Archives pour la catégorie Littérature américaine

Le prix de la vengeance de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traductrice : Isabelle Maillet

Pour les fans de Don Winslow, on se demande toujours comment il va rebondir après avoir écrit un grand livre. Et à chaque fois, il arrive à nous surprendre, ce qui est encore le cas avec Le prix de la vengeance, un recueil de six novellas, d’une centaine de pages chacune. Le fait qu’il ait choisi un genre littéraire différent est une vraie surprise, passant du roman d’action au polar, du romantisme à la critique directe de l’administration Trump.

Ces six novellas ont un point commun : une facilité à mettre en place des personnages plus vrais que nature mis en place par un style enlevé, rythmé et bigrement imagé. Don Winslow, comme je l’ai déjà dit, a su inventer le polar moderne avec ses intrigues ancrées dans le quotidien, mettant en valeur la violence et l’inhumanité de la société en y joignant un style haché, qui va vite, à l’aide de dialogues décalés souvent drôles et bien équilibrés.

Presque toutes les novellas sont soit introduites par une citation, soit dédiées à de grands auteurs. Don Winslow a voulu rendre hommage à ses pères de lettre, mais aussi probablement envoyer un signe à ses fans en insérant dans quelques unes de ses histoires des personnages qu’il avait créé dans ses romans précédents. Don Winslow nous offre avec ces six histoires une vision de la société américaine trumpiste, en même temps qu’il nous remercie, nous lecteurs, de le lire.

Le prix de la vengeance :

« Le monde brise les individus, et, chez beaucoup, il se forme un cal à l’endroit de la fracture. » Ernest Hemingway, L’Adieu aux armes.

Eva McNabb travaille comme opératrice d’urgence au centre 911 de la Nouvelle-Orléans. Elle reçoit l’appel concernant l’assassinat de son fils cadet Danny, policier, par les narcotrafiquants. N’écoutant que sa haine, elle demande à son fils aîné Jimmy de trouver les coupables et de venger cette mort injuste. Jimmy va faire jouer ses relations auprès de ses indics et remonter la piste du groupe de dealers.

Avec son style haché et rapide, Don Winslow va décrire les bas-fonds de la Nouvelle-Orléans, et nous offrir un polar sur-vitaminé, plein d’action, de violence et de sang. Le rythme apporté à la narration, digne des meilleurs romans de l’auteur en fait une histoire fantastique à lire.

Crime 101 :

Histoire dédiée à Steve McQueen.

Au volant de sa Mustang noire, Davis roule sur la 101, et suit une Mercedes 500 SL conduite par Ben Haddad. Davis a vu Ben Haddad sortir de la boutique avec une mallette emplie de bijoux. Quand ils se garent sur le parking derrière la bijouterie, Davis le braque dans le dos, et sans violence, repart avec le butin. Un nouveau braquage sans violence à mettre au crédit de ce voleur insaisissable. Ronald « Lou » Lubesnick de la brigade des Cambriolages va être le premier à faire le lien entre différents braquages de même genre.

D’une facture plus classique, cette histoire formidablement bien construite va se dérouler comme un duel entre Lou et Davis. A la fois hommage à la classe de Steve McQueen mais aussi à Alfred Hitchcock pour La Main au collet, Crime 101 montre l’amour de Don Winslow pour les paysages américains et les artistes qui l’inspirent.

Le zoo de San Diego :

Histoire dédiée à Elmore Leonard.

Chris Shea est surpris par la nouvelle mission qu’on lui confie : un singe vient de s’évader du zoo, armé d’un revolver et il risque que blesser quelqu’un. Chris se rend sur place et décide, armé de son courage, de monter à l’arbre … mais maladroitement, il tombe et comble du ridicule, les passants le filment et publient son exploit sur les réseaux sociaux. Dans son malheur, il fait la rencontre de la soigneuse du zoo, Carolyn Voight. Et pour Chris, le problème reste entier : pourquoi le singe était-il armé ?

Je n’attendais pas Don Winslow dans le registre de la comédie romantique. C’est pourtant bien le cas ici, où l’on s’amuse beaucoup à la fois des situations et des dialogues percutants. On y retrouve aussi Lou Lubesnick pour un second rôle qui permet à cette histoire de se clore en Happy End.

Sunset :

Histoire dédiée à Raymond Chandler

Duke Kasmajian a fait fortune dans le recouvrement de dettes et dans le paiement de cautions pour des truands trainés en procès. Le changement de loi qui interdit de payer les cautions en liquide l’inquiète ; la fuite de Terry Maddux aussi. Ancien surfeur, ce dernier a plongé dans la drogue et s’est fait arrêté. Duke a payé, bien sur, mais Terry a disparu des radars. Duke va faire appel à Boone Daniels, surfeur et enquêteur pour des personnes disparues.

Sur une trame plus classique mais aussi plus dramatique, Don Winslow fait appel à un personnage qu’il avait créé pour La patrouille de l’aube et l’Heure des gentlemen. Cela lui donne l’occasion de montrer les ravages de la drogue sur un homme qui avait tout pour devenir une légende du surf.

Les aventures intermédiaires de Ben, Chon et O :

Ben, Chon et O (pour Ophélie) sont trois jeunes gens ayant fait fortune dans la fabrication et le commerce d’une drogue de haute volée. Ben s’occupe du business, Chon de l’aspect musclé et O profite de la vie. Ils ont décidé, enfin, Ben a décidé de diversifier leur entreprise à Hanalei, une plage d’Hawaï. Mais le cartel a déjà prévu de mettre la main sur ce coin de paradis.

Cette novella pourrait être dédiée à ses fans tant on y trouve nombre de personnages rencontrés dans ses romans précédents. Outre Ben, Chon et O qui furent les héros de Savages et Cool, on y croisera Bobby Z de façon surprenante ainsi que Frankie Machine à la toute fin. Etant fan de ces romans là, je ne peux que vous engager à lire cette histoire avant de vous pencher sur les trois romans sus cités. Du divertissement haut de gamme.

