Archives pour la catégorie Littérature américaine

Une assemblée de chacals de S.Craig Zahler

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Janique Jouin-de Laurens

Allez savoir pourquoi, je n’aime pas les westerns, en littérature. J’ai du lire un roman se déroulant dans le Far-West et j’ai du trouver cela mauvais pour ne pas m’en rappeler ni d’ailleurs avoir envie de tenter à nouveau ma chance. Et pourtant j’ai lu Une assemblée de chacals, sans doute parce qu’il est édité par les éditions Gallmeister, mais surtout parce qu’Olivia Castillon a insisté pour que je le lise. Eh bien, je remise mes aprioris au placard, ce roman est fantastique, à tous points de vue.

On pourrait penser qu’Oswell Danford est un simple fermier de Virginie, qu’il se contente de vivre une vie tranquille, entouré de sa femme et de ses deux enfants. Quand Elinore lui annonça qu’un télégramme venait d’arriver du Montana, il ne pouvait se douter de sa teneur. Le message vient de James Lingham, un fantôme du passé, et lui annonce qu’il va épouser Béatrice Jeffries. La fin du message est sans équivoque : « Toutes les vieilles connaissances seront présentes ».

Godfrey son frère ainé approcha et il a reçu aussi le même télégramme. Ils se sentent obligés d’aller à ce mariage, et ils vont récupérer Richard Sterling dit Dicky le troisième de la bande. Godfrey tient tout de même à se rassurer et demande si Oswell a toujours son arsenal. Il est effectivement là, enterré sous le porche. Ils peuvent donc se mettre en route pour assister à ce mariage même si cela ressemble plus à un voyage vers l’enfer.

Pendant le voyage, Oswell tient à rédiger ses mémoires, pour laisser une trace pour sa femme et ses enfants. Il va raconter comment Godfrey, Dicky et Oswell ont rencontré Lingham, comment ils ont formé le Gang du Grand Boxeur, un gang de voleurs de grands chemins, jusqu’à ce qu’ils rencontrent Quinlan, un Irlandais complètement cinglé, assoiffé de sang, qui leur a montré à quoi ressemblait l’enfer.

Construit en trois parties, ce roman peut sembler à tout égard classique. Tout d’abord, il y a le voyage jusqu’au Montana, puis les préparatifs du mariage, et enfin la confrontation finale. C’est dans la première partie que tout se joue, où on s’attache aux personnages et où les mémoires d’Oswell sonnent remarquablement juste. Il y a dans ces passages une simplicité et une honnêteté qui nous font adhérer à l’histoire.

Puis vient la deuxième partie, où nous nous trouvons dans une ville peuplée de gens honnêtes, attachants, et où la menace est constante et ne fait que monter. Avec des phrases minutieusement choisies, le stress de la présence de Quinlan se fait sentir alors qu’on ne le voit pas. Et c’est d’autant plus intenable que l’on sait de quoi il est capable. En contrepartie, la préparation du mariage montre des gens heureux, des décorations joyeuses, alors que l’on sait que cela va virer au cauchemar.

Puis vient la confrontation finale, qui dure plus de cent pages. Et là, c’est un véritable festival, une vision apocalyptique et violente pendant un moment qui ne devrait laisser augurer que de doux sentiments. Et là encore, le style de l’auteur fait mouche, avec cette façon si imagée de décrire les scènes, opposant les familles heureuses avec une violence venue d’ailleurs.

Si les psychologies sont remarquablement décrites, si les scènes sont remarquablement enchaînées, ce roman vire dans une jouissance totale, nous faisant revivre les meilleurs westerns cinématographiques, tels Sergio Leone ou Tarantino. Il y a dans cette histoire une volonté de montrer des personnages extrêmes dans des décors sentant bon le Far West, mais pas celui policés de beaucoup de westerns, plutôt celui dur et âpre du sable qui fouette les visages et la chaleur qui assèche les bouches. Et cette idée d’avoir situé l’église en dehors de la ville, au milieu du désert est l’une des clés de la réussite de cette fin.

