Archives pour la catégorie Chouchou 2014

Dernier désir de Olivier Bordaçarre (Fayard)

J’ai découvert Olivier Bordaçarre avec La France Tranquille, que j’ai beaucoup aimé. Il y avait un ton, un style et une verve pour décrire la vie d’une petite ville provinciale que l’on lit trop peu souvent. Son dernier roman est plus intimiste et parait d’ailleurs en littérature, probablement parce que le sujet peut paraitre de prime abord moins étiqueté polar, ce que je ne pense pas du tout. Il n’en reste pas moins que c’est un roman formidable.

Mina et Jonathan Martin est un ancien couple de Parisiens qui, ont commencé par déménager de Paris en banlieue parisienne avant de se rendre compte que leur vie serait plus confortable s’ils allaient vivre en province. Evidemment, ils vivraient plus chichement, Jonathan s’occupant de son jardin, d’ébénisterie et de bricolage tandis que Mina se contenterait de son poste de guide dans un château local. Ils ont donc choisi de s’installer au fin fond du Berry, proche de l’écluse de Neuilly-en-Dun avec leur fils Romain âgé de dix ans.

Un nouveau voisin débarque à quelques centaines de mètres de chez eux. Son prénom est Vladimir et son nom est le même que le leur, Martin. Si la coïncidence peut s’avérer amusante au début, celui-ci s’avère vite énigmatique, toujours aimable, légèrement distant, mais surtout extrêmement riche. Vladimir n’arrête pas de leur faire des cadeaux, entame la rénovation complète de sa maison en faisant appel aux artisans du coin, et commande les derniers équipements nec plus ultra pour améliorer son confort.

Mais certains petits détails vont transformer la vision qu’ont Jonathan et Mina de Vladimir. Il s’achète le dernier modèle de chez Volvo, de couleur rouge, le même que Jonathan et Mina, mais en véhicule neuf. Puis il fait repeindre les murs de la même couleur qu’eux, aménage sa cuisine exactement de la même façon. Quand Vladimir commence à offrir des cadeaux à Romain et qu’il devient de plus en plus intrusif, le couple commence à chanceler sur ses fondations.

Formidable ! D’une situation d’une simplicité extrême, Olivier Bordaçarre construit un petit joyau de roman noir, en distillant de petits détails par ci par là, mais sans en dire trop de façon à faire monter la pression. Sa façon de ne pas donner trop de détails laisse la place à l’imagination du lecteur, ce qui fait que l’on est pris dans la tenaille dès les premières pages sans pouvoir en sortir. On a vraiment l’impression qu’Olivier Bordaçarre tient notre cou entre ses mains, en serrant petit à petit, tout en relâchant la pression avant de resserrer vicieusement et sans prévenir dans la scène suivante.

Et quand je parle de pression, je dois dire que la sensation qui prédomine au fur et à mesure de la lecture est aussi et surtout le malaise. Car quoi de plus normal que d’avoir un nouveau voisin, charmant qui plus est ? Quoi de plus normal que de l’accueillir quand l’alimentation en eau de sa maison est coupée pour trois jours ? Certes, mais quand il se lève la nuit, fouille la maison, quoi de plus inquiétant ? Et puis, quand Vladimir sort de sa maison pour aller en ville, il s’avère un personnage autoritaire, étrange et sans pitié.

En disséquant le couple, Olivier Bordaçarre montre combien le contexte peut jouer sur notre vie quotidienne, tout en balançant le véritable sujet de son livre : Jonathan et Mina sont deux personnes ayant choisi de vivre loin du monde de l’ultra-consommation. Mais combien de temps peut-on résister à la facilité de l’argent, au confort de l’argent, même quand tout ce à quoi l’on croit semblait former des fondations à l épreuve de tous les obstacles. Olivier Bordaçarre nous offre une formidable démonstration de la fragilité du couple, de l’illusion des rêves, de la naïveté des principes de vie.

Je ne peux vous dire qu’une chose : en 275 pages, vous allez vous sentir mal, reconnaissant des situations que vous pourriez rencontrer, parce que vous allez forcément vous identifier à ce couple comme les autres. Et puis, vous ferez comme moi, vous relirez deux, trois, quatre fois ce passage des pages 263 à 265 car le sujet est bien là : la surconsommation n’est qu’une futilité qui ne fait avancer personne. Ce roman est une démonstration à la fois subtile et dure d’un sujet social important dans le fond, avec une forme d’huis-clos formidable. Un des romans incontournables de ce début d’année 2014, selon moi.

