Archives pour la catégorie Chouchou 2012

Les particules et les menteurs de Samuel Sutra (Editions Terriciae)

Après Le pire du milieu, voici la deuxième aventure de notre petite équipe de voleurs ratés. Et si la découverte de Tonton et de ses sbires fut une excellente lecture, la suite est du même niveau, une lecture pour rire avec style.

Avec style, allez vous me dire ? Et alors ? En fait, c’est un clin d’œil à l’intrigue, puisque Tonton a un nouveau plan, et qu’il va falloir s’immiscer dans la haute noblesse de notre très cher pays. En effet, il envisage de voler un tableau très moche, d’une valeur inestimable lors du mariage du vicomte De La Taille. Et la chance (et la malchance) de Tonton, c’est que Gérard est justement le sosie du vicomte.

Gérard, le bras droit neuneu de Tonton, va devoir se fondre dans le décor, lui qui a du mal à retenir son nom, et à comprendre ce qu’on lui demande ! Tonton débarque donc chez son amie la baronne Donatienne de Gayrlasse (vous apprécierez le jeu de mots) pour qu’elle l’éduquât (je suis obligé d’utiliser de belles formules) des bonnes manières de la haute société. Et voilà bien là le premier problème. Comment éduquer un bas du front, un mou du bulbe, qui se balade avec l’électroencéphalogramme du têtard ?

La baronne vit dans un manoir qu’elle a vendu à un émir Qatari (Sympas, ces Qataris, déjà qu’ils nous ont débarrassés du PSG ! ) et profite des lieux puisqu’ils lui ont laissé une petite dépendance dans la propriété. Elle renonce à éduquer Gérard, car il y a trop de travail voué à l’échec. Par contre, elle veut bien participer au vol, pour épater son dernier amour en date, qui est actuellement en prison.

Si vous ne connaissez pas Tonton et sa troupe de bras cassés, il faut absolument que vous vous jetassiez dessus ! Car, je vous garantis que vous allez passer un excellent moment, fait de sourires, de rires, et d’éclats de rires. Ce roman est du même acabit que le précédent : une intrigue simple, des scènes montées au cordeau, des descriptions comportant son lot de dérisions, des dialogues hilarants.

Et comme lors du précédent opus, le livre se lit comme un rien, impossible à lâcher avant la conclusion finale, avec pour objectif la distraction du lecteur. Il est bien difficile de faire rire, mais Samuel Sutra semble bien avoir trouvé avec Tonton le personnage qui est un digne héritier des Bernard Blier, Francis Blanche ou Pierre Dac. La petite bande accumule des records en terme de QI au score proche de zéro.

Ceux qui recherchent des thrillers sanguinolents, ceux qui courent après des polars speedés, ceux qui ne vivent qu’au travers du roman noir le plus noir feraient bien d’aller jeter un coup d’œil du coté des aventures de Tonton. C’est de l’excellent divertissement comique, hilarant et délirant. Et je le répète, avis aux réalisateurs en panne d’inspiration : vous avez là une comédie toute faite, un succès cinématographique garanti.

Les soldats de l’aube de Deon Meyer (Points seuil et Points2)

Il était temps que je lise un roman de Deon Meyer. L’occasion était trop bonne de commencer par Les soldats de l’aube lors de sa ressortie en poche dans la collection Points2. Et c’est génial !

Johannesburg, 2001. Zatopeck Van Heerden, dit «  Zet », est un ancien policier qui essaie de surmonter sa dépression. Son collègue Kemp vient le sortir de prison pour lui proposer une affaire qui devrait le remettre en selle. Il lui demande d’enquêter en tant que détective privé pour le compte d’un cabinet d’avocats.

Il rencontre donc Hope Beneke, qui lui présente l’affaire en question. Johannes Jacobus Smit a été torturé à la lampe à souder avant d’être assassiné d’une balle de M16 dans le tête. Ses agresseurs ont vraisemblablement cherché à avoir le code de son coffre fort, lequel contenait le testament que sa maîtresse Wilma veut retrouver. Si Wilma ne met pas la main sur le testament, elle n’héritera de rien, alors qu’elle a vécu avec lui plus de dix ans.

