Archives pour la catégorie Coup de cœur 2022

Oldies : Demande à la poussière de John Fante

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Attention, coup de cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Ce mois-ci, je vous propose de découvrir un des meilleurs auteurs américains, dont je ne connaissais que Bandini, le premier tome de son quatuor. Demande à la poussière en est le troisième.

L’auteur :

John Fante, né le 8 avril 1909 à Denver (Colorado) et mort le 8 mai 1983 à Los Angeles (Californie), est un romancier, nouvelliste et scénariste américain.

Fils d’immigrants italiens (son père était né à Torricella Peligna et sa mère, italo-américaine, était la fille d’un immigré de l’Italie méridionale)1, John Fante naît au Colorado (États-Unis) en 1909, au sein d’une famille croyante et conservatrice. Son enfance de gamin des rues turbulent se fera au sein d’une école jésuite, où Fante découvrira le besoin de liberté, la sexualité et l’écriture.

Il commence à écrire très tôt et, si on en croit ses romans autobiographiques, se montre un enfant particulièrement sensible, enflammé, charismatique et avide de la beauté du monde. À trois reprises entre 1927 et 1931, ses tentatives de mener des études universitaires échouent au bout de quelques mois.

À 20 ans, il se rend à Los Angeles (en 1929) où il travaille notamment dans une conserverie de poisson (évoqué dans La Route de Los Angeles) et exerce de nombreux petits boulots pour survivre. Avide de littérature, le jeune homme se nourrit spirituellement avec Knut Hamsun, Dostoïevski, Nietzsche, Jack London et Sinclair Lewis, et fait ses premières gammes en écriture.

Ses premières nouvelles attireront l’attention de H. L. Mencken, rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, qui publiera régulièrement, dès 1932, la prose du jeune Fante (sa première nouvelle est publiée alors qu’il a 23 ans, mais il se fait passer pour plus jeune, par orgueil et goût de la mise en scène de son propre talent) et gardera même une correspondance de 20 ans avec le jeune écrivain.

En 1933, son roman La Route de Los Angeles (The Road to Los Angeles) est refusé car jugé trop cru et trop provocant (malgré une correction de son ébauche vers 1936, le roman ne sera publié qu’en 1985, après sa mort).

Son premier roman Bandini, paraît en 1938. Largement autobiographique, le récit y suit les pérégrinations du jeune Arturo Bandini, fils d’immigrés italiens, habile rhéteur, manipulateur, joueur et jouisseur, qui a quitté son Colorado natal pour se faire une place au soleil. L’œuvre est habile, élégante, montre un Bandini/Fante sûr de lui et de sa folie, bien en adéquation avec la personnalité de Fante : menteur, joueur, il n’a pas hésité ici, et comme il ne cessera de le faire, de travestir la réalité, pour lui donner plus de substance, plus de goût, plus de puissance. Et l’effort marche à merveille : Bandini est un héros inimitable, borderline, toujours à chercher l’extrême et la nausée dans ses envies : l’art, la philosophie, les femmes. Bandini constitue le premier quart d’un cycle autobiographique constitué de La Route de Los Angeles, Demande à la poussière (Ask the Dust, publié en 1939), et beaucoup plus tardivement de Rêves de Bunker Hill (Dreams from Bunker Hill, publié en 1982).

L’autre cycle de Fante, Molise, comprend Les Compagnons de la grappe (The Brotherhood of the Grape, 1977) et Mon chien Stupide (My Dog Stupid, 1986).

À l’époque de Demande à la poussière, Fante est encore un gamin torturé et impulsif, qui s’est installé dans un petit hôtel tenu comme une pension de famille par une dame patronnesse. Fante vit alors seul et envoie de l’argent à sa mère dès que tombe un cachet de l’American Mercury. Il prophétise le monde et est sans cesse tendu entre deux abîmes : les femmes et la littérature.

Sa rencontre avec Joyce, une étudiante fortunée, éditrice et écrivain, qu’il épouse en juillet 1937 lui permettra de s’adonner pendant de longs mois à ses deux passions, le golf et le jeu. Il trouve tout de même le temps d’écrire et d’éditer son plus grand succès de librairie Pleins de vie (Full of Life, 1952) dont la manne financière lui permet d’acquérir une maison à Malibu. Le succès de sa dernière parution lui ouvre aussi les portes d’Hollywood. De 1950 à 1956, John Fante vit sous le règne de l’abondance, il travaille notamment pour la Fox et la MGM où il devient un scénariste important et reconnu avec les films My Man and I (1952), Full of Life (1956), Un seul amour (Jeanna Eagels, 1957), Miracle à Cupertino (The Reluctant Saint) (1962), La Rue chaude (Walk on the Wild Side, 1962), Mes six amours et mon chien (My Six Loves, 1963) et le téléfilm Something for a Lonely Man (en) (1968). Il est nommé aux Writers Guild of America Award du meilleur scénario en 1957 pour Full of Life. Durant cette période, il se rend également pour travailler à Rome et à Naples et ces séjours réveillent en lui la nostalgie de ses origines italiennes.