La dernière chevauchée :

Patrouilleur à la frontière américano-mexicaine, Calvin croit dans son travail de surveillant pour empêcher les immigrés illégaux de rentrer dans son pays. Quand il rencontre le regard d’une fillette arrêtée à la frontière, il se lance dans une croisade pour la ramener à sa mère. Bien qu’il ait voté pour Trump, il n’a pas voté pour que l’on enferme les êtres humains comme des animaux.

Ce récit conclut ce recueil comme un rappel de son combat d’auteur contre les injustices et l’inhumanité de la société américaine. En à peine une centaine de pages, il va montrer dans cette histoire noire comment on traite les gens comme des numéros et comment personne ne fait le moindre effort pour résoudre les problèmes. Allant au-delà de ses prérogatives et de la loi, Calvin va se lancer dans une aventure dramatique et nous éveiller à ces institutions gouvernementales qui font du chiffre et n’en ont rien à faire des gens.

Ce lien entre nous de David Joy

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Il s’agit déjà du troisième roman de David Joy, après Là où les lumières se perdent et Le poids du monde et on peut y déceler une courbe ascendante dans son œuvre qui a pour but de montrer la vie des délaissés du rêve américain, au travers des habitants des campagnes éloignées des grandes villes qui monopolisent le devant de la scène.

Darl Moody a toujours vu le cerf passer de la propriété des Buchanan aux bois de Coon Coward. Et bien que la chasse ne soit pas ouverte, il part à la chasse à la nuit tombée. Quand il ressent un mouvement à la limite de sa vision, il épaule son fusil et tire. Le calme revient et Darl va voir sa proie. Il est plus que surpris de voir un corps étendu dans la terre boueuse. En le retournant, il découvre Carol Brewer, le frère de Dwayne, que tout le monde surnomme Sissy.

Dwayne Brewer visite le Walmart de Franklin, intéressé par le rayon des bières. Il remarque un jeune garçon en train d’essayer une paire de chaussures, maladif, craintif comme son frère le fut. Deux jeunes hommes se présentent et le harcèlent, le traitant probablement de Minable ! Il ne voit qu’une seule façon de régler le conflit : il coince le plus grand et lui pointe son flingue sur le front, en l’obligeant à tremper ses chaussures dans les toilettes sales. Tout le monde a besoin d’être dompté. Dwayne se hâte de rentrer pour retrouver son frère, qui est parti voler du ginseng chez Coon Coward.

Calvin Hooper finit sa bière, alors que sa petite amie Angie vient d’aller se coucher. Quand le téléphone sonne, il se demande qui peut bien l’appeler au milieu de la nuit. Au bout du fil, Darl lui demande de lui prêter sa pelleteuse, et ça ne peut pas attendre le lendemain. Unis comme les doigts de la main, Calvin ne peut rien refuser à Darl et se rend près du champ de Coon Coward. Il découvre le drame, et se mettent au travail pour enfouir le corps de Carol.

Ce roman dramatique va se dérouler une nouvelle fois dans un village des Appalaches, loin des grandes villes de lumière, et nous montrer la vie de ces petites gens, au milieu de la nature dont ils ont conservé les lois. La loi de la nature, c’est celle du plus fort, celle de régler simplement le plus complexe des problèmes. Quand on a tué par accident un homme, on ne va pas appeler la police, on va l’enterrer en espérant que l’affaire n’aille pas plus loin. Quand on tue un membre de votre famille, la règle s’énonce clairement : Œil pour œil, dent pour dent.

Les personnages placés, le décor planté, David Joy va donc dérouler son histoire comme une tragédie shakespearienne sur des bases simples : trois personnages auxquels vont s’ajouter Angie et le policier Stillwell. Entre eux n’existera aucune notion de bien ou de mal, juste des liens de sang, qui va couler jusqu’à une dernière scène au suspense insoutenable et à la conclusion mystérieuse.

Dans ce drame, on ne parle pas de loi, mais de règles de vie, celles de la famille que l’on doit protéger à tout prix ; de loyauté envers les amis que l’on doit sauver quel qu’en soit le prix. La loi du plus fort fait régner une ambiance lourde tout au long de ces pages en même temps qu’on se rend compte que l’on ne respecte pas son voisin, on le craint car il risque de sortir un flingue et de presser la détente.

Brutal et violent, sans être démonstratif, ce roman dégage une force de narration peu commune, tant la plume de David Joy est juste, simple et toujours expressive. Chaque mot, chaque phrase dit quelque chose, parle à notre oreille et s’avère d’une efficacité redoutable tant dans les scènes intimes que dans les scènes de menace. Il en ressort une tension palpable, une puissance créant un suspense menaçant. Avec ce roman, David Joy montre une trajectoire ascendante dans son style et sa façon de raconter sa région et ses habitants, et dans le cas de celui-ci, il est difficile de trouver mieux : Un écrin noir éblouissant.

Pimp de Iceberg Slim

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand format) ; Points (Format poche)

Traducteur : Jean-François Ménard

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. De temps en temps, il y a des romans que je me mets de coté, par leur réputation ou par les avis publiés au moment de leur sortie. Ce roman est considéré comme culte par de nombreux jeunes gens. Voici la biographie romancée d’un maquereau.

L’auteur :

Iceberg Slim, alias Robert Beck, et de son vrai nom Robert Lee Maupin, né le 4 août 1918 à Chicago et mort le 28 avril 1992, est un écrivain américain, auteur de roman noir.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, il est l’un des écrivains afro-américains les plus influents grâce à la publication de Pimp, son autobiographie parue en 1969, où il expose sa vie de proxénète (pimp signifiant littéralement « mac »). Ses descriptions crues et réalistes du milieu sordide et très violent où il évoluait (il battait « ses » prostituées avec un cintre en fer qu’il avait torsadé) exercent alors une grande influence sur la culture afro-américaine et sur le hip-hop en particulier (par exemple, sur des rappeurs comme Ice-T ou Ice Cube, qui lui doivent leur pseudonyme). L’écrivaine américaine Sapphire, qui a préfacé l’édition française de Pimp, écrit : « Quelle que soit la désapprobation que nous inspirent sa violente misogynie ou son analyse défaitiste des possibilités de progrès social pour les Noirs, nous sommes obligés de reconnaître qu’il y a une vérité à découvrir dans l’histoire de cet homme. »

