Archives pour la catégorie Coup de cœur 2020

Oldies : Necropolis d’Herbert Lieberman

Editeur : Seuil (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Attention, coup de cœur !

L’auteur :

Herbert Lieberman, né le 22 septembre 1933 à Nouvelle-Rochelle, dans l’État de New York, est un écrivain américain, auteur de roman policier.

Diplômé de l’Université Columbia, il est un temps journaliste avant de travailler dans le milieu de l’édition. Il est longtemps directeur de publication au Reader’s Digest Book Club.

En littérature, il se fait d’abord connaître par des romans psychologiques dans la plus pure tradition du roman policier anglo-saxon, notamment avec La Mainmise (aussi publié en français sous le titre La Maison près du marais) et La Huitième Case. Il devient ensuite le maître incontesté du grand thriller new-yorkais avec Nécropolis (Grand prix de littérature policière, 1976), La Traque, Trois heures du matin à New York et le désormais célèbre La Nuit du solstice. Le Maître de Frazé est un roman d’anticipation.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Nécropolis, c’est la «Cité des morts» : New York, sillonnée par les fous, les mythomanes et les drogués, les assassins et les paumés de toute sorte ; en proie aux intrigues de la municipalité et aux trafics d’influence ; quadrillée par les voitures de police et les ambulances dans un grand concert de hululements de sirène et de crissements de pneus. Avec comme destination finale : la morgue. Presque toujours.

Paul Konig, médecin-légiste en chef de la Ville, est au centre de ce roman et des différentes histoires policières qui s’y entrecroisent, comme il est le Maître qui règne sur les énormes dépôts macabres, ces charniers «propres» qui symbolisent en quelque sorte l’inhumanité et la violence de la plus grande métropole du monde.

Depuis les chambres froides où il procède aux autopsies et livre aux policiers les premiers renseignements qui leur permettront de proche en proche d’identifier les corps et de reconstruire leur vie, Paul Konig, sorte de héros shakespearien délirant et fort, mais étonnamment humain – et qui donne au livre sa vraie dimension littéraire -, surveille New York, sa ville, mène au besoin l’enquête, recherche sa fille Lolly qui a disparu, suit inlassablement des pistes, lui-même tourbillon au sein de toute cette démence.

Nécropolis n’est pas seulement l’un des sommets de la littérature policière, c’est aussi un extraordinaire document pour lequel Herbert Lieberman a passé plus d’une année à enquêter dans les morgues de Manhattan. C’est surtout, comme la presse américaine l’avait souligné lors de la parution, «sans aucun doute le plus beau livre jamais écrit sur New York».

Mon avis :

Comment rester insensible à Necropolis, à son histoire, à son cadre, à sa description de la société, à son personnage ? Ecrit comme un reportage, ce roman va nous plonger dans une profession qu’à l’époque on ne voyait pas souvent dans les polars. Il faudra attendre les années 2000 pour que des séries télévisées abordent le rôle de médecin légiste.

Forcément, avec ce métier au centre de l’histoire, on peut s’attendre à un roman sanglant et glauque. J’ai été surpris par la volonté de l’auteur d’éviter le gore gratuit, pour le remplacer par des descriptions minutieuses des autopsies, avec des termes scientifiques qui nous écartent de l’horreur que l’on a devant les yeux. Herbert Lieberman apporte toute la précision à ses paragraphes de la même façon que Paul Konig apporte du soin à résoudre les mystères qu’on lui demande de résoudre.

Paul Konig, personnage central du roman, est terriblement vrai et juste dans sa psychologie. On a affaire à un expert mondial reconnu dans sa discipline, qui est capable de reconstituer ce qui s’est passé en analysant les restes de corps. Il se retrouve dans une situation difficile, sous pression avec plusieurs enquêtes difficiles mais il doit aussi faire face à des mises en cause dans son travail. A cette pression professionnelle s’ajoute la chute abyssale dans sa vie personnelle, avec la mort de sa femme et la disparition de sa fille. Il se retrouve donc sous tension, toujours en colère, à hurler contre les autres, pour oublier son incapacité à retrouver sa fille ; lui si doué dans son travail est incapable d’avoir une vie familiale normale. Et les nombreuses scènes passées qu’il se rappelle sont autant de coups de poignards qu’il doit gérer sans rien montrer aux autres.