Cette carrière fut vraisemblablement alimentaire pour Fante, qui regrettait la cruauté bruyante de son travail de romancier. Il tombe alors dans un oubli relatif jusqu’à ce que Charles Bukowski, qui le vénérait, entreprenne avec son ami et éditeur John Martin de Black Sparrow Press, de rééditer Demande à la poussière. La situation matérielle de Fante s’améliore dans les années qui suivent grâce à l’éditeur de Black Sparrow Books et à Bukowski qui font tant pour le faire redécouvrir du grand public ; mais Fante est désormais aveugle et cul-de-jatte à cause de complications liées à son diabète. À l’occasion de sa rencontre avec Charles Bukowski, Fante dit alors : « La pire chose qui puisse arriver aux gens c’est l’amertume. Ils deviennent tous si amers ». Peu avant sa mort, il dicte à sa femme Joyce les épreuves de Rêves de Bunker Hill. Il meurt en mai 1983, à l’âge de 74 ans.

Fante est le père de quatre enfants, dont l’écrivain Dan Fante.

(Source Wikipedia)

Résumé :

Pendant la grande dépression, Arturo Bandini est un écrivain tourmenté et fauché vivant dans un hôtel résidentiel de Bunker Hill (Los Angeles). Il crée inconsciemment une image de Los Angeles comme une dystopie moderne à l’époque de la grande dépression. Démuni, il erre dans les cafés et fait la connaissance de Camilla Lopez, une serveuse au tempérament fougueux. Bien qu’attiré par cette belle Mexicaine, Bandini, d’origine italienne, rêve plutôt d’une alliance avec une Américaine, qui faciliterait son ascension sociale.

Or, chaque fois qu’il tente de s’éloigner de Camilla, celle-ci lui revient, sans qu’il puisse lui résister. Bandini lutte alors avec sa propre pauvreté, sa culpabilité catholique et son amour pour Camilla dont la santé se détériore. Elle-même est amoureuse de Sammy, mais il part s’exiler dans le désert en apprenant qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, et refuse de la voir. Camilla est finalement admise dans un hôpital psychiatrique.

Lorsque son éditeur lui offre une somme importante pour son roman, Bandini décide d’emmener Camilla loin de Los Angeles et part s’installer avec la serveuse dans un bungalow sur la côte, où leur amour et l’ouvrage autobiographique en chantier se font écho. Il lui achète un chiot et repart à Los Angeles récupérer ses affaires. Lorsqu’il revient, elle a disparu. Il suit ses traces jusque chez Sammy, qui l’a déjà chassée et lui apprend qu’elle est probablement en train d’errer dans le désert avec son chien. Bandini essaie de la retrouver, en vain. Il prend une copie de son dernier roman tout juste publié, le dédicace à Camilla et le lance le plus loin possible dans la direction qu’elle a prise.

Mon avis :

Dans les années 30, un tsunami a déferlé sur la littérature américaine. Largement autobiographique, John Fante va donc décrire son arrivée à Los Angeles après avoir quitté son Colorado natal. S’il se persuade d’être le nouveau génie de la littérature, sa passion pour l’écriture va lui imposer de survivre un peu plus longtemps pour écrire, encore et encore, sur ses émotions, mais aussi son environnement.

A première vue, il s’agit d’une autobiographie mais ce roman dépasse très largement ce cadre tant au niveau du style que de ce qu’il raconte. Dès le début du roman, on est emporté par la fougue montrée par Arturo Bandini, l’alter-égo de John Fante. Chaque phrase est mûrement pensée, chaque mot comporte une puissance incroyable, une force d’évocation hors du commun. John Fante nous montre sa capacité à décrire son environnement, ses pensées, son entourage, son style emporte tout par sa passion, sa fougue, sa verve, son rythme. Et j’ose à peine le dire, peu importe ce qu’il raconte, on le suit.

Qui dit autobiographie, dit descriptif de la vie d’Arturo Bandini. Il va nous décrire sa vie et derrière ses tribulations va apparaitre un homme obsédé par l’écriture en se persuadant qu’il est un génie. On pourrait croire qu’il se veut écrivain parce que c’est un moyen facile de gagner sa vie, et de profiter de bons moments, des femmes et de l’alcool. Il n’en est rien, le peu d’argent lui sert à aller à la rencontre des autres pour alimenter ses nouvelles, pour leur donner plus de vie, plus de passion.

Pour autant, Arturo Bandini est un personnage à part. Voleur, menteur, bonimenteur, fabulateur, fabuliste, formidable conteur, il se représente la figure d’un écrivain comme un témoin maudit. Il ne faut pas croire qu’il écrit pour l’argent, il tient ce rôle comme une profession de foi, comme une nécessité pour vivre. De même, il considère qu’un écrivain doit vivre durement pour toucher à la vérité de ce qu’il exprime. Dès qu’il touche de l’argent, il dépense tout pour être sûr de vivre dans la pauvreté, pour être convaincu de toucher le fond. Seul un homme qui souffre peut devenir un artiste.

