Archives pour la catégorie Coup de coeur 2015

Tant de chiens de Boris Quercia (Asphalte)

Attention coup de cœur !

Pour son précédent roman, Les rues de Santiago, je lui avais déjà donné un coup de cœur, ici. Ce roman reprend le même personnage de flic, Santiago Quiñones, et Boris Quercia en profite pour continuer son autopsie de la société chilienne. Bienvenue dans du pur Hard-boiled dans la plus pure tradition du genre.

Santiago Quiñones est au cœur d’une fusillade, comme dans le premier roman. Sauf qu’il est avec son collègue et ami Jimenez. Ce dernier n’a pas de chance, une balle lui transperce la cuisse. Quand les forcenés lâchent des chiens, quatre énormes Rottweilers, Jiménez ne peut se défendre. Les bêtes le prennent à la gorge. Jiménez ne s’en sortira pas.

Santiago Quiñones passera quelques jours à l’hôpital, puis retournera à son poste. Il a à peine le temps de se remettre de cette descente de folie, contre des trafiquants que les bœufs-carottes lui tombent dessus. Ils sont deux, persuadés que Jiménez était un pourri. Si Santiago pouvait tomber aussi, cela améliorerait leur compteur.

Et puis, il y a Yesenia. Elle est belle comme le jour, connait Santiago ; ils habitaient le même quartier. Il est le seul à pouvoir l’aider. Elle veut tuer son beau-père. Elle lui raconte comment il a abusé d’elle, comment sa mère n’a jamais rien fait pour l’aider, comment la police n’a rien fait, comment la justice l’a innocenté. Comment faire autrement sinon le tuer comme un chien ? Santiago accepte de voir ce qu’il peut faire. Mais cela va s’avérer être une bien mauvaise idée.

Si vous pensez, comme moi, avoir déjà tout vu, tout lu dans le domaine du polar, comme cela m’arrive (rarement, heureusement), détrompez vous et jetez vous sur ce roman noir immédiatement. Nous sommes dans le domaine du hard-boiled, le pur, le dur, le vrai. Nous sommes dans une société qui n’en a rien à faire des gens, dans une société où seuls l’argent et le pouvoir importent. Et, parfois, il existe des gens qui aident les autres, ceux qui ne cherchent qu’à survivre.

Boris Quercia dégaine son revolver pour écrire ce roman. Les chapitres sont courts, les phrases claquent comme des coups de feu, et le suspense est haletant, presque intenable. Il nous montre la vie des gens, au Chili, obligés de vivre dans un contexte ultra-violent, obligés de subir les agressions, les meurtres, les drogués, les obsédés sexuels. Il nous montre une société où la morale n’existe plus, où même la vie humaine n’a plus de valeur.

Et Boris Quercia nous construit cette intrigue en la complexifiant au fur et à mesure. D’une simple affaire de vengeance pour dépanner une ancienne voisine, Santiago va s’enfoncer dans des affaires tout simplement incroyables. Et comme cela va à une vitesse de folie, je n’ai pas relevé la tête, mais plutôt encaissé les coups que Boris Quercia m’a distribué, sans aucune pitié, sans aucun remords (clin d’œil, au passage, à M. Nicolas Lebel).

Ce roman est d’autant plus exceptionnel qu’il n’est pas dépourvu d’émotions. Ecrit à la première personne du singulier, nous avons droit à tous les états d’âme de Santiago. Mais nous avons aussi des chapitres racontés par les gens qu’il rencontre ou interrogent. Ceux-là sont d’une puissance émotionnelle incroyable (c’est la deuxième fois que je le dis), d’une violence à la limite du soutenable (sans effusion de sang). Dans ces chapitres, on y montre des atteintes à la dignité humaine qui m’ont révolté. Et pourtant, j’en ai lu, des romans de tous genres, je peux vous le dire.

Avec son personnage humaniste, obligé de courir pour sauver sa peau, Boris Quercia nous montre une société inhumaine, animale, peuplée de chiens assoiffés de sang, d’argent, de pouvoir. Il nous construit un roman d’une puissance d’évocation incroyable (et de trois !), qui ne pourra que vous toucher dans ce que vous avez de plus cher. Vous l’aurez compris, c’est un roman inoubliable, un coup de cœur !

Ne ratez pas les avis unanimes de BMR-MAM, des amis Yan, et Jean-Marc.

911 de Shannon Burke (Sonatine)

Attention, coup de cœur !

