Archives pour la catégorie Chouchou 2010

Rictus de Jean Pierre Ferrière (Plon – Noir Retro)

Je persiste dans la découverte du roman noir français des années 50 à 70 avec cet excellent roman noir signé Jean Pierre Ferrière, toujours édité par Plon dans leur décidément excellente collection Noir Rétro.

Que faire quand on est père de famille et que l’on se sait condamné à court terme pour mettre sa famille à l’abri du besoin ? C’est la situation à laquelle est confronté Mathieu Collard, marié à Jeanne, père d’un petit François de deux ans, et ouvrier aux Cartonneries du Loiret. Depuis quelques temps, il a des douleurs à l’estomac et dort très mal. Son docteur généraliste Jean Louis Tristan l’ausculte, lui fait passer des radios et en arrive à la terrible conclusion qu’il lui reste entre six et huit mois à vivre. Comme il doit payer sa maison et assumer la vie future de sa famille, Collard cherche une solution rapide pour gagner de l’argent : gagner au loto ou commettre un acte illégal.

Alors, Collard erre dans les rues, ne laissant rien transparaître de ses problèmes de santé, ni à sa femme, ni à son travail. Il rencontre Sandra, une prostituée, à qui il se confie, puis Mlle Simone, la secrétaire du docteur Tristan qui va lui apporter une solution : en l’échange de 150 000 francs, il devra tuer Alexandre Chassagne. Après négociation, il touchera 100 000 francs avant le meurtre, et 50 000 francs après. Une nuit, il intercepte la voiture de Chassagne et l’étrangle.

Il ne verra jamais la deuxième partie de la somme, mais cela lui permet de payer sa maison et de s’offrir une voiture. Lors d’un accident de la route, sa femme et son enfant meurent, et il se retrouve à l’hôpital, seul rescapé, seul. Il apprend alors par le docteur Brunel qu’il n’est pas condamné, qu’il n’a qu’une simple gastrite. Commence alors pour Collard sa quête de vengeance.

Ce roman est l’exemple type d’une histoire simple racontée avec logique. Outre le fait que le roman soit court (170 pages), il se lit vite grâce aux grandes qualités littéraires de la narration. Si l’intrigue est positionnée dans les années 60-70, la psychologie des personnages n’a pas d’age. Car nous suivons Collard dans toute sa logique de père de famille responsable, dont l’obsession est de sauver sa famille d’une vie pénible, sans argent, sans avenir. Puis, après son drame, il se retrouve sans attache, sans but, sans avenir. La logique de Collard est effrayante, la talent de Jean Pierre ferrière pour nous le faire ressentir énorme.

Les autres personnages ne sont pas là en tant que faire valoir. Ils sont aussi importants dans le déroulement de l’histoire que peut l’être Collard. Faire vivre six ou sept caractères en aussi peu de pages, c’est aussi une épreuve de force réalisée par ce livre. Du docteur à la prostituée, tous ont leur motivation, leurs objectifs, leur petite vie, leurs amours, leurs soucis. Parfait dans sa description, subtil dans son style simple et imagé, ce roman est un régal dans une collection qui s’affirme de plus en plus comme une mine de petits trésors.

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Fratelli de Jean Bernard Pouy et Joe Pinelli (JC.Lattès)

Cela faisait plusieurs mois que l’on m’avait prévenu de la sortie de ce livre, en me soulignant une fantastique histoire de Pouy avec de superbes dessins de Pinelli. Le résultat ne m’a pas déçu, loin de là.

New York, 1946. Emilio vient de débarquer aux Etats-Unis en provenance de son petit village sicilien. Il vient retrouver son frère qu’il n’a pas vu depuis quarante ans, pour effacer le drame qui a endeuillé sa famille. En effet, quarante ans plus tôt, le frère cadet Roberto a été assassiné et son frère Ercole a disparu juste après. Pour Emilio, c’est l’occasion de retrouver l’honneur perdu et d’en finir avec ces fantômes qui le hantent, de terminer sa vie par un fratricide.