Contrairement à d’autres grands auteurs, il ne cherchera pas d’expédients, d’excitants, comme la drogue même s’il en parle. Sa volonté de vivre vite, de vivre durement, se retrouve motivée par l’alcool (surtout pour passer le temps) et les femmes. Sa relation avec Camilla et Vera se situera toujours dans une opposition Amour / Haine, avec toujours ce mantra qu’on sait ce qu’on aime quand on l’a perdu. Il malmènera, violentera les femmes de sa vie pour les perdre, juste pour être persuadé qu’il devra agir pour les retrouver. On retrouve d’ailleurs la même relation d’amour / haine envers la religion quand il appelle Dieu avant de le rejeter comme une gigantesque imposture.

Arturo Bandini va donc nous narrer la ville de Los Angeles, la grande ville pour lui qui est un campagnard. Il va nous montrer les rues et les quartiers glauques, les bars enfumés, les pauvres qui font la manche. Tout ce contexte servira de moelle épinière pour développer sa faculté à exprimer des émotions, à nous faire ressentir la pauvreté, la faim, la torture nécessaire qu’il s’impose pour atteindre le sommet de l’écriture.

Ce portrait d’un écorché vif, toujours en train de courir après un objectif dont il n’a aucune idée, est un voyage fantastique qui aborde le sujet de la difficulté d’écrire mais aussi la nécessité d’apporter un peu de beauté, de poésie dans un monde noir et sans pitié. Ce roman, c’est une pépite, un monument de la littérature, probablement encore plus fort que Bandini, que j’avais lu il y a plus de trente ans, car plus rythmé et empli de rage de vivre. Et on se rend compte du nombre d’écrivains qui ont été influencé par les romans de John Fante, auteur que l’on a tendance à oublier. Quelle injustice !

Coup de cœur !

Last exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr

Editeur : Albin Michel (Grand format); Livre de Poche puis 10/18 (Format Poche)

Traducteurs : Jeanne Colza puis Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet

Attention, Coup de Cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Cela faisait plus de trente ans que je voulais lire ce roman, surtout grâce à sa réputation de chef d’œuvre de l’auteur, l’accusation d’obscénité qu’il a subie en Angleterre ne me faisant ni chaud ni froid.

L’auteur :

Hubert Selby, Jr., né le 23 juillet 1928 à New York, et mort le 26 avril 2004 (à 75 ans) à Los Angeles, est un écrivain américain.

Né à New York, dans l’arrondissement de Brooklyn en 1928, Selby quitte l’école à l’âge de 15 ans pour s’engager dans la marine marchande, où son père, orphelin, avait travaillé. Atteint de la tuberculose à 18 ans, les médecins lui annoncent qu’il lui reste deux mois à vivre. Il est opéré, perd une partie de son poumon, et restera 4 ans à l’hôpital.

Lors de la décennie suivante, Selby, convalescent, est cloué au lit et fréquemment hospitalisé (1946-1950) à la suite de diverses infections du poumon. « C’est à l’hôpital que j’ai commencé à lire avant d’éprouver le besoin d’écrire. » Incapable de suivre une vie normale à cause de ses problèmes de santé, Selby dira : « Je connais l’alphabet. Peut-être que je pourrais être écrivain. ». Grâce à sa première machine à écrire, il se lance frénétiquement dans l’écriture.

Son premier roman, Last Exit to Brooklyn, une collection d’histoires partageant un décor commun, Brooklyn, entraîna une forte controverse lorsqu’il fut publié en 1964. Allen Ginsberg prédit que l’ouvrage allait « exploser sur l’Amérique comme une bombe infernale qu’on lirait encore cent ans après. ». Il fut l’objet d’un procès pour obscénité en Angleterre, interdit de traduction en Italie, et interdit à la vente aux mineurs dans plusieurs états des États-Unis. Son éditeur, Grove Press, exploita cette controverse pour la campagne de promotion du livre, qui se vendit aux alentours de 750 000 exemplaires la première année. Il fut également traduit en douze langues. L’auteur le résume ainsi : « Quand j’ai publié Last Exit to Brooklyn, on m’a demandé de le décrire. Je n’avais pas réfléchi à la question et les mots qui me sont venus sont : « les horreurs d’une vie sans amour». ». L’ouvrage est republié sous une nouvelle traduction française début 2014.

Son second ouvrage, La Geôle, publié en 1971, est un échec commercial, malgré les critiques positives, ce qui décourage l’auteur.

Selby connaît des problèmes d’alcool, et devient dépendant à l’héroïne, ce qui le conduira deux mois en prison et un mois à l’hôpital, et lui permettra de sortir de cette dépendance. Cependant, après cette cure, il tombera encore plus dans l’alcoolisme.