Le meurtre ayant eu lieu dix mois auparavant, Van Heerden a sept jours pour retrouver le testament. Rapidement, il se penche sur le passé de Smit, et s’aperçoit que celui-ci vit sous une fausse identité. Qui était réellement Smit ? Pourquoi s’est-il caché sous une fausse identité ? Quel était donc le passé de ce paisible et reconnu antiquaire ?

Quel pied ! C’est la remarque que je me suis faite à chaque page lue, jusqu’à ce que j’aie refermé le livre. Car tout frise la perfection : l’intrigue est menée impeccablement, le personnage de Van Heerden est passionnant à suivre, les autres personnages sont consistants, et toutes les scènes sont un régal à lire, qu’elles soient des scènes intimistes ou d’action. C’est un livre assez conséquent en nombre de pages, que j’ai avalé en trois jours, tant le style est fluide et évident. Du vrai régal je vous dis.

J’ajouterai un petit mot sur la construction, assez particulière. L’enquête est entrecoupée de passages à la première personne du singulier, racontant la vie et le parcours de Van Heerden. Ces passages, parfois un peu long, montrent une psychologie du personnage complexe, d’un homme éduqué par sa mère seule, ayant perdu son père tôt. Van Heerden est un gentil, élevé dans le respect des autres et des lois. C’est un homme qui va toute sa vie être confronté au dilemme entre le bien et le mal, entre son éducation et la réalité de la vie. Passionnant à lire et extrêmement bien fait.

Ce roman est aussi l’occasion de montrer un monde en mutation, un pays en évolution. L’Afrique du Sud est une jeune démocratie, avec son héritage, ses blessures et ses cicatrices. Loin de nous faire une démonstration magistrale comme le ferait un professeur, Deon Meyer nous assène quelques vérités au travers des différents personnages par quelques petites touches subtiles. Cela fait de ce livre une pierre à l’édifice de l’histoire sud-africaine.

Vous l’aurez compris, c’est un livre à lire, à ne pas rater, à dévorer urgemment. Un dernier petit mot sur le format Points2, que j’avais testé précédemment lors de la lecture de Mémoire assassine de Thomas H.Cook. Ce format m’a permis de le loger dans une poche de veste. Comme j’avais du temps à perdre, et que je n’avais pas prévu de lecture, j’ai ressorti ce livre aux dimensions minuscules. Grand bien m’en a pris. Du coup, j’ai pris l’habitude de toujours me balader avec un de ces formats en poche. Une bonne idée que ce format Tom Pouce !

Serenitas de Philippe Nicholson (Carnets Nord)

Ce livre que j’ai choisi par son sujet m’a surpris, très agréablement surpris, et même bluffé tant il est passionnant à lire. Pour preuve, je l’ai lu en deux jours, ce roman de 420 pages. Voici le résumé des premiers chapitres.

A l’image de tous les états du monde, la France est en faillite. La société s’est adaptée, et des strates se sont formées. Il y a ceux qui ne travaillent pas, relégués dans la rue au rang de SDF, dont l’espérance de vie ne dépasse pas deux ans. Il y a les travailleurs, payés une misère qui mettent tout leur argent dans leur loyer. Il y a les dirigeants, qui bénéficient d’un logement de fonction et des meilleures infrastructures. Enfin, il y a les riches triés sur le volet pour bénéficier des largesses de propriétés privées totalement indépendantes de l’Etat. Ils ont ainsi accès aux meilleurs médecins, aux meilleurs instituteurs et à des milices privées qui les protègent dans leur résidence dorée.

Depuis l’apparition de la drogue D23, surnommée The Perfect One car elle est fortement addictive et sans aucun danger d’overdose, les narco-gangs font vivre toute une partie de la population en échange de la diffusion de la drogue. Paris se retrouve donc aux mains des narco-trafiquants. En ce mois de décembre très froid, une bombe explose en plein Pigalle. Fjord Keeling, un journaliste rebelle, se trouvait sur les lieux. Il ne croit pas, comme le gouvernement veut le faire croire, que les narco-trafiquants sont les commanditaires de cet attentat. Il va découvrir un complot qui va très largement le dépasser.

