Archives pour la catégorie Littérature américaine

Duel de faussaires de Bradford Morrow

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

Rien qu’à lire la quatrième de couverture, j’avais envie de lire ce livre : Plonger dans le monde des faussaires, qui plus est dans le monde des flasificateurs de dédicaces, c’est pour tous les amoureux de livres un vrai régal. Ce fut le cas.

« On ne retrouva jamais ses mains. »

C’est ainsi que démarre ce roman et tout tient en une phrase.

Le narrateur nous situe le contexte, celui des collectionneurs de livres. Adam Diehl en était un célèbre. Il fut retrouvé assassiné chez lui et son corps atrocement mutilé. Le narrateur le connaissait bien, puisqu’il était son ami et beau frère. Tous les deux aimaient les livres, les originaux de grands auteurs tels que Conan Doyle, Faulkner, Yeats et bien d’autres. Dans leur domaine, ils sont peu nombreux, et finissent par tous se connaitre. Mais la brutalité de ce meurtre a ébranlé la communauté des collectionneurs.

Le père du narrateur était un collectionneur émérite. Sa passion avait pour objectif de sauver ces œuvres originales pour sauvegarder la culture. Sa mère lui a appris à écrire et lui faisait faire des boucles et des boucles, tant et si bien qu’il avait acquis une grande habileté de ses mains. La tentation était bien grande de passer à la falsification des œuvres anciennes, ce que le narrateur fit bien vite, jusqu’à en faire son « métier ».

Le narrateur connaissait Adam Diehl et devint amoureux de sa sœur Meghan dès qu’il la vit. Entre méfiance et soupçons, les deux hommes ne se sont jamais vraiment aimés. Et le narrateur réussit malgré tout à se marier, tout en soupçonnant son tout nouveau beau-frère d’être un concurrent dans le domaine de la falsification. Entre la douleur de la perte d’un être cher et le métier de faussaire, les rebondissements vont vite survenir et compliquer la vie du jeune couple.

Après la première phrase remarquablement bien trouvée et qui jette un froid, l’auteur revient à plus de calme. Nous ne sommes pas dans un roman d’action, encore moins dans un livre gore. Nous allons plutôt avancer dans une ambiance feutrée, celle des bibliothèques et des boutiques poussiéreuses des collectionneurs. Certes, l’arrivée d’Internet et des boutiques en ligne évite de se déplacer dans ces boutiques. Et on se rend compte que cela facilite grandement le commerce illicite d’œuvres falsifiées.

Avec son style posé, calme, explicite, l’auteur nous invite à entrer dans ce microcosme obscur, qui ne s’affiche jamais au grand jour. Il nous montre aussi que c’est un petit monde où tout le monde se connait et où tout un chacun se méfie de son prochain. Cela ressemble beaucoup au monde des acheteurs de bijoux, au monde des receleurs, bref au monde des truands.

Après cette présentation qui va prendre un tiers du livre, on peut s’attendre à ce que le narrateur cherche le coupable de l’agression de son beau-frère. Le mystère ne sera jamais levé, ou du moins pas complètement, même si on a des pistes vers la fin du livre. En tous cas, le roman se transforme rapidement vers un harcèlement du narrateur qui va vite devenir une obsession, pour sauver sa vie et celle de son couple.

Si je dois vous donner une dernière argumentation qui vous décidera à plonger sur ce livre, c’est que le style de l’auteur reste toujours énigmatique, n’en disant que le minimum, nous plongeant dans la psychologie du personnage principal avec ce que cela comporte de zones d’ombre. Et si je vous dis que ce roman est le premier de l’auteur traduit en France, et qu’il en a écrit six autres, alors on est en droit d’espérer d’autres excellents romans à venir. Et ça, c’est rudement chouette.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et de Bobpolar

 

L’affaire de la belle évaporée de J.J.Murphy

Editeur : Baker Street

Traducteur : Yves Sarda

Un petit tour dans les Etats Unis des années 20, ça vous tente ? Et en bonne compagnie, s’il vous plait. J’ai nommé Dorothy Parker, célèbre poète et scénariste américaine, connue pour son humour caustique, ses mots d’esprit et le regard acéré qu’elle porta sur la société urbaine du XXème siècle. (Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