En 1976 sort son roman Le Démon, l’histoire de Harry White, jeune cadre New-yorkais en proie à ses obsessions. Cette histoire présente de grandes similitudes avec American Psycho, écrit quinze ans plus tard par Bret Easton Ellis.

Deux ans plus tard, il publie Retour à Brooklyn ((en) Requiem for a Dream), qui sera adapté plus de 20 ans plus tard au cinéma, en 2000, sous le même titre, par Darren Aronofsky, avec qui il écrira le scénario.

En 1986 sort son recueil de nouvelles Chanson de la Neige Silencieuse ((en) Songs of the Silent Snow), et en 1998 son roman Le Saule (The Willow Tree), plus apaisé : « Mes premiers livres avaient tous ce côté pathologique, il fallait parler du « problème » sous tous les angles possibles alors que, dans Le Saule, j’essaie de parler de la solution et des moyens d’y parvenir. ». Enfin, en 2002, est publié Waiting Period, roman où le héros, contraint de reporter son suicide, reconsidère son projet.

Il a vécu à Manhattan, puis à Los Angeles, où il a enseigné à l’Université. Il a été marié trois fois et a eu quatre enfants, deux filles et deux garçons.

À la fin de sa vie, il confiait à l’un de ses amis  » je peux tout juste taper une lettre sur ce putain d’ordinateur « . En effet, Selby avait acheté un ordinateur, dans le seul et unique but de remplacer sa  » bonne vieille machine à écrire « .

Il est mort le 26 avril 2004 à Los Angeles d’une maladie pulmonaire chronique, consécutive à la tuberculose contractée durant sa jeunesse. Il s’est éteint accompagné de ses proches : son ex-femme Suzanne, chez qui il se trouvait, les enfants de son premier mariage, et son chien.

Quatrième de couverture :

Consacré à la violence qui déchire une société sans amour mais ivre de sexualité, ce livre a imposé d’emblée Selby parmi les auteurs majeurs de la seconde moitié de ce siècle. D’autres oeuvres ont suivi : La Geôle, Le Démon, Retour à Brooklyn, toutes parues dans notre « Domaine étranger ». Last Exit to Brooklyn reste le point d’orgue de ce Céline américain acharné à nous livrer la vision apocalyptique d’un rêve devenu cauchemar. Où la solitude, la misère et l’angoisse se conjuguent comme pour mieux plonger le lecteur dans ce qui n’est peut-être que le reflet de sa propre existence. Implacablement.

Mon avis :

Autant vous prévenir tout de suite, ce roman se mérite, il nécessite des efforts et du courage mais vous trouverez la récompense au bout du chemin. Ce roman est composé de six nouvelles plus ou moins longues qui tournent autour d’un quartier de Brooklyn, le bar grec d’Alex. Dans ce microcosme, on va trouver un échantillon de la société américaine représentative de ce qu’elle était mais aussi de ce qu’elle est devenue. Car ce roman reste encore d’actualité et démontre la violence inhérente à ses règles, ses lois, son éducation.

Dès la première nouvelle, le ton est donné : un groupe de clients du bar passe son temps à boire puis, pour se dégourdir les jambes et les poings, entraine quelqu’un dehors pour le tabasser, qu’il soit soldat ou pédé. Cet extrait permet aussi d’entrer dans le monde d’Hubert Selby Jr. Les gens passent leur temps comme ils le peuvent, vivent en meute mais malgré tout, se retrouvent seuls devant les secondes qui s’écoulent avant leur mort. Il permet aussi d’appréhender ce que sera le style imposé de l’auteur : de longs paragraphes, pas d’indication de dialogues, tout est noyé dans une même narration, car le lecteur doit être capable d’écouter cette musique rythmé que le narrateur leur assène, comme une batterie battant la mesure infernale.

On retrouve la solitude au menu de la deuxième nouvelle, La reine est morte, avec Georgette, un travesti qui est amoureuse de Vinnie qui l’ignore. Et ce n’est pas le fait d’avoir un enfant qui va combler cette solitude, selon Trois avec bébé. Mais c’est bien dans Tralala ou La grève que l’on retrouve le thème principal du livre, celui d’exister dans une société aveugle et écrasante, où l’on voit deux personnages qui cherchent à exister (Tralala qui devient une prostituée sans se l’avouer et Harry qui se cherche sexuellement).

Ces nouvelles forment un tout, comme une farandole enlacée, avec ses phrases qui harcèlent le lecteur, sans lui donner la possibilité de respirer. Si le livre se mérite, il a le mérite de poser des questions, mettant en cause une société avide du paraitre beau et sans tâches, éliminant de fait la possibilité de faire sa vie indépendamment des autres. Et tous ces personnages comprendront trop tard leur erreur, la société se vengeant d’eux de façon extrêmement violente.