Ce roman, traité comme un thriller d’anticipation, peut se lire à deux niveaux. C’est pour cela que je l’ai trouvé très intéressant. L’auteur est bigrement doué pour suivre une trame compliquée avec de multiples personnages allant du colocataire de Fjord aux leaders de la multinationale Ijing Ltd qui détient les résidences ultra sécurisées, des rédacteurs en chefs des journeaux jusqu’au plus hautes fonctions de l’état. On passe de l’un à l’autre sans aucune difficulté, et le rythme amené par les chapitres assez courts et des dialogues redoutablement bien écrits font qu’il y a une tension dès les premières pages et que la solution de tout ce salamalec ne sera dévoilé qu’en toute fin de livre.

Au-delà de l’intrigue passionnante, Philippe Nicholson nous dépeint un monde du futur inquiétant, et les plus pessimistes pourront y voir les prémices du cauchemar que l’on nous décrit dans Serenitas. Les gens dans le rue y meurent sans que cela ne concerne personne, les nantis sont tellement enfermés dans leur monde de platine qu’ils ne se rendent plus compte de la réalité du terrain, les politiques ne pensent qu’à leurs résultats électoraux, et heureusement, il y a quelques personnes qui ne baissent pas les bras. La démonstration n’est pas lourde, elle est parsemée intelligemment, par petites touches, au fil de scènes fort bien pensées et qui toutes, font avancer l’intrigue selon différents points de vue.

Ce roman est une réelle surprise, la quatrième de couverture est alléchante, mais le roman est encore plus fort. Le fait de faire un thriller pour envoyer un message, pour décoder les données que l’on nous donne, sans passer pour un cours magistral, c’est tout simplement impressionnant. Le ton n’est pas pessimiste, ou défaitiste, car pris sous le couvert d’un thriller rythmé, et c’est très intelligemment fait. Je ne vais pas vous conseiller de lire ce livre, vous devez le lire et le faire lire. Parlez en autour de vous, vous y verrez ce vers quoi nous ne devons pas aller.

Ne ratez pas l’article de l’ami Claude ici 

¡Viva la muerte! De Frederic Bertin-Denis (Editions Kyklos)

Le petit dernier de chez Kyklos est un petit bijou de roman, mélangeant les genres pour mieux amener le lecteur vers le vrai sujet du roman, à savoir la dictature franquiste. Un petit bijou d’intelligence pure.

Cordoue, 2008. Manolo est un flic très compétent à tendance anarchiste. A cela, il faut ajouter son refus de l’autorité, un caractère de grande gueule, et une volonté de travailler seul pour ne pas se faire emmerder. Il vit avec sa femme, qu’il aime profondément (il dit souvent : « elle est trop belle pour moi ») et qui est sa raison de vivre. Elle est médecin légiste, ce qui est bien pratique quand on a affaire au type de meurtre qui va le réveiller ce matin là.

Ce matin là, on appelle Manolo pour un nouveau meurtre : une personne âgée retrouvée dans un état qui dépasse l’entendement. La victime s’appelle Monseigneur Andrès Guttierez Perez. C’est une sommité dans la région, puisqu’il a fait sa carrière dans l’église, étant nommé cardinal par Jean Paul II, étant chargé de la bibliothèque du Vatican des lectures interdites, c’est-à-dire celles qui peuvent porter atteinte à l’église.

L’autopsie va montrer qu’il a été harnaché à des boites contenant des rats et que ceux-ci lui ont dévoré le visage et les parties intimes vivant, une torture datant de l’inquisition. L’enquête sur Mgr Perez va montrer un personnage totalement différent de l’image publique, mettant à jour un ignoble personnage adepte de pédophilie et adorateur de la souffrance et la torture. Alors que Manolo pense à une vengeance d’une des victimes de Mgr Perez, d’autres cadavres de vieillards font leur apparition, avec des supplices eux aussi inspirés de l’Inquisition.

Fichtre ! Je tiens à rassurer les futurs lecteurs de ce roman que les scènes de descriptions des cadavres sont légères et pas sanguinolentes. Heureusement, car sinon, j’aurais arrêté rapidement la lecture ou j’aurais passé les pages correspondantes. Le but de Frederic Bertin-Denis n’est pas de faire un livre gore, mais un vrai roman policier à thème.

Quand je dis roman policier, ce n’est pas tout à fait vrai, tant l’auteur flirte avec différents genres, ce qui d’une part va plaire à beaucoup, et ce qui relance sans cesse l’intérêt. Cela commence comme un roman policier classique, avec une enquête logique et bien menée, et passe au thriller après des passages autobiographiques des victimes pour mieux étayer son propos. Et comme les personnages de Manolo et Remedio sont d’emblée attachants, on lit l’ensemble comme du petit lait.