Iceberg Slim passe la majeure partie de son enfance à Milwaukee et Rockford (Illinois) avant de retourner à Chicago à l’adolescence. Abandonnée par son mari, sa mère travaillait comme domestique et a tenu un salon de beauté. « Elle s’efforçait de maintenir en moi un peu de l’amour et du respect qu’elle m’avait inspiré à Rockford. Mais j’en avais trop vu, j’avais trop souffert. La jungle avait commencé à insuffler en moi son amertume et sa férocité. » Il évoquera le psychiatre d’une prison qui avait peut-être raison quand il lui avait dit qu’il était devenu maquereau à cause de la haine inconsciente qu’il vouait à sa mère à la suite des mauvais traitements de son père. Il relate également des abus sexuels commis par sa nourrice alors qu’il avait trois ans (c’est d’ailleurs par le récit de ces attouchements qu’il commence son autobiographie).

Au milieu des années 1930, il s’essaie brièvement à des études universitaires au Tuskegee Institute, un des premiers établissements d’enseignement supérieur destinés aux Noirs. À dix-huit ans, il adopte son pseudonyme d’Iceberg Slim et reste souteneur dans la région de Chicago jusqu’à l’âge de quarante-deux ans. Il est incarcéré plusieurs fois et, après avoir passé dix mois seul dans une « cellule de confinement », à la maison de correction de Cook County, il décide de se ranger et de se consacrer à l’écriture à partir de 1960.

Il déménage ensuite en Californie afin de mener une vie « normale ». Il y adopte le nom de Robert Beck, utilisant le patronyme du mari de sa mère.

Dans Mama Black Widow, il décrit la vie d’un travesti noir.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Robert Beck, alias Young Blood, est un jeune vaurien de Milwaukee.

Il y a longtemps que son père est allé traîner ailleurs ses guêtres blanches et son chapeau melon. Sa mère, elle, tient un salon de beauté fréquenté par les filles de joie du quartier. Entre deux séjours en maison de correction, Young Blood s’initie à la vie. Il découvre le monde des gigolos, des macs et des putains, les cabarets où l’on écoute du jazz jusqu’au petit matin, la drogue, les hôtels louches.

Diplômé de la rue, il devient Iceberg Slim, le prince des maquereaux, et règne sur un harem qu’il tient d’une main de fer. Il a une Cadillac blanche, des costumes sur mesure, de la cocaïne plein les poches, sa bouteille réservée dans les meilleurs clubs de Chicago. Mais il y a ce je-ne-sais-quoi qui le sépare des autres…

Mon avis :

Avant de me lancer dans cette lecture, je savais ce qui m’attendait mais j’étais loin d’imaginer la force d’évocation de cette écriture. Je croyais que le style rythmerait les phrases dans un slam proche du rap ; en fait, ce roman est porté par une écriture très littéraire faisant place aux dialogues mais aussi à des scènes très explicites. Ce n’en fut que plus surprenant.

En tant que biographie, j’ai trouvé le roman mal équilibré, puisqu’il parle beaucoup de l’enfance de ce maquereau, beaucoup de son ascension et des rencontres qui vont lui apprendre les règles du métier (hum, hum) et que sa chute va s‘orchestrer dans les dernières centaines de pages. Par contre, l’aspect psychologique est fort bien fait, l’auteur prenant le recul nécessaire pour décrire son monde d’ignobles pourris.

Dans le fond, j’ai trouvé ce lire choquant, (et pourtant, il m’en faut beaucoup) par le racisme qu’il montre (anti-blanc, anti-noir), la façon dont il montre les femmes, la façon dont il les traite. Iceberg Slim se décrit comme un commercial qui, en vitrine vend ses putes, et dans l’arrière boutique les maltraite à coups de pied et les drogue. Et pour les flics, rien de plus facile que de leur verser quelques dollars …

Ce ne sont pas tant les scènes que l’implication qui en ressort, cette façon de traiter les êtres humains comme des serpillères, uniquement par attrait du fric. Le roman évite la caricature (sauf une scène) et conserve sa puissance tout au long de ces 410 pages. Mais on reste accroché à cette histoire pour connaitre la fin, après les trahisons et les séjours en prison. D’ailleurs, l’auteur ne montre jamais aucun remords, il se voit comme un patron qui fait travailler ses ouvrières. Bref … On ne peut retirer à ce livre sa force indéniable même s’il faut avoir le cœur bien accroché.

Les lumières de l’aube de Jax Miller

Editeur : Plon

Traducteur : Claire-Marie Clévy

Comme j’ai adoré Candyland ! Forcément, je me devais de lire Les lumières de l’aube, le dernier roman en date de Jax Miller.

Le 30 décembre 1999, La ville de Welch dans l’Oklahoma est balayée par un vent glacial. La famille Freeman habite un mobil-home à l’extérieur de la ville, que l’on peut rejoindre en suivant un chemin rocailleux. Ashley Freeman fête son dix-septième anniversaire. Pour l’occasion, elle a invité son amie Lauria Bible à passer la nuit chez elle, ainsi que deux copains, avec l’accord de ses parents Danny et Kathy. Ces deux-là partiront en fin de soirée, laissant les deux filles allongées dans le canapé devant la télévision.

Le lendemain matin, une fumée dense s’élève de la colline. Le mobil-home est en feu et les pompiers mettront plusieurs heures pour circonscrire l’incendie. A l’intérieur, ils découvriront un cadavre, allongé sur le lit, écrasé par des briques qui avaient été entassées sur le toit et qui sont tombées à cause de la chaleur, quand tout n’est devenu que ruine. On ne retrouve aucune trace de Ashley et Lauria. Le corps étant féminin, tout le monde pense que Danny a enlevé les filles et est responsable de l’incendie.