Ne ratez pas l’avis entre autres de l’ami Claude ici.

L’ile des hommes déchus de Guillaume Audru (Editions du Caïman)

Il semblerait que les mois de janvier soient, en ce qui me concerne, le mois des découvertes, des premiers romans emballants. L’année dernière, j’avais été emporté par C’est dans la boite de Fréderic Ernotte, cette année, c’est le roman de Guillaume Audru qui m’a énormément plu.

Eddie Grist revient sur son île natale, l’île de Stroma, située au nord de l’écosse, après en être parti pendant treize années. Ancien flic d’Inverness, il a répondu à la proposition de son père, maire du village, pour reprendre la boutique de souvenirs. Au milieu des gouttes de pluie et de la grisaille, il reprend connaissance avec ses anciens amis et ses connaissances, dont les habitués du pub local, le Puff Inn.

Un soir, alors qu’il rentre d’une visite chez Samuel, des ouvriers découvrent sur un chantier des os de squelette. Tout le microcosme de l’île est rapidement au courant, et Eddie, de par son expérience, dirige les premières investigations, et appelle le médecin de l’île. Puis, il confie l’enquête à la police de Wick. C’est l’inspecteur Moira Holm qui va être chargée de résoudre le mystère, l’ancien amour de jeunesse d’Eddie. Finalement, les gens qu’il croyait connaitre ont beaucoup de lourds secrets à cacher.

Pour un premier roman, c’est une sacrée réussite, un polar comme je les aime, avec des personnages forts, une ambiance très bien rendue et un suspense qui tient jusqu’à la fin. En fait, la première chose qui m’est venue à l’esprit est le style très brut, très efficace aussi, comme peuvent l’être les gens du Nord. On a vraiment l’impression de les côtoyer, d’entendre leur accent si particulier et guttural. On les imagine fort bien, tous des hommes forts, taillés dans la masse, se déplaçant comme des armoires.

Et puis il y a les femmes, avec deux générations, celles qui ont la cinquantaine, légèrement effacées, s’occupant de leur foyer et de leurs enfants, et les femmes modernes, tenant tête aux plus durs des mâles. Et puis, il y ces dialogues formidables de bout en bout, disant juste ce qu’il faut pour faire avancer l’intrigue. Fichtre ! Un premier roman, ça ? Non, mais vous voulez rire !

On sent bien que l’auteur a voulu ce livre exactement dans la forme qu’il nous arrive, qu’il a mis sa passion pour les gens du bord de mer du Nord, ceux qui sont habitués à affronter les vents violents, qui subissent de la bruine et vivent sous un ciel gris. Il a voulu ces événements tragiques, dégoutants qui nous montrent que l’homme n’a pas évolué et qu’il est finalement resté un animal.

Et puis, il y a la forme du roman. J’insiste mais pour un premier roman, Guillaume Audru l’a voulu choral, faisant parler à la première personne six personnages qui se donnent le la pour faire avancer l’enquête. Si ce n’est pas nouveau, quand c’est bien fait, cela donne un roman extraordinaire, et il l’est. Il faut être sacrément gonflé pour oser cela dans un premier roman, et je vous le dis : Guillaume Audru a des couilles … énormes.

Quand on tourne la dernière page, on a le sentiment d’avoir lu un roman fort, poignant, avec de formidables personnages avec suffisamment de zones d’ombres pour envisager une suite. Ou pas. En fait, on a surtout l’impression que Guillaume Audru a parfaitement capté l’esprit écossais, grand breton du nord, qu’il nous a concocté un roman écrit comme seuls savent le faire les Irlandais et qu’après ça, il est capable de tout faire. Impressionnant !

Une terre d’ombre de Ron Rash (Seuil)

En ce qui concerne Ron Rash, pour moi, c’est un sans faute. Il a accumulé les romans (quatre en quatre ans publiés en France) en proposant des histoires alliant la force de l’histoire, les personnages forts et un style à la fois âpre et poétique.

1914, dans les chaînes de montagne Blue Ridge. La famille Shelton a acheté un petit vallon qui ne voit que rarement le soleil, et qui passe pour les habitants du coin comme maudit. A la mort de leurs parents, Laurel, la fille de la famille, tient la maison, jusqu’à ce que son frère Hank revienne de la Grande Guerre, auréolé de la Purple Heart, mais amputé de la main gauche. Laurel, qui posséde une tache de vin sur le visage, a pour sa part une réputation de sorcière et cela participe à leur mise à l’écart du village.