Attendez-vous à prendre une belle claque avec ce western réaliste et violent, peuplé de personnages à la limite de la caricature. C’est un voyage que vous n’oublierez pas de sitôt. Quant à moi, je remise au placard mes aprioris car ce roman m’a époustouflé.

Ne ratez pas l’avis de Yan

Publicités

Oldies : Le bikini de diamants de Charles Williams

Editeur : Gallimard (1957) sous le titre Fantasia chez les ploucs ; Gallmeister (2017)

Traducteur : Laura Derajinski

Postface de François Guérif

En introduction, on a droit à une superbe couverture décalée, juste comme il faut et un autocollant où il est inscrit : CULTE !!! J’avais ce roman dans ma liste de lecture depuis un sacré bout de temps. Je n’avais même pas pensé à l’acheter, mais je savais que je devais le lire. Coup de chance, il ressort chez l’excellente maison Gallmeister dans une nouvelle traduction. Comme dirait un de mes collègues de boulot : « ça, c’est fait ! ». Culte ? Evidemment ! Indispensable ? Bien entendu !

L’auteur :

Après ses études, il s’engage dans la marine marchande en 1929. Il quitte cette activité au bout de dix ans pour épouser Lasca Foster. Son expérience de radio dans la marine marchande lui permet de devenir technicien de maintenance en électronique pour RCA à Galveston, Texas puis pour la marine nationale américaine (Puget Sound Navy Yard dans l’État de Washington) jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il part alors, accompagné de son épouse, s’installer à Los Angeles où il travaille pour Mackay Radio.

Il publie en 1951 son premier roman, Hill Girl qui est un succès, ce qui le décide alors à devenir écrivain professionnel. Jusqu’à l’année 1973, il publie vingt-et-un autres romans et participe à la rédaction de plusieurs scénarios de cinéma, notamment ceux des Félins de René Clément (adapté du roman Joy House de Day Keene) sorti en 1964 et de The Pink Jungle, un film de Delbert Mann sorti en 1968. Le couple change souvent de résidence et passe, semble-t-il, beaucoup de temps en France, où Charles Williams jouit d’une bonne réputation.

En 1956, Peaux de bananes, version française de son roman Nothing in Her Way (1953), remporte en France le Grand prix de littérature policière.

À la mort de son épouse en 1972, il se retire en Californie, à la limite de l’Oregon, où il vit seul. Il revient à Los Angeles (quartier de Van Nuys) où il se suicide dans son appartement au début d’avril 1975. Son décès est l’objet de plusieurs versions, mais il semble avéré que les hypothèses de suicide en France et de disparition dans le golfe du Mexique ne sont que des rumeurs infondées.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Cette année-là, Billy passe l’été chez son oncle Sagamore. Entre les visites du shérif, persuadé que Sagamore distille de l’alcool clandestinement, et le lac où il apprend à nager, le garçon ne va pas s’ennuyer. Mais ses vacances deviennent véritablement inoubliables au moment où Choo-Choo Caroline, strip-teaseuse pourchassée par des gangsters, se réfugie dans la propriété. Lorsque celle-ci disparaît, l’oncle Sagamore décide d’orchestrer comme la plus lucrative des fêtes foraines une chasse à l’homme pour la délicieuse Caroline uniquement vêtue de son bikini de diamants.

Porté à l’écran sous le titre Fantasia chez les ploucs, Le Bikini de diamants est un monument de drôlerie et un inégalable roman noir.

