Archives pour la catégorie Coup de coeur 2013

Oldies : Nu dans le jardin d’Eden de Harry Crews (Sonatine)

Attention coup de cœur, gros coup de cœur ! Moi qui n’ai jamais lu de roman de Harry Crews, me voilà bien servi, avec cette publication inédite en français, un roman qui n’est pas forcément facile à appréhender mais qui recèle pour celui qui le lira des sources inépuisées et inépuisables de réflexion. Un grand merci donc à Sonatine pour avoir découvert cet inédit. Et si vous cherchez des romans de cet auteur à lire, allez donc du coté de chez Jean Marc qui nous en conseille pas mal.

L’auteur :

Harry Crews

Après une enfance marquée par les conditions de vie difficiles dans le Sud rural et de graves problèmes de santé, Harry Crews s’engage à 17 ans dans le corps des Marines, où il passera trois années. Il intègre ensuite l’université de Floride pour des études d’anglais, qu’il interrompt en 1956 pour une virée de 18 mois en moto à travers les États-Unis. Il exercera jusqu’en 1997 comme enseignant d’anglais dans plusieurs écoles et universités de Floride.

Harry Crews, qui décide de devenir écrivain quand il découvre la littérature lors de son service dans les Marines, devra attendre 1968 pour voir son premier ouvrage publié (The Gospel Singer). Il publie ensuite régulièrement des romans, nouvelles, articles et reportages (notamment pour les magazines Playboy et Esquire dont il fut un contributeur régulier). Le récit de son enfance en Géorgie A Childhood : The Biography of a Place est considéré par l’écrivain James Crumley comme «peut-être le meilleur livre de la littérature américaine contemporaine».

Les romans de Harry Crews, caractérisés par un ton nerveux et ironique, plongent leurs racines autant dans le genre Redneck que dans le roman noir et la littérature gothique. Peuplés de paumés, de monstres, de désespérés, ils forment une fresque grotesque et saisissante sur le thème de l’Amérique profonde.

Crews apparaît au cinéma dans le film de Sean Penn, The Indian Runner, dans le rôle de M. Baker. Son roman The Hawk is Dying est adapté en film par Julian Goldberger sous le titre Dressé pour vivre en 2006.

Harry Crews s’éteint en 2012 à l’âge de 76 ans.

(Source Wikipedia)

  Nu dans le jardin eden

Quatrième de couverture :

Garden Hills a connu des jours heureux. À l’époque où Jack O’Boylan, un magnat de l’industrie, a fait construire le village au fond d’une mine de phosphate qu’il a découverte et exploitée. Travail assuré, salaire, sécurité. Puis, les hommes de Jack ont quitté la place. Le créateur a abandonné sa création, la mine a fermé, les habitants ont déserté le village.

Seules une douzaine de familles ont résisté, constituant une véritable cour des Miracles qui vit aujourd’hui encore dans l’espoir du retour de Jack O’Boylan. Le village pourrait néanmoins renaître seul de ses cendres grâce à Fat Man, qui a hérité de son père, propriétaire des terrains avant la construction de la mine, une incroyable fortune. Mais personne n’attend plus rien de lui : Fat Man est un obèse qui passe son temps reclus dans sa maison à ingérer d’énormes quantités de nourriture en ignorant le monde extérieur. Reste Dolly, une ancienne reine de beauté, dont le souhait le plus ardent est de convertir Garden Hills à la modernité, c’est-à-dire au tourisme et à la débauche. Rapports de forces, manigances amoureuses et sexuelles, trahisons et machinations … Dolly ne lésinera sur rien pour abattre les vieilles idoles et mener son projet à bien.

Quelque part entre Samuel Beckett et Jim Thompson, Harry Crews nous offre avec l’histoire de ces marginaux perdus dans une ville fantôme une interprétation saisissante de la Chute originelle. On trouve dans ce roman, le deuxième de l’écrivain, publié aux États-Unis en 1969 et jusqu’ici inédit en France, la noirceur, l’humour et la compassion qui ont fait le succès de Body, Car ou encore La Foire aux serpents.