Voilà un roman qui va vous secouer, et à propos duquel j’aurais pu décerner un coup de cœur … Il n’est pas passé loin, je vous l’assure, au sens où ce roman est comme une pince chauffée à blanc, qui va prendre vos tripes une à une et les torturer en bonne et due forme. Quand vous allez lire le sujet, vous allez naturellement que cela a déjà été vu ou lu. Il y a même des séries télévisées à propos de services urgentistes. Sauf qu’ici, on affaire à quelqu’un qui connait le milieu, puisqu’il a été lui-même ambulancier urgentiste.

Le but de ce roman n’est pas de faire un roman reportage, où on s’attarde comme dans des reportages « réalité » à la dure réalité des urgentistes dans les quartiers défavorisés. Ce n’est pas non plus un roman gore où on étale sur chaque page des litres en des litres d’hémoglobine, pour le plaisir de lecteurs en mal de sang coulant en rigoles. Le but de ce roman, je pense, est de s’intéresser à ces personnages dont la vocation est de sauver les gens. Et si, avant d’attaquer ce roman, je me posais vraiment la question sur ce qui peut motiver ces soldats de la vie (l’expression est de moi), je dois dire qu’après avoir tourné la dernière page, j’ai éprouvé un sentiment de satisfaction car j’y ai trouvé les réponses que je cherchais. Et pour cela, il va vous falloir plonger dans la tête de cette équipe d’ambulanciers urgentistes en charge du quartier de Harlem.

L’histoire tient en deux lignes : au début des années 90, Oliver Cross vient de rater le concours d’entrée pour devenir médecin. Alors qu’il est sur de sa vocation, il postule à un poste d’ambulancier urgentiste, poste qu’il envisage d’occuper pendant une année en attendant le prochain concours. Il choisit même le quartier de Harlem de façon à être confronté à ce qu’on peut trouver de pire. Mais il est loin d’imaginer ce qu’il va rencontrer …

Alors, oui, on y rencontre des scènes crues, des descriptions succinctes difficiles à supporter, mais le but n’est pas de faire dans l’outrance : cela est fait de façon très directe, avec un style que l’on peut qualifier de froid, mais aussi de médical, factuel. Lors des différentes interventions, ces scènes ne font l’objet d’aucune émotion, les urgentistes se contentant de réaliser le premier diagnostic, les premiers soins avant l’arrivée de la cavalerie, que ce soient les pompiers ou les ambulanciers.

C’est bien la psychologie des ambulanciers que l’auteur nous montre, de la même façon qu’il nous peint ses scènes. Cela est fait par petites touches, par des dialogues courts, par des réactions brutales. Pour un roman américain, c’est bigrement subtil ! Je vous avouerai que le début est brutal, mais l’auteur a décidé de nous mettre la tête dans le seau rempli de merde. On y trouve des gens drogués, des victimes par balles, ou juste des personnes âgées tombées dans leur escalier ou des suicidés.

C’est dur pour ces personnages de supporter cela et chacun le fait à sa manière. TOUS les portraits sont d’une justesse incroyable. TOUS nous font vibrer à leur niveau. TOUS ont des réactions vraisemblables. Et TOUS vont vous émouvoir. Car au fur et à mesure de cette lecture, aussi dure soit-elle, on finit par les connaitre, par les apprécier, par les comprendre surtout ; et c’est là une des grandes réussites de ce roman. Ce n’est plus Oliver Cross qui nous raconte son histoire, c’est nous, lecteur, qui courons avec lui, c’est nous qui posons les perfusions, c’est nous qui faisons les diagnostics. Et quand il s’agit de prendre une décision qui peut remettre en cause une vie humaine, l’auteur nous réveille en nous assénant de belles claques dans la gueule, en nous rappelant que c’est ça la vraie vie !

Vous l’aurez compris, il faut du courage pour lire ce livre, mais on est récompensé au bout du compte. Car devant la pauvreté, devant le sort des drogués, nous finissons par ne plus les juger mais par devenir aussi analytique que ces ambulanciers doivent être pour bien faire leur travail. A la fin du bouquin, on en ressort autant horrifié que satisfait d’avoir fait son travail, et on en sort comme d’un cauchemar, soulagé d’avoir échappé à l’horreur et conscient d’avoir parcouru un grand moment de littérature.

Et même si la dernière page veut laisser une once d’espoir, je l’ai plutôt interprété comme un happy-end malheureux, comme une auto analyse de l’auteur lui-même pour ne pas péter un plomb. Ce qui est sur, c’est que ce livre est de ceux que l’on n’oublie pas, comme on n’en lis peu dans une année. Coup de cœur !