Mais au fait, quel est donc le thème de ce roman ? Le thème est l’histoire de la dictature espagnole des années 30 aux années 70. Et on n’assiste pas à un cours magistral, mais plutôt à des témoignages, qui surviennent au cours de l’enquête. Et je dois dire que c’est redoutablement bien fait, et incroyablement efficace. La galerie de psychologies est complexe, car il y en a autant que de témoins, des victimes repliées sur elles-mêmes aux victimes qui ont oublié et qui sont nostalgiques de ce temps passé, des bourreaux dégueulasses aux profiteurs de tous poils, des assassins amnistiés aux profiteurs qui savent tourner leur veste dans le sens du vent. Tout le monde étant impliqué dans les massacres de cette époque là, toutes les strates de la société en prend pour son grade. Mettre tout cela dans un seul roman, sans que l’on s’y ennuie est un véritable tour de force. Chapeau bas !

Et l’enquête policière, me direz vous ? Elle est décrite avec beaucoup de détails, et d’une logique qui fait que jamais le lecteur ne pense qu’il y a la moindre ineptie ou l’indice qui tombe du ciel. Manolo, malgré sa fidélité à sa croyance, va parfois être pris d’un doute, car ces vieillards salauds méritent bien la mort qu’ils subissent, mais la solution s’avèrera bien plus complexe, bien plus proche de lui, bien plus douloureuse que tout ce qu’il avait imaginé.

Bien sur, tout n’est pas parfait, on peut toujours trouver quelques détails tels les descriptions des repas que je n’ai pas trouvés utiles, ou quelques répétitions dans la forme de l’intrigue. Mais je vous le dis tout de go : Si ce roman était sorti dans une grande maison d’édition, toute la presse aurait crié au chef d’œuvre, à la découverte d’un nouveau talent. D’un abord facile, cette lecture devrait plaire à tous ceux qui cherchent un excellent roman policier avec une trame de fond historique. Et bravo aux éditions Kyklos d’avoir déniché un auteur qui devrait devenir un futur grand, s’il continue comme cela.

Lisez donc le mot de l’auteur qui vous explique ce qu’il a voulu faire sur l’excellent site Livresque du noir ici.

Mapuche de Caryl Ferey (Gallimard Série noire)

C’est toujours pareil avec Caryl Ferey : on s’attend à lire un roman noir, dans un pays exotique et violent, et à chaque fois, on en prend plein la figure. Une nouvelle fois, l’intrigue est menée impeccablement, et Caryl Ferey prend son temps pour nous asséner quelques vérités sur l’état de notre monde.

C’est l’Argentine qui passe sur la table d’autopsie du docteur Ferey, celle d’aujourd’hui, qui doit faire face à un passé bien peu reluisant lors des dictatures qui se sont succédées dans les années 70 et 80. L’image que l’on découvre devant nos yeux effarés est celle d’un pays vivant dans la misère, qui a oublié la belle époque du tango enchanteur de Carlos Gardel ou la victoire inoubliable de l’équipe de football en 1978.

Au fin fond des docks, à Buenos Aires, dans les bars crasseux ou au milieu des ordures immondes qui jonchent les rues, les femmes comme les hommes se prostituent pour quelques pesos, pour manger, pour vivre, pour survivre. C’est sur la découverte du corps de Luz, un travesti, que s’ouvre le roman, avec cette image noire, dure, intolérable, d’un assassinat dont tout le monde se fout, parce que c’est tellement commun. Les gens disparaissent ; parfois, on retrouve leur corps, mais personne ne s’intéresse à ces cas-là.

Il y a bien Ruben Calderon, un ancien prisonnier des geôles de la dictature, celles là même qui ont été mises en place avec les anciens nazis qui ont fui l’Allemagne pour un pays lointain qui leur ouvrait les bras. Ruben en a réchappé ; parfois les tortionnaires relâchaient des prisonniers pour qu’ils décrivent ce qu’ils ont vu et vécu. Cela permettait de faire grimper la peur auprès du peuple. Ruben n’a rien dit, jamais, il a préféré créer son agence de détective pour poursuivre les disparus et leurs bourreaux.