Ercole sait que son frère le cherche, il sait que l’issue sera dramatique. Il a l’avantage de connaître le terrain de cette bataille familiale. Il travaille à Little Italy, et ses recettes font fureur dans son restaurant. Lui, qui est en survivance depuis quarante ans, est nerveux dans l’attente de cette confrontation mortelle. Alors, il erre dans cette ville, mais sait que l’issue est inéluctable.

Le duel entre ces deux hommes étrangers à leur environnement, étrangers à leur monde sera sans surprises, violent, irrévocable, au milieu des brumes et des brouillards de ce nouveau monde qu’ils subissent sans le vivre. C’est un roman court d’une centaine de pages sans fioritures, sans suspense mais avec une ambiance à couper au couteau.

Jean Bernard Pouy a laissé de coté tous les effets de style pour se mettre au service d’une histoire de revanche, de vengeance, d’honneur, de liens de famille, de liens de sang ou du sang, avec une fin qui ressemble aux duels des westerns américains. Tout le livre se déroule dans la tête des protagonistes, fait d’impressions, de sensations, de souvenirs, de cauchemars, mais sans aucun doute sur leur objectif, sur leur avenir, sur leur destin.

Si l’on ajoute à cela les dessins / peintures de Joe Pinelli, tout en gris flouté, on en ressort imprégné d’un monde trouble, gris, où le monde n’est fait que d’impressions et jamais de claires images, de couleurs, d’espoir. C’est une fantastique illustration de ce monde d’après guerre, de ce monde qui parait si gris à Ercole et Emilio. C’est aussi une formidable rencontre entre deux artistes qui sont sur la même note, sur la même partition, pour le plaisir des yeux.

Vous l’aurez compris, c’est un superbe livre qui nous conte une courte mais simple histoire dramatique. C’est un livre qui va naturellement trouver sa place dans votre hotte du père Noël, et qui ravira autant les amateurs de littérature que les aficionados de dessins à l’ambiance sombre. Une œuvre d’art qui se doit de figurer en bonne place dans votre bibliothèque.

Scarelife de Max Obione (Editions Krakoen)

Cela faisait un bout de temps que je voulais lire ce roman, un roman bien sec, bien nerveux pour changer. Après avoir appris qu’il faisait partie de la sélection 2010 du trophée 813, je ne pouvais attendre plus longtemps. En voici le début :

Mosley J.Varell a commencé comme scénariste d’un feuilleton comique de quatrième catégorie La Famille Wreegless. Il s’occupait principalement des répliques de l’actrice principale Bess qui jouait le rôle de Tana. La série a duré 3 saisons et Mosley et Bess se sont mis à vivre ensemble. Mais Bess a fini par prendre du poids et par baiser dans son dos. Après dix années de prison à Potern Bay, pendant lesquelles Bess lui rendait visite, Mosley est devenu le scénariste d’un dessin animé Gougou le kangourou.

Un matin, Mosley reçoit une lettre de son père Edwin Varell, pour qui il voue une haine farouche. Il décide de le retrouver à Rochelle, mais comme il déteste les avions, il doit traverser les Etats-Unis du Montana à la Louisiane en bus. Pendant son trajet, il en profite pour travailler sur le scénario d’un film retraçant la vie du romancier David Goodis.

Le bus s’arrête au milieu de nulle part. Une superbe femme monte, c’est Leen. Elle l’invite chez elle à Tykerall, et ils font l’amour, devant son mari, le major Garb Vihanos, revenu à moitié aveugle, à moitié sourd et paraplégique d’Irak. Puis il passe la nuit avec Leen et au petit matin, il étouffe le major avec un sac en plastique en guise de cadeau de remerciement. Sa route se poursuit dans le camion de Sanchez Smith, qui transporte des bibles « pour les nègres d’Afrique », puis dans la Chevrolet de quatre loustics un peu allumés.