En compagnie de ses fidèles amis, Woollcott et Benchley, Dorothy Parker fête le nouvel an à l’hôtel Algonquin. La grande star de théâtre et de cinéma, Douglas Fairbanks, y organise une réception dans sa luxueuse suite. Alors que la soirée bat son plein, l’un des invités, le Docteur Hurst, annonce qu’un cas de variole vient d’être détecté, et l’hôtel est mis en quarantaine. Le cauchemar ne s’arrête pas là : quelques heures après le début des festivités, Bibi Bibelot, l’extravagante vedette de Broadway, est retrouvée sans vie dans un bain de champagne.

Dans une course contre la montre, Dorothy va mener l’enquête, épaulée par Sir Conan Doyle, le célèbre créateur de Sherlock Holmes. Une investigation à huis clos, où personnages réels et fictifs se croisent et se recroisent. D’un étage à l’autre, questions, dilemmes et révélations s’enchaînent et s’entrechoquent, alors que le meurtrier, lui, continue à échapper aux membres du Cercle Vicieux.

Mon avis :

Ce roman est le deuxième de la série de la Table Ronde, dont le premier se nomme Le cercle des plumes assassines et vient de sortir en poche chez Folio. Il n’est pas utile de lire le premier tome pour suivre cette enquête, les personnages étant suffisamment décrits et l’auteur nous évitant des rappels qui auraient alourdi le propos. Et, pour ma part, comme cela se passe dans la nuit de la Saint Sylvestre, je l’ai lu à la fin de l’année dernière, pour rester dans une ambiance festive.

Il n’y a pas de volonté, de la part de l’auteur de faire un roman à message, mais uniquement de livrer un divertissement fort drôle. Nous avons affaire à un huis-clos, dans la plus pure tradition du roman policier à énigmes, et si le titre peut sembler mystérieux, sachez que la Belle Evaporée, à savoir Bibi Bibelot, va mourir et son corps va disparaitre … Désolé de vous enlever une partie du mystère …

En guise de huis-clos, l’essentiel de l’intrigue va se dérouler entre la suite de Douglas Fairbanks, une autre suite quelques étages plus bas, l’entrée de l’hôtel Algonquin et ses sous-sols. On aurait pu penser que, l’hôtel étant plein, nous aurions droit à des dizaines de suspects. Nous n’en aurons qu’une bonne dizaine parsemés dans l’hôtel ce qui est déjà pas mal. Il est d’ailleurs amusant de rencontrer Sir Arthur Conan Doyle (qui ne tient pas la place de vedette d’ailleurs) ou Harpo Marx qui nous donne droit à des répliques cinglantes.

A la lecture de ce roman, on pense évidemment à Agatha Christie et la comparaison va en faveur de la Grande Dame. L’intrigue avance avec ses nombreux dialogues souvent drôles, et à des situations humoristiques. Mais la psychologie des personnages qui devrait nous mener au coupable est quelque peu absente et la solution arrive avec des révélations qui m’ont semblé pas toujours justifiées par la déduction. Et puis, j’ai trouvé certains passages un peu longuets même s’ils donnent souvent lieu à des bons mots et des dialogues fort drôles.

Bref, c’est un roman fort divertissant, qui arrive tout de même, et c’est un coup de force, à ne pas nous perdre avec les dizaines de personnages et à nous amuser pendant les 320 pages de cette énigme. Il est à noter qu’en fin de roman, l’auteur nous donne des aspects de ses personnages, rectifiant la part vraie de celle inventée par son esprit créatif. Si vous voulez passer du bon temps, sans vous prendre la tête, ce roman est pour vous.

Oldies : Zig Zag de Ross Thomas

Editeur : Sonatine

Collection : Sonatine +

Traducteur : Patrick Raynal

J’aurais tendance à dire que dès que vous voyez un roman de cette collection Sonatine +, il faut que vous vous jetiez dessus. Encore une fois, ils nous proposent de lire un roman qui est un pur régal de lecture, à mi-chemin entre roman d’aventures et roman politique.