Claude Le Nocher a aussi mis un coup de cœur à ce roman ici

Hommage à la Série Noire : Le grand sommeil de Raymond Chandler (Gallimard)

Attention, coup de cœur ! Attention, Chef d’œuvre !

Je me demandais comment j’allais rendre hommage à la Série Noire de Gallimard qui fête cette année ses 70 ans. En cherchant parmi les premiers titres, et parmi ceux que j’avais en stock, j’hésitais entre Pas d’orchidées pour Miss Blandish de James Hadley Chase et Le grand sommeil de Raymond Chandler. Ayant lu le premier mais pas le deuxième, j’ai donc opté pour ce monument du polar, car c’en est un. Car il y a tout dans ce roman, tout ce qui fait que nous aimons ce genre de littérature.

J’en profite pour vous rappeler que sur le blog de L’Oncle Paul, vous pouvez y trouver une critique par jour d’un roman de la Série Noire. Un bilan de ce travail titanesque est ici

L’auteur :

Raymond Chandler (23 juillet 1888 – 26 mars 1959) est un écrivain américain, auteur des romans policiers ayant pour héros le détective privé Philip Marlowe. Son influence sur la littérature policière moderne, et tout particulièrement le roman noir, est aujourd’hui incontestable. Son style, alliant étude psychologique, critique sociale et ironie, a été largement adopté par plusieurs écrivains du genre.

Né à Chicago dans l’Illinois en 1888, Chandler déménage en Grande-Bretagne, avec sa mère, d’origine irlandaise, au cours de l’année qui suit le divorce de ses parents (1895). Chandler rentre aux États-Unis avec sa mère en 1912 et entreprend des études pour devenir comptable. En 1917, il s’engage dans l’armée canadienne et combat en France. Après l’armistice, il s’installe à Los Angeles, où il exerce divers petits métiers : cueilleur d’abricots, employé d’un fabriquant de raquettes de tennis. En 1932, il est vice-président du Dabney Oil Syndicate à Signal Hill en Californie, mais il perd cet emploi lucratif en raison de son alcoolisme et de la Grande Dépression de 1929.

Sa première nouvelle, Blackmailer’s Don’t Shoot, qu’il passe cinq mois à écrire et pour laquelle il touche 180 dollars, paraît dans Black Mask en 1933. Jusqu’en 1938, Chandler en produit une bonne douzaine, dont plusieurs seront en partie reprises ou refondues pour tisser la trame de ses romans. Le premier, Le Grand Sommeil (The Big Sleep), que l’auteur rédige en trois mois et qu’il publie en 1939, connaît un succès immédiat. Chandler a alors cinquante ans.

Il devient alors une référence et devient aussi scénariste de cinéma à succès. Sa femme meurt en 1954, à l’âge de 84 ans. Chandler recommence à boire. Il meurt d’une pneumonie le 26 mars 1959, laissant derrière lui un roman inachevé intitulé Poodle Spring qui met encore une fois en scène son héros fétiche. Le livre sera complété en 1989 par Robert B. Parker, un autre écrivain spécialiste du genre.

(Adapté par mes soins de Wikipedia)

Grand sommeil 1

L’histoire :

Quand Philip Marlowe débarque chez le général Sternwood, il est accueilli chaudement par une jeune femme blonde bigrement excitante et allumeuse. Mais il en faut plus pour le déstabiliser. Le chauffeur fit alors son apparition pour le mener chez le maître de maison.

Après quelques minutes où les deux hommes se jaugent, le général Sternwood lui annonce que le mari de sa fille Vivian a disparu depuis un mois. Mais ce n’est pas pour cela que le général fait appel à Marlowe. Il lui montre une reconnaissance de dettes de Carmen ainsi qu’une lettre de chantage. Le général lui demande de régler cette affaire pour sauver ce qui reste de l’honneur de la famille, d’autant plus qu’il lui reste peu de temps à vivre.

En repartant, Marlowe tombe sur Vivian la fille brune, tout aussi incendiaire que sa sœur. Elle lui demande de retrouver son mari. Dans cette famille déjantée, ou plutôt dépravée, Marlowe se lance dans l’enquête.

grand sommeil 2

Mon avis :

Tout amateur de polar et de roman de détective en particulier se doit de lire ce roman. Alors, pourquoi ai-je attendu si longtemps ? Quel idiot je suis d’avoir laissé tant de temps passer avant d’ouvrir ce roman. Si je l’ai choisi, c’est d’une part parce que je ne l’avais jamais lu, mais aussi parce que je l’avais en double : Une fois en Série Noire et une fois en Folio. Cela arrive parfois (souvent dans mon cas !). Il est amusant aussi de constater qu’il porte le même numéro dans les deux collections : le numéro 13.