Cette cavalcade meurtrière va être suivie par Herbie Erbs. Herbie a l’inconvénient d’être petit avec un air de cocker triste, comme Droopy. C’est lui qui a arrêté Mosley et il a du mal à accepter qu’il soit retourné dans la nature pour bonne conduite. Il va donc le traquer jusqu’en Louisiane, pour assouvir son obsession.

Fantastique, c’est le premier adjectif qui me vient pour ce polar dans la plus pure tradition des romans noirs américains (alors que l’auteur est français et qu’il situe l’action outre-atlantique). Ce roman est un vrai hommage envers les grands auteurs du siècle passé mais aussi envers ceux d’aujourd’hui. Un hommage réussi qui a l’avantage de porter la signature personnelle de Max Obione. Il ne fait pas comme eux, mais prend tous les codes du genre pour en faire son œuvre, et c’est très réussi.

Il y a Mosley le méchant, le tueur qui transforme ses crimes en accidents, sans sentiments, uniquement mené par ses pulsions et poussé par son objectif : retrouver son père. Il y a Herbie le gentil, le flic obsédé, qui délaisse son ménage pour enfermer celui qui incarne le mal absolu, peut être par vengeance envers ceux qui se moquent de son apparence. Il y a le contexte d’une Amérique pauvre, sale, faite de gens laissés sur la bas coté de la grande route. Tout cela est bien noir.

Et puis, il y a le style. Ce roman divisé en deux se lit comme on boit un café, court serré et sans sucre. Les chapitres consacrés à Mosley sont écrits à la première personne, avec un style court, sec, acéré, parfois sans verbe ce qui permet de ressentir le manque d’humanité du bonhomme, ceux consacrés à Herbie à la troisième personne, avec un style plus littéraire. Quel brio d’opposer aussi les deux personnages par ce biais !

Malgré les hommages à une littérature que certains jugeraient dépassés, ce roman est bien rafraîchissant, et vous vous devez de le lire urgemment. Tout de l’intrigue aux personnages, du style à l’ambiance y sont parfaits pour passer un excellent moment de littérature noire, tout ce que j’aime. S’il risque d’être dur à trouver depuis que les éditions Krakoen ont disparu, je ne peux que souhaiter que quelqu’un réédite cet excellent roman.

Rupture de Simon Lelic (Editions du Masque)

Voici donc ma première lecture dans le cadre de la sélection automnale de Polar SNCF. Cette année, je peux dire que les sélections auront été d’un très bon niveau. J’ai commencé par Rupture de Simon Lelic sur l’insistance de Cynic dont vous pouvez lire l’avis ici. Un livre à ne rater sous aucun prétexte.

Dans un collège britannique très coté, une réunion où sont conviés les élèves et les professeurs a lieu dans le gymnase. Un des professeurs, Samuel Szajkowski, sort un pistolet et ouvre le feu. Trois enfants et un professeur, Veronica, sont touchés et meurent sur le coup. Puis, Samuel retourne l’arme contre lui et se suicide.

Lucia May est l’enquêtrice chargée de cette affaire. Au-delà des faits, dont elle connaît le coupable, elle va cherche à trouver les responsables. Car Samuel était certes un individu terne, hésitant à donner franchement son avis, ayant des difficultés à lier des relations. Il était passionné de peinture et accordait tant d’importance au fait d’inculquer l’histoire. C’était sa fierté de faire ce beau métier.

Mais aux yeux des autres, Samuel était différent donc bizarre. Le directeur se dit persuadé que c’était un cinglé, et qu’il en avait eu la sensation dès son embauche. TJ le professeur de sport l’avait tout de suite pris en grippe, croyant que Samuel n’était qu’un intellectuel de plus qui dénigrait le sport. Maggie, la professeur de musique est probablement celle qui l’a le mieux connu, le fréquentant en dehors des cours. Mais, même elle, qui est devenue son amante, le trouvait taciturne, distant et mystérieux.