De son coté, Jana Wenchwn est Mapuche, d’un petit peuple indien expulsé de ses terres et exterminé pour le bienfait de riches propriétaires terriens. Elle a vendu son corps auprès de vieux ignobles, pour une bouchée de pain, pour se payer ses études, pour survivre. Aujourd’hui sculptrice, elle est va contacter Ruben pour retrouver Luz, une amie. Ruben refuse.

C’est bien difficile de faire un résumé de cette intrigue, tant elle est touffue et plonge dans les abîmes d’un pays, dont le passé est aussi horrible que les pires pages de l’histoire mondiale du vingtième siècle. Caryl Ferey nous avait habitué à écrire de grands romans noirs, celui-ci en est un de plus à mettre à son actif. Car à son style journalistique et distancié, il ajoute une touche humaine, voire humaniste à travers deux formidables personnages : d’un coté un revenant qui mène sa croisade personnelle, de l’autre l’ange ingénu en lutte contre le mal.

A la fois roman foisonnant, grandiose et intimiste, Caryl Ferey nous épate, nous en met plein la vue, nous emmène là où il veut, et nous force à lire ce que l’on ne veut pas voir, ni savoir. C’est une démonstration à la force du poignet, au souffle romanesque épique. Et il ressort de cette aventure que les dirigeants d’hier sont pareils que ceux d’aujourd’hui, et que ce sont toujours les mêmes qui s’en sortent.

Le pays dévasté que nous donne à voir Caryl Ferey n’est pas beau à voir, empêtré dans son histoire, hanté par ses démons, ses meurtres, ses massacres. C’est une lutte pour la mémoire, pour que l’on n’oublie pas, comparable à celle des juifs contre les nazis, un combat dont on ne parle pas beaucoup ici car elle est située à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous. La force de Caryl Ferey, c’est de nous y plonger la tête, de nous impliquer.

C’est un roman noir mat, brut et brutal, par moments fleur bleue pour nous étouffer par la suite, brutal, violent, important, essentiel. C’est un appel à l’humanisme basique, à la justice élémentaire. A nouveau, Mapuche est un coup de maître, de ces livres dont on n’oublie pas les personnages, ni les messages. Tout se résume dans cette phrase piochée page 294 : « Non : la cruauté des hommes n’avait pas de limites … ».

Les talons hauts rapprochent les filles du ciel de Olivier Gay (Editions du Masque)

Quelle bonne idée j’ai eue de prendre ce roman ! Car en terme de distraction, c’est un excellent choix, en même temps que la découverte d’un jeune auteur qu’il va falloir suivre. Je vous le dis, On va en reparler de Olivier Gay.

Il s’appelle John-Fitzgerald ! La faute à ses parents, qui croyaient sûrement qu’il suivrait les traces de l’illustre homonyme, sans les balles fatales bien sur. Dans son microcosme, on le surnomme Fitz. C’est bien plus présentable pour quelqu’un qui passe sa vie à écumer les boites de nuit de luxe. Car Fitz est un parasite, vivant la nuit dans les carrés VIP, à vendre ses doses de cocaïne pour les stars de la télévision, les sportifs de tous poils ou les hommes politiques qui veulent se faire voir et bien voir.

Il passe sa semaine à boire, se droguer ou draguer de jeunes femmes pour passer le temps, rentre chez lui pour jouer aux jeux vidéo en ligne et dort le jour. Une petite vie bien réglée, qui ne gêne personne, jusqu’au jour où une de ses ex-compagne le contacte. Jessica est une commissaire de police, en charge d’une affaire bien sombre : un serial killer tue et découpe de jeunes femmes chez elles, et le seul point commun entre elles, c’est qu’elles vivent la nuit comme Fitz. Fitz est bien obligé de l’aider, sinon Jessica donnera une photographie où on le voit vendre un sachet de drogue. Voilà notre homme, anti-héros par excellence, maladroit et nonchalant, en train de mener une enquête contre son gré.

Au début, je m’attendais à un roman plein d’humour, que j’imaginais décalé, pour que l’on s’attache à ce personnage qui n’est rien d’autre qu’une sangsue qui vit aux basques des nantis inutiles de notre société. Ce n’est pas tout à fait le cas, même si le ton n’est pas sérieux. L’auteur nous fait rentrer dans la peau de Fitz, en suivant ses pérégrinations dans un Paris illuminé, détaillant par le menu la vie d’un homme comme un autre.