Et l’un des aspects de ce roman est la transformation de la société, une société de plus en plus violente, de plus en plus inhumaine. Les crimes auxquels il a affaire sont de plus en plus horribles, et sa seule réaction comme sa seule possibilité est de s’enfermer dans son travail, car c’est bien la seule chose qu’il a toujours su faire. Mais cela ne suffit pas à le soulager, ni à l’aider à vivre mieux.

C’est un roman effarant sur un homme qui perd tout et qui a tout moment cherche des causes chez les autres. Il refuse sa propre responsabilité, refuse sa culpabilité, refuse d’assumer ses choix qui s’avèrent tous mauvais. Ce roman dramatique dépasse le cadre d’un reportage sur une profession peu connue, elle est l’autopsie d’une société qui entre dans la négation de la vie humaine.

Coup de cœur !

La fabrique de la terreur de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Attention, coup de cœur !

Après La guerre est une ruse puis Prémices de la chute, voici donc le troisième et dernier tome consacré au terrorisme moderne et à Tedj Benlazar, agent de la DGSE ayant vécu les soubresauts mondiaux des années 90 à aujourd’hui. Avec ce roman, cette trilogie se clôt de façon grandiose, passant en revue le monde de 2010 à 2015, tant Frédéric Paulin atteint un sommet en terme de roman politique international.

Janvier 2011, Sidi Bouzid, Tunisie. Mohamed Bouazizi vit dans la misère et ce n’est pas les quelques fruits et légumes qu’il arrive à revendre qui l’aident à s’en sortir. A bout, refusant de payer un bakchich aux policiers, il décide de s’asperger d’essence et s’immole par le feu. Cet appel au secours va entraîner le soulèvement du peuple tunisien, demandant le départ de Ben Ali, leur président.

Mis à la retraite prématurément, Tedj Benlazar termine sa vie dans une maison à Pontempeyrat. Mais il est hanté par ses cauchemars, et par les soucis que lui occasionne sa fille Vanessa, reporter international, qui veut couvrir la révolution du Printemps arabe qui s’annonce. Et il voit trop peu Laureline Fell, sa compagne, devenue commandant à la DCRI de Toulouse, nouvellement créée par Nicolas Sarkozy.

Vanessa Benlazar voit que le monde arabe est en train de basculer. Elle est de plus en plus absente, pour des voyages à l’étranger, et délaisse sa vie de famille, ses deux enfants Achille et Arthur, mais aussi son mari Reif, professeur de collège. Celui-ci décide d’ailleurs d’accepter une mutation dans le sud de la France à Lunel, proche de Montpellier, où le taux de chômage est dramatique.

Simon habite Lunel et il sait bien que travailler à l’école ne va le destiner qu’à gonfler le nombre de chômeurs. Et puis, il ne se reconnait pas dans la direction que prend cette société. Son copain Huseyin lui fait rencontrer Hasib, qui voyage au Maghreb et porte la bonne parole, celle de défendre leurs frères. Simon finit par se convertir à l’Islam, à regarder des videos de propagande sur Youtube, à écouter les discours religieux puis à rejoindre la Syrie pour défendre les croyants contre les haram.

J’ai déjà tout le bien que je pense de cette trilogie et tout le talent de conteur de son auteur Frédéric Paulin. Je ne vais pas vous dire que ce roman est comme les deux précédents, juste qu’il clôt de façon magistrale une trilogie sur notre Histoire contemporaine de façon énorme, gigantesque. Ce roman est d’une intelligence et d’une force telles que l’on ne peut qu’être ébahi devant cette œuvre.

Quelle force dans la construction ! Passant d’un personnage à l’autre, sans que nous, lecteurs ne soyons perdus, Frédéric Paulin plonge dans le cœur de l’histoire contemporaine pour nous montrer les mécanismes qui aboutissent aux actes terroristes qui nous ont tant marqués. Il mélange faits historiques et scènes inventées avec une maestria qui le fait rejoindre les plus grands auteurs du genre.