Lucia May va donc démêler les fils, pour comprendre que coupable ne veut pas dire responsable. Elle va se heurter à son supérieur qui veut rapidement classer l’affaire. Pour lui, ce n’est rien qu’un fait divers tragique, dont le coupable est connu et puni. Il lui donne trois jours, avant de lui demander de passer à autre chose. Petit à petit, Lucia va mettre à jour les humiliations et les petites mesquineries qui ont conduit Samuel à commettre un tel acte, quitte à mettre en danger sa carrière.

Ce roman est une franche réussite. Le personnage de Lucia May est extrêmement bien décrit. Cette jeune personne d’une trentaine d’année, qui sort d’une rupture amoureuse, laisse parler son cœur plutôt que son instinct professionnel. Devant les faits froids, marquants et dramatiques, elle y voit l’occasion de se remettre en cause, et par là même de remettre en cause le système, autant judiciaire que scolaire. Car toute la question du livre qui nous tient en haleine est simple : nous connaissons le coupable, mais qui est responsable ?

La structure et le style aident beaucoup à dévorer ce roman, tant tout est fait pour jouer sur les sentiments. Outre ceux de Lucia, Simon Lelic incorpore dans son récit les témoignages des gens interrogés, du directeur aux collègues de Samuel, des enfants à la sœur de Samuel. Ces chapitres sont très bien faits, sans qu’il y ait les questions de l’inspectrice, ce qui ne gène en rien la compréhension, mais rajoute une note dans la véracité du passage.

Il y a les personnages secondaires, très bien faits, bien vivants, qui ont tous une part importante dans le déroulement de l’intrigue, en particulier Walter le collègue de Lucia qui la harcèle sexuellement au bureau et qui la place dans la même situation que Samuel ou son ami avocat Philip qui lui rappelle de ne pas mettre d’émotion dans son travail, de se contenter d’analyser et reporter les faits.

Et puis, c’est une charge en règle contre l’éducation britannique (seulement ?) qui considère qu’un professeur a forcément l’autorité nécessaire face à ses élèves, et donc qu’il n’a pas besoin d’être conforté dans cette position;  il y a les discours affligeants (c’est mon avis) du directeur qui avoue qu’il ne sert à rien de chercher à comprendre un élève perturbateur, qu’il faut lui laisser terminer sa scolarité et qu’ensuite il ira toucher ses indemnités de chômage; Il y a tous ces professeurs censés donner l’exemple, être ouverts, accueillants envers les autres, qui rejettent et martyrisent l’un des leurs parce qu’il est étranger, différent, froid, renfermé, solitaire, introverti, ces professeurs qui sont plus puérils et gamins que leurs propres élèves, jusqu’à en être des monstres responsables; il y a ce système que tout le monde est prêt à laisser mourir, au nom de l’opportunisme personnel.

Et derrière tout cela, il y a un homme et un drame. Cet homme dont on ne connaît ses émotions que par la façon dont les autres le voient, que par l’image dont Lucia s’en fait. Jamais il n’intervient autrement que par le discours d’un autre, mais on arrive à se brosser un portrait de cet homme tellement fier d’inculquer l’histoire à des élèves, qui avait le défaut de ne pas rentrer dans le format standard d’un professeur britannique.

Rupture est le premier roman de Simon Lelic. Cela en devient d’autant plus impressionnant. Vous l’aurez compris, Rupture de Simon Lelic est un livretout en finesse et en subtilitéà lire. Urgemment.

Les lieux sombres de Gillian Flynn (Sonatine)

Comme je suis en retard dans la rédaction de mes articles, retrour sur une de mes lectures estivales. Dès sa sortie, les internautes ont salué cette histoire et l’art de l’auteur de nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page. Je l’ai donc acheté dès sa sortie, et je l’ai lu cet été. Et si je ne l’ai pas lu avant, c’est surtout parce que c’est un sacré pavé et que je préfère prendre le temps d’avaler de gros morceaux quand je suis en vacances. En voici un bref résumé :

Libby Day a connu un drame familial alors qu’elle avait sept ans. Sa mère et ses deux sœurs ont été massacrées dans leur ferme. Elle est la seule rescapée, arrivant à se sauver par la fenêtre de la chambre de sa mère. Elle a ensuite été élevée par sa tante, puis a vécu sans jamais travailler. En effet, ce massacre a fait grand bruit et de nombreux dons lui ont permis de vivre avec le strict minimum.