Mon avis :

Quel choc ! Vous en connaissez beaucoup des romans où vous vous arrêtez sur des phrases pour la relire plusieurs fois tant elle est évocatrice ? Cela peut vous arriver une fois dans un roman, oui ! Mais quand c’est à toutes les pages, quand à chaque fois, une image s’impose à votre regard, d’une évidence rare, vous savez que vous tenez là un roman hors du commun. Je ne veux même pas parler de chef d’œuvre, mot que je n’emploie jamais, mais de grand, d’immense roman. Peu importe que l’on parle de polar ou de roman noir, Nu dans le jardin d’Eden est un grand roman.

Harry Crews nous décrit une ville imaginaire perdue au milieu du désert. Jack O’Boylan a construit cette ville en croyant trouver du phosphate et, par dépit, il est parti. Son fils, Fat Man, 280kg au compteur vit sur une colline qui surplombe la ville. Il fait vivre cette ville de douze familles et ne sort jamais de chez lui. Tout le monde espère le retour de Jack O’Boylan, mais a-t-il seulement existé ?

J’ai déjà parlé du style, mais je peux aussi parler des thèmes abordés. Toutes ces petites gens courent après un espoir, une idée du bonheur, et se laissent emporter dans les rêves de Dolly d’amener les touristes à Garden Hills avec des attractions futiles. Quand on lit ce roman, on pense à En attendant Godot de Samuel Beckett mais aussi à n’importe quelle ville d’aujourd’hui, dévastée par la crise qui essaie de survivre par le tourisme. Mais au-delà de ça, on peut y voir une peinture de la société moderne, avec ses strates, ses différences, ses aspirations, son avenir. Un roman visionnaire !

Si vous n’êtes pas encore convaincu par ce que je viens d’écrire, sachez que le dernier chapitre est le meilleur et le plus beau chapitre que j’aie jamais lu, qu’il me reste encore en mémoire, qu’il a hanté plusieurs de mes nuits jusqu’à m’en faire faire des cauchemars. Enfin, ne ratez pas les avis de Claude et de Jean Marc, ce dernier nous donnant des titres de cet auteur parmi ceux qu’il a préférés. Bref, si je devais donner un adjectif à ce roman, ce serait : Magnifique, extraordinaire, visionnaire, biblique, coup de cœur !

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Akhänguetno et sa bande (Tonton, la momie, et Set et Ra) de Samuel Sutra

Attention ! coup de cœur ! Ce roman est un pur joyau de comédie, le troisième de la série après Le pire du milieu et Les particules et les menteurs et il devient pour moi l’un de mes livres de chevets. Un grand roman de comédie à ne pas rater.

Ce matin là, Tonton affublé de sa toge romaine, dominant sa propriété boisée tel le Jules César de la truande, le dinosaure du crime qu’il est, est allongé en cette nuit de canicule quand il entend un bruit. Pas de doute, de curieux malotrus ont osé faire un trou de la taille d’un camion benne dans son jardin, celui là même où il enterre les cadavres d’autres malotrus. Le verdict est sans appel : on lui a volé un mort !

Affublé d’une bonne à tout faire bonne à rien, Donatienne, Tonton de son vrai nom Aimé Duçon tient à faire le jour dans cette affaire, car le vol étant son métier, il est hors de question qu’on lui dérobe quoi que ce soit. Le nombre de cadavre étant trop nombreux pour que les quelques neurones qui lui restent en retienne les emplacements de leur sépulture, d’autant plus que son propre père avait enterré les siens, il va demander des éclaircissements auprès de Guy La Fosse, le creuseur de son père.