Ce qui est formidable dans ce roman, outre son personnage et les décors détaillés de la vie nocturne, c’est l’intrigue, menée de main de maître, rebondissant de façon fort réaliste, et fort passionnante. Je vous garantis qu’une fois ouvert, vous ne lâcherez plus ce livre. Et on comprend bien pourquoi il a reçu le Prix de premier roman du festival de Beaune, tant l’ensemble est incroyablement maîtrisé. Et on y prend un plaisir dingue à lire les aventures de Fitz et de ses amis.

Dans la catégorie polar populaire, de ceux qui vous racontent une très bonne histoire, avec des personnages consistants, et un suspense constant, cette lecture est obligatoire. Aussi à l’aise dans les bagarres que dans les dialogues, sans psychologie bavarde et superflue, ce roman est un excellent divertissement. Je vous le dis, Olivier Gay est un auteur à suivre de près. Et puis, je vais vous dire : Quand j’ai tourné la dernière page, pas celle du roman mais la couverture, je suis tombé sur le prix. C’est marqué : 6,60 euros. A ce prix là, cela donne un rapport plaisir / prix exceptionnel.

Le crépuscule des gueux de Hervé Sard (Krakoen)

Hervé Sard est un auteur que j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois lors de salons et cela faisait un certain temps que je voulais lire un de ses romans. Il fallait que je choisisse entre Morsaline et Le crépuscule des gueux. C’est ce dernier que je vous présente ici :
De nos jours, en région parisienne. Trois jeunes femmes viennent d’être poussées sous le RER en quelques semaines du haut du pont de Chaville. Vraisemblablement, ce qui, au départ peut apparaître comme des suicides, se transforme vite en possibles assassinats. La police judiciaire va donc enquêter, sachant qu’à coté de Chaville, se trouve le Quai des Gueux.
Le Quai des gueux, c’est un petit village de SDF ; ce sont plutôt des gens, des vrais, des humais, des laissés pour compte abandonnés par la société qui se sont regroupés dans des baraques en tôles pour vivre ou plutôt survivre. Luigi, le plus vieux, a subi 17 ans de prison pour avoir balancé sa femme sous un RER un jour qu’il était saoul. Môme, la gentille du groupe, connaît son secret et le préviens que la police va débarquer alors il prend la fuite.
L’inspecteur Evariste Blond (à prononcer Blonde, il y tient !) est chargé de l’enquête. Il est affublé d’une stagiaire Christelle, qui n’a pas sa langue dans sa poche (et elle chiante !) Blond ne croit pas en la culpabilité de Luigi, alors il demande à Christelle un service : Elle doit demandé à son colocataire Timothée, un étudiant philosophe baba cool de se faire accepter au Quai des Gueux pour faire avancer l’enquête.
Je ne sais pas par où commencer tant ce roman regorge de qualités. Alors, commençons par les personnages, tous formidables. Il y a Luigi, qui ronge sa culpabilité comme les rats rongent les cadavres, Môme, cette petite bonne femme qui à cause d’un coup à la tête oublie ce qui vient de se passer, Betty Boop la pute vieillissante, Bocuse le cuisinier qui reste en retrait, Capo l’ancien militaire qui est naturellement le chef, Krishna l’allumé bizarre à la fois philosophe et le décalé de la vie. En face, le flic Evariste Blond, professionnel jusqu’au bout des ongles et surtout Christelle, bavarde comme pas deux, toujours à dire mille mots pour rien. C’est tellement bien écrit qu’on passerait des jours à les écouter.
Car le style est écrit en langage parlé, chaque chapitre est narré par un des personnages, et cela donne une impression de véracité. Et avec beaucoup d’imagination, Hervé Sard fait avancer son intrigue en faisant intervenir untel ou untel. Le principe est connu, mais avec autant de personnages, je n’en avais jamais lu. Et jamais on n’est perdu ! Et puis, Hervé Sard déborde d’amour envers les caractères qu’il a créés, et ça, j’adore. Il y a très peu, quasiment pas de cynisme, mais beaucoup de respect.
Il y a aussi les titres des chapitres, comme autant de proverbes à retenir, les bons mots, les phrases tantôt humoristiques, tantôt terriblement et horriblement réalistes. Il y a cette fluidité dans la narration, cette faculté à se mettre à la place d’une dizaine de personnages avec une telle facilité. Et puis, il y a des moments de pure comédie, comme pour alléger le tout, car le sujet n’est pas gai, dont la première rencontre entre Krishna et Timothée qui vaut son pesant d’or, un vrai dialogue de philosophes sourds.
Enfin, il y a le contexte, ces gens exclus du système, mais qui se débrouillent par eux-mêmes, récupérant ce que les supermarchés jettent pour se nourrir, se créant leur propre village, leur propre société. Le Quai des Gueux (dit quai « dédueu » par les bonnes gens) est finalement un miroir de notre vie, coté tain sombre. A l’inverse de Eric Miles Williamson qui montre les pauvres ayant la rage contre la société américaine, Hervé Sard nous démontre le système D français. Dans les deux cas, il y est question de survie. Et finalement, les gens du Quai des Gueux nous paraissent bien plus humains que beaucoup.