Ne vous attendez pas à une intrigue simple : c’est tout le contraire. Le fait que Raymond Chandler ait compilé deux nouvelles pour écrire Le grand sommeil pourrait l’expliquer. Pour ma part, je pense que c’était voulu, pensé. A chaque scène, une piste nouvelle ou un rebondissement vient mettre nos certitudes en doute ce qui en fait un roman foisonnant aussi bien au niveau de l’intrigue que des personnages. Ce la donne aussi l’impression d’une forme d’improvisation et le lecteur que je suis a adoré se laisser emmener, emporter, poussé dans des fils emberlificotés.

En ce qui concerne les scènes, l’écriture m’a semblé très cinématographique : on y présente d’abord le cadre, puis les personnages et enfin, on peut laisser la place à l’action, tout cela dans un style imagé et sombre, parsemés de dialogues dotés d’un humour cynique et détaché, qui en ferait pâlir plus d’un. L’écriture et sa traduction de Boris Vian sont extraordinaires de modernité. S’il était paru aujourd’hui, ce roman aurait rencontré aussi un succès phénoménal.

Au-delà de l’intrigue, qui nous montre un monde désœuvré, où les gens n’ont plus de morale, où seul compte leur bon vouloir, leur plus basses volontés, le décor est sombre, les gens désespérés et il faut tout l’humour de Marlowe pour relever le ton de cet ensemble très noir. Et les personnages, brossés en quelques traits sont extraordinaires de vérité, de vie, d’envies malsaines. Il y a tant de désespoir et d’Ennui que l’on peut aisément penser que ce roman aurait pu être écrit par Baudelaire, s’il avait écrit du polar !

Ce roman est la quintessence de tous ceux qui viendront par la suite. En lisant aujourd’hui ce livre, on retrouve tout ce qui aura inspiré les auteurs qui prendront la suite. Et je ne peux pas en citer certains, car j’ai l’impression que tous se sont inspirés de ce roman qui est la base de tout polar moderne. En cela, c’est une œuvre à part entière, un chef d’œuvre du roman noir, un livre à lire à tout prix.

Papillon de nuit de Roger Jon Ellory (Sonatine+)

Attention, coup de cœur !

Premier roman de Roger Jon Ellory, Papillon de nuit vient d’être édité dans la nouvelle collection de Sonatine. Pour l’occasion, le nom de cette collection s’agrémente d’un + et se propose d’éditer ou rééditer des livres un peu plus anciens.

Daniel Ford est en prison. Enfermé dans sa cellule ridiculement petite, il attend son exécution. Daniel Ford est en effet condamné à mort. Il est accusé d’avoir tué Nathan Verney, un jeune homme noir de son âge. Cela fait plus de dix ans qu’il est enfermé et sa mort est programmée pour bientôt. Daniel Ford est blanc, Nathan Verney était noir. Daniel va revenir sur son passé, expliquer sa vie à son confesseur, le père John Rousseau.

Pourtant, Daniel et Nathan étaient amis. Vers l’âge de 6 ans, dans les années 60, ils se sont rencontrés par hasard. Daniel mangeait un sandwich au jambon. Sa mère faisait le meilleur sandwich du coin. Nathan s’approche et lui en demande un morceau. Au début Daniel refuse et Nathan s’impose en lui en prenant un morceau. Puis, ils discutent, puis ils plaisantent, puis ils deviennent amis. Comme peuvent le devenir deux enfants de 6 ans.

De petites scènes en anecdotes, l’amitié des deux jeunes gens s’affermit. S’ils ne ressentent pas la haine entre les blancs et les noirs, car ils sont trop jeunes, les événements finissent tout de même par les toucher. Les discours officiels apporte la bonne parole, prônent l’égalité pour tous ; Mais les faits divers locaux ou nationaux démontrent tout le contraire. Ce sont des meurtres d’hommes noirs tout d’abord, cela continue par le développement de l’influence du Ku Klux Klan et cela aboutit à l’assassinat de Martin Luther King.