Faute d’indices pouvant le mettre sur la piste de ses dérobeurs, Tonton n’a plus qu’à se jeter sur les souvenirs et les vieux papiers cachés au grenier. C’est alors qu’ils mettent la main sur un vieux livre contant l’expédition de Errol Lingston et de sa découverte du caveau de Akhänguetno, l’un des plus célèbres pharaons de la quatrième dynastie. Aidé par son équipe de bras cassés (et encore, je suis gentil !), ils vont chercher à récupérer le fameux tombeau.

J’aurais pu écrire un billet humoristique pour ce troisième volume des aventures de Tonton et sa bande, comme j’ai essayé de la faire pour Les particules et les menteurs. Mais il m’a semblé plus judicieux d’essayer de vous décrire pourquoi ce roman est un grand moment de comédie et d’humour, et pourquoi je pense que Samuel Sutra a écrit un grand moment de littérature comique qui je l’espère rencontrera un grand succès, ou du moins le succès qu’il mérite.

Car ils ne sont pas nombreux, ceux qui osent s’aventurer sur le chemin de croix du rire, et ce roman est une formidable réussite. Car le scenario est parfaitement maitrisé, cachant des moments de rire incroyables. Samuel Sutra joue sur tous les registres, du jeu de mots au comique de situation avec toujours autant de réussite. C’est un vrai régal, et je me suis surpris à avoir des éclats de rire lors de la lecture, ce qui est bien rare. En plus, il n’est pas utile de lire les précédentes aventures pour suivre celle-ci, même si je vous le conseille fortement pour vous dérider les zygomatiques.

Cette troisième aventure de Tonton et sa bande est encore meilleure que les autres, disais-je. Tout y est plus drôle évidemment, mais surtout sans répit, j’y ai trouvé plus de maitrise dans les scènes, les dialogues. Samuel Sutra écrit du Tonton flingueur avec son identité à lui. C’est un roman qu’il faut lire attentivement, pour se délecter de chaque mot, de chaque phrase, car chaque ligne recèle un sourire, voire un rire.

En plus, chaque chapitre commence par une phrase qui devrait entrer au panthéon des meilleures citations, et je vous livre celle que je préfère : « Je dépense moins d’énergie à m’accommoder de mes problèmes qu’à tenter de les résoudre ». Comme le disait l’oncle Paul, les livres de Samuel Sutra devraient être remboursés par la sécurité sociale, et celui-ci est un pur joyau de rigolade, un grand moment de divertissement, un immanquable qui rejoint ma table de chevet. Coup de cœur !

Un long moment de silence de Paul Colize (La Manufacture de livres)

Attention ! Coup de cœur ! Que c’est difficile d’écrire cette chronique pour ce livre que j’ai lu cet été ! Mais comment rendre justice à ce roman si foisonnant, important, envoutant, prenant, impressionnant ? Comment vous dire que Paul Colize m’a emporté dans son intrigue emberlificotée jusqu’à un dénouement pour le moins surprenant ?

Le roman s’ouvre sur la Tuerie du Caire, en 1954. Une voiture s’arrête devant l’aéroport, déversant sur le trottoir quatre hommes armés de mitraillettes. Ils ouvrent le feu sur les policiers présents puis font irruption dans l’aérogare et font un massacre parmi les passagers d’un vol en provenance de l’Allemagne. Le bilan sera lourd : 21 morts et une trentaine de blessés. L’enquête internationale n’arrivera jamais à démontrer qui furent les auteurs de cette tuerie aveugle …

De nos jours, Paris. Stanislas Kervyn est le fils d’une des victimes de la Tuerie du Caire. Il n’a jamais connu son père, il avait 1 an au moment du drame. Propriétaire d’une société de sécurité informatique, il consacre son temps libre à résoudre ce mystère. Il vient d’écrire un livre qu’il vient présenter à une émission littéraire télévisée. A la fin de l’émission, il reçoit un coup de téléphone. Son correspondant lui dit qu’il a des informations à lui communiquer, il était le chauffeur qui a emmené les tueurs du Caire …

1948, New York. Nathan Katz a 18 ans et est un miraculé des camps de la mort. Remarquablement intelligent, il va intégrer le Brooklyn College et être approché par une organisation qui s’appelle Le Chat, composée par des juifs ayant perdu leurs proches. Cette organisation secrète est chargée de repérer les anciens nazis pour les juger et les condamner.