Amères Thunes de Zolma (Krakoen)

Voici une des nouvelles parutions des éditions Krakoen. Récemment, je vous parlais du dernier roman de Hervé Sard, Le crépuscule des gueux, voici donc le dernier roman de Zolma, Amères thunes.

Rémy Baugé a la chance de rencontrer Raoul Trille, qui vient de créer un supermarché de proximité. Alors qu’il n’a pas de formation particulière, il est chargé des achats et fait vivre les artisans du coin. Jusqu’au jour où Raoul Trille part en retraite et que débarque le nouveau maître des lieux, Jean-Edgar de Fourchon, un jeune homme surdiplômé, qui va apporter sa nouvelle loi, et instaurer l’amélioration de la rentabilité à tout prix.

Rémy est tout d’abord remis en cause dans ses pratiques d’achats, arguant qu’il doit acheter moins cher, en Chine ou en Inde. Puis, il est chargé des sales besognes et en particulier de débarrasser le supermarché de jeunes voleurs de caddie ou bien, plus grave encore, de diminuer la masse salariale.

Il va donc, au nom de sa propre survie, participer à l’éviction de certains de ses ex-collègues. Puis, la spirale infernale s’enclenche. Le supermarché devient une enseigne de hard-discount, et ce qui devait arriver arriva : Rémy se fait virer comme un malpropre. Il met alors au point sa vengeance : monter un casse pour toucher les actionnaires là où ça fait le plus mal : l’argent.

Epatant ! Si on doit résumer ce polar en un mot, c’est bien celui là. Car ne connaissant pas (encore) l’œuvre de Zolma, j’ai été plus qu’agréablement surpris, j’ai été carrément passionné par cette lecture. Car quand on a une bonne histoire, une excellente intrigue et qu’on sait la raconter, le lecteur prend son pied. C’est mon cas.

Epatant ! Malgré la petite vingtaine de chapitres, on peut découper ce roman en trois actes. Le premier décrit comment, au nom du profit, on dégrade, démolit, détruit une paisible supérette de campagne. La façon de décrire ce passage est tellement logique et implacable que c’en est révoltant. La deuxième concerne la vengeance et là on entre dans un polar plus classique mais fort enlevé par le rythme des rebondissements et l’inventivité des situations. La troisième, c’est l’après vengeance, et là on plonge dans le noir, le roman noir pur et dur, celui qui suit la logique de la vie et pas celle des sentiments, sans aucune pitié.

Epatant ! Les personnages sont formidables, Zolma, outre sa fluidité de style, est très à l’aise dans tous les domaines. Que ce soient les situations, les dialogues, les scènes « animées », les passages intimistes, tout y est efficace. Pas de lourdeurs, pas de chapitres interminables, mais toujours une foultitude de scènes toujours inventives qui relancent et font avancer l’intrigue.

Epatant, je vous dis : un polar à la trame plutôt classique, mais bien ancré dans la réalité d’aujourd’hui, avec des personnages attachants, des rebondissements inattendus, des éclats de rire aussi avec certains retournements de situation; un polar qui sous ses dehors de divertissement, va un peu plus loin, celui de pousser les gens à bout ; un polar qui montre que nul n’est blanc, ni noir, mais quelque part entre gris clair et gris foncé. Un polar à ne pas rater, tout simplement.