Le shérif boucle rapidement le périmètre mais les habitants, regroupés autour du sinistre voient bien que l’affaire est gérée avec du laisser-aller. Le lendemain, Lorene Bible, la mère de Lauria est surprise de voir que les flics ont levé le camp. En fouillant aux alentours du mobile-home, ils découvrent un autre corps, celui de Danny, à moitié brûlé et tué d’une balle dans la tête. De toute évidence, la police a fait de nombreuses erreurs, volontaires ou non, mais une question demeure : où sont les filles ?

Il m’aura fallu une cinquantaine de pages pour comprendre où Jax Miller voulait en venir (je ne lis que rarement les quatrièmes de couverture). Pourtant, la mise en place du scénario se conforme aux règles du polar, avec des chapitres très descriptifs et centrés sur la psychologie des personnages. L’auteure passe alors en revue les filles, les parents et les voisins en y insérant des anecdotes qui amènent de l’épaisseur à l’intrigue.

Puis, les mystères s’épaississent avec les négligences de la police, les rumeurs de vengeance liées à de potentiels trafics de drogue et la mort du frère dont on n’a pas parlé au début. Malgré cela, le ton employé m’a laissé comme un goût de manque, a marqué une trop grande distance … jusqu’à ce que je comprenne le livre : Jax Miller a été obsédée par cette affaire et a mené elle-même l’enquête en se rendant sur place en 2015. D’ailleurs elle se met elle-même en scène en parlant de ses obsessions.

Et donc, ce roman n’est pas un polar au sens premier du terme mais plutôt le compte rendu minutieux de plus d’une dizaine d’années de recherche. Ce procédé fort prisé chez nos amis anglo-saxons est dénommé True crime. Chez nous, francophones, il semblerait que nous préférions des émissions du genre Investigations et autres. Je ne pense pas utile de vous préciser que j’abhorre ces émissions et préfère la lecture.

Donc, nous avons affaire à un True Crime, que l’on pourrait traduire par roman d’enquête criminelle. Car des meurtres, il va y en avoir alors que le début du roman ne nous le laissait pas présager. Jax Miller a organisé le roman pour appâter le lecteur de polar, une construction qui fait une large place sur la vie de campagnards américains avec ce qu’il faut de rumeurs, de mauvaises langues et de policiers qui ne veulent pas s’emmerder. Et elle arrive à faire passer à la fois sa passion et son obsession pour cette affaire. Franchement, les essais (ou documents) ne sont pas ma tasse de thé. Mais je dois reconnaitre que l’auteur sait vous attirer dans ses griffes, pour vous plonger dans un monde rural brutal sans autre loi que celle du plus fort. Et puis, on sent dans ces lignes la passion de l’auteure pour cette affaire, on y ressent comme une connexion directe avec ce qu’elle est, comme une communion autour d’une affaire bigre

Nickel boys de Colson Whitehead

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Charles Recoursé

« Même morts, les garçons étaient un problème. »

Pour son Noël 1962, Elwood Curtis reçut un cadeau qui allait changer sa vie : un disque appelé Martin Luther King at Zion Hill. Les mots gravés sur la galette de vinyle lui apportèrent une vérité : un homme noir a autant de droit qu’un homme blanc. Elwood, jeune noir, se rendit compte qu’il valait autant que n’importe qui. Elevé par sa grand-mère Harriet, il travailla dès l’âge de neuf ans à l’hôtel Richmond à la plonge.

Dans sa volonté d’exister, il chercha à devenir le meilleur à la plonge. Alors que les cuistots organisaient un concours d’essuyage d’assiettes, Elwood fut opposé à Pete, un petit nouveau. Pour le vainqueur, le prix était une encyclopédie complète qu’un représentant avait oubliée dans sa chambre. Elwood gagna et eut toutes les peines du monde à ramener les 10 tomes par le bus. Rentré à la maison, fier de sa victoire, il se rendit compte que seul le premier tome était complet, les neuf autres ne comportaient que des feuilles blanches.

Persuadé de faire la différence par son intelligence, Elwood lisait beaucoup. Les années passèrent et il vit sa chance arriver quand les écoles s’ouvrirent aux jeunes noirs, avec l’arrêt Brown vs Board of education. Elwood avait quitté l’hôtel Richmond pour le bureau de tabac de M.Marconi. Ce dernier l’aida à économiser son argent si bien qu’un jour, Elwood fut capable d’aller à l’université. Alors qu’il faisait du stop pour s’y rendre, une voiture s’arrêta. Il monta sans arrière-pensée. Quand la voiture fut arrêtée par la police, le conducteur noir et Elwood furent accusé d’avoir volé la voiture. Les deux passagers étant noirs, le juge n’hésite pas : ils iront en prison pour vol ; et comme Elwood est mineur, il sera envoyé à la Nickel Academy, une maison de correction chargée de remettre les jeunes noirs sur le bon chemin.

Quelle histoire ! Quel roman ! Ce roman, qui a valu son deuxième Prix Pulitzer à son auteur, m’a ouvert les yeux sur un écrivain hors norme. A la fois engagé pour la cause noire, mais aussi et surtout humaniste, Colson Whitehead construit une histoire hallucinante en prenant le recul nécessaire pour ne pas être accusé de partisanisme, tout en montrant les incohérences qui en deviennent des évidences, des anormalités qui devraient relever du simple bon sens.

On peut donc être surpris par ce style froid, factuel, qui se contente de dérouler les scènes, sans y insérer le moindre dialogue (il y en a moins d’une dizaine dans le roman). Personnellement, j’ai eu l’impression de relire Candide de Voltaire, une version moderne autour d’un combat d’un autre âge, la lutte des noirs pour leurs droits civiques. Le style se veut simple, et les conclusions de chaque scène sont ponctuées de remarques, que même un enfant de dix ans comprendrait et en déterminerait le ridicule.

On peut dès lors trouver un ton de cynisme dans l’écriture de Colson Whitehead, voire même trouver certains passages drôles tant cela nous parait ridicule. Par exemple, quand ils se font arrêter par la police à bord d’une Plymouth Fury 61, le juge en déduit qu’un noir ne peut pas conduire une telle voiture et que c’est donc forcément une voiture volée. C’est aussi dans ces évidences que le roman tire sa force, une force dévastatrice.

