Archives pour la catégorie Littérature américaine

Oldies : Dalva de Jim Harrison

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Préface inédite de François Busnel

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

L’auteur :    

James Harrison, dit Jim Harrison, est un écrivain, poète et essayiste américain, né le 11 décembre 1937 à Grayling (Michigan) et mort le 26 mars 2016 à Patagonia (Arizona).

La mère de Jim Harrison est d’origine suédoise. Son père est agent agricole, spécialisé dans la conservation des sols. Lorsqu’il a trois ans, la famille emménage dans la ville de Reed City (Michigan). À l’âge de sept ans, son œil gauche est accidentellement crevé au cours d’un jeu.

À 16 ans, il décide de devenir écrivain « de par mes convictions romantiques et le profond ennui ressenti face au mode de vie bourgeois et middle class ». Il quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et à New York.

En 1960, à l’âge de 23 ans, il épouse Linda King. Ils ont deux filles, Jamie et Anna. Il obtient cette même année une licence de lettres. En 1962, son père et sa sœur Judith meurent dans un accident de circulation, percutés par la voiture d’un chauffard ivre. Il fait ses études à l’université d’État du Michigan où il obtient une licence (1960) et un master (1964) en littérature comparée. En 1965, il est engagé comme assistant d’anglais à l’université d’État de New York de Stony Brook mais renonce rapidement à une carrière universitaire. Pour élever ses filles, il rédige des articles de journaux, des scénarios, en même temps que sont publiés ses premiers romans et ses recueils de poèmes.

Ses premières influences sont Arthur Rimbaud, Richard Wright et Walt Whitman. Il étudie ensuite une multitude de poètes anglophones dont WB Yeats, Dylan Thomas, Robert Bly et Robert Duncan. Il citera également plus tard un ensemble diversifié d’influences, issues de la poésie mondiale, notamment : la poésie symboliste française ; les poètes russes Georgy Ivanov et Vladimir Mayakovsky ; le poète allemand Rainier Maria Rilke ; et la poésie chinoise de la dynastie Tang. Il est un grand admirateur du poète français René Char.

En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s’installer dans une ferme sur les rives du Lake Leelanau (en). Thomas McGuane, qui travaille à l’écriture de scénarios pour Hollywood, lui présente Jack Nicholson, qui devient son ami et lui prête l’argent nécessaire pour qu’il puisse nourrir sa famille tout en se consacrant à l’écriture. Il entretient une correspondance avec son ami Gérard Oberlé. Elle est publiée en partie dans Aventures d’un gourmand vagabond : le cuit et le cru (Raw and the Cooked : Adventures of a Roving Gourmand, 2001).

Une grande partie des écrits de Harrison se déroulent dans des régions peu peuplées d’Amérique du Nord et de l’Ouest (les Sand Hills du Nebraska, la péninsule du Michigan, les montagnes du Montana) et le long de la frontière Arizona-Mexique.

Il partage son temps entre le Michigan, le Montana, et l’Arizona, selon les saisons.

Traduit en français d’abord par Serge Lentz, Marie-Hélène Dumas, Pierre-François Gorse et Sara Oudin, puis par Brice Matthieussent, il est publié dans vingt-trois langues à travers le monde.

Jim Harrison meurt d’une crise cardiaque le 26 mars 2016, à l’âge de 78 ans, dans sa maison de Patagonia, Arizona.

Le 23 mars 2022 sort en salle le film-documentaire  » Seule la terre est éternelle  » réalisé par François Busnel et Adrien Soland. L’émission  » L’instant M  » diffusée sur France Inter le même jour y est consacrée avec pour invité l’animateur de  » La grande librairie « .

Jim Harrison, surnommé  » le cyclope  » est décrit comme  » un homme à bout de souffle, fumant cigarette sur cigarette « . S’il est évoqué le drame de la disparition accidentelle de son père et de sa sœur, ce film testament s’ouvre surtout sur les paysages américains et le rapport de l’écrivain avec la nature :  » L’écriture et la pêche à la truite vont bien ensemble » dit-il.