C’est son frère Ben qui a été accusé et condamné pour ce massacre. Et malgré les incohérences de l’accusation, c’est le témoignage de la petite Libby qui a fait pencher la balance. A son age, elle était forcément influençable et Ben a été condamné à la perpétuité. Libby a coupé les ponts avec son passé, avec sa famille, que ce soit sa tante ou son frère Ben ou son père Runner, un homme fauché, alcoolique et violent.

Deux événements vont faire pencher la balance et semer le doute dans sa petite vie bien rangée. Vingt cinq ans plus tard, le banquier de Libby lui signifie que son compte diminue à vue d’œil. C’est alors qu’un frôle d’individu, Lyle Wirth la contacte au d’un Kill Club. C’est un club qui réunit des passionnés de crimes mystérieux. Ils cherchent à éclaircir des meurtres lors de réunions qui se tiennent dans une cave de Kansas City.

Comme Lyle lui propose de la rémunérer, Libby accepte une première réunion. Là, de nombreuses personnes soulèvent des questions qui montrent que Libby ne pouvait pas avoir vu le massacre car elle était dans la chambre de sa mère, qu’il y a eu au moins deux armes utilisées (une hache et un fusil) et qu’il y avait une trace de pas adulte ensanglantée qui ne pouvait correspondre à celle de Ben. Petit à petit, Libby sent naître le doute et les remords d’avoir fait condamner son frère pour rien.

Après avoir lu ce livre, je comprends mieux les éloges couronnant ce roman. Ca r sous couvert d’une enquête, il y a un vrai roman complexe sur le monde rural des Etats-Unis, avec de vrais personnages forts et un vrai problème philosophique et psychologique.

Avec sa construction qui alterne entre passé et présent, Gillian Flynn nous montre l’envers du décor du rêve américain, celui qui a mené tant d’agriculteurs à la ruine dans les années 80 à cause de l’ouverture des frontières aux pays d’Amérique du Sud, puis avec ce que sont devenus leurs enfants. Ces gens là ne demandaient rien d’autre que de vivre de leurs terres et ils ont fini dans la drogue, la prostitution ou la prison. Quel savoir faire admirable !

Et puis, il y a la psychologie des personnages avec une problématique que Ben résume parfaitement à Libby : « Si je suis innocent, alors c’est toi qui deviens coupable. » C’est avec beaucoup de plaisir que l’on suit la trajectoire de Libby, avec ce passé qu’elle veut oublier. Elle est comme tous les protagonistes de cette histoire, il règne un fatalisme ambiant qui donne l’impression de ne pouvoir changer le cours des choses.

C’est aussi un brillant portrait des différentes générations, de notre évolution de l’enfance à l’age adulte, en passant par une adolescence perdue, sans repère, sans attaches, avec toujours cette idée de l’impact que peut des événements passés sur notre destin. C’est l’image d’un monde et d’une civilisation déracinée, laisée à l’abandon, une peinture noire du monde rural qui s’adonne à ses peurs ancestrales (la peur du Diable, la peur de l’autre) pour tenter de se rassurer, ou du moins avoir l’impression d’avoir une sorte de contrôle sur sa vie.

C’est un bien beau roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir et que je vous conseille fortement pour ce voyage au fin fond des Etats-Unis, avec une fin que vous ne devinerez pas (d’ailleurs ce n’est pas ce que j’ai préféré dans le livre), une fin dessinée comme un pied de nez au destin des petites gens.

Tokyo ville occupée de David Peace (Rivages Thriller)

Si vous vous intéressez un peu au polar, vous avez sûrement entendu parler de David Peace, l’auteur du célèbre Red Riding Quartet. Je les ai tous lus, car j’ai été tout de suite convaincu par la description de son monde, son style, sa construction. Tokyo ville occupée est le deuxième tome de sa trilogie sur le Tokyo d’après guerre, après un premier tome Tokyo année zéro (qui vient de sortir en poche chez Rivages noir) qui était difficile à lire.

