont fait plonger dans le Noir. Dans les années 80, j’ai dû lire toutes ses parutions, au rythme de 2 à 3 par an, jusqu’à ce que je découvre les blogs et que je puisse lire de nouveaux auteurs, découvrir de nouveaux horizons.

Allez savoir pourquoi, en ce début d’année 2022 et aussi poussé par les articles publiés par mes collègues blogueurs, je me suis décidé à acheter ce nouvel opus,  m’attendant à être surpris, (évidemment venant du maître !) m’attendant à être secoué, m’attendant à passer un excellent moment de divertissement et de culture.

Ce roman raconte l’histoire de Simone, une jeune femme d’une trentaine d’années qui n’a jamais été proche de son frère Étienne, et qui pourtant en ressent l’absence après une disparition inexpliquée de 6 mois.  Elle souffre surtout de voir ses parents attendre le retour du fils, même s’il n’a jamais été particulièrement présent ou attentionné. Dans une France qui sort d’innombrables grèves et difficilement d’un virus contagieux, Simone décide de partir à sa recherche.

Etienne était un garçon détaché qui n’accordait aucune réponse à la routine, à la normalité, au temps qui passe. il vivait dans son petit appartement, tranquille, rêvait de devenir écrivain ; bref, vivre sa vie en marge de la société.  Simone aussi est du genre indépendante vit en colocation et d’un travail d’infirmière, qui mais lui permet, par ces innombrables répétitions de gestes de piqûres, d’oublier son quotidien.

Ses deux collègues infirmières lui accordent dix jours pour partir à l’aventure. Elle parvient à rentrer dans l’appartement de son frère et découvre d’innombrables feuilles tapées à la machine qui narrent des chapitres de début de roman. Étienne était comme ça, toujours commencer quelque chose et ne jamais rien finir.

A Lyon, loin de sa tranquillité au bord du Rhône et son soleil printanier, Guignol, Madelon et Gnafron en ont marre de faire les marionnettes pour les gamins gâtés pourris. Une bonne fois pour toute, il s’agit de montrer au monde que la société part à vau-l’eau et qu’il faut un petit peu réagir. Quittant leur théâtre d’histoires sans cesse répétées, ils déposent une bombe pour détruire le Castelet. Et les flammes qui en résultent font finalement un spectacle coloré et agréable.

Le personnage principal et féminin a beaucoup de points commun avec Pierre de Gondol, à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un et se faisant aider de la Culture. J’avais beaucoup apprécié 1280 âmes, roman écrit en hommage à Jim Thompson.  En effet,  cette intrigue se veut autant une recherche d’un personnage disparu que la recherche de sa propre vie, la recherche d’une motivation pour continuer à vivre au milieu d’un quotidien envahissant et totalement inintéressant.

Simone va se débattre, va suivre son instinct, les petites pierres blanches posées ça et là parmi les premiers chapitres de son frère, se faire aider d’un détective privé, rencontrer d’innombrables personnes, entre sérieux et farce et nous proposer un itinéraire en forme de labyrinthe dont on a l’impression qu’on ne sortira jamais. Malgré cela, on lit, on se passionne, on rit autant par le côté décalé du style que par les références littéraires. Par ce message, ce qui donne tu une touche culturelle que l’on me trouve rarement dans les autres roman polar.

Et puis en alternance, on a ces trois personnages (Guignol Gnafron et Madelon) qui en ont marre de la société, des gens qui ne les écoutent pas. Ils vont faire leur chemin, partir en  croisade pour démolir tout ce que la société moderne a érigé comme monuments qui n’en sont pas, pour montrer aux gens qui croient que le football est plus important que la vie qu’ils se trompent.

Derrière son côté foutraque, son intrigue faussement improvisée, Jean-Bernard Pouy utilise tout son savoir-faire et son génie pour à la fois nous distraire mais aussi nous cultiver, en n’oubliant pas de nous demander d’ouvrir les yeux sur la situation, sur les gens, avec une belle lucidité. Mes collègues blogueurs ont dit que c’était un excellent cru, je ne peux qu’ajouter qu’il faut que vous lisiez ce roman typiquement Pouyien, et pourtant irrémédiablement juste lucide et original. Un excellent divertissement !

Et vive Raymond Roussel !

Harry Bosch 5 : Le cadavre dans la Rolls de Michael Connelly

Editeur : Seuil & Calmann-Levy (Grand Format) ; Points & Livre de Poche (Format Poche)

Traducteur : Jean Esch

Après Les égouts de Los Angeles, La glace noire, La Blonde en béton, et Le dernier coyote, voici la cinquième enquête de Hieronymus Bosch, dit Harry, qui va continuer à mettre en place les personnes entourant l’inspecteur.

Après dix-huit mois de dépression, Harry Bosch revient aux affaires et se retrouve propulsé Chef de groupe, au bureau des cambriolages de la police de Hollywood, Suite à la décision de la nouvelle lieutenante Grace Billets, Bosch aura sous ses ordres Jerry Edgar et Kizmin Rider. Bosch est appelé aux alentours du Dodger stadium où se déroule la finale de football américain.

Bosch est accueilli l’agent Powers qui est chargé de surveiller la voiture, à l’intérieur de laquelle on a retrouvé un corps. Le mort s’appelle Anthony Aliso et a été abattu de deux balles dans la tête, ce qui ressemble à une exécution de la mafia. Aliso est connu pour être un producteur de films de série Z. Powers tient à prévenir Bosch et son équipe qu’il a laissé ses empreintes dans la voiture en ouvrant le coffre.