A l’issue du tournage qui a duré trois semaines durant l’été 2015, un rendez-vous est fixé au printemps 2016 pour tourner des plans complémentaires. Le 26 mars 2016, Jim Harrison tournera la dernière page de sa vie.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :   

Portrait somptueux d’une femme incarnant à elle seule l’histoire, tragique et sublime, du Paradis perdu de l’Amérique, Dalva, dès sa parution en 1989, était voué à devenir un classique instantané : un livre culte qui allait inspirer toute une génération d’écrivains à porter un nouveau regard sur l’âme de leur pays, et toute une génération de lecteurs à s’aventurer dans les grands espaces du roman américain.

À travers la destinée de cette femme éminemment libre, indomptable et sensuelle, c’est en effet l’épopée de l’Amérique tout entière, ses mythes fondateurs, la majesté de ses paysages sauvages, mais aussi la part d’ombre de ses origines, qui est ressuscitée sous nos yeux.

Roman d’amours et d’aventures, saga familiale, ode à l’espoir envers et contre toutes les violences de l’Histoire – depuis le génocide de la nation indienne jusqu’aux ravages d’une modernité cynique et cupide en passant par le traumatisme du Vietnam –, Dalva, à l’image de son inoubliable héroïne, est un livre pour l’éternité.

Mon avis :  

Quand on lit beaucoup de polars, comme moi, la tentation est grande de plonger dans la littérature dite blanche. Je pense toujours que les classifications ne servent à rien et celui-ci pourrait bien être considéré comme un roman noir. Car l’histoire de cette mère de 45 ans à la recherche de son fils qu’elle a eu 29 ans auparavant est aussi originale qu’il aborde des thèmes essentiels liés à l’Histoire Américaine.

Jim Harrison a voulu son héroïne forte, libre, et confrontée à la vie qui passe en ayant l’impression de rater ce qui est essentiel. Elle occupe d’ailleurs, en tant que narratrice de deux des parties du roman qui en comporte trois, toute la place et nous parle d’elle, de son mal-être, de son parti de vivre sa vie comme elle l’entend, et peu importe ce qu’en pensent les autres. Alors, elle part de chez elle, elle boit, prend de la drogue parfois, change d’amant souvent, ne s’attache à rien ni personne mais ressent un manque, ces manques, ceux de son premier amour et celui de son fils qu’elle a du abandonner.

Jim Harrison a construit autour de Dalva l’histoire de sa famille, L’un de ses derniers amants en date, Michael, le narrateur de la deuxième partie, veut que Dalva se penche sur l’histoire de sa famille, celle de son arrière grand-père, pasteur ayant voulu sauver des indiens lors de ce génocide du 19ème siècle, son grand-père mort pendant la grande guerre, son père mort en Corée. Autant de drames que l’auteur revisite, sans nous fournir de « scoops » mais en creusant un sillon émotionnel déjà béant.

De ce constat, de Michael qui tire Dalva de son mal-être, de Dalva femme libre, de Northridge en sauveur d’une cause perdue, Jim Harrison nous dessine une magnifique fresque sur l’Histoire Américaine, mais aussi nous pose la question sur la bestialité humaine, capable de détruire son semblable et de ruiner la nature autour de lui. Avec sa plume évocatrice et par moments poétique, Jim Harrison a écrit avec Dalva un roman intemporel, grandiose, inoubliable.

L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel

Editeur : Gallmeister

Traducteur : François Happe

A la suite du succès rencontré par son roman Betty, les éditions Gallmeister ressortent le premier roman de Tiffany McDaniel, initialement sorti chez les éditions Joëlle Losfeld, dans une nouvelle traduction. On retrouve avec plaisir cette plume poétique dans cette histoire entre réalité et fantastique.

La petite ville de Breathed, Ohio, est écrasée par la chaleur lors de cet été 1984. Fielding Bliss, le narrateur, passe ses vacances avec son grand frère Grand qui excelle au lancer au baseball, sa mère Stella qui ne sort pas de la maison par peur de l’eau, Autopsy, son père qui a la charge de procureur, et Granny leur vieux chien. A la suite d’un procès qu’il a gagné, Autopsy, toujours dans le doute, fait publier dans un journal l’annonce suivante :

« Cher Monsieur le Diable, Messire Satan, Seigneur Lucifer, et toutes les autres croix que vous portez, je vous invite cordialement à Breathed, Ohio. Pays de collines et de meules de foin, de pêcheurs et de rédempteurs.