Au village, le centre de recrutement pour la guerre qui fait rage attise les passants. Chauncey Feyt fait tout son possible pour attirer de nouveaux volontaires. S’ils se sentent peu concernés, les habitants se sentent impliqués et lors du marché, il y a toujours une effervescence contre les ennemis du pays.

Un matin, Laurel entend une musique douce et poétique : c’est un chant de flûte. Un peu plus tard, elle voit un pauvre hère et sa naturelle bonté l’amène à l’héberger. Il s’avère que c’est lui qui joue de la flûte. Il porte un mot sur lui, qui indique qu’il est muet, qu’il s’appelle Walter, et qu’il habite New York. Son apparition dans ce coin reculé des Etats Unis va déclencher un drame …

Ron Rash a l’art de créer des intrigues simples qui ne peuvent qu’interpeler tout un chacun. Et une nouvelle fois, il fait mouche avec ce roman d’une beauté incroyable. Il arrive avec un style épuré mais brutal, à nous faire ressentir la beauté de la nature, la poésie des bois environnants, et la bêtise crasse des gens qui se laissent emporter par des notions de patriotisme à propos d’un conflit loin de chez eux. Ils entendent parler de choses qu’ils ne connaissent pas et croient dur comme fer la beauté de la guerre, la grandeur de s’enrôler pour aller faire la guerre et revenir en tant que héros.

On y trouve aussi la peur ancestrale des autres, leur réaction envers Laurel et Hank, qui habitent loin des autres, et qui donc, ne sont pas comme eux. Le déroulement du livre est inéluctable, mais encore plus dur et plus révoltant que ce que vous pouvez imaginer. On se laisse porter par cette histoire et la chute n’en est que plus violente et marquante.

Une nouvelle fois, Ron Rash nous écrit une formidable histoire, une histoire intemporelle, d’une grande simplicité et aussi d’une grande force. On a l’impression que tout est tellement facile à la lecture de Ron rash, tout semble évident, tant les personnages sont vivants, réels. Ce roman a été récompensé par le Grand Prix de la Littérature Policière 2014, et ce n’est que rendre justice à ce formidable écrivain qu’est Ron rash, et qui, jusqu’à maintenant, ne nous a donné à lire que de grands romans.

Le chouchou du mois d’octobre 2014

En ce mois d’octobre marqué surtout par un temps magnifique (pour les gens du nord de la France), les lectures et chroniques ne sont pas en reste. J’ai beaucoup lu, peu chroniqué, mais heureusement, je me suis fait aider par mon amie Suzie qui s’est fait une joie de m’offrir deux avis, l’un sur un roman policier L’ile du serment de Peter May (Rouergue), et l’autre sur un thriller L‘écorcheur de Portland de James Hayman (Archipel). Je ne peux que vous encourager à aller lire sa prose.

J’aurais chroniqué bien peu de romans étrangers, mais ceux-ci furent des lectures remarquables. A commencer par Bloody cocktail de James M.Cain (Archipel). Ce roman, inédit et recomposé après la mort de l’auteur, par son éditeur et ami, est remarquable de finesse et probablement le meilleur de celui qui a écrit entre autres Le facteur sonne toujours deux fois ou Assurance sur la mort.

Un nouveau personnage féminin de flic a fait son apparition aux éditions de l’Aube. Et L’été des meurtriers de Oliver Bottini (Editions de l’aube) est bien un roman qui est attachant à bien des égards : par son sujet, par son personnage principal, par le ton très pessimiste sans verser dans le fatalisme. Oliver Bottini semble se positionner comme un dénonciateur des débordements actuels.

Comme d’habitude, on aura lu et chroniqué beaucoup de romans français et surtout beaucoup de romans remarquables. Et je ne peux que m’extasier devant la diversité de notre production nationalité comme du talent de nos auteurs. Que cela soit l’ambiance du Londres de 1942 dans Blackout Baby ! de Michel Moatti (HC éditions), que ce soit le roman d’action à la manière d’un 24H chrono dans Quand les anges tombent de Jacques-Olivier Bosco (Jigal), que ce soit du roman policier avec des clins d’œil aux super-anti-héros dans Un fantôme dans la tête d’Alain Gagnol (Le passeur), que ce soit le roman noir cynique et amer dans La poule borgne de Claude Soloy (Lajouanie), ou que ce soit de l’humour de très bon aloi dans Fais pas ta star ! de Ben Orton (Editions Létales), tous ces romans sont formidables.