Leviathan – La chute de Lionel Davoust (Don Quichotte)

Allez savoir pourquoi, ce roman ne me disait rien. J’avais peur probablement d’un roman interminable sur la mer, avec des descriptions sur des vagues en furie, et une lutte d’un homme contre les éléments. La couverture ne m’a pas aidé non plus, un bateau dans les soubresauts de vagues géantes, un mélange de couleurs argent, et rouge que je trouve moyen. Pour finir, cette phrase qui tue tout : « Il est des révélations auxquelles l’esprit humain ne saurait se frotter sans chanceler ».

Bref, je trouvais que cela n’avait rien d’engageant. Eh bien, j’avais tort, énormément tort. Car dès les premières pages, j’ai été pris dans les filets de cette intrigue, par la qualité de la présentation des personnages. Dans cette première partie, on y trouve une soirée organisée par Michael Petersen, zoologiste, juste avant son départ pour une expédition scientifique en Antarctique.

Lui qui a une phobie de la mer, depuis la mort de ses parents alors qu’il avait seulement 7 ans, il a été choisi parmi de nombreux volontaires pour mener à bien cette mission biologique. Et il va devoir aussi braver sa peur intime, réunir ses forces et se montrer courageux pour surmonter sa peur panique. Il va laisser derrière lui sa femme Megan, et son enfant Eric pour braver l’inconnu.

Mais il n’a pas tout à fait été choisi par hasard. Deux factions, implantées au plus haut des instances internationales, se livrent bataille. Ils se nomment La main gauche et La main droite. Qui sont-ils ? Que veulent ils ? Pourquoi Michael a été choisi par eux ? Pourquoi veulent ils l’empêcher de mener à bien sa mission ? Qui est cette mystérieuse Masha et de quel coté est-elle ?

Si le thème du bien et du mal ainsi que leur lutte incessante fait partie des classiques de la littérature d’aventures ou bien du thriller, Lionel Davoust oppose ici La main droite, adepte de l’ordre absolu, de l’ultra rigorisme pour gérer la destinée de l’homme, et La main gauche adepte de la liberté individuelle par la connaissance et le savoir. La lutte entre les deux factions est bien entendu un jeu mortel, celui du pouvoir absolu, pour le contrôle du monde.

Comment résister à ce roman, tant Lionel Davoust est doué à présenter ses personnages, à aller de belles phrases à des dialogues formidables, tout cela au nom de l’efficacité. Le plaisir de la lecture est à son summum car on a l’impression de vivre à coté d’eux, grâce à une psychologie souvent subtile et bien trouvée, sans compter des scènes de suspense très prenante et d’une simplicité étonnante.

La construction quant à elle est assez classique, alternant entre Michael, mari modèle, père modèle mais homme torturé. Beau portrait que cet homme qui doit se prouver qu’il existe au-delà de son drame personnel. Masha, enquêtrice russe, apporte quant à elle l’aspect mystérieux et donne au livre les scènes de tension et d’action. Enfin, les trois autres participants à cette aventure sont plus en retrait pour ménager le suspense.

Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, donc Michael se retrouve au Chili pour prendre le bateau. Quoi ? Déjà deux cents pages ? Pfiou ! Je ne les ai pas vues passer ! Alors, le mystère s’épaissit, il est question de complot, et je suis intrigué et ébahi devant l’inventivité de l’auteur. Si la présentation des personnages m’a conquis, ce coup ci, je suis carrément ferré : impossible de détacher mes yeux de ce livre. Je suis à nouveau époustouflé par la façon de créer la tension dans des scènes simples comme un parking mal éclairé ou juste un repas avec un des pontes du Comité.

Bon ! Je ne vais pas vous parler de la fin, parce que sinon, vous n’allez pas lire ce roman, qui est un bon mélange entre roman d’aventures, thriller, roman d’action et roman populaire. Populaire, il devrait d’ailleurs l’être à plusieurs titres, et comme c’est une trilogie, je suis déjà impatient de lire la suite pour voir si Lionel Davoust va tenir la route, à l’image d’un Dan Simmons avec son Echiquier du mal. Je n’ai pas peur des comparaisons, ce livre m’a enchanté et j’espère bien qu’il en fera de même pour vous.