J’ai eu l’occasion de comparer les deux traductions disponibles en France. Les deux se basent sur le même texte et pourtant, cela n’a rien à voir. Celle de Jeanne Colza me semble plus respecter la forme et le rythme voulu par Selby, mais pâtit de termes argotiques liés à l’époque de la traduction alors que celle de Jean-Pierre Carasso, plus littéraire me semble être une interprétation du texte. Les deux sont intéressantes, respectueuses, surtout quand l’on considère que ce texte est intraduisible, tant les nuances sont difficiles à retranscrire.

Pour peu que vous fassiez un effort, notez ce titre et lisez ce monument de la littérature américaine, qui n’a pas pris une ride et qui pose les bonnes questions sur ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir, notre rapport aux autres et l’image qu’ils ont de nous. Last exit to Brooklyn est un texte puissant, indémodable, grandiose et d’une modernité impressionnante. Un classique !

Coup de cœur !

Je vous conseille aussi de lire ce texte de Jean-Pierre Carasso qui parle sa façon d’appréhender ce texte et ses difficultés. Après cela, vous le lirez peut-être en Anglais !

Oldies : L’affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

Editeur : Fleuve Noir (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Traductrice : Roxane Azimi

Attention, Coup de Cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Je ne me rappelle plus pourquoi j’avais acheté ce roman, sûrement suite à un conseil d’un collègue blogueur, mais je peux vous dire que je n’ai jamais lu un roman pareil, un voyage entre réalité et imaginaire, un voyage dans les livres.

L’auteur :

Jasper Fforde, né le 11 janvier 1961 à Londres, est un écrivain britannique.

Il a travaillé vingt ans dans l’industrie cinématographique en tant que « responsable de la mise au point » (de la caméra) sur des films tels que Haute Voltige et Golden Eye, avant d’abandonner ce métier afin d’avoir plus de temps pour jouer avec les mots. Il vit au pays de Galles où il pratique l’aviation et la photographie.

Les romans de Jasper Fforde sont publiés au Royaume-Uni et aux États-Unis par Penguin Books. En France, ils sont édités par Fleuve noir, puis en poche par 10/18.

Son premier roman, L’Affaire Jane Eyre, a essuyé 76 refus d’éditeurs avant d’être finalement accepté et publié par Penguin. Le livre a connu, dès sa sortie, un grand succès. L’auteur y raconte l’histoire d’une héroïne nommée Thursday Next qui travaille à la section de la brigade littéraire. Son rôle est d’empêcher les méfaits dont les cibles sont les livres, ou d’enquêter sur eux. Un métier bien tranquille, voire ennuyeux, jusqu’à ce jour où un terrible meurtrier kidnappe Jane Eyre, l’héroïne de son roman fétiche.

Fort de ce premier succès, Jasper Fforde a poursuivi les aventures de Thursday Next dans plusieurs romans. Ces aventures prennent place dans un monde loufoque, une uchronie où la littérature est très prisée (entre autres), et appartiennent en partie au genre du roman policier, mais on peut également les classer dans le genre light fantasy dans la mesure où l’humour en est l’ingrédient dominant.

Paru en 2003, Délivrez-moi ! (Lost in a Good Book), deuxième titre de la série Thursday Next, remporte le prix Dilys 2004.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Nom : Thursday Next

Age : trente-six ans

Nationalité : britannique

Profession : détective littéraire

Signe particulier : vétéran de la guerre de Crimée

Animal domestique : un dodo régénéré, version 1.2, nommé Pickwick

Loisirs préférés : rencontrer des personnages de romans, chercher à découvrir le véritable auteur des pièces de Shakespeare, occasionnellement, aider son ami Spike à traquer des vampires

Mission actuelle : capturer l’un des plus grands criminels de la planète, j’ai nommé… Ah ! c’est vrai, j’oubliais, il ne faut surtout pas prononcer son nom car il vous repère aussitôt ; disons simplement que c’est l’homme qui tue dans un éclat de rire !

Mon avis :

Je n’ai jamais lu un livre pareil. Imaginez le monde comme une sorte de mélange entre réalité et fiction, où vous pourriez rencontrer vos personnages de littérature préférés. Imaginez que vous puissiez entrer dans les livres et en modifier l’intrigue, voire les personnages, si vous aviez en votre possession l’original de l’œuvre. Bienvenue dans ce roman, qui place au premier plan le pouvoir de l’imagination.

En 1985, la guerre de Crimée s’est transformée en guerre mondiale. La Grande Bretagne est dirigée par une hydre nommée Goliath et qui surveille tous les faits et gestes sous couvert de lutter contre la criminalité. Thursday Next est une jeune femme passée par la police (appelée OpSpec pour Service des Opérations Spéciales), puis s’est engagée dans l’armée avant de revenir à l’OS27, la Brigade littéraire. Elle est chargée d’enquêtes liées aux livres, de l’édition de faux manuscrits au vol ou au recel d’œuvres littéraires. Alors que l’Ennemi Public Numéro 1 menace à nouveau Londres, j’ai nommé Archeron Hadès, Thursday est mutée à l’OS05 pour le retrouver mais son intervention pour arrêter Archeron se solde par un fiasco. De retour à l’OS27, elle accepte alors d’être mutée à Swindon.