Quelle force dans les personnages ! Car ce sont eux qui sont au premier plan. Ce sont eux qui sont menés par leurs propres objectifs, que ce soit Vanessa poussée par sa volonté d’informer, Laureline par sa volonté de protéger les populations ou Simon par sa volonté de suivre ses croyances. Frédéric Paulin évite de faire de ses personnages des caricatures pour creuser leurs motivations et leur psychologie. C’est grand !

Quelle force dans l’histoire ! En ne prenant pas position, en plaçant ses personnages au premier plan, Frédéric Paulin arrive à nous écrire l’histoire de ce 21ème siècle sanglant. Il nous explique les rouages, les clans qui se créent et qui se combattent. Il n’accuse personne si ce n’est les gouvernements qui ont laissé le désespoir s’installer, le chômage grossir et la recherche d’un monde meilleur comme seul et unique but dans la vie ; ces gouvernements qui ont minimiser les risques et favorisé l’éclosion de la technologie, celle-là même qui permettra aux terroristes de frapper au cœur même des pays.

Quelle force dans le style ! Jamais dans le livre, on ne se dit que Frédéric Paulin en fait trop. Jamais on ne se dit que tel événement ou scène a été rajoutée pour les besoins de l’intrigue globale. Tout y est d’une évidence rare et ce roman démontre une nouvelle fois que Frédéric Paulin est un conteur hors pair, que l’on est prêt à suivre n’importe où, quelque soit l’histoire qu’il nous raconte.

Quelle force dans l’évocation et dans les émotions ! Car il ya  quelque chose d’inéluctable dans ce roman : c’est que nous savons ce qui va arriver. Comme dans Prémices de la chute, nous savons que cela va se terminer par le massacre du Bataclan. Et nous avançons comme des soldats sur le front, en sachant qu’au bout, la Mort nous attend. Et malgré cette absence de suspense, le roman nous réserve des rebondissements d’une force émotionnelle qu’on en ressort bouleversé, le cœur serré.

Ce roman est un grand roman, cette trilogie est une grande trilogie. Elle permet, grâce à ces personnages formidablement vivants, de nous montrer les rouages d’une série meurtrière, voire même de nous expliquer la situation actuelle … car ce n’est pas fini, hélas ! Le monde continue de tourner, et les décisions politiques sont telles qu’elles créent de plus en plus de réactions violentes. Magistral !

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis de Quatre sans Quatre, Yves ou Velda

Nous avons les mains rouges de Jean Meckert

Editeur : Joëlle Losfeld

Attention, coup de cœur !

Les éditions Joëlle Losfeld ont décidé de rééditer les romans de Jean Meckert, ce qui n’est que justice pour un auteur majeur injustement tombé dans l’oubli. Je connaissais son nom, pas ses romans, et j’ai dans mes bibliothèques quelques romans policiers signés Jean Amila. Si j’ai choisi ce roman, c’est parce que le Blog813 a publié un coup de cœur de Pierre Séguélas, que Laulo a fait paraître un excellent billet et que mon ami Jean le Belge a été dithyrambique à propos de ce roman (je joins les avis en fin de billet).

Laurent Lavalette sort de prison, après avoir purgé un peu moins de deux ans pour un meurtre en état de légitime défense. Il n’a pas de point de chute et se retrouve dans le village de Sainte Macreuse, accoudé au bar, à écouter les commérages du coin. Il cherche un endroit où dormir en attendant le train pour Paris quand deux hommes l’abordent. Monsieur d’Essartaut et son homme à tout faire Armand le convainquent de les suivre.

Monsieur d’Essartaut est le propriétaire d’une scierie. Il y aura donc forcément de la place pour le loger. En plus, ils ont besoin de main d’œuvre et donc peuvent le former et l’embaucher. Laurent Lavalette ne peut pas refuser cette proposition et envisage finalement d’y rester quelques mois, le temps de se refaire une santé et de gagner un peu d’argent.