L’auteur :

Ross Thomas (né le 19 février 1926 à Oklahoma City – décédé le 18 décembre 1995 à Santa Monica) est un auteur américain de romans policiers, qui publie aussi sous le pseudonyme de Oliver Bleeck.

Avant de publier des romans, Ross Thomas est journaliste au Daily Oklahoman, puis combat durant la Seconde Guerre mondiale aux Philippines. Démobilisé, il travaille dans les relations publiques (pour un syndicat agricole américain puis pour un chef nigérian), le journalisme (correspondant à Bonn) et la politique : il est même conseiller pour la présidence des États-Unis de 1964 à 1966.

Les romans de Ross Thomas ont un style aussi énergique que lapidaire, des dialogues pleins de punch, des intrigues solides et des personnages hauts en couleur. Spécialiste du thriller politique à ses débuts, son style s’affirme sur le tard. Ses personnages se font alors grinçants, ses intrigues se concentrent sur l’arnaque, ce qui emporte notamment l’adhésion de Jean-Patrick Manchette, qui traduira en français plusieurs de ses dernières œuvres.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Artie Wu et Quincy Durant se sont rencontrés enfants dans un orphelinat. Depuis, Artie le rusé et Quincy le colérique forment un duo de choc, passé maître dans les jeux de dupes, auquel le gouvernement américain fait parfois appel pour des missions loin d’être officielles.

Installés dans une luxueuse maison sur la côte californienne, nos deux hommes auraient peut-être pu prétendre à une existence tranquille si Artie ne s’était pas vautré un beau matin sur un pélican mort. Secouru par leur voisin, « l’homme aux six lévriers », un richissime homme d’affaires, Artie en profite pour lui faire une étonnante proposition qui pourrait leur permettre à tous de gagner beaucoup d’argent. Bien sûr, avec Artie et Quincy, le hasard n’en est jamais vraiment un. Et ce qui commençait comme une escroquerie savamment élaborée va bientôt prendre un tournant totalement inattendu et devenir une enquête entêtante sur le meurtre d’un sénateur américain.

Zigzag est un pur plaisir de lecture : des dialogues désopilants, une intrigue palpitante et aussi tordue que ses protagonistes, des héros férocement attachants et une ambiance délicieusement 70’s. Auteur culte du roman noir au même titre que Donald Westlake ou Elmore Leonard, la signature de Ross Thomas reste reconnaissable entre toutes.

Mon avis :

Si cette rubrique existe, c’est bien pour me permettre de découvrir des auteurs d’antan … bien qu’antan ne veuille pas dire d’une autre époque. Car cette lecture s’avère toute aussi géniale et intemporelle que les romans de Donald Westlake, Elmore Leonard ou James Ellroy. Si la structure de ce roman est classique, c’est-à-dire que chaque chapitre décrit une scène qui, en général, se déroule dans un lieu, on ne peut qu’être charmé devant les dialogues, qui sont tout le temps percutants et pleins d’humour.

De même, chaque personnage qui apparait dans l’histoire aura droit à sa biographie plus ou moins longue, de quelques paragraphes à quelques pages selon l’importance qu’il aura dans la suite de l’intrigue. C’est dans ces moments là que je me dis que les grands auteurs se reconnaissent à leur faculté à laisser aller leur imagination et leur créativité pour inventer des personnages virtuels à l’aide de scènes tantôt amusantes tantôt abracadabrantes, mais qui nous paraissent à nous lecteurs vraies.

Si on peut par moments trouver le roman un peu bavard, il n’en reste pas moins que l’intrigue est bien tortueuse et qu’elle aboutit à une fin surprenante et malgré tout fort bien trouvée. Et puis, on aura eu lieu à notre lot d’arnaqueurs, de beaux pourris, de politiques véreux, de mafieux manipulateurs, et Wu et Durant sauront tirer leur épingle du jeu comme des grands princes, sans être ni tous blancs ni tous noirs, le monde étant un gigantesque plateau de jeu où seuls les tricheurs et les arnaqueurs s’en sortent. Et on referme le roman en se disant qu’on vient de terminer un polar costaud, un putain de bon roman que l’on aura eu plaisir à lire.