A la fois combat pour une cause de toute évidence juste, et malheureusement toujours contemporaine (il suffit de regarder les journaux télévisés), ce roman décrit aussi la perte de l’innocence mais aussi la naïveté d’une partie de la population, par l’écart gigantesque entre les discours officiels et la réalité. Et le retour à la réalité sont illustrés par des scènes de punition (non décrites dans le détail) qui sont autant de rappels sur le chemin qui reste à faire.

En conclusion du roman, Colson Whitehead explique le pourquoi de son roman, nous donne les pistes pour comprendre que ce genre de maison de correction a existé et qu’il s’est inspiré de la “Arthur G. DozierSchool for Boys”, qui a fermé ses portes en 2011 ! D’une puissance rare, ce roman est un vrai plaidoyer rageur contre un combat qui n’est pas fini, et que la lutte doit continuer.

Si vous êtes anglophones, je vous joins l’article du Tampa Bay Times, sinon, je vous joins le billet de Hugues de la librairie Charybde

Paperboy de Pete Dexter

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traduction : Brice Matthieussent.

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. 

Ce mois-ci, j’ai décidé de mettre à l’honneur un grand auteur de romans noirs dont on ne parle pas assez à mon goût. Lisez , relisez Pete Dexter.

L’auteur :

Pete Dexter, né le 22 juillet 1943 à Pontiac dans le Michigan, est un écrivain, journaliste et scénariste américain. Il a reçu le National Book Award en 1988 pour son livre Paris Trout (Cotton Point en France).

Il travaille comme journaliste d’investigation, chroniqueur et éditorialiste pour le Philadelphia Daily News de Philadelphie, le The Sacramento Bee de Sacramento et le Sun Sentinel de Fort Lauderdale avant de se consacrer à l’écriture. Il débute comme romancier en 1984 avec le roman noir God’s Pocket. Il obtient le National Book Award en 1988 pour le roman Paris Trout (Cotton Point en France).

Pete Dexter travaille également comme scénariste, il participe notamment aux adaptations de ses romans. Stephen Gyllenhaal réalise Paris Trout d’après le roman éponyme en 1991, Walter Hill se base sur Deadwood pour réaliser Wild Bill en 1995 et Lee Daniels réalise The Paperboy en 2012 d’après le roman du même nom.

Il a par ailleurs collaboré à l’écriture des films Rush, Les Hommes de l’ombre, Michael et Sexy Devil.

Pour la création de la série télévisée Deadwood, David Milch s’est inspiré du roman Deadwood.

Quatrième de couverture :

Dans une cellule de la prison de MoatCounty, en Floride, Hillary Van Wetter attend la mort. I lest accusé d’avoir assassiné – ou plus exactement éventré – le shérif local. Pendant ce temps, une certaine Charlotte Bless adresse une lettre au Miami Times, expliquant que le condamné va être exécuté pour un crime qu’il n’a pas commis. Flairant une affaire juteuse, le journal décide d’envoyer ses deux meilleurs reporters, James et Acheman, enquêter sur place.

Mon avis :

A Lately, dans le Comté de Moat, Hillary Van Wetter croupit en prison dans l’attente de son procès pour meurtre. Il est accusé d’avoir tué le shérif Thurmond Call, après que celui-ci ait tué à coups de pieds Jérôme Van Wetter, lors d’une arrestation. Le shérif Call n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il a déjà tué seize jeunes noirs en trente-quatre ans d’exercice.

Jack James est le fils du propriétaire du MoatCounty Tribune. Son frère Ward a pris son envol et est devenu une star du Miami Times, avec son acolyte YardleyAcheman. Le procès de Hillary est l’occasion pour Jack de retrouver son frère puisqu’il va être embauché comme chauffeur pour lui. Une dénommée Charlotte Bless, serveuse et nymphomane de son état, leur demande de prouver l’innocence de son futur fiancé …

Jack va nous raconter cette enquête vue du côté des journalistes comme s’il déposait en tant que témoin dans un procès. Il va donc décrire chaque scène et le roman va avancer par de petites scènes ne dépassant que rarement deux pages. On ne peut qu’être ébahi par l’imagination de l’auteur mais aussi par la rigueur qu’il montre dans le déroulement de l’intrigue. Et on peut se dire que Pete Dexter a décidé de se ranger derrière son histoire, mais ce serait mal connaitre ce grand auteur.

Petit à petit, les scènes fortes vont se dévoiler, montrant les largesses de la justice, l’impunité des shérifs qui ont tous les droits et l’aveuglement et la culpabilité des policiers et de la population. Je pensais lire une charge contre la peine de mort, et je trouve une charge contre le système américain, avec au premier plan la façon dont on (mal) traite les journalistes, seuls êtres impartiaux, à la recherche de la vérité dans un système pourri jusqu’à la moelle.

Dès lors, la critique de la société américaine se fait autant acerbe que subtile, par petites touches, à travers des anecdotes à première vue anodines. J’en veux la réaction de la gouvernante noire du père du narrateur qui n’apprécie pas que ce dernier affiche sa sympathie envers les gens de couleur ; ou bien quand Ward devenu journaliste à succès a tout le temps d’étudier le lieu d’un accident d’avion de ligne, de compter le nombre de victimes, parce que les secours avaient une mission plus urgente : intervenir sur un incident d’un avion privé.

Décidément, ce roman s’avère plus subtil, plus intéressant que ce qu’il peut paraitre au premier abord. Et puis, si je peux vous donner un dernier conseil, en plus de celui de lire tous les romans de Pete Dexter. N’allez pas voir le film qui n’a retenu que les scènes trash pour totalement gommer l’aspect progressiste du roman.

Des poches pleines de poches – Spécial 813

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche. Cette fois, nous allons passer en revue des titres finalistes pour le trophée 813, l’association des amis des littératures policières. Je vous rappelle les finalistes de cette année, dont la liste est disponible sur le blog de l’association ici : http://www.blog813.com/2020/05/les-813-ont-vote.html.

Rejoignez-nous vite à 813 qui regroupe autant de passionnés que d’auteurs.