J’ai retrouvé dans ce roman tout ce que j’aime dans Roger Jon Ellory. Il a un talent inimitable pour dépeindre un personnage simple, et pour avec son style hypnotique, décrire sa psychologie, sa vie de tous les jours tout en abordant des thèmes historiques importants, sans faire une leçon d’histoire rébarbative. Il nous montre ainsi comment la guerre d’Indochine et du Vietnam va avoir un impact énorme sur les populations locales, comment le gouvernement préfère y envoyer d’abord les noirs, comment la propagande laisse espérer au peuple la possibilité de devenir un héros …

De cette trajectoire de jeune homme qui n’est ni un héros ni un anti-héros, Roger Jon Ellory nous montre comme un jeune garçon innocent va évoluer, grandir, et perdre sa naïveté comme d’ailleurs son pays va la perdre à la suite de l’assassinat de John Kennedy ou même de l’affaire du Watergate. Roger Jon Ellroy nous montre non seulement l’impact de ces événements aux répercussions mondiales sur la population, mais aussi l’interprétation qu’en fait a posteriori Daniel quand sa situation personnelle l’oblige à prendre du recul et à analyser ce qui s’est passé.

Et les messages de Roger Jon Ellory frappent d’autant plus que l’on est hypnotisé par le témoignage de Daniel. De la perte de l’innocence, de l’éducation forcée et de la propagande assénée sur les gens, ce roman montre tant de choses que nous ne pouvons qu’être fascinés par ce qui est dit et par la forme employée. C’est le terme que je cherchais pour décrire mon avis : ce livre est fascinant et marquant.

Pour autant, ce roman n’est pas un réquisitoire, plutôt une magnifique histoire, un formidable récit d’un petit homme emporté par la tornade de l’Histoire. C’est aussi une leçon de philosophie, où Daniel apparait comme un jeune homme qui laisse les autres faire les choix de sa vie à sa place … sauf une fois ; c’est une illustration de la difficulté de prendre des décisions, et d’en accepter les conséquences, quelles qu’elles soient.

C’est tout de même un réquisitoire contre l’hypocrisie de la société, par ce combat pour l’égalité Blanc / Noir que tout le monde demande et défend alors que, dans la vie de tous les jours, rien n’avance jamais. C’est aussi à travers des personnages secondaires formidables une fantastique épopée qui balaie plus de vingt années de l’histoire des Etats Unis et leur impact sur la population.

Papillon de nuit est un roman inoubliable. Coup de cœur !

 Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan et l’interview du Concierge Masqué

L’enfer de Church Street de Jake Hinkson (Gallmeister)

Attention, coup de cœur !

Gallmeister vient de lancer une nouvelle collection depuis le mois de mars 2015. Son nom est Neo Noir. Trois romans sont sortis en un mois : Pike de Benjamin Whitmer, Exécutions à Victory, de S. Craig Zahler et L’enfer de Church Street de Jake Hinkson. C’est par ce dernier que j’ai commencé et pour moi, c’est un pur joyau noir. Le narrateur du premier chapitre est un repris de justice. Puis la narration passe la main à Geoffrey Webb.

Un ancien repris de justice travaille dans une usine de plastique, quand le contremaitre le traite de connard fainéant. Le mot de trop. Une bagarre éclate et le contremaitre finit avec la tête en bouillie. Alors le meurtrier décide de fuir. Sauf que pour cela, il faut de l’argent. Il décide alors de braquer le premier venu, qui viendra chercher de l’essence à la station toute proche. Il récupérera alors une voiture et de l’argent. Sauf qu’il tombe sur Geoffrey Webb.

De loin, Geoffrey Webb a tous les traits d’une victime. Il déplace difficilement son quintal, et marche la tête baissée comme s’il attend des coups. Sauf que quand on le braque, il accepte de donner l’argent qu’il a à une condition : que son ravisseur écoute son histoire, comme une sorte de confession au Dieu Revolver.

Geoffrey Webb est né au fin fond de l’Amérique, dans une famille où le père alcoolique battait sa femme et ses gosses. Quand il décide de partir de la maison, à 16 ans, il erre jusqu’à arriver à Little Rock. Il se découvre alors un talent : celui de parler aux autres, de leur dire ce qu’ils veulent entendre et ainsi d’obtenir ce qu’il veut sans que les gens s’en rendent compte. Et le meilleur domaine où il peut exceller est la religion.