Malheureusement, il faut bien choisir et, comme au mois de janvier, je suis obligé de décerner une double palme tant j’ai trop de mal à choisir entre Rouge ou mort de David Peace (Rivages), ce roman de fou qui dépeint de façon tellement émouvante de la vie d’un homme extraordinaire ou que ce soit Cavale (s) de Marie Vindy (Manufacture de livres), si différent dans sa façon d’aborder les descriptions de la vie des gens normaux comme vous et moi .

Et si le choix fut bien difficile pour ce mois ci, je ne vous dis même pas la difficulté que je vais avoir au mois de novembre ! Pauvre de moi !

 

Rouge ou mort de David Peace (Rivages)

Dire que je suis un fan de David Peace est un pur mensonge : je suis un fan inconditionnel de cet auteur hors norme. J’achète chacun de ses romans le jour de leur sortie, je les lis dans la foulée, parfois avec quelques jours de décalage, et à chaque fois, il me surprend. Car cet homme ne sait pas faire comme les autres, il change à chaque fois de sujet, il change à chaque fois de façon de faire, mais il est une chose qui ne varie pas : c’est son style. Si au départ, on a pu le comparer au James Ellroy de White Jazz, avec ce ton haché, répétitif et violent, beaucoup se sont vite arrêtés d’utiliser les étiquettes, pour se rendre à l’évidence : David Peace est un grand auteur, David Peace est unique, David Peace est gigantesque, David Peace peut tout faire.

Alors, que l’on apprécie ou non sa façon d’écrire, il faut bien se rendre compte qu’il est en train de construire une œuvre d’une dimension rare. Si vous ouvrez un de ses romans, vous saurez au bout de quelques pages si vous allez aimer ou pas. Car quelque soit le sujet, il saura vous captiver, il faut juste se laisser porter, attraper, assommer, ou juste bercer par ses mots, ses odeurs, ses bruits, bref, l’ambiance qu’il sait créer autour d’une histoire bien souvent portée par des hommes.

Après s’être libéré de ses obsessions, en écrivant le quatuor du Yorkshire, il concluait ce cycle britannique par le formidable GB84, qui passait au crible l’année charnière de la grève des mineurs. Il montrait ainsi qu’avant tout, il parle des hommes et des femmes, il parle de son pays, qu’il a d’ailleurs quitté peu après pour l’empire du soleil levant. Sa trilogie sur le Japon est en cours d’ailleurs, puisque nous attendons avec impatience le troisième et dernier tome après Tokyo année Zéro (une vision apocalyptique d’un pays qui a perdu la guerre) et Tokyo ville occupée un pur chef d’œuvre aux multiples visions et lectures, très respectueux de ce pays en reconstruction.

Entre temps, nous avions déjà eu la chance de lire 44 jours, vision romancée du manager Brian Clough à la tête de l’équipe de football de Leeds. A travers un sport, David Peace nous donnait l’occasion de lire le portrait d’un homme qui se trompe. Psychologiquement parfait, ce roman montrait une autre facette du talent de cet auteur : une faculté de fouiller et de décortiquer le fonctionnement humain. Il revient donc, avec Rouge ou mort, à son sport favori, le football, pour nous proposer une biographie romancée du manager du club de Liverpool, Bill Shankly.

Quand on connait l’univers de David Peace, on n’est pas étonné qu’il ait voulu parler de ce personnage emblématique. Bill Shankly est issu de la classe ouvrière. Il fut un joueur plutôt moyen, puis passa entraineur. Ce roman raconte comment Shankly, alors à la tête du club de Huddersfield, fut embauché par Liverpool pour aider le club à monter en première division. Son implication exceptionnelle, son sens de la loyauté envers son club, son sens de la psychologie humaine et sa faculté de motiver les joueurs vont lui servir pour remporter de nombreux trophées.

Autant on aurait pu reprocher à 44 jours le style haché qui ne rendait pas forcément service au portrait de Brian Clough, autant ici, cette répétition des mots, des phrases, des paragraphes collent bien avec la vie trépidante et rythmée d’un club de football. Il y a des passages fabuleux dans ce livre, quand par exemple il raconte le début des rencontres, les supporters qui crient, les supporters qui hurlent, les supporters qui tapent des pieds. Il y a du bruit, des odeurs, des couleurs (rouge) dans ce livre. Et il y a des moments de tension exceptionnels, comme ces matches à couperet, ou même ces résultats nuls qui obligent Liverpool à rejouer le match trois jours plus tard, alors qu’ils ont déjà plein de joueurs blessés.