Bosch ne tient pas à prévenir l’OCID, le département chargé de la lutte anti-mafia. Mais sur l’insistance de Jerry, il les appelle et leur communique la découverte du corps. Dom Carbone qui est de permanence lui assure que l’OCID n’est pas intéressé. Bosch fait donc rapatrier la voiture avec le corps dedans pour ne pas affoler la foule. Bizarrement, rien n’a été volé, et Aliso avait loué sa voiture à Las Vegas, où il gérait ses affaires de cinéma.

Avec cet épisode, qui commence comme une banale affaire de meurtre, on sent que Michael Connelly veut faire d’Harry Bosch un personnage récurrent et qu’il veut le faire durer longtemps. Il va ainsi introduire le personnage d’Eleanor Wish, une ancienne compagne de Bosch, ex-agent du FBI qui sort tout juste de prison. Nous avons droit donc à des retrouvailles, liées à cette enquête.

L’intrigue démontre que Michael Connelly a acquis un savoir-faire et qu’il déroule les pistes, vraies ou fausses, avec le naturel du grand auteur qu’il est. Il est toujours aussi précis dans sa description des processus policiers et nous montre ici les liens de la mafia dans l’industrie cinématographique pour blanchir leur argent sale. Il nous montre aussi la main mise de Chicago sur Las Vegas malgré les purges annoncées par les politiques.

Enfin, il n’épargne pas les différents services de police, les guerres internes entre la brigade criminelle, la lutte anti-mafia et la police des polices. Bosch aura fort à faire avec des attaques venant de toutes parts, pour résoudre cette affaire dans les toutes dernières pages et pour se défendre. Il est à noter aussi le personnage de Grace Billets, la nouvelle lieutenante que Bosch apprend à connaitre et qui se place d’emblée dans son camp. Et tout cela est raconté avec un naturel, un allant et une simplicité qui forcent l’admiration, pour donner un excellent polar.

Les disparus des Argonnes de Julie Peyr

Editeur : Equateurs éditions

A propos du sujet, je dois dire que la disparition des soldats appelés de Mourmelon ne me tentait pas trop. Mais l’accroche du bandeau sur son précédent livre a attisé ma curiosité : « Julie Peyr maitrise diablement la construction, les dialogues, la présence charnelle et émotive de chacun des personnages. »Avouez que c’est tentant !

Hiver 1981. Jocelyne attend son fils Gilles qui doit passer le week-end en famille. Après plusieurs heures d’attente, elle doit se rendre à l’évidence qu’il ne viendra plus. Elle l’a pourtant bien élevé mais il a dû préférer faire la fête avec des copains. Quelques jours plus tard, des gendarmes sonnent à sa porte. Gilles ne s’est pas présenté à la caserne et est considéré comme déserteur. Pour Jocelyne qui a appris le respect à son fils, cela sonne comme une insulte et une impossibilité.

Elle va donc déclarer la disparition de son fils au poste de police. Mais comme il est considéré comme majeur, ces derniers ne peuvent rien pour elle. Ne se laissant pas abattre, elle va chercher à savoir ce qui est arrivé à Gilles. Elle contacte ses amis, la caserne, et apprend que sa voiture était en panne et qu’il avait dû partir en faisant du stop. Jocelyne décide alors qe coller des affiches dans les environs.

La petite amie la contacte et lui demande des nouvelles de Gilles. Les deux femmes sont consternées, désespérées de ne pas recevoir de nouvelles. Gilles ne serait jamais parti, les deux amoureux avaient prévu d’annoncer qu’ils attendaient un enfant. Mais elles font face à un déni de la police et de la justice. Alors qu’elle déballe les légumes achetés au marché, Jocelyne voit par hasard un article dans le papier journal, où il est fait mention d’un jeune militaire qui a lui aussi disparu.

Les plus anciens se souviendront de cette affaire qui a fait beaucoup de bruit à l’époque. Plusieurs appelés disparaissent après être rentrés chez eux lors d’une permission et avoir fait du stop. Plusieurs mois, plusieurs années ont passé sans que cette affaire ne connaisse une issue positive ni aucune solution, puisque le ou les coupables n’ont jamais été ni inquiétés, ni appréhendés.

On peut imaginer la détresse des familles devant une telle situation : pas de nouvelles de leur enfant, la gendarmerie qui considère une situation de désertion, la police qui refuse de lancer un avis de disparition puisque le jeune homme en question est majeur. L’auteure met de côté judicieusement l’aspect enquête pour se concentrer sur les actions de Jocelyne et sur ses difficultés à faire bouger un dinosaure administratif devant une situation inédite.

De ce point de vue-là, le roman atteint un sommet de narration, avec un excellent équilibre entre événements, personnalités des personnages et leurs réactions, narration et dialogues. J’ai trouvé ce roman passionnant dans sa première partie, et surprenant par le tournant qu’il prend quand Jocelyne découvre que la disparition de son fils n’est pas un cas isolé. On ressent dans ce moment-là toute la ténacité et la détermination d’une mère qui ne veut jamais abandonner, rien lâcher.

Par la suite, l’auteure pointe la nonchalance de la police, l’incapacité et l’incompétence du système judiciaire. Ce qui est encore plus surprenant, c’est la réaction du système qui justifie son inertie sans aucune émotion et qui après, va chercher un coupable, quel qu’il soit. Sans être un brûlot, l’écriture de Julie Peyr, si fluide et évocatrice, nous pose une problématique sur la base d’un exemple concret. Une sacrée découverte d’une auteure sur laquelle je vais me pencher.