Le Tokyo de 1948 est une ville qui se reconstruit. Le Tokyo de 1948 est une ville qui est traumatisée. Le Tokyo de 1948 n’a pas oublié sa défaite. Le Tokyo de 1948 subit la honte de l’occupation américaine. C’est dans ce contexte psychologique difficile que commence le roman. Dans ce Tokyo dénaturé, un écrivain a décidé de mener à terme un livre sur un événement dramatique.

Le lundi 26 janvier 1948, à 9H30, l’agence Shiinamachi de la banque impériale ouvre ses portes. C’est une journée comme les autres, le directeur de l’agence fait son discours du matin. En début d’après midi, M Ushiyama, le directeur, rentre chez lui car il ne se sent pas bien. Puis, juste avant la fermeture, un homme se présente en imperméable marron, avec un brassard du ministère de la santé publique. Sa carte de visite porte un nom : Yamagushi Jiro. Il annonce une épidémie de dysenterie et dit avoir un remède. Deux flacons sont sortis d’une malette métallique. Les seize employés boivent le breuvage.

Sur les seize employés, dix meurent aussitôt. Les six autres se tordent de douleur. Seuls quatre d’entre eux vont survivre. La banque impériale va signaler que d’importantes sommes d’argent ont disparu, soit 164 405 yens et un chèque de 17 450 yens. Ce chèque sera d’ailleurs encaissé par un homme qui a fourni une fausse adresse et dont le signalement ne correspond pas au portrait robot.

L’enquête de police sur cet empoisonnement collectif va avancer doucement. L’inspecteur H va suivre la piste des cartes de visite et arrêter un homme : Hirasawa Sadamichi. Mais une des survivantes va être formelle : ce n’est pas le coupable. De toute évidence, c’est une erreur judiciaire.

David Peace est connu pour prendre des affaires véridiques et recréer un monde son monde autour, avec un style et une construction toujours originaux. Parfois, cela est déroutant, éprouvant, difficile à lire et à suivre. Ici, ce n’est pas le cas. Autant, Tokyo Année Zéro m’avait désarçonné, autant celui là m’a passionné. Le livre est construit autour de douze chandelles pour les douze personnes décédées, racontant l’affaire par un des protagonistes. Cela va d’une survivante à des inspecteurs, en passant par un enquêteur de l’armée américaine ou un journaliste. Et, comme d’habitude, son style fait à base de phrases courtes, de répétitions, de morceaux de poésie pure, nous fait plonger dans la psychologie des personnages.

Mais son ambition est aussi de montrer le traumatisme d’une nation, désarçonnée, déboussolée, déracinée, assommée par la défaite. C’est une nation qui se reconstruit à partir de rien, et qui découvre les horreurs que leurs congénères ont fait pendant la guerre, à savoir les recherches sur des poisons bactériologiques à des fins militaires avec des essais sur des cobayes humains que furent les prisonniers de guerre. Et personne n’est épargné avec le rôle trouble des Etats-Unis qui veulent récupérer les résultats de ces recherches.

Ce roman s’avère plus abordable que le précédent (un des chapitres est dur à suivre, mais ne gêne pas la compréhension), mais tout aussi brillant. Sa construction très originale et son sujet parfaitement bien maîtrisé confirment tout le talent de cet auteur décidément à part dans le monde du roman noir. Si le suspense est très bien entretenu, n’en attendez pas un roman d’action, mais plutôt un roman qui fouille les âmes, dans toute leur complexité. Tokyo Ville Occupée se révèle un très bon roman de David Peace, et si vous ne connaissez pas cet auteur, c’est le moment de vous y mettre.