Mon avis :

Billy passe son été avec son père Pop en pleine campagne, dans la maison de l’oncle Sagamore, perdue au fin fond de la campagne. Pour un gamin de la ville, cela veut dire la liberté mais aussi la découverte d’un nouveau monde, fait de cinglés, d’arnaqueurs, de démerdards et de flics incompétents. De cinglés, on retiendra le voisin qui cloue des planches sur sa maison, croyant qu’il construit la nouvelle arche de Noé. Au rayon des arnaqueurs, l’oncle et Pop se débrouillent pour tirer parti du moindre événement pour en tirer de l’argent, sans compter qu’ils fabriquent et vendent de l’alcool de contrebande. Quant aux personnages de flics, ils sont d’une connerie incommensurable.

Ce roman est tellement innovant qu’on reconnait l’inspiration qu’il a offert à de nombreux romans ou films par la suite. En particulier les films comiques qui tournent en dérision la police et ils sont légion. C’est aussi une image de l’Amérique rurale qui cherche à se débrouiller avec les moyens du bord, dans laquelle seuls qui sont intelligents arrivent à s’en sortir.

Le style de l’auteur n’a pas vieilli d’un poil, et les situations sont plus comiques les unes que les autres. C’est raconté par Billy avec l’innocence que peut avoir un enfant de sept ans, surtout quand il raconte ses baignades avec Miss Harrington. Et puis, un enfant, ça pose plein de questions. Et les réponses de Pop ou de l’oncle omettent joliment la vérité, trouvant toujours des explications logiques pour cacher au gamin le monde pourri dans lequel il vit. Quant au lecteur, il arrive à deviner la réalité sans que l’auteur ne l’aide, et ce n’en est que plus jouissif et décalé. Assurément, ce roman culte est surtout un roman comique à ne pas manquer.

Danser dans la poussière de Thomas H.Cook

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Defranc

Franchement, vous pensiez peut-être que j’allais laisser passer le dernier roman de Thomas H.Cook, cet auteur qui arrive à me surprendre à chacun de ses livres, et que je vénère depuis Les feuilles mortes ? Eh bien vous vous trompez. Voici donc mon avis sur son dernier roman en date, qui change de ses précédents, tout en gardant le même style de narration. Ça ne vous aide pas ? Lisez donc la suite …

De nos jours, Ray Campbell atterrit à Rupala, capitale du Lubanda, alors qu’il n’y a plus mis les pieds depuis une dizaine d’années. Au poste des douanes, on le fait passer par une porte où est affiché Passage Diplomatique. Puis, une Mercedes de luxe le conduit dans les rues envahies d’orphelins. Ray se rappelle qu’il est venu ici il y a plus de 30 ans, et qu’il y a rencontré et connu une jeune femme blonde, Martine Aubert. Elle était de naissance belge mais avait tenu à acquérir la nationalité lubandaise et travailler dans la ferme que son père tenait là-bas, à Tamusi, perdue en plein milieu de la savane.

Trois mois plus tôt, Ray n’aurait jamais imaginé qu’il reprendrait contact avec ce pays qu’il a tant aimé et tant défendu. Trahi aussi ? Il reçoit un coup de fil de Bill Hammond, un ancien ami qu’il a connu là-bas, à Rupala. Bill lui apprend que son ancien guide, Seso Alaya, s’est fait tuer à New York. Ray le considérait comme son ami. Seso s’est fait torturer comme on l’a fait dans la période sombre du Lubanda. Le numéro de téléphone de Bill a été retrouvé dans la chambre d’hôtel de Seso.

Bill demande à Ray de trouver pourquoi Seso a été assassiné. Bill étant à la tête de la banque Mansfield Trust, il voudrait s’assurer qu’il peut encourager des investissements en faveur de ce petit pays sans risques. Comme le travail de Ray est justement d’évaluer les risques financiers, il n’hésite pas longtemps à aider son ami. Mais il le fait aussi en mémoire de Martine Aubert …

La marque de fabrique de Thomas H.Cook est de démarrer une intrigue de nos jours, et de construire son histoire à l’aide de flash-backs dans le passé, ce qui permet de positionner des retournements de situation au moment où il le juge opportun. Et comme Thomas H.Cook est un grand, un immense auteur, ses romans sont tout simplement irrésistibles, géniaux. Celui-ci ne déroge pas à la règle.