Puissiez-vous venir en paix.

Avec une grande foi.

AutopsyBliss »

Quelques jours plus tard, Fielding rencontre un petit garçon noir qui dit être le Diable. Il ne connait pas son nom, et se surnomme lui-même Sal, contraction de SAtan et Lucifer. Personne ne le croit et le shérif va rechercher des enfants ayant disparu dans les environs. Et dans cette ville à majorité blanche, on regarde bizarrement ce petit être, surtout quand des phénomènes dramatiques se succèdent.

Fielding se présente comme un vieil homme quand il raconte cette histoire et à chaque début de chapitre, il se raconte au présent quand un détail le ramène dans ses souvenirs, dans ce passé maudit de 1984. Le procédé, classique s’il en est, fonctionne à merveille ici et on ne peut qu’être ébahi devant la maitrise montrée par Tiffany McDaniel pour son premier roman, d’autant qu’elle a commencé son écriture à l’âge de 15 ans.

L’auteure va donc nous faire vivre cette ville, ces gens simples, qui respectent les autres, qui croient en la police et la justice, qui croient aussi aux légendes et à la religion. Et Sal va petit à petit concentrer toutes les craintes, toutes les peurs surtout dans un contexte propre à faire monter la tension et exciter tout le monde. Il fait chaud, il fait lourd, le ciel est bleu à n’en plus finir, et le vendeur de glaces a détruit son stock ! A cela, s’ajoute le racisme ambiant qui va aboutir à la création d’une communauté anti-noire … pardon … anti-Diable.

Il n’est pas une page qui nous rappelle le contexte, et je ne compte plus le nombre de verres bus pendant cette lecture, tant la chaleur est palpable, tant la sécheresse agressive. Et si on a l’impression de rester spectateur au début du roman, Tiffany McDaniel arrive à nous impliquer dans son histoire par de petits événements que l’on a forcément connus, et cela finit par créer une sorte d’intimité, ce qui va rendre la fin d’autant plus dramatique et horrible.

Et puis, Tiffany McDaniel nous étale déjà son talent d’écrivaine, sa poésie venue d’ailleurs (je parlais de poésie issue de ses racines indiennes lors de mon avis sur Betty). Elle a l’art de glisser des remarques, de faire des comparaisons dont nous n’aurions même pas eu l’idée, elle a le talent de montrer les sentiments des gens, de nous faire ressentir la souffrance de la nature et des animaux, et de pointer la nature de l’homme dans une vaste réflexion sur le Bien et le Mal de façon totalement original. On se laisse bercer, on voyage en compagnie de Fielding, et plus les pages filent, plus l’horreur monte. Un premier roman impressionnant.

Lady Chevy de John Woods

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Diniz Galhos

L’Ohio semble receler d’un vivier d’auteurs très intéressants et à la clairvoyance remarquable. Il n’y a qu’à se rappeler de Stephen Marklay, Tiffany McDaniel, David Joy, Benjamin Whitmer pour n’en citer que certains. John Woods arrive avec un roman coup de poing, une autopsie de l’Amérique des campagnes, très largement suprémaciste, d’aucuns diraient trumpiste, même si le roman se déroule pendant le gouvernement de Barack Obama.

Subissant les moqueries de ses camarades de classe, Amy Wirkner porte sur son dos le surnom de Lady Chevy, en lien avec son surpoids et son postérieur très large. La fête organisée chez Sadie Schafer regroupe toute sa classe qui va entamer sa dernière année de lycée, avant d’essayer d’obtenir une place en université pour quitter enfin cette petite ville de Barnesville. Paul McCormick et Sadie forment le petit cercle d’amis d’Amy, surtout parce qu’ils se connaissent depuis la petite enfance.