Mais que relie donc un PDG d’une société informatique avec un chasseur de nazis ?

Parfait, le dessin de ce personnage qu’est Stanislas Kervyn, plus que désagréable, détestable à souhait, qui n’a aucun respect envers son prochain, rempli d’une fierté et d’une morgue pour écraser la moindre personne qu’il côtoie. C’est un personnage bien particulier que Paul Colize va nous obliger à suivre, à aimer, à détester, à apprécier au fil de l’histoire. Cet homme qui n’a pas de racine, mais qui les recherche, va être plongé dans une histoire qui va le dépasser. C’est un Icare moderne sans cœur qui va se bruler les ailes et découvrir la vérité et une forme d’humanité.

Parfait, le personnage de Nathan Katz, qui va nous faire visiter la deuxième partie du vingtième siècle, au travers sa recherche de vengeance, ayant laissé ses sentiments derrière les barbelés pour se lancer dans une course éperdue de la justice, ou du moins de se justice. C’est un personnage complexe, humain et inhumain, qui pose la question de la vengeance, de la justice, du pardon, de l’horreur, de la justification d’une attitude Œil pour œil, dent pour dent, qui implique le lecteur au plus haut point. Paul Colize pose le lecteur devant ses responsabilités, en posant la question : Que feriez vous ?

Parfaite la construction du roman, alternant les chapitres entre l’enquête de Stanislas et la vie de Nathan. Si la façon de faire n’est pas nouvelle, elle est réalisée avec une aisance et une évidence qui pousse le lecteur à lire plus avant, à avaler les pages, sans être pour autant dérouté ou perdu.

Parfait, le style de l’auteur, cette efficacité dans les mots utilisés, dans les phrases ciselées, dans les petits détails qui permettent de vous plonger dans un village d’Allemagne en 1954 par exemple. C’est un véritable plaisir des yeux, un véritable travail d’orfèvre, un véritable régal pour tout lecteur exigeant sur le style d’un roman. Ce roman est un vraie réussite, un grand travail d’écriture, un grand roman tout court.

Parfait le sujet et sa façon de le traiter, toute la documentation, toute cette érudition qui nous dévoile des pans d’histoire mal connus et un voyage dans le temps qui va durer soixante ans tout en nous passionnant du début à la fin. Formidable cette façon de lier les personnages à la grande histoire au travers de petites histoires.

Parfait ce roman, avec ce suspense si bien entretenu que malgré tout ce qui nous a été montré pendant ces 450 pages, la fin nous tombe sur la tête, nous tire des larmes embrouillées, et nous vient alors un immense regret, celui d’avoir tourné la dernière page. La gorge nouée, on croit en avoir fini, quand en lisant les remerciements de l’auteur, on comprend toute la passion qu’a mise Paul Colize dans cette histoire. Et c’est formidablement réussi.

Parfait ce roman !

Oldies : Natural enemies de Julius Horwitz (Baleine noire)

Ce mois ci, la rubrique Oldies devrait comporter un ajout tout simple, et bien connu : Goodies. Et si je devais classer cet extraordinaire roman, je le mettrais assurément dans les romans noirs, obscurs, impressionnants, amoraux, désespérants. Autant de raisons de lire ce roman que vous aurez peur d’ouvrir après avoir lu ce billet, mais ce sera une de vos lectures les plus marquantes, une des plus inquiétantes aussi, une lecture qui va vous laisser des cicatrices car elle va vous appuyer là où cela fait horriblement mal, sans aucune compassion, aucun regret, avec un sadisme et une clairvoyance rares.