Nuits Appalaches de Chris Offutt

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons

Tucker revient de la guerre de Corée et rentre chez lui, dans le Kentucky. Sur la route, il tombe sur une bagarre entre un homme d’une cinquantaine d’années et une jeune femme. Apparemment, il veut la violer. Tucker intervient et sauve Rhonda. Elle vient de perdre son père et c’est son oncle que Tucker a neutralisé. Cette rencontre fortuite va les rapprocher. Ils vont se marier et dix ans après, se retrouveront avec 5 enfants, dont quatre avec des malformations. Alors que Tucker fait du transport d’alcool de contrebande, les services sociaux de l’état envisagent de leur enlever leurs enfants.

Chris Offutt revient à la littérature après une longue absence, pour nous conter la vie de ce jeune couple sur une période d’une quinzaine d’années. On suit avec plaisir cette plume magnifique, à la fois sèche et tendre, directe et lyrique, en fonction de ce qu’elle raconte. L’auteur choisit une écriture factuelle, béhavioriste quand il parle des actions humaines et se permet des envolées magiques quand il évoque la nature. Il place d’emblée une antinomie entre le calme de la végétation et l’excitation humaine.

C’est aussi l’évocation d’une famille pauvre, cherchant à créer une famille et à élever leurs enfants, et dont les événements malheureux qui leur arrivent viennent systématiquement de l’extérieur. Tucker apparaît alors comme un père de famille responsable, prêt à flirter avec la délinquance pour défendre sa famille et Rhonda une mère aimante de son mari et de ses enfants. Si la psychologie est simplissime, le ton n’est pas au jugement, l’histoire se révèle belle, formidablement bien racontée et rappelle de grands auteurs tels Steinbeck ou Hemingway (parmi ceux que je connais).

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audric

Editeur : Albin Michel (Grand Format) ; Livre de Poche (Format Poche)

A Pripiat, en Ukraine, non loin de Tchernobyl, le cadavre d’un homme est découvert par un groupe de touristes, suspendu à la façade d’un immeuble. L’identité du mort, Leonid Sokolov, fait apparaître qu’il est le fils d’un ancien ministre soviétique. Le capitaine de police Joseph Melnyk va être chargé de l’enquête, aidé par sa subordonnée Galina Nowak, tout juste sortie de l’école de police. En parallèle, Alexandre Rybalko est contacté par le père et, moyennant finances, il accepte de trouver le coupable et de le tuer. Les deux policiers, Melnyk et Rybalko vont arriver à la même déduction séparément : ce meurtre est lié à celui de sa mère, Olga Sokolov, survenu en 1986, le jour de l’explosion de la centrale nucléaire.

Étiqueté (à mon avis à tort) thriller, ce polar / roman policier vaut plus que le détour tant la façon de plonger le lecteur dans un monde inconnu est fascinante. Pour le côté thriller, il y a peu de scènes sanguinolentes, à part la découverte du corps et son autopsie. Par contre, du côté de la vie des Ukrainiens, ce roman est une mine d’informations et à ce titre, on apprend plein de choses et cela en devient passionnant.

On pardonnera bien volontiers la présentation des deux personnages principaux, pleine de clichés, Melnyk étant un flic droit, cinquantenaire, débonnaire, lourdaud mais efficace, doté d’un sens de l’observation aigu et d’une loyauté sans faille envers son travail, Rybalko étant condamné par un cancer, alcoolique, divorcé, déprimé, mais redoutablement efficace.

Par contre, lors des méandres des deux enquêtes, l’auteur va aborder la vie quotidienne des Russes et des Ukrainiens, la corruption, la peur ancestrale et datant du communisme de l’échec, le règne de l’argent, l’impunité des politiques véreux, les rapports de force entre les habitants, et aussi la vie disparue des environs de la centrale, la folie et la curiosité malsaine des touristes, la nature qui revit dans un environnement létal, les luttes des écologistes pour faire entendre leur voix, la désorganisation sur le terrain d’une société qui veut se montrer irréprochable, les violences conjugales qui sont « normales » chez eux, …

Ce roman est une véritable réussite, que l’on n’a pas envie de lâcher tant chaque page nous apporte une nouveauté, aussi bien sur la vie dans cette zone aujourd’hui, que ce qu’il se passait à l’époque du KGB, où on pouvait torturer quelqu’un tant qu’il n’avait pas avoué, car l’aveu est la seule chose qui comptait. Je ne peux que vous conseiller de vous jeter sur ce roman tant l’immersion est totale et le dépaysement garanti. Un excellent polar.

Surface d’Olivier Norek

Editeur : Michel Lafon (Grand Format) ; Pocket (Format poche)

La capitaine Noémie Chastain reçoit de la chevrotine en pleine tête lors d’une intervention visant à arrêter un trafiquant de drogue. Défigurée, elle va subir de nombreuses opérations chirurgicales ainsi qu’un suivi psychologique du docteur Melchior. Quand elle sort de l’hôpital, personne ne veut d’elle, ni sa hiérarchie, ni son compagnon Adriel. Le compromis se trouve dans une mission au fin fond de l’Aveyron, à Avalone, où elle doit observer l’activité du commissariat en vue de diminution de budget. Bientôt, un fût dans lequel dort le corps d’un jeune garçon remonte à la surface d’un lac. Noémie apprend alors que l’ancien village a été noyé pour créer un barrage. C’était en 1994, 25 ans auparavant.

Les premières pages de ce roman, les 70 premières pour être précis, sont totalement prenante et fascinante, à la fois d’un point de vue psychologique, que d’émotion retenue. La descente pour enfermer Sohan, trafiquant de drogue sans scrupules, tient en un chapitre. Et le retour de Noémie Chastain à la vraie vie est d’une justesse qui m’a fait réaliser le drame qu’elle a subi. Justesse que l’on retrouve quand elle change de prénom, passant de Noémie à No. Justesse encore quand le fût rempli par un cadavre fait surface, créant un parallèle entre le visage à moitié défiguré et le village englouti, entre la part visible de Noémie et sa par d’ombre qui ne s’accepte pas.