Nous allons mourir ce soir de Gillian Flynn

Editeur : Sonatine

Traducteur : Héloïse Esquié

Après avoir enchanté nombre de lecteurs avec des romans psychologiques de haute qualité comme Les lieux sombres ou Les apparences, Gillian Flynn nous offre une nouvelle d’une cinquantaine de pages parfaite.

Quatrième de couverture :

Après une enfance difficile, la narratrice anonyme devient travailleuse du sexe. Des années d’expériences ont développé chez elle un véritable don pour décrypter la psychologie de ses interlocuteurs, leurs intentions et leurs envies. Aussi lui arrive-t-il de donner des conseils à des âmes en peine. Lorsqu’elle rencontre Susan Burke, une femme aisée aux prises avec une situation dramatique, elle lui propose de l’aider. Susan et sa famille ont emménagé à Carterhook Manor, une vieille demeure inquiétante, marquée par une violente histoire vieille de cent ans. Sur place, la narratrice rencontre Miles, le beau-fils de sa cliente, un adolescent au comportement étrange et glaçant. Saura-t-elle découvrir toute la vérité sur Carterhook Manor et la famille qui l’habite désormais ?

Si une bonne nouvelle se reconnaît à la puissance de sa chute, Gillian Flynn nous livre ici un véritable morceau d’anthologie. En quelques pages, elle dessine des personnages inoubliables, construit une histoire haletante, qu’elle mène à une conclusion proprement sidérante. Mordant, noir, machiavélique et ironique : tout l’univers de l’auteur, experte incomparable en manipulation et rebondissements, se trouve concentré ici.

Mon avis :

En une cinquantaine de pages, Gillian Flynn, qui a remporté le Prix Edgar Allan Poe en 2015 pour cette nouvelle, démontre tout son talent en à peine 60 pages ! A un tel point que j’en suis resté baba devant tout ce talent.

On peut décomposer cette nouvelle en trois parties : La première est la présentation de la narratrice dont le travail est de masturber les hommes en manque de sexe dans une maison close. Dans cette partie, on sourit et on rit tant c’est écrit avec beaucoup d’humour et de dérision.

Puis dans la deuxième partie, elle change de sujet pour nous montrer les talents psychologiques de la narratrice et son arnaque en s’inventant « Intuitive psychologique », capable de ressentir les mauvaises vibrations. A partir de là, on entre dans un nouveau domaine, celui de l’angoisse. Gillian Flynn nous décrit cette famille et sa famille d’une façon tellement claire et efficace que Stephen King n’aurait pu renier certaines scènes. C’en est tout simplement impressionnant.

Puis arrive le dénouement, et ce final fantastique qui fait osciller le lecteur d’un coté, puis de l’autre, pour le secouer à nouveau. Et la fin se révèle mystérieuse juste comme il faut. Bref, c’est du grand art, et pour une fois, je ne peux qu’être d’accord avec les éditeurs quand ils disent que « Gillian Flynn nous livre ici un véritable morceau d’anthologie ».

A 7 euros, avec une jolie couverture cartonnée, cette nouvelle ressemble à un joli cadeau de Noel que Sonatine fait à ses lecteurs car je peux vous dire qu’une fois lue, vous ne serez pas prêts de l’oublier. C’est du pur plaisir, de très haut de gamme. Fantastique !

Evanouies de Megan Miranda

Editeur : La Martinière

Traducteur : Pierre Brévignon

C’est la quatrième de couverture qui a motivé ma lecture et je dois dire que je n’ai pas été déçu. On a affaire à un roman psychologique essentiellement, mais aussi à un roman à énigmes. C’est un véritable page-turner, un très bon divertissement.

Cela fait 10 ans que Nicolette Farrell a quitté sa petite ville de Cooley Ridge. Elle est devenue Psychologue dans un établissement scolaire et va bientôt se marier avec Everett, un avocat promis à un brillant avenir. Son frère Daniel l’appelle et lui demande un coup de main pour remettre en état la maison familiale afin de la vendre. En effet, leur père est atteint de la maladie d’Alzheimer et les frais hospitaliers leur reviennent trop chers. Peu enchantée de ce retour obligatoire dans ses terres natales, elle reçoit une lettre de son père qui lui écrit : « Je dois te parler. C’est cette fille. J’ai vu cette fille ».