Et on retrouve aussi ce formidable talent pour créer des personnages, qui par leur action ou leur vie, sont hors du commun. Ici, il s’agit évidemment de Martine Aubert, qui a décidé de vivre au Lusamba, qui a adopté leur nationalité et qui malgré tout, sera rejetée par ses habitants. Thomas H.Cook nous présente cela comme une histoire d’amour déçue, à sens unique, avec beaucoup de romantisme, mais cela lui permet aussi de creuser le thème central de son roman.

Car au travers de ce roman, Thomas H.Cook évoque un thème original : le rôle des ONG et l’influence des pays industrialisés sur les pays en voie de développement. Comme il le dit, souvent, on fait le mal en voulant faire le bien. Thomas H.Cook ne se positionne pas en juge, mais présente grace à son intrigue une situation qui permet de montrer comment les « grands » pays influent sur la destinée des petits. D’une grande lucidité, il montre comment on donne de la nourriture à ces pays uniquement s’ils acceptent certaines conditions, qui évidemment vont à l’avantage de leurs donateurs. Si personne n’est pointé du doigt, le lecteur est bien amené à réfléchir plus loin que le chèque qu’il rédige chaque fin d’année.

Et puis, Si ces arguments ne vous suffisent pas, sachez que, en seulement 350 pages, Thomas H.Cook invente tout un pays, son histoire, sa vie et ses coutumes, sa politique et son rôle dans la géopolitique, ses soubresauts, ses révolutions, son peuple. Tout cela au travers de l’itinéraire de quelques personnages rencontrés au fil de ces pages. Je vous le dis, Thomas H.Cook est décidément trop fort.

Candyland de Jax Miller

Editeur : Ombres Noires

Traducteur : Claire-Marie Clévy

Attention coup de cœur !

Après Les infâmes, le premier roman de Jax Miller que j’avais bien aimé, je ne m’attendais pas à un tel choc dès son roman suivant. Car, pour vous donner une petite idée sur l’effet qu’il m’a fait, j’ai mis deux jours à m’en remettre sans avoir ne serait-ce que l’envie d’en ouvrir un autre. Le personnage principal de ce roman n’est rien moins que la petite ville de Cane.

Cane est une petite ville minière (imaginaire) de Pennsylvanie qui a connu son heure de gloire dans les années 60 grâce à son parc d’attraction dédié aux sucreries nommé Candyland. Cane était même surnommée Le Cœur Sucré de l’Amérique. Avec la fermeture des mines, la ville a petit à petit dépéri et Le cœur sucré de l’Amérique est devenu le Cœur drogué de l’Amérique. La fermeture de Candyland dans les années 80 a sonné le glas de cette petite ville, le parc étant squatté par les fabricants d’alcool de contrebande et de méthamphétamine.

Cane est une ville entourée de forêts, juste en bordure du comté de Vinegar. Au milieu des bois, se dresse une colline, au sommet de laquelle s’est implantée une communauté Amish. Sadie Gingerich en est issue, et est partie pour tenir une boutique de confiseries. Grace à son don de créer des bonbons originaux, elle connait encore aujourd’hui un grand succès. Elle attend son fils Thomas pour le repas de Thanksgiving, qui est bizarrement en retard. En fait, ils ne se voient que pour cette occasion-là.

L’inspecteur Braxton en a encore pour quelques jours avant de prétendre à une retraite bien méritée. Cela ne le rassure pas, car il va être obligé de subir sa femme Deb. Quand on l’appelle, c’est pour lui signaler un corps dans une grotte à la sortie de Cane. Il se déplace donc avec son remplaçant, l’inspecteur Rose qui ne veut pas s’embêter et veut faire passer cette mort pour une attaque d’ours. Mais quand Braxton retourne le corps, il reconnait en lui Thomas, le fils de Sadie et des souvenirs viennent le hanter.