La plongée dans la vie intime du club est totale. On vit avec Shankly, on tremble avec Shankly, on crie avec Shankly, on est fou de joie pour Shankly. Pendant presque 600 pages, David Peace nous montre la vie d’un homme qui vit 24 heures sur 24 pour son club, 7 jours sur 7 pour son club. Et au travers de ce personnage, David Peace nous montre aussi la vie des gens, le respect qu’il a envers eux, et ce qui a motivé Bill Shankly toute sa vie : Il faut travailler et travailler bien, il faut se donner à fond dans ce qu’on fait.

Dans cette première partie, on parle beaucoup football, on ne parle même que de ça. Bill Shankly ne prend jamais de vacances, il ne vit que pour son club, quitte à délaisser sa femme. Dans les rares scènes de sa vie privée, on le voit appliquer les mêmes règles qu’il inculque à ses jeunes joueurs : Donnez-vous à fond ! Faites les choses bien ! Respectez les pauvres gens qui vous paient !

Pour les fanas de football, ils auront l’occasion de découvrir l’apparition des dérives du football. Par exemple, un bon joueur s’achetait entre 10 000 et 20 000 livres lors des débuts de Shankly, alors qu’ils atteignaient 200 000 livres dix ans plus tard. Shankly se montrera aussi un innovateur quant à sa gestion des entrainements, des phases de repos, ou même des supervisions de ses futurs adversaires. Mais c’est à travers tous ces détails que l’on voit la minutie et la précision du travail de cet entraineur hors norme.

Reste que pour les autres, non mordus de football, il leur faudra avaler des pages et des pages de résultats footballistiques, ce qui, même pour moi, fut parfois trop long. Je comprends encore une fois la démarche de l’auteur et sa volonté de faire monter le stress du lecteur ou de montrer la pression subie par Shankly. Reste que de nombreuses pages sont emplies de résultats et que cela devient répétitif et long.

La dernière partie, elle, est consacrée à la retraite de Shankly. Il décide de se retirer et cette dernière partie est extraordinairement forte. En fait, on s’aperçoit, à ce moment là, dans ces deux cents dernières pages, que l’on s’est attaché à ce travailleur invétéré, cet obsédé des petits détails qui font la différence. David Peace nous montre un homme qui a décidé de tourner la page et qui a bien du mal à couper les ponts. Il montre aussi un homme qui, quand il devient simple spectateur, ne comprend pas ce qui lui arrive.

Et ce sont dans ces dernières pages que ce roman prend toute son ampleur, toute sa valeur. Car l’auteur nous montre des discussions entre Shankly et le premier ministre, lors d’interview télévisées. Et le parallèle entre le football et la vie politique, leur discours sur les gens, sur leur vie, sur la société fait monter le message d’un cran. Si le football a évolué, c’est parce que la société a évolué. David Peace nous offre avec ce roman monstrueux sa vision de son pays, comme on regarde une carte postale, et le portrait de cet entraineur est le bon exemple pour illustrer son message.

Cavale (s) de Marie Vindy (Manufacture de livres)

Après Une femme seule, formidable polar qui savait allier les mystères le l’âme humaine et les ambiances étranges et inquiétantes des forêts de l’est de la France, Marie Vindy nous convie à retrouver ses deux personnages dans une nouvelle affaire. Et je vais essayer de vous expliquer pourquoi j’adore Marie Vindy …

Marianne Gil et Francis Humbert ont emménagé dans la ferme des Champs-Marie à la Loge-Suzon, dans une nouvelle maison, dotée d’une grande propriété où elle pourra faire venir ses chevaux et s’occuper d’eux. Marianne a un projet de roman, qu’elle doit écrire et le changement de décor devrait lui permettre d’avancer dans sa tache. Quant à Francis, il découvre sa nouvelle caserne, son nouveau poste de commandant de gendarmerie, ses nouveaux collègues. Ça devait être un week-end tranquille, où ils auraient pris le temps de déballer leurs cartons, où ils auraient pu passer un peu de temps ensemble, juste à s’installer sur la terrasse, boire un café ou un thé, et parler des arbres, du temps qui passe …

Mais un braquage au supermarché de Sombernon de Dijon va gâcher leur week-end. Deux hommes sont entrés et ont emporté le contenu du coffre, avant de s’enfuir dans une Seat blanche. En partant, les gendarmes débarquent et une fusillade éclate. L’un des gendarmes reste à terre, mort. Le Seat a été retrouvée incendiée : les voleurs ont du changer de voiture. Tous les services sont sur les dents et Humbert est nommé directeur d’enquête.