« Cela me frappa de plein fouet, comme une inspiration divine. La religion est le boulot le plus génial jamais inventé, parce que personne ne perd jamais d’argent en prétendant parler à l’homme invisible installé là-haut. Les gens croient déjà en lui. Ils acceptent déjà le fait qu’ils lui doivent de l’argent, et ils pensent même qu’ils brûleront en enfer s’ils ne le paient pas. Celui qui n’arrive par à faire de l’argent dans le business de la religion n’a vraiment rien compris. »

Il devient alors aumônier pour les jeunes gens de l’église baptiste. Ses talents d’orateur font que tout le monde l’apprécie et en particulier le responsable local de l’église. Quand il rencontre la fille du pasteur, xxxx, il en tombe amoureux. Et sa soif de pouvoir et de manipulation s’en trouve mise à mal. Mais le destin veut que l’histoire se complique, surtout quand Geoffrey rencontre le sheriff local.

Ce roman est génial, et je vais essayer de vous le faire lire !

C’est un premier roman et la maitrise montrée aussi bien dans le style que dans la narration est tout simplement époustouflante. Chaque phrase est d’une justesse incroyable, chaque dialogue sonne juste, et les événements s’enchainent tant et si bien que quand vous avez ouvert le roman, vous ne pouvez pas le lâcher. Car dès le deuxième chapitre et le début de la confession, le lecteur est positionné en confident, voire même en pasteur écoutant le monologue d’une âme égarée.

Je peux vous dire que quand on lit une telle confession, il est difficile de ne pas endosser sa panoplie de juge. Et c’est là que le livre devient génial. On commence par découvrir un homme redoutablement intelligent, qui se découvre un talent qui va lui permettre d’assouvir son envie et son besoin de pouvoir. Il est inutile de vous dire que ce personnage de Geoffrey Webb ne nous est pas sympathique. On se demande même où l’auteur veut nous emmener, va-t-on avoir le droit à un homme qui va devenir un pédophile, un obsédé sexuel, un truand ? Les possibilités sont infinies.

C’est aussi là que Jake Hinkson est fort. Vous vous posez des questions sur ce qui va arriver ? Vous imaginez tous les scenarii possibles. Et Jake Hinkson prend son lecteur à contre-pied. A chaque fois, on est surpris par la créativité développée par l’auteur. Et je peux vous dire que cela va advenir tout au long du roman, jusqu’à la dernière page ! Donc, revirement de situation, Geoffrey Webb tombe amoureux.

Cet événement m’a mis bigrement mal à l’aise. Tout d’abord, la fille du pasteur est grosse et d’une mocheté qui ferait se retourner les passants. Mais tout le monde la respecte puisqu’elle est la fille du pasteur. D’un point de vue psychologique, je me suis retrouvé à me poser plein de questions. J’hésite entre plusieurs hypothèses : est-il réellement amoureux ? ou joue-t-il un jeu pour grimper plus vite dans la hiérarchie de l’église ? Comme nous écoutons un témoignage, la vérité restera toujours floue. Nous sommes en fait la proie de ce qu’il veut bien nous raconter.

La narration de Geoffrey Webb reste floue, et nous, en tant que lecteur, oscillons entre dégout du bonhomme et sympathie pour cet amour. Mais rien n’est jamais aussi simple que l’on pourrait le croire … car c’est bien un des autres points forts de ce roman, Jake Hinkson s’amuse à nous asséner des rebondissements et nous prend à chaque fois à revers. Vers le milieu du roman, on se retrouve au milieu d’une bande de tarés et on est à nouveau surpris et remis en cause dans nos certitudes.

C’est donc le lecteur que Jake Hinkson s’en prend. Il nous montre que nos croyances sont basées sur des apriori comme les croyances religieuses. Il nous réécrit un remake des fables de Jean de la Fontaine, entre La mouche qui voulait se faire plus grosse que le bœuf et Le corbeau et le renard, sans oublier la blague de l’arroseur arrosé. Et c’est avec de grosses claques dans la figure qu’il nous l’assène,    avec un cynisme jouissif, avec un humour décalé et une charge contre les hypocrisies de toutes sortes.

En ce sens, j’ai retrouvé dans ce roman tout ce que j’aime dans les romans de Jim Thompson. Sans vouloir comparer Jake Hinkson au Maître du roman noir, les thèmes abordés en sont proches, le style en est proche sans pour autant faire une copie ou une parodie. A croire que Jake Hinkson est une réincarnation de Jim Thompson. Pour un premier roman, c’est très fort, imparable, intemporel aussi, et on ne peut qu’attendre encore mieux à l’avenir.

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis de Passion Polar, Actudunoir, encore du noir et l’interview du concierge masqué

Hyenae de Gilles Vincent (Jigal)

Attention coup de cœur !