La voilà partie pour neuf heures de route. Il y a dix ans, Corinne Prescott avait disparu sans laisser de traces. Corinne était brillante, enjouée, aimée de tous et détestée de beaucoup. Elle était surtout l’amie de Nicolette, qu’elle appelait Nic. Corinne était au centre du groupe d’adolescents de Cooley Ridge. Et elle a disparu juste à coté de la fête foraine. C’était un été magnifique, comme maintenant.

En arrivant, Daniel l’attend. Il est marié à Laura qui vient d’avoir un bébé. Et elle revoit ses anciens amis, dont Tyler, dont elle était amoureuse. Il n’a pas bougé, pas changé. Sauf que maintenant, il est avec Annaleise Carter, qui habite à coté. C’était la plus jeune du groupe. A l’évocation de ce nom, les souvenirs reviennent en masse. Quand elle rentre après une visite à son père, elle s’aperçoit que quelqu’un est venu sans rien déranger.

Le premier chapitre fait 50 pages et présente le contexte. Puis le roman va présenter les 15 jours qui suivent à rebours. C’est à partir de ce moment là que l’auteure va s’amuser avec nous et avec nos nerfs. Comme dans Memento, le film, l’intrigue se déroule à l’envers, sauf que dans le film, c’était justifié par le narrateur atteint d’amnésie. Ici, la forme du roman est utilisée pour garder le suspense puisque les principaux retournements de situation vont se dérouler juste après l’arrivée de Nicolette.

Du coup, la grosse moitié du livre est un roman psychologique, avec de vrais moments d’angoisse, très bien retranscrits, surtout quand il y a des bruits inquiétants dans la maison, ou des impressions d’être surveillé par quelqu’un qui se cache dans la forêt toute proche. Surtout, l’auteure s’amuse avec nos nerfs, et puisque c’est écrit à la première personne du singulier, il faut un peu s’accrocher pour s’y reconnaitre au début entre les différents ados du petit groupe d’amis.

Par contre la narration y est fluide et remarquablement efficace. Parce que l’on y trouve quantités d’indices sur ce qui s’est passé il y a 10 ans, et sur ce qui va se passer dans le passé ! Et les indices pourront être à la fois vrais et faux. Ce roman a mis à la fois mes nerfs à rude épreuve, et à la fois mon envie d’en découdre avec cette histoire, mon instinct logique à mal.

Je dois dire qu’au bout du compte, la forme prenant le pas sur le fond, on se retrouve avec un roman original dans sa construction et plutôt classique dans son histoire. L’ensemble en fait un excellent divertissement pour ceux qui cherchent des romans psychologiques, ou des romans faciles à lire. Et ne croyez pas que c’est un reproche quand je dis cela. Car ce roman est un terrible page-turner, et la fin vous surprendra alors que vous aviez tous les indices en main, tout en restant mystérieuse. C’est du très bon travail !

Ne ratez pas l’avis de Mylene

Angel Baby de Richard Lange

Editeur : Albin Michel en grand format. 10/18 en format poche

Traducteur : Cécile Deniard

Le trafic de drogue au Mexique et la frontière entre les Etats Unis et le Mexique permettent de stimuler l’imagination des auteurs de polars. Dans ce roman, on a plutôt droit à une course poursuite pour la survie. C’est un roman remarquablement mené.

Luz est une jeune Mexicaine qui a été kidnappée par Rolando El Principe, le chef d’un réseau de trafic de drogue. Elle a laissé derrière elle sa fille de 4 ans, Isabel, qui est élevée par sa tante Carmen, près de Los Angeles. Elle décide de rejoindre sa fille pour son anniversaire et rien ne pourra l’arrêter. L’année dernière déjà, elle avait fait une tentative mais avait été reprise par El Principe. La sanction en avait été terrible, tant elle fut tabassée et violée.