Alors qu’elle rentre de balade sur son cheval, un homme apostrophe Marainne. Il s’agit de Jean Claude Viard, un gros propriétaire terrien et maire du village. Il aurait voulu voir Humbert, car sa femme a disparu. Solène, institutrice, est en effet partie sans raison aucune. Alors que la femme du gendarme tué menace de révéler la maltraitance qu’elle a subi de son mari, la fuite de Solène va croiser la route des fuyards et Humbert va avoir fort à faire.

Si vous n’avez pas lu Une femme seule, je pense qu’il faut que vous le lisiez avant, car au début de ce roman, Marie Vindy en dit beaucoup sur son dénouement. Ceci dit, celui-ci peut parfaitement se lire indépendamment du précédent. Et, d’ailleurs, Une femme seule et Cavale (s) ont beaucoup de points communs mais aussi beaucoup de différences. Ce que je vais essayer de faire, c’est vous expliquer pourquoi j’adore ce qu’écrit Marie Vindy. Sachez juste que j’avais mis un coup de cœur pour Une femme seule, et que celui-ci aurait parfaitement pu en avoir un aussi.

Nous retrouvons donc nos deux personnages, rencontrés dans la roman précédent, avec tous les traits de caractère qui les caractérisent : Marianne est mystérieuse, elle cache des secrets, enfouis dans les abimes de son âme. Humbert est professionnel, motivé et follement amoureux d’elle. Mais ces deux là forment un couple où ils se cherchent et où les moments qu’ils passent ensemble sont des havres de paix au milieu du tumulte ambiant.

Si le roman précédent jouait sur les ambiances de brouillard, celui-ci est plus centré sur les personnages. Et Marie Vindy ne veut pas faire dans le sensationnel ; ce qu’elle nous montre, ce sont des gens simples, des gens comme vous et moi, confrontés à la violence de tous les jours. En cela, l’auteure nous offre une galerie de personnages lui permettant de montrer (dénoncer ?) les dérives de nos vies. Entre les consommations de drogue, les femmes qui subissent les maltraitances de leur mari, les gendarmes qui se battent sans moyen, les petites escroqueries des « petits élus », les souffrances et compassions des gendarmes confrontés aux malheurs de la vie de tous les jours, nous avons là ce qui remplit les pages de faits divers. Mais l’auteure nous montre que derrière les quelques lignes des petits encarts des journaux, il y a des hommes et des femmes.

Pas besoin d’esbrouffe donc, pas d’effet de style, Marie Vindy reste en retrait, préférant mettre en avant ces gens, dans leur vie de tous les jours. Si cela semble simple, sachez que l’intrigue, simple au départ, s’enrichit bien vite de plusieurs éléments, comme si on voulait rajouter des draps pour cacher le malheur des gens. Tout cela donne un roman qui, l’air de rien, va vite grace à ses nombreux rebondissements, et son alternance entre l’enquête et la fuite des braqueurs de supermarché.

Cavale ou cavales ? Tous les personnages ont ce point commun d’être en cavale ; cavale vers leur rêve, vers leur tout, vers le tout, vers le rien. Outre les braqueurs qui rêvent de s’exiler sur une île ensoleillée, Solène rêve d’échapper à son quotidien peuplé de disputes et d’insultes de son mari, la femme du gendarme rêve de voir sa maltraitance reconnue, Betty la collègue de Humbert rêve d’aider les gens, Humbert lui-même veut fuir son métier plongé dans le malheur des autres pour retrouver son havre de paix, Marianne veut échapper au bonheur qui lui tend les bras … Tous sont en cavale vers un ailleurs, un nulle part qui leur promet tant et ne leur donne rien.

Cavale(s), c’est un livre vrai, où on côtoie des personnages, comme si on les rencontrait dans la rue ; on vit avec eux, on parle avec eux. C’est aussi un livre dur. C’est aussi le portrait de minables, qui se croient plus forts, parce qu’ils ont quelque chose entre les jambes. C’est enfin l’histoire d’un couple que l’on aimerait retrouver et qui possède sa part de brouillard. Fichtre ! J’adore !

Le chouchou du mois de septembre 2014

On repart, la fleur au fusil, après des vacances pluvieuses, après de mauvaises surprises aussi puisque j’ai décidé de déménager, de changer de plateforme quand Overblog a décidé d’envahir Black Novel de publicités indésirables. Voici donc le premier chouchou de la deuxième vie de Black Novel sur https://blacknovel1.wordpress.com

On ne change pas de principe, je ne parlerai que des lectures que j’ai aimées. Le but de ce blog est de donner des pistes pour vos lectures, pas de descendre le travail des auteurs. De même, vous allez trouver les mêmes rubriques qu’auparavant. Je vais juste faire un petit rappel, et désolé pour les fidèles lecteurs. Mes avis de lectures nouvelles paraissent les mercredi et dimanche soir, et parfois le vendredi. Le billet du mardi ne concerne que des informations liées au polar que l’on m’a fournies et que je relaie.