Eté de Mons kallentoft (Serpent à plumes)

Il vaut mieux lire que regarder le football à la télévision en ce moment. Je vous propose une de mes lectures de cet été. Après le premier coup d’essai qui s’appelait Hiver, Eté se devait de figurer en bonne place sur ma liste de livres à lire. Et le titre est suffisamment explicite pour qu’il soit lu tranquillement sur la plage. Ce fut donc ma première lecture estivale.

Malin Fors est sur les nerfs. A Linköping, il fait une chaleur d’enfer. Cette petite ville connaît les plus chaudes heures qu’on ait jamais enregistrées de mémoire de Suédois. Les incendies de forêt ravagent la campagne et il règne une odeur de brûlé permanente en ville. Pour couronner le tout, Jan, son ancien mari emmène leur fille Tove à Bali ; C’est un voyage qu’il dans une loterie de la caserne de pompier où il travaille. Alors, Malin tourne et retourne, s’ennuie, se sent seule, abandonnée et n’a même pas le travail pour s’occuper car il n’y a rien à faire au commissariat.

Un matin, une jeune fille est retrouvée complètement nue au milieu d’un parc pour enfants. Elle est consciente, a des traces de blessures et saigne du bas ventre. Elle semble avoir tout oublié de ce qui s’est passé, volontairement ou involontairement. Elle s’appelle Josefin Davidson et a 14 ans. Elle a été torturée et pénétrée par un objet bleu, mais elle a aussi été minutieusement nettoyée avec du détergent, afin de ne laisser aucune trace provenant du criminel.

Au même moment, une autre jeune fille de la même école est portée disparue. Elle s’appelle Theresa Eckeved, a le même age, et ses parents ne veulent pas croire à l’improbable. De fil en aiguille, les soupçons portent sur un groupe de lesbiennes ou sur des travailleurs immigrés. De nombreuses pistes apparaissent, mais l’enquête n’avance pas, jusqu’à ce qu’on retrouve Theresa, morte, enterrée sur la plage. L’examen du corps montre qu’elle a été violée avec le même outil peint en bleu et que son corps a été nettoyé de la même façon que Josefin, si bien qu’aucune trace d’ADN ne peut être relevée. Malin va d’autant plus s’impliquer dans cette enquête que sa fille Tove a à peu près le même age.

Après Hiver que j’avais beaucoup aimé pour sa narration efficace et sa façon de mener une intrigue, Mors Kallentoft continue son cycle des saisons et nous offre une fois de plus une enquête policière de fort bonne facture. Et il est bien difficile de ne pas faire de comparaison. En résumé, c’est aussi bien que le premier, aussi passionnant sans les quelques temps morts du premier tome.

L’intrigue est compliquée à souhait et le style de Kallentoft toujours aussi plaisant. Il a gardé sa narration à trois personnes : le tueur à la première personne, la morte en italique et Malin Fors à la troisième personne. Si vous avez lu Hiver, cela ne vous étonnera plus. Dans ce tome, on entre bien plus profondément dans l’analyse psychologique de Malin Fors, la découvrant plus fragile, plus réservée, plus énervée contre elle-même, plus désespérément seule.

Et puis, au-delà d’une enquête fort bien menée, il y a la dénonciation des préjugés d’une société qui se veut sinon idéale, du moins exemplaire avec une image tellement lissée de société parfaite. En ville, c’est-à-dire à Stockholm, les gens peuvent vivre comme ils le veulent, mais dans l’ignorance des autres. Là, on est à la campagne et tout ce qui sort de l’ordinaire est suspect. On regarde de travers les immigrés ou les lesbiennes, qui sont des gens qui ne sont pas dans le moule.

Cela en fait un roman aussi passionnant qu’intéressant, et même si Mons Kallentoft n’a pas encore signé son chef d’œuvre, celui-ci est plus mur, plus abouti, sans temps mort. Les deux tomes peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre mais il serait dommage de rater cette tétralogie, dont j’attends avec impatience la troisième partie. Un dernier conseil : ne lisez pas la quatrième de couverture sinon vous connaitrez un rebondissement qui intervient vers la fin du livre.