Et puis, il y a cette enquête, cold case vieux de 20 ans, qui est bien menée, qui possède un scénario fort bien trouvé, mais qui perd à mon gout, sa justesse, son efficacité du début. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. C’est un très roman policier, les pistes ne sont pas nombreuses, l’intrigue avance avec difficulté, les suspects ne sont pas nombreux mais tous potentiellement coupables. Tout y est bien fait. J’ai juste eu l’impression qu’Olivier Norek en rajoutait alors que cela n’était pas utile. Du coup, ce roman sera pour moi un très bon roman policier au lieu d’être un coup de cœur.

Harry Bosch 2 : La glace noire de Michael Connelly

Editeur : Seuil & Calmann Levy (Grand Format) / Points & Livre de Poche (Format Poche)

Traducteur : Jean Esch

Je poursuis ma (re) découverte des enquêtes de Harry Bosch avec cette deuxième enquête qui va nous faire découvrir une nouvelle facette de Los Angeles, en prise avec le trafic de drogue.

Lors de cette veille de Noël, Harry Bosch est seul dans son appartement et est de garde à la brigade de Hollywood. Il aperçoit de la fumée du coté de Cahuenga Pass, puis intercepte un message sur la fréquence du LAPD : un corps vient d’être découvert dans la chambre 7 du minable motel Hideaway. Il aurait du être prévenu en premier et la brigade criminelle a pris l’affaire en charge. Bosch décide de se rendre sur les lieux.

Le cadavre repose dans la chambre depuis plusieurs jours, dans la salle de bains. Calexico Moore, membre de la brigade des stupéfiants, selon les papiers retrouvés sur la table de nuit, s’est tiré une balle de fusil en pleine tête. Il y retrouve le chef adjoint Irvin Irving, qui ne tient pas à ce qu’il s’occupe de cette affaire, d’autant plus que Moore est soupçonné par les Affaires Internes pour corruption. On trouve un mot énigmatique expliquant le suicide : « J’ai découvert qui j’étais ».

Irvin Irving autorise Bosch à aller annoncer la mort de Moore à sa femme, dont il est séparé. Il se retrouve en compagnie de Sylvia, au charme indéniable. Mais elle ne lui apprend rien, à part le fait que Moore était originaire de Mexicali, de l’autre coté de la frontière. De toute évidence, Irving veut conclure cette affaire en démontrant que Moore était un flic pourri. Cela expliquerait pourquoi il n’a pas été prévenu.

De retour au bureau, le chef Pounds le convoque dans son bureau. Il lui rappelle que la fin de l’année approche, et que les statistiques de résolution des crimes ne sont pas bonnes, en dessous de 50%. Comme Lucius Porter, un des enquêteurs, s’est fait déclarer pâle, Pounds demande à Bosch de reprendre ses dossiers pour en résoudre quelques uns rapidement, avant la fin de l’année. Dans un de ces dossiers, il y a la découverte du corps d’un mexicain derrière un bar. En fouillant un peu, Bosch s’aperçoit que le corps a été découvert par Moore. Le suicide de Moore et la mort du mexicain sont peut-être liés dans une affaire de drogue, la Black Ice par exemple qui vient de débarquer et qui fait des ravages.

Rares sont les auteurs capables de vous plonger au cœur d’une intrigue et de ne plus vous lâcher jusqu’à la fin. Cette deuxième enquête est moins complexe que la première mais plus recentrée sur le problème de la drogue. On y retrouve tout le talent de l’auteur pour mener cette intrigue de façon passionnante et avec une logique formidable. Cela amènera même Bosch à faire la chasse aux trafiquants de drogue jusqu’au Mexique dans des scènes d’actions très prenantes. Connelly nous offrira même un ultime retournement de situation comme une cerise sur la gâteau.

Quant au personnage de Harry Bosch, on le retrouve plus solitaire que jamais, aussi bien dans sa vie privée qu’auprès de ses collègues. Seuls ceux qui sont irréprochables ont foi à ses yeux. Détestant l’incompétence et la corruption, il ne se fait pas d’amis. Et on le retrouve aussi de plus en plus miné par son passé, la mort de sa mère, sa jeunesse, et le fait qu’il soit le fils naturel du vieil avocat Haller, dont le fils Mickey Haller fera l’objet de romans par la suite.

La ville de Los Angeles partage la vedette avec Harry Bosch. Alors qu’il l’observe du haut de sa maison perchée sur les collines, Bosch (et donc Connelly) va nous faire visiter les quartiers pauvres, les rues parsemées de drogués, et les bars sombres et glauques où les informations circulent. En ce sens, la fin, qui se déroule au Mexique, ne m’a pas fait oublier ces rues paumées et la criminalité qui augmente à Los Angeles.

La précédente enquête et première de la série s’appelle Les égouts de Los Angeles et est chroniquée ici. 

L’arbre aux morts de Greg Iles

Editeur : Actes Sud

Traductrice : Aurélie Tronchet

En tant que deuxième tome de la trilogie consacrée au Mississipi, L’arbre aux morts commence juste après les événements relatés dans Brasier noir et s’affiche comme un pavé presque aussi gros que son prédécesseur. Il est donc indispensable d’avoir lu Brasier noir avant de lire celui-ci.

Caitlin Masters et Penn Cage, qui doivent se marier, ont échappé à la mort après l’incendie de la résidence de Brody Royal, où ils étaient retenus prisonniers. Henri Sexton, le journaliste qui a enquêté sur les Aigles Bicéphales, groupuscule raciste anti-noir, s’est sacrifié pour les sauver et a emporté avec lui l’infâme Brody Royal dans les flammes. Mais Caitlin et Penn vont se séparer car la course poursuite n’est pas terminée.

Caitlin Masters veut à tout prix publier les recherches d’Henri Sexton dans le journal dont son père est le propriétaire, en forme d’hommage envers Henri qui lui a confié plus de trente années de documents. De son coté, Penn Cage doit retrouver son père, le vieux médecin Tom Cage, accusé du meurtre de l’infirmière noire Viola Turner, et déterminer une bonne fois pour toutes les zones d’ombre de son passé.