Malone est Américain. Il a perdu goût à la vie et se contente de passer la frontière avec des immigrés mexicains qui veulent rejoindre la Terre Promise des Etats Unis. Il les enferme dans son coffre et passe la douane incognito. C’est Freddy qui organise les transports, Malone se contentant de faire la route. Avec l’argent qu’il récolte, il tente d’oublier sa femme et sa fille, noie son passé dans le jeu et l’alcool.

Mike Thacker fait partie de la police des frontières. Il traque les clandestins qui traversent et en profite beaucoup. Il trouve jouissif de profiter de son pouvoir, soit en volant le peu d’argent que les Mexicains ont sur eux, soit en violant les femmes démunies. Parfois, il les relâche, parfois non. A 50 ans passés, il n’a pas grand’ chose d’autre à attendre de la vie.

Quand El Principe s’aperçoit que Luz a disparu en tuant de sang froid la femme de ménage et le garde du corps, il décide de faire évader un assassin notoire nommé Jeronimo et le lance à la poursuite de Luz. Pour être sur que Jeronimo réalisera son boulot, il prend en otage sa femme et ses fils.

Les personnages étant positionnés, la course poursuite peut commencer …

Nous allons donc suivre l’itinéraire de ces quatre personnages, qui vont se rencontrer, se bagarrer, se quitter, se rencontrer à nouveau, que ce soit au Mexique ou aux Etats Unis, mais principalement aux Etats Unis. Le but de Richard Lange n’est pas de montrer la situation du trafic de drogue (comme on pourrait le lire dans La griffe du chien) mais plutôt de s’en servir comme contexte, et de peindre un univers ultra-violent.

Si l’auteur met l’accent sur ses personnages et leur psychologie, le décor passe au second plan, mais on peut remarquer qu’il aime peindre ce qui est derrière la façade, derrière les lumières. Et on y trouve un monde noir, glauque, violent, fait de petits hôtels et de bars louches, où tout un chacun trahit son voisin pour un peu d’argent.

Le gros point fort de ce roman, ce sont donc ces personnages, qui n’attendent rien de la vie, de leur vie, qui vivent au jour le jour pour leur propre satisfaction personnelle mais avec chacun un objectif. Et peu importe le destin du voisin. Luz veut retrouver sa fille. Malone veut faire une dernière bonne action après la perte de sa femme et sa fille. Jeronimo espère retrouver sa famille. Thacker court après le gros pactole dont il rêve pour bien finir sa vie. Et cette psychologie, simple en apparence, est remarquablement décrite par leurs actions, et on se retrouve avec des personnages incapables de penser à autre chose que leurs objectifs.

L’autre point fort, c’est ce style si direct, si percutant, qu’on lit ce roman sans pouvoir s’arrêter, en étant dans une sorte d’apnée, car il en ressort une tension de chaque page, de chaque paragraphe. A chaque fois qu’on ouvre ce livre, qu’on en lit quelques lignes, le rythme cardiaque s’accélère et cette magie n’est possible que grâce au talent de l’auteur et à celui non moins important de sa traductrice. On termine ce roman sur les rotules, ce qui est diablement bon !

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Une mort qui en vaut la peine de Donald Ray Pollock

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Bruno Boudard

Donald Ray Pollock avec un premier roman absolument éblouissant. C’était en 2012, ça s’appelait Le Diable, tout le temps, et ce fut une des lectures les plus marquantes de ces cinq dernières années, en ce qui me concerne. A tel point que je ne me pose plus la question quand arrive un nouveau roman signé de cet auteur. Et ce roman confirme, car il ne faut pas oublier que ce n’est que son deuxième roman, le talent incommensurable de cet auteur que je considère comme le nouveau petit génie de la littérature américaine.