Quand il arrive à la scierie, il est accueilli par le groupe, qui forme comme un groupe d’amis. Armand, le bras droit de Monsieur d’Essartaut, mais aussi le Pasteur Bertod qui est la voix de Dieu ou le communiste Lucas Barachaud vont l’accepter mais Laurent aura bien du mal à faire sa place. Et puis, il y a les filles de d’Essartaud, Hélène, femme mature ayant une position forte dans la maison, et Christine muette de naissance et encore mineure.Toutes deux attirent les convoitises de l’ancien taulard qu’il est. Rapidement, Laurent se rend compte que ce groupe d’anciens maquisards effectue des expéditions visant à punir les traîtres à la patrie, les faux résistants et vrais collaborateurs de l’ennemi.

Le contexte se situe juste à la fin de la guerre, quand les Allemands ont été vaincus et que les combattants de l’ombre se retrouvent sans objectif, comme perdus devant un avenir qu’ils ont du mal à discerner. Il nous présente donc une situation datée mais, pour autant, ce roman est d’une modernité extraordinaire, tant le propos y est toujours d’actualité et la forme absolument pas lénifiante, car ils sont portés par des personnages intelligemment construits.

On y trouve donc Laurent, en mal de repères, de but, et qui se place comme un observateur, compréhensif et discret, détaché des idéologies politiques pour laisser libre cours à ses envies humaines et bassement matérielles (Manger, boire, dormir, faire l’amour …). Il y a ce groupe d’anciens maquisards qui, eux, ont trouvé un objectif à l’absence de combats, celui d’épurer la France des faux résistants, quitte à verser du côté des meurtriers, comme les Allemands hier, comme ceux qu’ils chassent. Dans ce groupe, on trouve le chef extrémiste, le religieux ou les politiques, et tous ont un point commun : ils sont déçus de la société dans laquelle ils vivent et ne voient pas où elle va et ce qu’elle peut leur apporter. Même les deux femmes du livre sont deux images fortes du sexe dit faible, opposées dans leur être (l’une forte, l’autre faible à cause de son handicap) et dans leur psychologie (l’une forte en gueule et l’autre timide).

Ce roman est donc une photographie de la société telle qu’elle était au sortir de la guerre, mais elle est aussi une fantastique image de l’Homme face à un contexte, une démonstration de sa faculté d’adaptation (ou pas), et aussi de sa propension à revenir à un état animal : quand on ne maîtrise pas une situation, il n’y a rien de plus simple (et rassurant ?) que d’avoir recours à la violence. Je précise que ceci est une question et non un avis personnel. Il n’en reste pas moins que ce roman est une belle base de réflexion.

Et ce roman est aussi un formidable moment de littérature. Avec une langue simple, Jean Meckert aborde une période sombre de notre histoire mais sans jamais la placer au centre de l’intrigue. Cela en fait un monument de littérature dramatique, humaniste, dont le ton désespéré envers le genre humain, se positionne surtout comme un plaidoyer contre les guerres et toutes les idéologies visant à la violence. Utilisant Laurent Lavalette comme héraut, l’auteur déroule son intrigue dramatique de grandiose façon, tout en nous assénant des vérités, des situations où il nous place d’abord en tant que témoin, puis en tant que complice. Et c’est d’autant plus dérangeant (donc intéressant) que chaque personnage n’est ni totalement bon ni totalement mauvais et que chacun exprime son opinion.

Je n’utilise jamais le terme de chef d’œuvre et je ne l’utiliserai pas ici. Mais il faut bien s’avouer que l’on a entre les mains un grand moment de littérature en même temps qu’une belle réflexion intemporelle sur la société, sur le genre Humain, voire sur la politique, que l’on peut aisément extrapoler aux événements dramatiques contemporains. C’est un roman que l’on devrait faire lire à tous les lycéens, à tous les hommes politiques (à tout le monde, en fait !) et qu’il faut redécouvrir pour sa puissance d’évocation et son intrigue brutale. Quel roman !

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis de Jean le Belge et Laulo