Ce roman est un étrange roman, nous faisant sans cesse alterner entre monde réel et monde imaginé ou fantasmé. On côtoie les personnages du roman avec ceux inventés par d’illustres auteurs, on est surpris par la peinture de ce monde fictif et bizarrement inhumain (les animaux de compagnie sont des clones que l’on fait naitre nous-mêmes), à tel point que l’on finit par adopter cet univers et se plonger dans une intrigue décalée.

Et on est surpris, à chaque page, par l’inventivité, la créativité de l’auteur, qui arrive à imaginer des passages d’un espace temps à l’autre, qui crée des personnages complètement farfelus qui nous font éclater de rire (et à ce titre, je décerne une palme à Mycroft Next, l’oncle de Thursday pour ses inventions) tout en déroulant une intrigue animée proche d’un roman policier.

Formidable hommage à la grande littérature anglo-saxonne, mais aussi hymne à l’imagination et la la puissance d’évocation de la littérature, ce roman est un OLNI, un Objet Littéraire Non Identifié, qui vous surprendra à chaque page et qui vous enchantera d’un bout à l’autre. Bizarrement, je l’aurai lu doucement, juste pour me délecter de ce monde, pour faire durer un voyage ailleurs qu’on voudrait ne jamais voir finir. Totalement décalé, déjanté, L’affaire Jane Eyre est un livre de fou comme je les aime, un voyage drôle et imaginatif dans le monde des livres.

Coup de cœur !

La cour des mirages de Benjamin Dierstein

Editeur : Les Arènes – Equinox

Attention, Coup de cœur !

Après La sirène qui fume, après La défaite des idoles, voici donc le troisième tome de cette trilogie consacrée à la fin du Sarkozysme sur fond d’enquête policière au long cours sur la prostitution enfantine et les réseaux pédophiles. Le premier était très bon, le deuxième excellent, le troisième est fantastique, un véritable feu d’artifice. Autant vous prévenir tout de suite : par certaines scènes explicites, ce roman est dur et est à réserver à des lecteurs avertis.

Jeudi 13 juillet 2006. La foule se masse dans le métro de Rennes, après le feu d’artifice. Un homme arrive à séparer une jeune fille de 8 ans de son père, et lui fait rater l’arrêt où elle aurait pu rejoindre son père. Au terminus, il lui fait croire qu’elle pourra téléphoner à son père, dans la camionnette blanche là-bas. On ne l’a plus revue. Le capitaine Gabriel Prigent ne s’est jamais remis de la disparition de sa fille Juliette.

Dimanche 17 juin 2012. Les élections législatives donnent une majorité confortable au nouveau président de la république François Hollande. Même Claude Guéant est battu à Boulogne-Billancourt. La commandante Laurence Verhaegen se moque de ce cirque. Elle attend Michel Morroni, son ancien chef à la Brigade criminelle, qui est à la retraite. Elle veut faire payer à ce pourri les menaces qu’il a fait peser sur sa fille Océane. Après une courte promenade, il s’assoit sur un banc public. Elle s’approche et lui tire une balle dans la tête.

Lundi 25 juin 2012. Prigent a pris trente kilos lors de son séjour en hôpital psychiatrique et les dizaines de pilules qu’il devait ingurgiter par jour. Il est accueilli par Nadia Châtel, la commissaire, et ses collègues n’oublient pas son passé de collabo, quand il a donné ses collègues à l’IGPN. Si on lui autorise un poste, c’est parce qu’il apparait aux yeux du public comme un héros suite à l’affaire de la Sirène qui fume.

Lundi 2 juillet 2012. Séparée de son mari Fab, Verhaegen subit les humeurs d’Océane qui entre dans l’adolescence et lui mène la vie dure. Océane préférerait aller vivre avec son père et Nadine sa belle-mère. Du coté professionnel, Verhaegen est virée de la DCRI et obligée d’intégrer la Police Judiciaire car elle a été suivie quand elle a tué Morroni. Les policiers à la charge de Manuel Valls veulent une taupe à la Préfecture de Paris, pour être surs que rien ne se trame contre les nouveaux hommes au pouvoir. Verhaegen intègre le service de Nadia Châtel.

Samedi 7 juillet 2012. Jacques Guillot, un ancien cadre politique est retrouvé pendu chez lui. Stéphanie, sa femme a été tuée dans la chambre de la propriété, un sac en plastique sur la tête. On a massacré la tête de Valentin, le fils, avec un jouet métallique. Seule manque à l’appel Zoé, la fille de Guillot. Le groupe de la brigade criminelle est sous haute pression. Prigent va suivre la piste de l’argent car Guillot avait des difficultés d’argent ; Verhaegen quant à elle prend celle des réseaux pédophiles.