« Un matin de 1917, juste avant l’aube, le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, alors qu’un autre mois d’aout torride touchait à sa fin, Pearl Jewett réveilla ses fils d’un aboiement guttural, plus animal qu’humain. Couchés chacun dans un coin des l’unique pièce qu’abritait la cabane, les trois jeunes hommes se levèrent sans un mot, puis enfilèrent leurs vêtements crasseux et encore humides de la sueur du labeur des jours précédents. »

Ainsi commence le roman. En deux phrases, tout y est posé, placé, décrit, construit. Les trois jeunes gens, ce sont Cane, Cob et Chimney. Depuis la mort de sa femme, Pearl Jewett mène sa ferme d’une main de fer. Cane, l’ainé de 23 ans, est le seul qui sache lire, et s’occupe de son frère Cob. Cob, a un esprit un peu lent, et est un gourmand insatiable. Enfin, Chimney est le bagarreur de la famille, n’en fait qu’à sa tête et est avide de liberté. Le soir, Cane lit à ses frères La vie et les Aventures de Bloody Bill Buckett de Charles Foster Winthrop III, un roman raté sur un gangster qui ne meurt jamais malgré les dizaines de balles qu’il traine dans le corps. Quand Pearl meurt en plein effort, les trois frères décident d’opter pour une carrière de bandits de grand chemin.

A plusieurs centaines de kilomètres de là, dans l’Ohio, Ellsworth Fiddler, paysan lui aussi, est surpris quand il s’aperçoit que son fils Eddie a quitté la maison familiale. Depuis que sa femme Eula et lui se sont faits arnaquer toutes leurs économies, ils essaient de survivre dans une misère totale, leur ferme ne suffisant pas à les nourrir. Il faut dire qu’il n’a pas inventé l’eau chaude. Ellsworth est un homme gentil, honnête mais naïf, tandis qu’Eddie est devenu un alcoolique très jeune. En allant chercher du sel, Ellsworth entend parler d’un bureau d’engagement pour partir à la guerre. Alors qu’il n’a jamais entendu parler de l’Allemagne, il se persuade qu’Eddie est parti s’engager pour défendre sa patrie.

Avec un seul roman au compteur (Le diable tout le temps) et un recueil de nouvelles (Knockemstiff), Donald Ray Pollock s’affirme et confirme sa position d’écrivain bourré de talent. Il suffit d’ailleurs de lire la première page, ou même les deux premières phrases (que je vous ai recopiées) pour se rendre compte que l’on passe dans une autre dimension. Avant que je lise ce roman, on m’avait dit que ce roman était différent du précédent … Oui, c’est vrai pour le contexte. Oui, c’est vrai pour l’époque. Par contre, on retrouve un roman choral, cynique, sarcastique, brutal.

On va suivre le chemin de deux groupes de personnes, le gang des frères Jewett d’un coté, et Ellsworth qui va chercher son fils de l’autre. Cela donnera l’occasion de rencontrer bien d’autres personnages et l’auteur, avec son talent si particulier, nous les présentera avec un naturel et une facilité telle qu’on aura l’impression de les connaitre depuis toujours. Roman choral, c’est aussi un roman multiple qui nous montre le chemin des hommes dans les paysages parsemés de champs du fin fond des Etats Unis.

Et Donals Ray Pollock s’en donne à cœur joie à présenter des Américains, des bouseux, plus grossiers, plus dégueulasses, plus ignares, plus comiques les uns que les autres. Rares sont les auteurs qui savent se moquer d’eux-mêmes, et c’est une des grandes qualités de cet auteur. Cela lui donne aussi l’occasion de créer des scènes burlesques, ou bien de s’adonner à de la critique virulente, sur la politique, le sentiment prétentieux qui nourrit tous ces gens, sur la violence, sur l’idiotie des incultes, sur le racisme.

Malgré ses 560 pages, on ne voit pas le temps passer, et on se laisse mener par les tribulations de ce gang à la manque, jusqu’à ce que tout le monde se retrouve dans la même ville. Il n’y a aucune nostalgie dans cette intrigue, juste un histoire de truands au pays des ploucs, écrite dans un style tour à tour comique ou poétique, intime ou flamboyant, qui sonne toujours juste, où l’auteur arrive à vous montrer qu’il a placé les bons mots là où vous vouliez qu’ils soient. Bref, encore un grand roman de ce grand auteur … et ce n’est que son deuxième roman !

Ne ratez pas l’excellent billet de Irene TheCannibalLecteur