A chaque début de mois, il y a la rubrique Oldies, qui passe en revue soit un roman fraichement édité mais qui a initialement été publié il y a plus de 10 ans, soit une lecture d’un ancien roman qui meuble mes bibliothèques. Ce mois-ci, j’ai lu et beaucoup apprécié le polar politique Get up ! Stand up !   de Perry Hanzell (Sonatine), surtout par sa façon de nous narrer le destin de personnages à la tête d’une île qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la Jamaïque.

Durant ce mois de septembre, j’ai aussi publié une lecture dans le cadre des chroniques virtuelles, qui sont un avis sur une lecture électronique. Ce mois-ci, j’ai continué la série de Maddog, un détective bourré d’humour aux aventures mouvementées. Sa dernière en date, Chasse à l’épaulard de William Exbrayat (Storylab) est très bonne. Retenez bien le nom de son auteur, on va en entendre parler …

J’ai inauguré une nouvelle chronique, qui s’appelle Novella. Il s’agit de parler de romans courts, d’une centaine de pages, que l’on peut lire en une journée. Ce mois-ci, j’ai lu et adoré Le 6 coups de minuit d’Antoine Léger (Paul & Mike). Là encore, cette lecture m’a permis de découvrir un auteur à la plume à la fois efficace et subtile, qui nous raconte une histoire noire et dure.

Je m’autorise aussi à accueillir des invités. Ce mois-ci, ce fut Gregory qui nous parle de Domermann, dont le premier tome de l’intégrale est sorti l’année dernière. Ce recueil de 7 histoires est, semble-t-il un livre violent, brutal. Du pur divertissement qui vient poursuivre le plaisir de regarder le film.

En cette rentrée de septembre 2014, j’aurais lu beaucoup d’auteurs anglo-saxons. Commençons par le plus impressionnant en ce qui me concerne, à savoir Le retour de Robert Goddard (Sonatine) : ce roman sous forme de saga familiale est passionnant de bout en bout, servi en cela par une écriture magique, hypnotique, extraordinaire. On se laisse à la fois bercer par le style, on suit les événements du personnage principal, et on finit le roman ébahi et heureux, comblé.

J’aurais retrouvé avec grand plaisir deux auteurs, dont j’avais beaucoup aimé les premiers romans. Dans deux genres différents, Donnybrook de Frank Bill (Gallimard) et Le chant du converti de Sebastian Rotella (Liana Levi) confirment et comblent toute l’attente que l’on pouvait mettre en eux. Donnybrook est un roman noir impressionnant aux couleurs rouge sang et noir comme l’âme des personnages. Le chant du converti nous montre à travers un roman d’espionnage une armée internationale que les pays occidentaux ont du mal à identifier. C’est un brûlot tristement réel et bien ancré dans l’actualité.

Deux nouveaux auteurs font leur apparition sur Blacknovel1, car j’adore découvrir de nouveaux auteurs, et en particulier lire les premiers romans. Coup d’essai largement remporté en ce qui concerne Le village de Dan Smith (Cherche midi), qui est un roman course poursuite dans la Russie des années 30 en plein hiver. Psychologiquement, ce roman est très fort. Coup d’essai moyennement réussi pour Deep Winter de Samuel Gailey (Gallmeister) qui est doté d’un excellent scenario, mais qui tire sur des ficelles trop faciles par moments, et surtout de façon trop voyante.

Le titre du chouchou du mois de septembre 2014, j’ai décidé de l’accorder à Beau temps pour les couleuvres de Patrick Caujolle (Editions du Caïman). Et ce fut bien difficile de choisir, mais ce roman est à la fois très fort, par son intrigue très simple en apparence, par ses personnages attachants, par son humour omniprésent, par son coté description du système policier et judiciaire.

Bref, vous l’aurez vu, ce mois de septembre confirme que l‘année 2014 est exceptionnelle, le nombre de coups de cœur n’aura jamais été aussi important, et les chouchous jamais aussi difficiles à choisir. Rendez vous donc le mois prochain pour un nouveau chouchou et d’ici-là, n’oubliez pas le principal : lisez !

Beau temps pour les couleuvres de Patrick Caujolle (Editions du Caïman)

Une nouvelle fois, les éditions du Caïman nous ont dégotté un auteur qui mérite le détour. Ce roman, sous ses allures de roman policier, s’avère une sorte de témoignage, une vision de l’intérieur du métier de policier.