Sur un pavé de plus de 800 pages, je peux me permettre de faire un résumé un peu long, mais il est nécessaire de bien planter le décor. Il s’agit du troisième tome de la trilogie sur la chute du Sarkozysme et Benjamin Dierstein va prendre une cinquantaine de pages pour présenter le contexte et les personnages principaux, Gabriel Prigent rencontré dans La sirène qui fume et Laurence Verhaegen qui était présente dans La défaite des idoles. Si l’on peut lire ce roman indépendamment des autres, je vous conseille de commencer par les autres tant ces trois romans forment une unité rare.

Si le premier tome abordait la prostitution d’adolescentes et le lien avec des hommes politiques, et le deuxième les magouilles politiques pour détenir le pouvoir policier entre ses mains, ce roman relie ces deux thèmes en y ajoutant l’évasion fiscale et les transferts d’argent vers des paradis fiscaux et les réseaux pédophiles internationaux. Et si de nombreux personnages connus apparaissent dans ces romans, l’auteur assure que cette intrigue est totalement inventée. Aux premières places de ce monument, on trouve deux personnages de flics fissurés, cassés, en passe d’être broyés par la machine que représente l’Etat.

Deux flics nous racontent cette histoire en alternance. D’un côté, Gabriel Prigent qui sort d’une énième cure en hôpital psychiatrique, bourré de médicaments. Hanté par la disparition de sa fille dont il refuse la funeste issue, il poursuit son enquête en douce et se lance à corps perdu dans les liens financiers de Jacques Guillot, quand il découvre ses liens avec Marchand, un spécialiste de finance internationale. On a droit à une démonstration du travail génial de ce flic, entrecoupé de visions hallucinées, de voix qui le hantent dans des paragraphes longs où son obsession devient la nôtre.

De l’autre, Laurence Verhaegen, sous pression de toutes part, membre du syndicat Synergie-Officiers ancré à droite et obligée de travailler en tant que taupe pour le SNOP (Syndicat National des Officiers de Police) qui défend le nouveau pouvoir en place. Deux flics en perdition, deux tons dans la narration, deux fils d’enquête, deux pans sur l’horreur de notre société moderne. Quand elle est sur le devant de la scène, le style est plus haché, en particulier dans les scènes d’interrogatoires géniales et l’auteur arrive à nous imprégner du stress ressenti par cette flic.

Car outre les magouilles politicardes pour protéger les gens en place, Benjamin Dierstein nous dévoile l’horreur inimaginable que représentent les réseaux pédophiles et leur façon de manipuler des enfants dès le plus jeune âge. Il est juste impossible de ne pas réagir devant la façon dont il démontre ces organisations ignobles, impliquant des familles, des enfants rabatteurs et des hommes riches de tous bords profitant des enfants. Il utilise des images tenant en une phrase, souvent hachée, pour mieux nous faire ressentir l’infamie d’un polaroïd. Le cœur au bord des lèvres, la rage monte avec une envie de meurtre.

En même temps, ce mélange des genres fait naitre une sensation de révolte, où on s’aperçoit que pour protéger des gens immensément riches, au-dessus des lois, on se permet de laisser filer d’immondes assassins. Des flics, des juges, des procureurs, tout le monde est impliqué et fait passer avant tout la nécessité de détenir le pouvoir par le contrôle de la police et de la justice. On ressent la peur de la Gauche de se trouver déstabilisée par des enquêtes, en même temps qu’ils veulent faire tomber les sympathisants de la Droite. Un portrait effarant, édifiant, scandaleux de notre société corrompue jusqu’à la moelle. Et au bout de ce roman, à la toute fin, avec toute la tension accumulée, Benjamin Dierstein a réussi à me faire pleurer.

Mêlant la politique, la police, la justice à des affaires d’évasion fiscale et de réseaux pédophiles, le portrait que nous offre apparait édifiant et bien noir. Autant dans la forme que dans le fond, ce pavé de plus de 800 pages s’avale aussi facilement que la pilule est difficile à avaler. Il apparait effectivement bien difficile à distinguer le vrai du faux, tant Benjamin Dierstein nous dévoile des affaires qui ne peuvent que nous faire réagir et nous dégouter. Ce roman ressemble à un pavé dans la mare, un sacré monument, un grand roman noir sur notre époque, dont il ne faut pas avoir peur.

Coup de cœur, je vous dis !

Le blues des phalènes de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue

Attention, Coup de Cœur !

Après Par les rafales et Zippo, voici le troisième roman de cette auteure au style si personnel. A l’instar des deux premiers, Le blues des phalènes va vous surprendre, empoigner vos tripes et les tordre dans et pour un élan d’humanité.