En ce qui concerne les romans de Gilles Vincent, j’en ai lu deux, et à chaque fois, je suis resté ébahi par ce talent de mener une intrigue solide ajouté à un style efficace, mêlant des phrases soigneusement choisies à des dialogues brillants. Et que dire de ses deux personnages Aïcha Sadia et Sébastien Touraine … Dans Hyenae, il fait encore plus fort !

Lundi 17 septembre, un peu avant 6 heures. Aïcha Sadia et son équipe s’apprêtent à débarquer, direction le bloc H de cet ensemble d’immeubles du quartier de La Catalane. La cible se nomme Berteaux. La porte saute, la cible est au lit avec une jeune femme, probablement mineure. Ce n’est pas l’objet de leur descente. Ils sont là pour un film qui montre le meurtre d’une jeune fille à la batte de baseball. 39 secondes d’horreur, 39 secondes d’enfer. La jeune fille, Camille Carlotti a disparu depuis 4 ans. C’est Berteaux qui a vendu le DVD. Il ne veut rien dire. Il soutient qu’il a trouvé le DVD lors d’un vol. Avant de l’emmener, Berteaux veut pisser. Aux toilettes, il arrive à passer par la fenêtre et se jette dans le vide … il a préféré se suicider plutôt que donner le nom de son fournisseur.

Sébastien Touraine se réveille chez lui, à Maussane les Alpilles. Cela fait quatre ans qu’il erre comme un spectre en peine, quatre ans depuis la mort de sa fille, tuée dans un accident de voiture, alors qu’il enquêtait sur la disparition d’une petite fille. Alors il a tout plaqué, ses amis, son métier, Aïcha avec qui il vivait. Il est venu se perde dans les Alpilles près de sa dernière petite fille Lison, quinze ans, qui vit avec sa mère. Quatre ans après, le cauchemar peut recommencer …

Si vous avez déjà lu un roman de Gilles Vincent, vous savez combien cet auteur est doué pour construire des intrigues fortes. Autour de ses deux personnages récurrents, Aïcha Sadia et Sébastien Touraine, il nous offre des polars qui se démarquent par ce style si particulier, si direct, que quand vous lisez un de ses livres, vous êtes capables de reconnaitre sa patte derrière chaque paragraphe.

Des paragraphes courts, des phrases courtes, des dialogues efficaces, cela ne pouvait que se marier avec le roman d’action. C’est chose faite ici, et je ne peux que vous donner un conseil : n’allez pas chez le coiffeur avant de le lire car ça décoiffe. De la première ligne à la dernière, on court derrière l’horreur. Nos deux personnages vont chercher un personnage machiavélique et s’enfoncer dans l’horreur … toujours un peu plus loin … toujours un peu plus profond … jusqu’au noir absolu.

Une fois le roman ouvert, vous ne pouvez plus le fermer. Car on vit à coté des personnages et le rythme est infernal. Cela ne s’arrête jamais tout au long des 210 pages. Pour ma part, je l’ai lu d’un trait, en une journée. Gilles Vincent est un boxeur, et il assène ses coups au lecteur, tous plus vicieux les uns que les autres. Et le problème, c’est que Gilles Vincent a de l’endurance, alors, quand vous arrivez à la dernière scène, vous êtes groggy, mais pas encore KO … pas encore … jusqu’à cette putain de dernière scène.

Avec un personnage mystérieux et malfaisant, on aurait pu s’attendre à des scènes gore. C’est un peu pour cela que j’avais peur de ce livre. En fait, c’est du pur roman d’action, qui fait appel à vos sentiments les plus profonds, qui joue avec ce qui vous reste de cœur. En cela, ce roman est le plus proche du film Seven (de David Fincher) que je n’aie jamais lu. Un bon polar auquel je n’ai pas trouvé de défaut, tellement prenant qu’on en oublie de dormir. Un roman dur comme la pierre, avec du sang dessus. C’est violent sans être sanglant, c’est glaçant sans être démonstratif.

Gilles Vincent nous offre là un voyage au bout de l’horreur parfait, de ceux que l’on ne peut pas oublier. Coup de cœur !

Les nuits de Reykjavík de Arnaldur Indridason (Métailié)

Attention, coup de cœur !

Avec son précédent roman, Arnaldur Indridason avait déjà amorcé un virage en direction du passé de ses personnages. Il enfonce le clou de belle manière dans Les nuits de Reykjavik, en nous proposant la première enquête de Erlendur.