Braxton tient à aller lui annoncer lui-même la mort de son fils. Le poids du passé les empêche de ne dire que quelques mots, mais il lui promet de trouver le coupable. Le corps a en effet été poignardé à 17 reprises. Lors de l’autopsie, on retrouve un morceau de lame qui s’est cassé entre deux cotes. Dessus, on trouve les empreintes de sa nièce Allison Kendricks, que Braxton a élevée quand son père Danny est parti en prison. Le temps de lever tous les secrets est arrivé …

Dès son deuxième roman, Jax Miller frappe fort, et même plus que fort. J’avais bien aimé Les infâmes, mais j’étais loin d’imaginer que son deuxième roman allait être aussi fort. C’est bien simple, je n’y ai trouvé aucun défaut, sauf peut-être un chapitre en trop (le chapitre 81, qui n’amène rien à l’intrigue). Mais c’est vraiment pinailler car le plaisir de se balader à Cane est immense.

J’ai trouvé hallucinant la facilité avec laquelle Jax Miller arrive à créer une ville complète, sans en faire trop (contrairement à moi dans le résumé que je vous ai fait). En fait elle positionne ses descriptions au fur et à mesure, faisant avant tout la part belle à ses personnages. Surtout, elle montre comment dans cette petite ville comme dans toute petite ville, comment tout le monde se connait, comment tout le monde sait tout et ne dit rien, ou ne sait rien mais dit tout. Surtout, elle nous montre comment tout un chacun garde pour lui ses secrets qui peuvent sembler insignifiants mais qui petit à petit vont s’avérer énormes, dramatiques, catastrophiques.

Sans surprise, Jax Miller va passer d’un personnage à l’autre, évitant d’en faire parler à la première personne du singulier, leur laissant la place sans prendre parti. Et quels personnages, avec Sadie, mère éplorée à cause d’un fils qui la délaisse, ou Braxton, flic vieillissant obligé de s’impliquer dans cette affaire, ou Allison adolescente malheureuse, droguée, qui refuse le bonheur, ou Thomas, fils idéal en apparence, ou Danny ancien taulard qui veut réparer ses erreurs. Même les personnages secondaires sont aussi importants comme Rose qui ne veut pas être emmerdée.

C’est aussi et surtout ce style envoûtant, qui vous prend doucement par la main, qui vous emmène ailleurs, dans une petite ville que l’on pourrait croire tranquille. Puis, plus on avance dans le roman, plus on change d’avis. Mais le plaisir et l’envie d’y retourner est toujours là. Je parle souvent de plume hypnotique, mais je dirai qu’ici elle est magique, elle vous ensorcelle pour laisser dans votre cerveau une envie irrépressible d’y revenir. Comme une drogue …

Il y a aussi cette construction implacable, faite tout en douceur. On voyage d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre et c’en est un réel plaisir. Tout cela se fait en douceur, pour mieux nous emmener dans un final dramatique époustouflant. Il y a aussi des retournements de situation qui vous renversent, vous prenant à revers dans toutes vos certitudes. Il y a aussi ce souffle romanesque, insufflé par le destin de personnages simples mais hors du commun. Il y a cette description de petites gens, qui m’ont fait penser, dans leur minutie au grand Stephen King.

Énorme, je vous dis que ce roman est énorme. Un vrai grand beau coup de cœur !

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

Nulle part sur la terre de Michael Farris Smith

Editeur : Sonatine

Traducteur : Pierre Demarty

N’étant que peu féru de romans post-apocalyptiques, j’avais laissé passer le premier roman de Michael Farris Smith, Une pluie sans fin. Et quand j’ai ouvert ce roman, j’avais certes un petit a priori, et c’est le billet de Claude Le Nocher qui m’a décidé.