1935 – Milton. Il s’est exilé au milieu des montagnes, caché aux yeux du monde dans une mine désaffectée. Parce qu’on lui a refusé de faire des études d’art, il est parti, a tourné le dos à la civilisation, a tout laissé derrière lui, jusqu’à son identité, loin du bruit et du rythme du monde. Seul un morceau de métal planté dans sa jambe, souvenir d’une guerre passée, parvient à le maintenir sur la terre. C’est un son qui va le mettre aux aguets, le signe que quelqu’un approche …

1933 – Arthur. Quand il était jeune, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Contre l’avis de son père, il s’est engagé dans l’armée. Sa mère Mary a fait une croix sur lui, jusqu’à ce qu’elle reçoive un télégramme lui annonçant qu’elle devait recueillir une jeune femme, au moment où l’explosion d’Halifax faisait des milliers de morts. Puis, il a disparu, veilleur de nuit et avide de pilules contre la douleur le jour. Pendant l’exposition universelle de Chicago, les affiches vantant le Troisième Reich trouvent un écho favorable parmi la population.

1931 – Pekka et Nathan. Bobbie est devenu violent envers Pekka et les gosses. Quand elle rentre un soir, elle le voit à terre, assommé par une bûche, vraisemblablement par Nathan qui est parti. Alors, elle tape encore et encore, jusqu’à ce que la tête ne soit plus qu’une bouillie rouge. Alors que Nathan va arpenter les routes pour trouver du travail et rencontrer Steve, une image paternelle qui remplace celle qui lui manque, Pekka part et change de nom comme de lieu.

Je ne m’attendais pas du tout à un roman de cette envergure, qui prend pour cadre les Etats-Unis mais surtout parle d’hommes et de femmes. Je ne m’attendais pas à vivre si loin, si fort la vie de ces quatre personnages, présentés longuement dans une première partie, représentant les témoins de l’évolution humaine dans le monde « moderne » et leur capacité d’adaptation à survivre. Je ne m’attendais pas à en apprendre autant, sur des événements historiques et sur la nature de l’Homme.

Après avoir présenté les quatre personnages centraux de ce roman, tous centraux, Valentine Imhof revient en arrière, en 1917, lors de l’explosion d’Halifax, la plus puissante explosion causée par l’Homme avant les bombes atomiques, qui a occasionné plusieurs milliers de morts. Cet événement va agir comme un cyclone pour nos quatre personnages et les expulser à travers le monde, chacun réagissant avec sa propre méthode, sa propre façon de s’adapter à un futur incertain. Tous présents à Hallifax, ils vont être expulsés à travers le monde.

Que ce soient Milton, Nathan, Pekka ou Arthur, ils font tous partie de la classe populaire, amenés à arpenter les routes à la recherche de travail pour se nourrir. Ils vont tous vivre dans des lieux glauques, chacun trouvant une lumière pour continuer à vivre. Et aussi dure que soit leur vie, ils vont nous montrer, nous apprendre à vivre, dans des situations aussi inhumaines que formidablement décrites. Valentine Imhof atteint dans ces moments des sommets d’évocation, semblant véritablement envoutée par son sujet.

On ressent une véritable passion dans ces scènes, une véritable tendresse pour ces personnages, un véritable talent de peintre, pour nous faire vivre cette époque. Car ce que Valentine Imhof nous dit, à travers cette fresque, ce qu’elle nous montre, c’est la capacité d’adaptation de l’Homme face aux pires situations que l’on puisse imaginer, mais qu’au final, rien ne change. Prenant comme exemple quatre laissés pour compte, quatre abandonnés du Rêve Américain, elle nous montre que, nés pauvres, ils mourront pauvres.

A travers ces pauvres gens, obligés de se tuer à la tâche, de vendre leur corps pour survivre, elle nous montre comment la société cherche à les masquer, à créer des artifices tels que l’exposition universelle de Chicago ou les Têtes du Mont Rushmore pour qu’on ne les voie pas. Et quand ils se rebellent, l’armée tire dans le tas. Et quand une catastrophe arrive, mettant en garde l’Humanité, les délaissés restent délaissés, les pauvres pauvres, les exploités exploités. Et l’espoir d’une vie meilleure apparait comme une chimère illusoire. Rien ne change.

Tout à tour expressive, empreinte de poésie, introspective ou descriptive, la plume de Valentine Imhof se glisse dans la peau de ses personnages, et nous immerge dans une autre époque qui rappelle certaines situations actuelles. Et quand elle les laisse parler, ces Arthur, ces Pekka, ces Nathan, on ressent toute sa rage, devant cette incapacité de cette société à tirer les leçons de ses erreurs passées, à chercher à améliorer la situation, juste à se battre pour un peu plus d’Humanité. Autant par ses personnages que par ses scènes hallucinantes, ce roman ambitieux et universel fait partie des lectures immanquables de ce début d’année.

Coup de cœur !