Amy intégrera l’Ohio State University si ses moyennes restent à ce niveau. Elle deviendra vétérinaire, quittera enfin son père, qui a loué ses terres à une entreprise extrayant le gaz de schiste, sa mère qui va se faire baiser tous les soirs par des inconnus, son oncle, ex-soldat, enfermé dans ses théories paranoïaques et suprémacistes, et tous ces imbéciles qui passent leur temps à soigner leur apparence et vomir sur elle. Mais l’université coûte cher, et elle compte sur une bourse et un don de la paroisse.

Brett Hastings représente la loi à Barnesville en tant qu’adjoint du shérif. Il conduit dans le désert, avec comme passager, un homme dont la tête a été recouverte d’un sac poubelle. Randy s’est fait kidnapper parce qu’il est un dealer, parce qu’Hastings veut faire le ménage dans sa ville, à moins qu’il en ait besoin. Il le sort et les deux hommes avancent dans les collines, avant qu’Hastings lui ordonne de s’arrêter. La discussion ne dure pas longtemps et il lui tire une balle dans la tête à travers le sac poubelle.

Toute la ville devient malade, même son frère Stonewall, petit être chétif atteint de saignements et de crises. Tout le monde sait que cela vient des produits qu’ils injectent dans le sol. Paul, ce soir-là, vient voir Amy pour lui demander de l’aide. Il a fabriqué des bombes artisanales pour détruire les installations gazières ; Sauf que leur plan va tourner au drame et Amy va devoir réagir.

John Woods aurait pu donner la parole à Amy, en faire l’unique narratrice ; il a préféré un duo de raconteurs avec Amy et Hastings. Et il ne faut pas prendre ce roman comme un énième roman sur l’adolescence, ou même une simpliste description des campagnes américaines ou encore un pamphlet contre l’extraction du gaz de schiste. Ce serait bien trop réducteur par rapport à ce que John Woods a voulu montrer.

Car dans son premier roman, il a voulu parler de beaucoup de thèmes, et pour cela, il a choisi un personnage féminin hors normes (je ne parle pas de son poids), au sens où il a minutieusement construit sa psychologie. S’il l’a voulue en surpoids, c’est pour montrer une adolescente qui s’est construit un mur contre sa famille, contre ses amis, contre le monde ; et ce mur est tellement haut qu’elle a fini enfermée dans son monde. On la voit ainsi écoutant les autres, regardant les autres, mais ne suivant que son chemin, aidée en cela par une acuité et une intelligence au dessus du troupeau peuplant Barnesville.

Il a voulu aussi son héroïne en prise avec un environnement familial perturbé, mais il n’a pas fait dans la simplicité. Son père d’abord, au chômage, mais responsable, se retrouve obligé de louer ses terres à un processus mortel pour lui et les autres, car c’est sa seule source d’argent. Sa mère ne rêve que de s’enfuir, même s’il ne s’agit que d’une nuit dans les bras d’inconnus.

Enfin, son oncle, que l’auteur a appelé Oncle Tom (quel humour !), apparait comme un homme cultivé, qui est passé par la guerre et qui en a déduit sa propre logique philosophique raciste et s’est donné comme but dans la vie, la sauvegarde de la race blanche. Ces passages, où Amy et Tom discutent en s’entrainant au tir au fusil, sont les plus réussis du livre et font froid dans le dos. Ils apparaissent comme un portrait lucide de l’Amérique contemporaine (et pas que l’Amérique).

Bien sur, on y voit l’église essayer de fédérer cette ville, les riches profiter et les pauvres souffrir, mais on y voit surtout par ces descriptions les campagnes subir les lois des grandes villes, de l’Etat, et le ras-le-bol des politiques (Rappelons nous que ce roman se déroule sous l’ère Obama). On y voit aussi la police, pas plus douée que les gens du cru, à part Hastings, que l’on peut prendre comme un justicier de l’ombre et qui s’avère un assassin qui se débarrasse des gens qui le gênent.