Tom Cage sait très bien qu’il ne peut compter sur personne, sauf Walt Garrity, un ancien Marines et son meilleur ami. Il se retrouve avec un tueur à gages, ligoté sur la baquette arrière, envoyé par Forrest Knox pour le tuer. Car Forrest, chef de la police d’état, veut se débarrasser du vieux docteur pour qu’il ne dise pas ce qu’il sait sur les rencontres qu’il a pu faire dans les années 60, suite aux meurtres de jeunes noirs.

Aussi imposant que le premier tome, ce pavé possède toutes les qualités qui ont fait le succès de Brasier Noir, à savoir une intrigue complexe basée sur un nombre important de personnages ayant chacun leurs chapitres, des rebondissements et des dialogues très bien faits. A la limite, ce deuxième tome, contrairement au premier, apparaît très calibré, et cela se ressent par moments, d’où une sensation de quelques longueurs.

Mais l’impression globale est très positive, et ce roman est à classer dans les polars historiques américains où des personnages fictifs côtoient les faits historiques pour expliquer des événements contemporains. Dans Brasier Noir, Greg Iles montrait comment les dirigeants politiques, économiques et policiers œuvraient contre les noirs, quitte à perpétrer des meurtres pour se débarrasser des personnes gênantes. Ici, Greg Iles décrit comment la mafia de la Nouvelle Orléans a mis la main sur l’économie et la politique, et tente de donner une explication de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Et il décrit aussi comment la mafia a renforcé sa position après l’ouragan Katrina.

Alors la construction est passionnante car faisant avancer les pions sur l’échiquier en fonction des différents événements, passant en revue les conséquences en décrivant les réactions des différents protagonistes. Et chacun va courir après un objectif qui lui est propre, Penn Cage après son père, Caitlin après son scoop, Tom pour sa survie, Forrest pour effacer les preuves et témoins l’incriminant à l’aide des membres des Aigles Bicéphales ; à cela, il faut ajouter John Kaiser du FBI et Walker Dennis le shérif qui représentent le coté de la loi.

Si ce deuxième tome m’a paru un ton en dessous de Brasier Noir, c’est parce qu’on arrive à voir la recette utilisée par Greg Iles pour construire son intrigue. J’ai eu l’impression qu’il en faisait trop, par moments. Pour autant, je l’ai lu avec un grand plaisir et je l’ai trouvé passionnant et convaincant dans sa démonstration des événements survenus en 1963 et j’ai beaucoup apprécié la fin, où certains personnages n’en sortent pas indemnes. Cela augure de belles heures de lecture pour la suite, car toutes les questions n’ont pas encore trouvé leurs réponses. A suivre … avec Le sang du Mississippi.

Trouver l’enfant de Rene Denfeld

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Pierre Bondil

Il est des romans qui, dès les premières pages, vous éblouissent. Il est des romans qui, dès les premiers chapitres, vous emportent. Il est des romans qui, dès la dernière page tournée, vous impressionnent, pour lesquels vous êtes sûrs de ne jamais les oublier. Trouver l’enfant de Rene Denfeld est de ceux-là.

« C’était une petite maison jaune donnant sur une rue déserte. Elle dégageait une impression de découragement, mais de cela, Naomi avait l’habitude. La jeune mère qui ouvrit la porte était frêle et paraissait beaucoup plus âgée qu’elle ne l’était. Ses traits semblaient tirés et fatigués. »

Naomi Cottle se présente chez les Culver, au pied des montagnes enneigées de l’Oregon. Madison, leur petite fille de cinq ans a disparu depuis trois ans, trois longues années durant lesquelles leur vie s’est liquéfiée mais l’espoir est resté caché en eux comme une ombre. Les nombreuses battues dans les bois, les avis des médiums n’ont eu aucun effet.

Naomi est une détective spécialisée dans la recherche d’enfants perdus et a acquis une notoriété grâce à quelques affaires qui ont fait grand bruit. Elle demande à voir la chambre de la petite, d’une tristesse infinie par l’absence qu’elle implique. Ils étaient partis chercher leur sapin de Noël dans le hameau de Stubbed Toe Creek. Le temps de scier le tronc, Madison avait disparu. Naomi les prévient que Madison est peut-être morte, ou du moins que si elle revient, elle sera différente. Puis elle se rend sur place …

La fille de la Neige se rappelle de sa naissance, au milieu d’un paysage neigeux. L’homme l’avait portée sur ses épaules, des peaux de bêtes pendaient à sa ceinture. Elle se réveilla dans le noir, un espace clos qui lui faisait peur. Alors elle appela Papa et Maman mais l’homme s’en alla. Petit à petit, elle se prit à imaginer des contes merveilleux, des histoires lumineuses pour éclairer son quotidien.

Trouver l’enfant est un roman qui l’on lit lentement pour se laisser prendre sans ses filets, avec un style expressif et un ton résolument original, capable de vous coucher dans une ouate poétique alors que le sujet est éminemment dur et violent. Deux points de vue vont se compléter en faisant avancer l’intrigue, celui de Madison, petite fille rêveuse qui s’invente un monde féerique et Naomi plongée dans le réel et hantée par son passé.

Naomi va revivre des passages de sa propre histoire passée et s’immerger dans un présent mystérieux au milieu des forêts enneigées, pour rencontrer les habitants d’un village renfermé sur lui-même, tous plus inquiétants les uns que les autres. Madison va être élevée comme un animal de compagnie par l’homme qui s’appelle B et va fuir son présent dans des histoires qu’elle va s’inventer, des contes de fées lui permettant de survivre.

Si l’intrigue ne réserve pas ou peu de surprises quant à l’identité du geôlier, c’est bien par ce mélange de poésie et de violence, magnifié par un style toujours juste et minimaliste qui rend sa lecture addictive et nous ouvre les yeux par sa beauté poétique et sa justesse émotionnelle de tout instant. Ce roman est le premier d’une série dont le deuxième tome La fille aux papillons vient de sortir et il est impossible de résister à l’attrait de lire la deuxième enquête de Naomi tant le plaisir fut grand. Trouver l’enfant fut pour moi une découverte inoubliable.

Il serait injuste de ne pas citer l’avis qui m’a donné envie de lire ce roman, à savoir celui de Jeanne Desaubry