Et pourtant, vous n’y trouverez aucune trace de sang, pas la moindre trainée d’hémoglobine, juste une plongée sans retour dans l’âme d’un homme finalement comme tout le monde, comme vous et moi, qui, un jour pète un câble, et se lève le matin en se disant que ce soir, en revenant de sa journée de travail, qu’il va tuer sa femme et ses trois enfants d’une balle dans la tête. Vous n’y trouverez donc pas non plus de suspense haletant puisque la fin vous est déjà détaillée dès les premières lignes.

Ce qui frappe dans ce roman, c’est que l’on est plongé dans l’esprit de cet homme, parce que c’est écrit à la première personne du singulier, sans aucun pathos, presque avec froideur. Paul est directeur d’une revue scientifique qu’il a réussi à développer avec succès. C’est un homme comme les autres, qui va réaliser son projet, sauf que son projet est horrible. Il ne faudra pas y chercher une quelconque explication ou motivation derrière cet acte meurtrier, mais peut-on seulement expliquer un tel acte ?

Si le roman se situe dans les années 1970, à New York, il semble bien intemporel, tant les questions qui sont soulevées dans le roman sont toujours d’actualité. C’est le reflet d’une génération qui a perdu tout espoir, tout objectif, tout intérêt dans le fait de survivre depuis la deuxième guerre mondiale. Le message est terrible, et terriblement addictif, car plus on avance, plus on est horrifié, plus on continue à lire. Ce roman est diablement subversif en même temps qu’il est nécessaire à lire, important à lire.

Si la forme, qui détaille la journée de Paul heure par heure, comme s’il n’allait rien se passer, fait monter la tension, les sujets abordés au travers de ses rencontres et de ses discussions ne nous donnent même pas une piste. Et ce n’est pas sa déception envers sa vie maritale, ou même son besoin de sexe qui vont nous donner une réponse, une bribe d’explication. Ce roman est bel et bien une réflexion sur la vie et la mort, sur l’homme et la femme, sur sa place dans la société, sur le rêve américain (mais est-il seulement américain) qui part en poussière.

Quand le polar se veut bien plus qu’un divertissement, mais à la fois une leçon de philosophie et d’histoire, quand il pose plus de questions qu’il ne propose de réponses, alors cela donne Natural enemies. C’est un livre dur, âpre, brutal, froid, une pure perle noire comme on n’en lit que deux ou trois fois dans sa vie. Mais c’est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. Oserez-vous le lire ?

Un dernier mot sur l’auteur : Julius Horwitz est l’auteur de 9 livres, tous fortement imprégnés de contexte social. Natif de Cleveland, il a travaillé de 1956 à 1962 au département de la santé à New York. Natural enemies a été adapté en film avec comme acteurs principaux Hal Holbrook, Jose Ferrer and Viveca Lindfors. Ce roman a été édité une première fois par les éditions Seuil en 1977. Il est mort en 1986 à l’âge de 65 ans.

Oldies : L’assassin qui est en moi de Jim Thompson (Rivages noir)

Pour notre découverte d’anciens romans, je savais où je mettais les pieds. J’adore Jim Thompson dont j’ai lu une dizaine de romans il y a plus de vingt ans maintenant. C’est un monstre du roman noir, un monument avec des œuvres qui m’ont très fortement marqué. Et pourtant on a tendance à l’oublier quand on cite les grands auteurs de polar. Heureusement, Rivages vient de rééditer deux de ses romans dont le gigantesque Killer inside me, celui que je vous propose aujourd’hui.