Quatre jeunes gens s’amusent à construire un radeau, pour pouvoir flotter sur un trou laissé à l’abandon, issu des anciennes mines de tourbe. Alors qu’ils voguent tranquillement, la rame de l’un d’eux se bloquent. En tirant dessus, il remonte un corps habillé d’un anorak vert. La police identifie rapidement un clochard du coin, nommé Hannibal, et classe l’affaire comme un accident, puisqu’il vivait à proximité de l’étang dans un cube en béton.

Erlendur a 28 ans, et fait partie de la police de proximité. Il travaille de nuit et est aidé dans cette tache par deux étudiants Vargar et Matthew. Leur quotidien est fait d’accidents de la route, d’arrêts de personnes en état d’ivresse, de tapages nocturnes ou de violences conjugales. Cela laisse peu de temps à Erlendur d’avoir une vie de couple, bien qu’il fréquente depuis deux ans une jeune fille charmante Halldora.

Erlendur connaissait Hannibal, pour l’avoir mis à l’abri du froid en lui proposant une cellule du commissariat ou bien en le ramenant dans la cave qu’il occupait. Cela fait maintenant un an qu’Hannibal est mort. Erlendur passe souvent à coté de cet étang et repense à Hannibal. Un jour, il se décide à faire le jour sur sa mort. Il découvre qu’il a quitté sa cave suite à un incendie qu’il aurait provoqué, qu’il a été sauvé par deux voisins, qu’il avait une famille. Erlendur va petit à petit remonter dans le temps et découvrir une destinée tragique.

Vous devez probablement vous dire que Arnaldur Indridason n’a pas besoin de publicité pour que je lui décerne un coup de cœur. Certes, vous avez raison ! Mais quand le roamn policier atteint une telle perfection, une telle maitrise, il est bien difficile de rester insensible à cette douce subtilité et à ce rythme lancinant, qui semble relancer ou du moins installer chaque roman de Arnaldur Indridason comme des lectures indispensables du roman policier contemporain.

Les enquêtes de Erlendur touchent un grand nombre de personnes dans un grand nombre de pays pour, à mon avis, une raison principale : Ce sont des livres humanistes, qui sonnent justes. Et quoi de plus beau que de passer quelques heures avec des personnages vrais, que l’on a l’impression de côtoyer tant la moindre réaction, la moindre phrase issue d’un dialogue, même simple, rappelle une scène que vous avez vécu quelques heures, jours, mois, année auparavant.

Arnaldur Indridason est mondialement reconnu pour les enquêtes de Erlendur, mais aussi pour cette façon si simple de décrire l’itinéraire d’un homme qui prend le temps d’écouter les autres, d’éprouver de la sympathie pour son prochain, de réfléchir sur les énigmes à résoudre. Dans ce livre, le onzième publié en France, Erlendur apparait comme un homme solitaire, taciturne, qui se complait dans ce travail de nuit parce qu’il n’a pas à interagir avec les autres. C’est aussi un homme qui a de l’humour, mais si ses blagues tombent à plat avec ses partenaires nocturnes. C’est surtout un homme qui s’intéresse aux autres, marqué par la disparition de son frère, un homme en quête de rédemption, de pardon, pour une faute qu’il n’a pas commise mais qui le marquera à vie.

Dans ce livre, Erlendur, tout jeune homme, va aider un clochard, ou tout du moins lui apporter ce qui lui manque à lui : une présence. Il va aussi se découvrir des talents, même si il mène cette enquête surtout parce qu’il est motivé par la mission qu’il s’est lui-même donnée. Et Arnaldur Indridason ne cherche pas à en faire trop, il se contente de montrer sa totale maitrise dans une intrigue que l’on peut penser déjà écrite mais qu’il est capable de sans cesse renouveler. Ce sont surtout des passages d’une simplicité folle, ces phrases si évidentes qu’on se demande comment elles n’ont pas été crées avant, ces scènes si belles entre deux personnages qu’elles nous donnent envie de pleurer.

Sans en avoir l’air, Arnaldur Indridason nous plonge dans son personnage après nous avoir détaillé les futurs acolytes (Sigurdur Oli et Elinborg) ou sa chef Marion Briem, tout en nous contant une histoire dramatique qui même si elle est datée, reste totalement contemporaine. Et la morale de l’histoire est tellement simple et évidente qu’on a envie d’applaudir : Il n’y a rien de plus beau quand l’homme s’intéresse à l’homme. Arnaldur Indridason a écrit là son plus beau livre depuis La voix.