Un vieil homme roule sur cette route quand il aperçoit au loin une femme et une jeune enfant qui marche sur le bas-côté. Pris de pitié, il les prend en stop, essaie en vain de lancer une conversation et finit par les déposer dans un motel, en leur donnant un peu de liquide. Maben marche depuis plusieurs jours avec sa fille Annalee pour rejoindre le centre d’accueil de McComb, ville qu’elle connait bien pour l’avoir quittée quelques années auparavant. La petite étant fatiguée, Maben prend une chambre. Quand la petite s’est endormie, elle se dit qu’elle pourrait sucer un conducteur routier pour se faire un peu d’argent. Elle l’a déjà fait … mais elle se fait embarquer par un flic qui veut en profiter gratuitement. Poussée à bout, elle met la main sur le révolver du flic et le descend. Sa fuite semble ne jamais prendre fin.

Russell Gaines vient de sortir de prison, après 11 années de détention. Comme il ne sait pas où aller, il retourne en bus dans sa ville natale, McComb, qui est aussi la ville de ses malheurs. En prison, on lui explique que 90% des ex-taulards reviennent. Dès qu’il arrive, il subit un passage à tabac par Larry et Walt, les deux frères de l’homme qu’il a tué et pour lequel il a été arrêté. Avant de retourner chez lui, il passe chez son père Mitchell, qui vit avec Consuela, une Mexicaine qui entretient la maison (et plus si affinités). Le monde a continué de tourner sans lui pendant ces 11 années. Il doit donc choisir de ce qu’il va faire de sa vie, maintenant qu’il a purgé sa peine.

Il vaut mieux avoir le moral pour attaquer ce roman. Car le roman débute fort dans le glauque, nous montrant l’un après l’autre le quotidien des deux personnages. Maben et Russell sont les deux piliers qui vont illustrer le propos de ce roman, deux personnages forts qui vont essayer de mener leur vie, voire de survivre dans un contexte qui leur est défavorable. Que ce soit Maben ou Russell, ils sont obligés de se prendre en charge, de se démener pour avancer. Mais il faut bien dire que la destinée ne leur est guère favorable. En effet, le hasard les place face à des situations qui les obligent à prendre des décisions dont ils ne verront les conséquences que plus tard.

La rencontre de ces deux personnages dans la deuxième moitié du livre ne va pas arranger les choses, voire poser des problèmes supplémentaires quant aux décisions à prendre pour chacun d’eux. Mais le message qui ressort de ce roman est que quelle que soit la volonté que vous mettiez à vous sortir de la mouise aux Etats Unis, vous serez balayé par la vague à partir du moment où au départ, vous avez fait le mauvais choix, celui qui va vous poursuivre toute votre vie. Russell et Maben sont comme deux boules de flipper qui ne maitrisent pas tout de leur itinéraire.

Pour autant, tous les personnages qui gravitent autour d’eux ne sont pas tous méchants mais ont tous un impact sur leur destinée. Jamais l’auteur ne va juger leurs opinions ou leurs actes, et juste se contenter de faire avancer son intrigue. Tous sans exception ont leur rôle à jouer dans ce drame, et tous sont impeccablement présents et impeccablement décrits. Tout ceci confère à ce roman un plongée dans la campagne américaine, celle qui vit quasiment en autarcie et où la vie se résume à se démerder pour s’en sortir.

Avant que vous vous jetiez sur votre libraire pour acquérir ce roman, il faut que vous sachiez que le style de l’auteur est du genre détaillé. Il va en effet décrire avec minutie chaque petit geste, chaque petite réaction, à l’aide de petite phrase, parfois sans sujet. Si cela n’est pas déconcertant à la lecture et permet de se plonger dans une scène, cela peut en rebuter certains qui trouveront ce roman un peu bavard. Bref essayez le, vous devriez l’adopter.