Jim Thompson (Anadarko (en), Oklahoma, 27 septembre 1906 – Los Angeles, Californie, 7 avril 1977) est un écrivain américain de roman noir, un nouvelliste et un scénariste de cinéma (…) Jim Thompson a écrit plus de trente romans la plupart entre la fin des années 1940 et la moitié des années 1950. La plupart de ses romans sont en partie autobiographiques. Peu reconnu de son vivant, la notoriété de Thompson s’est accrue dans les années 1980 avec la réédition de ses livres, et l’adaptation de certains romans au cinéma. François Guérif l’a publié dans la collection Rivages/Noir : le numéro un de la collection est une traduction de Recoil (Liberté sous condition).(Source Wikipedia)

Si les maîtres du hard boiled décrivaient la société décadente avec une certaine distance, Thompson, lui, s’implique dans chacune de ses pages (…) L’ignoble, l’odieux, l’infâme, le scatologique le plus abject et l’inceste s’y côtoient (…) On y trouve aussi de bien minables escrocs, des tocards, péquenots en tous genres, des malades, des frustrés, des alcooliques, des psychopathes. Mais également quelques bouffées d’air pur, de lumineuses éclaircies, certains petits joyaux et trouvailles poétiques à l’instar de la prière qui clôt Le démon dans ma peau. (Source Dictionnaire des littératures policières)

4ème de couverture :

Lou Ford est un jeune adjoint au shérif avenant, serviable, séduisant. Son supérieur, sa fiancée, les jeunes qu’il soutient, les coups de mains qu’il donne volontiers font sa popularité. Bref, dans la petite ville un peu endormie de Central City, Texas, on lui donnerait (presque) le bon Dieu sans confession. A tort. Les apparences sont trompeuses. Atteint d’un trouble psychiatrique, Lou Ford a jadis commis un crime, et c’est son frère Mike qui a été condamné à sa place. A sa sortie de prison, ce dernier est mort sur un chantier, un drame dont Lou Ford tient Chester Conway, le magnat local de la construction, pour responsable. Grâce à une prostituée avec qui il entretient une liaison et qui a séduit le fils Conway, Lou Ford entend se venger. Mais le plan dérape, et pour se couvrir, Lou Ford est entraîné dans une fuite en avant de plus en plus dangereuse…

Mon avis :

Ce qui frappe dans ce roman, c’est avant tout la modernité du récit. Même si cela se passe dans les années 50, le style lui est intemporel, car sans concession, direct, efficace. Et puis, avec le personnage de Lou, on a affaire à un voyage à l’intérieur d’un esprit malade, complètement paranoïaque, dépassé par ses pulsions meurtrières. On ne sait jamais comment il va réagir, et d’ailleurs Jim Thompson cache suffisamment son jeu pour surprendre à chaque fois le lecteur.

L’intrigue est située dans une petite ville des Etats Unis, Central city, cité imaginaire dominée par une entreprise de pétrole, mais on pourrait y voir de nombreuses villes existantes. La règle générale y est l’hypocrisie, il ne faut pas faire de vagues. Et Lou utilise les règles à son avantage, pour calmer ses pulsions. D’ailleurs ce personnage mystérieux dont il restera des parts d’ombre ne nous épargnera rien : il décrira sa vie, ses pensées, ses meurtres avec moult détails.

J’avais lu ce roman il y a plus de vingt ans maintenant, quand il paraissait dans la Série noire. Je dois dire que j’ai lu ce roman comme si c’était la première fois. D’une violence évidente, il en ressort un malaise constant, rehaussé par la nouvelle traduction de haute volée (Chapeau, M.Gratias !). Vous devez lire ce livre, un des meilleurs de son auteur, à classer aux cotés de Les Alcooliques, 1275 âmes, et surtout Rage Noire.

A noter que ce livre est paru dans la Série Noire en 1966 sous le titre Le démon dans la peau, réédité en 2010 sous le titre The killer inside me dans une traduction incomplète.

On the brinks de Sam Millar (Seuil)

Coup de coeur ! si je lis des romans, c’est bien pour ressentir ce genre d’émotions, pour être emporté par des émotions qui me dépassent. Et si ce roman n’en est pas un, puisque c’est une autobiographie, la vie de Sam Millar s’avère être un scenario de roman noir tellement extraordinaire que l’on ne peut pas rester insensible, ni dans le fond, ni dans la forme à ce qui y est raconté. Ce livre est divisé en deux parties, l’une qui se déroule en Irlande, l’autre aux Etats Unis.