Gégé, c’est Gérard Escaude, un vieux de la vieille au commissariat de Toulouse. Il est chargé de former un jeune stagiaire, Victor Galéras, tout frais sorti de l’école de formation de Cannes-Ecluse. Et comme les deux ont le même humour grinçant, ils vont s’entendre comme larrons en foire.

Ce devait être un week-end tranquille, jusqu’à ce que le téléphone sonne en ce vendredi 12 avril. Madame Duval vient d’être retrouvée poignardée à son domicile, et son mari, à ses cotés, indemne mais en état de choc et couvert de sang. C’est une véritable boucherie, elle a reçu plus d’une trentaine de coups de couteau de cuisine. Très vite, Marcel Duval est envoyé à l’hôpital, en observation.

Quelques heures plus tard, Marcel Duval s’échappe de l’hôpital, mais Gégé lance un appel aux voitures qui sillonnent le coin et il est vite rattrapé. Lors de son premier interrogatoire, Marcel Duval, personnage très cultivé et amateur de peinture, lui décrit sa vie maritale, tombée dans la routine et l’ennui. C’est, dit-il, un message reçu sur son portable de la part de son amante Marie-Jo Vigouroux, qui a rendue folle de rage sa femme.

A la question : « Avez-vous tué votre femme ? », Marcel répond que oui. Il faut dire que le couteau comporte ses empreintes et que lui même était couvert de sang. Mais le légiste observe quelque chose de bizarre : Madame Duval a vomi avant d’être assassinée. Elle avait, semble-t-il, avalé de nombreux comprimés de Phénobarbital, un médicament interdit depuis de nombreuses années. Si la hiérarchie de Gégé aimerait classer l’affaire rapidement pour faire du chiffre, Gégé ressent le besoin de creuser encore un peu.

Excusez-moi du terme, mais Patrick Caujolle a des couilles. Je m’explique : Partant d’une affaire la plus simple qui soit, il arrive à nous intriguer tout au long des quelques 250 pages que dure son roman, et voire même à nous épater. Car je vous le dis tout de go : Ce roman est une petite pépite, qui recèle bien des trésors. Commençons par le début :

L’intrigue, qui avance doucement, est d’une logique implacable. Aucun indice ne vient comme un cheveu sur la soupe et on suit avec délectation les réflexions de Gégé. Patrick Caujolle démontre aussi, à travers cette histoire, qu’il n’est pas utile d’en faire des tonnes pour intéresser le lecteur, une simple affaire familiale suffisant pour passionner tout amateur de roman policier.

C’est aussi la vie des gens simples qu’il nous montre dans Beau temps pour les couleuvres. Là encore, pas besoin d’ultra-riches, d’ultra-pauvres, Marcel Duval est un retraité de la SNCF, il nous détaille sa vie, faite de petites passions simples et de son couple qui se délite doucement sous le poids de la routine.

C’est aussi un des gros points forts de ce roman, cette façon de montrer la psychologie des personnages au travers de dialogues extraordinaires. Entre l’humour cynique des policiers (pour se détacher des horreurs auxquelles ils sont confrontés) et le ton hautain de Marcel Duval, on a affaire là à de somptueux passages, de savoureux moments doucement grinçants. J’ai adoré Gégé et son stagiaire, j’ai traité de con son supérieur Le Nizir (Mais quel con celui là !), j’ai compris les difficultés des juges …

Et puis, il y a ce petit plus, ces passages positionnés dans les scènes, où l’auteur nous montre la réalité du métier de policier. Mais il n’en fait pas trop, il se contente de montrer, avec humour le plus souvent, les conneries du système, le fonctionnement erratique de la justice, l’imbécilité des chiffres ou bien seulement la façon dont les policiers sont traités par la population. Ces passages-là, extrêmement bien écrits, sont passionnants en même temps qu’ils s’intègrent bien à l’histoire. On s’apercevra vers la fin du livre qu’ils passent à la première personne du singulier ce qui montre que l’auteur devient la personne qui nous parle de notre société.

Voilà donc un très bon roman, qui tient la route du début à la fin (d’ailleurs, ne ratez pas la fin, extraordinaire !), et qui grâce à des personnages formidables, un excellent sens du dialogue et un aspect témoignage attachant, font que c’est une sacrée découverte. A votre tour de le découvrir ! D’ailleurs, l’ami Claude ne s’y est pas trompé et lui a décerné un coup de cœur.