Ne ratez pas les avis de Yvan, Claude, Yan et Jean Marc

Par le vent pleuré de Ron Rash

Editeur : Seuil

Traducteur : Isabelle Reinharez

C’est un fait, depuis Un pied au paradis, je n’arrête pas d’être surpris et enchanté par la plume de Ron Rash, par ses sujets, bref, par ses romans. Avec Par le vent pleuré, dont le titre est un extrait d’un romans de Thomas Wolfe (Rassurez vous, je n’ai pas la science infuse, c’est expliqué dans la roman !), Ron Rash m’a une nouvelle fois ébahi.

Eugène, aujourd’hui âgé de soixante ans, a passé toute sa vie à Sylva, en Caroline du Nord. Un corps vient d’être déterré par les eaux de la rivière. Il semble qu’il soit resté très longtemps enfoui. Alors, Eugène se rappelle sa jeunesse, et en particulier cette année 1969, où il a rencontré cette jeune fille venue de la grande ville, et au nom à la fois étrange et envoutant : Ligeia.

Eugène avait 16 ans, son frère Bill, 21 ans. Après le repas dominical chez le grand-père, qui était le médecin de Sylva. Cet après-midi là, Eugène et Bill étaient partis pêcher à Panther Creek. Dans un lac situé en contrebas, ils aperçurent une jeune fille nue qui se baignait. Eugène crut voir une sirène aux cheveux roux. Le temps de se remettre de leurs émotions, elle avait disparu.

Le dimanche suivant, ils revinrent et c’est elle qui fit le premier pas. Elle s’appelait Ligeia Mosely, et habitait chez son oncle Hiram, car elle avait fugué pour rejoindre des hippies à Daytona. Eugène et Bill n’avaient pas entendu parler de la Flower Power, ni des drogues, ni du sexe. Ils découvrirent cette année là de nouveaux horizons, qui se termina par une disparition inexpliquée encore aujourd’hui. Apparemment, on allait bientôt savoir où Ligeia avait fini sa vie.

On peut dire que Ron Rash aime la diversité dans les sujets qu’il traite. Je ne vais pas vous citer tout ce qu’il a écrit, il vous suffira de cliquer sur les liens en fin de billet pour cela. Ceci dit, on avait plutôt l’habitude de le voir dans un registre lié à la nature, à une exception près, et on se retrouve ici avec une histoire familiale. Ne me faites pas dire que ce changement radical est raté, c’est tout l’inverse. Psychologiquement c’est fort, très fort.

Eugène et Bill sont deux jeunes gens en 1969. Ils ont très tôt perdu leur père, et ont donc été élevés par leur mère, bien aidée financièrement par leur grand-père. Eugène étant le petit dernier, voit son frère comme un modèle, mais il est à l’âge où il veut faire sa place. Si le personnage de la mère est en retrait, c’est bien parce que le grand-père dirige tout, de façon autoritaire voire tyrannique. Les deux jeunes gens grandissent donc avec une éducation religieuse et morale, et l’arrivée de Ligeia va tout bouleverser.

Ligeia est une fugueuse, qui a été élevée à la ville. Elle a connu les hippies, et cette vague qui leur laisse croire qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Le fait qu’elle vienne de la ville lui octroie une incontestable aura de nouveauté, de liberté, d’exemple pour les deux jeunes qui veulent s’émanciper. Le roman va donc se construire sur deux axes, qui sont les secrets familiaux et le mystère de la disparition de Ligeia.

Incontestablement, ce roman est à classer aux cotés des meilleurs Thomas H.Cook. Et ce n’en est pas une pâle copie mais une déclinaison avec le style propre à l’auteur. Dire que ce roman est un pur plaisir de lecture est une évidence, tant la subtilité du style de Thomas H.Cook est remplacée par l’efficacité et l’âpreté de celui de Ron Rash. Avec des allers-retours entre le passé et le présent, il va nous montrer la fascination des deux jeunes gens pour cette génération hippie, mais aussi l’importance de l’éducation et de l’ouverture vers d’autres horizons. Ce roman est tout simplement magnifique.