Belfast. Alors qu’il nait dans une famille protestante, sa mère lui donne une éducation catholique. Toute son enfance est bercée par les conflits entre les catholiques irlandais, les protestants et l’armée britannique. Nous allons suivre ses premiers pas dans le monde adulte ; sa prise de conscience politique s’éveille quand il commence à travailler aux abattoirs et l’assassinat de son meilleur ami Jim Kerr. A dix sept ans, Sam est enfermé à la prison de Long Kesh, pour activisme terroriste. Là bas, il va y subir les pires pressions et les pires tortures que l’on puisse imaginer.

Je peux vous dire que cette première partie n’est pas près de vous laisser tranquille, tant elle est forte et horrible. J’en ai perdu quelques nuits de sommeil, non pas parce que je me suis identifié au personnage de Sam, mais par la description de ce que l’on faisait subir aux prisonniers. Car cette partie est écrite avec un détachement, une froideur qui fait froid dans le dos, justement.

Le but de cette partie comme l’ensemble de ce livre n’est pas de prendre position pour les uns ou les autres, mais bien pour l’auteur d’écrire son histoire en forme de testament, de mettre noir sur blanc ses traumatismes pour en faire un exorcisme personnel. Le détachement et le regard froid de ces passages joue beaucoup dans la pression permanente que vivent les prisonniers, que j’ai ressenti à la lecture.

Cette première partie ne vous laissera pas tranquille, vous empêchera de dormir, car Sam Millar additionne les scènes, d’une efficacité incroyable et sans sentiment. Ce que nous donne à voir Sam Millar, ce sont aussi des hommes qui font la guerre, qui sont entrés en résistance en refusant de travailler. Sans vouloir juger de la situation politique, on ne peut qu’être révolté devant les scènes de tabassage, de torture, de harcèlement qui furent réalisées dans ces geôles. C’est une pure plongée en apnée dans le monde de l’horreur.

Et puis, on plonge dans la deuxième partie, comme si on nous avait plongé la tête sous l’eau pendant quelques minutes, à bout de souffle. Millar est sorti de prison après la mort de Bobby Sands et a immigré aux Etats Unis illégalement. Il va être licencié quand la police ferme le casino dans lequel il travaillait. Il va alors monter, avec quelques complices, l’incroyable vol du dépôt de la Brinks à Rochester.

Là aussi, on est frappé par le calme qui ressort de ces pages, que l’on peut opposer à la furie de Belfast. Mais c’est un homme qui veut survivre auquel on a droit ici, qui ne ressent plus rien, si ce n’est la nécessité de se procurer de l’argent. A la lecture plus classique de cette partie, je me suis dit que la vie de cet homme là est tout simplement incroyable, et qu’elle dépasse tous les scenarii que l’on aurait pu imaginer.

On the brinks, aller au bout des choses. Sam Millar a osé porter un regard sur son passé, nous jeter en pleine face ce qu’il a vécu, sans en rajouter, pour se livrer et pour livrer aux lecteurs un roman noir brillantissime. On pourra toujours se demander pourquoi il a été enfermé, où est passé l’argent de la Brinks, pour quel usage a-t-il été utilisé ? Il n’en reste pas moins que ce roman est parfait de bout en bout, que c’est un roman qui, à mon avis, a plus été écrit pour l’auteur lui-même que pour ses lecteurs, un roman sans concession, une confession noire d’un passé à ne pas oublier, qu’il faut ranger du coté de La bête contre les murs de Edward Bunker. Coup de cœur !

Dans les quelques avis piochés ici ou là, allez voir ceux de Jean Marc, Claude et Yan.

Ce billet est dédié à Claude (il saura pourquoi), à Richard (pour le conseil), à Coco (pour le prêt du livre), et à ma femme qui va me l’offrir pour la fête des pères.