Ne ratez pas les avis de Yan, Jean Marc et Claude Le Nocher

Les romans chroniqués sur Black Novel sont :

Un pied au paradis ;

Serena ;

Le monde à l’endroit ;

Une terre d’ombre ;

Le chant de la Tamassee ;

Le diable en personne de Peter Farris

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons

N’ayant pas lu Dernier appel pour les vivants, le précédent roman de Peter Farris, paru aussi chez Gallmeister, ce roman est donc pour moi une découverte. Et comme tous les étés, Gallmeister a le don de nous dégotter d’excellents romans noirs.

Maya est une jeune prostituée, enfermée dans un coffre de voiture. Deux hommes sont au volant, deux brutes épaisses dont le boulot est de faire disparaitre Maya. Elle est attachée mais arrive à se défaire de ses liens. Elle entend leur conversation, est secouée dans tous les sens quand la voiture s’arrête. Elle va tout faire pour se défendre, et va dans un premier temps faire semblant d’être inanimée.

Quand ils sortent Maya de la voiture, ils veulent en profiter un peu avant de la tuer. Mais elle réussit à leur échapper et s’enfuit dans les bois. Malheureusement, ils la rattrapent. Alors qu’elle est assommée, un homme vient la sauver in extremis, tue le premier et laisse partir le deuxième homme. Puis il ramène Maya chez lui, une petite cabane perdue en plein milieu des bois. Cet homme s’appelle Leonard Moye.

Leonard Moye est connu dans la ville de Trickum pour être un marginal. Bien qu’il vive seul, il a un mannequin en plastique dans sa cuisine, élégamment habillé, qu’il appelle Marjean, et qu’il considère comme sa femme. Il explique à Maya que personne ne vient fouler ses terres sans son autorisation. D’ailleurs, son premier travail consiste à faire disparaitre les traces du mort. Maya lui explique qu’elle travaille pour un proxénète nommé Mexico, et qu’elle connait des secrets compromettant le Maire.

Voilà un roman de petite taille dont l’intrigue est relativement simple. L’auteur aurait pu entrer plus dans les détails en ce qui concerne la corruption du Maire, ou les développements des différents trafics. Il va en fait se contenter de rester dans la bonne tradition du roman américain, en faisant de son roman presque un western classique, où Leonard Moye jouerait le rôle de la diligence encerclée par les Indiens. Car les mafieux vont tenter de pénétrer sur les terres de Leonard pour éliminer Maya.

Dans ce roman noir, on n’y trouve aucun personnage « bon », au sens où tous sont des cinglés, des pourris, et où la morale n’existe plus. Tous les coups sont permis, ce qui donne une image pessimiste des Etats Unis, ce que l’on a l’habitude de lire dans les romans américains actuels. Tout le monde s’octroie le droit d’avoir une arme et de l’utiliser. Et comme les trafiquants corrompent ceux qui sont censés faire la loi ou la faire respecter, tout y est permis.

Malgré le ton désespérant du livre, certaines scènes humoristiques viennent soulager l’ensemble, comme quand Leonard Moye descend en ville pour acheter des tampons hygiéniques, accompagné de sa femme mannequin Marjean. Mais c’est surtout le style ébouriffant qui frappe dans ce livre. La plume de Peter Farris est tout bonnement fascinante, tant elle est simple, concise, et imagée. On a vraiment l’impression d’être plongé dans un décor de petite ville sans qu’il y ait de descriptions bavarde.

Le seul bémol que je mettrais concernant ce roman, c’est qu’à force de lire ces nouveaux auteurs américains, j’ai l’impression de lire la même intrigue traitée différemment. Dans le cas présent, ce roman m’a beaucoup fait penser à En mémoire de Fred de Clayton Lindemuth. Et si certaines pages de ce roman m’ont tout simplement époustouflé, si sa fin est extraordinaire, je dois bien avouer que la lassitude de lire des romans sur le même sujet est proche.

Claude a mis un coup de coeur à ce roman. Yan et Jean-Marc ont beaucoup aimé, entre autres.