Tout au long du roman, on va se retrouver gêné par ce qui est dit, par la façon dont c’est dit, par les événements qui vont se dérouler. Car on n’y trouve plus de notion de bien ou de mal, la morale n’existe plus, on parle ici de survie ; et pour Tom, il s’agit de survie de la race blanche. Plus que choquant, ce roman est provoquant, poussant toujours le bouchon un peu plus loin, en gardant son ton clairvoyant pour montrer la vérité du terrain, celui que les politiques ne veulent pas voir.

A part quelques passages un peu long où on a l’impression que l’auteur en rajoute, ce roman porté par Amy et Hastings m’a impressionné par ce qu’il montre. J’ai tendance à dire que les auteurs mettent leurs tripes dans leur premier roman, et cela semble être le cas ici, tant John Woods est capable de faire une démonstration éloquente sans jamais juger qui que soit ; au lecteur de se faire sa propre opinion. John Woods a écrit l’autopsie de l’Amérique moderne et il va falloir suivre ses prochains écrits.

Un dernier mot : ne ratez pas la fin, avec quelques retournements de situation qui font que je ne suis pas prêt d’oublier ce roman. Impressionnant !

Harry Bosch 6 : L’envol des anges de Michael Connelly

Editeur : Points

Traducteur : Jean Esch

Après Les égouts de Los Angeles, La glace noire, La Blonde en béton, Le dernier coyote, et Le cadavre dans la Rolls, voici la sixième enquête de Hieronymus Bosch, dit Harry, qui va nous évoquer les émeutes de Los Angeles et les problèmes de racisme dans la police.

C’est un appel du chef adjoint Irvin Irving qui surprend Harry Bosch alors qu’il se réveille avec l’espoir de voir sa femme Eleanor Wish. Il est convoqué au funiculaire Angel’s flight (d’où le titre francisé du roman) pour un double meurtre, qui ne se situe pas dans sa zone d’intervention. Il est soulagé au moins de ne pas voir reçu de mauvaises nouvelles concernant sa femme. Il demande immédiatement à son équipe Kizmin Rider et Jerry Edgar de le rejoindre sur place.

Sur place, toutes les équipes de police sont déjà présentes. Irving présente la situation à Bosch : les deux victimes sont Catalina Parez, une femme de ménage et Howard Elias le célèbre avocat qui s’est spécialisé dans les procès opposant les afro-américains à la police de Los Angeles. Pour éviter de mettre de l’huile sur le feu, Irving veut que Bosch se charge de cette enquête, étant d’un autre district, ce qui permettra de montrer à l’opinion publique une forme d’impartialité dans l’enquête.

En effet, depuis l’affaire Rodney King, de nombreuses émeutes ont vu le jour dès qu’une affaire louche concernant la police apparait. En étudiant la scène de crime, Bosch s’aperçoit que la balle mortelle qui a atteint Howard Elias a traversé sa main avant de se loger dans sa tête ; l’œuvre d’un excellent tireur. Mais que venait faire cet avocat dans ce funiculaire si loin de son bureau, si tard, alors qu’il était attendu pour l’affaire du Black Warrior ?

Avec ce roman, Michael Connelly trouve son rythme de croisière, et étale son talent pour mettre en place une intrigue qui part d’une scène de meurtre, nous dévoile les dessous de l’affaire, nous fait suivre beaucoup de pistes avant de nous surprendre à la fin par un dénouement surprenant bien qu’il s’avère totalement logique. Nous avons donc à faire à un polar haut de gamme.

Toutes les qualités du roman policier se retrouvent dans ce roman, des chapitres plus courts que dans les tomes précédents, une précision dans le déroulement et les méthodes policières utilisées, une psychologie de tous les personnages impeccable, et un équilibre entre l’enquête et la vie privée de Bosch parfait. Avec tous ses rebondissements et ses différentes pistes, ce roman est un pur plaisir de lecture.

Michael Connelly colle aussi à une actualité brûlante qui est toujours d’actualité aujourd’hui. Il montre comment la police suit une justice à deux vitesse en fonction de la couleur de la peau, comment ils peuvent arranger les preuves pour accuser des innocents, comment les différents services se font une guerre interne, combien sont importantes les conférences de presse où on s’arrange avec la vérité, tout cela pour éviter un embrasement d’un contexte social déjà chaud. Angel’s flight est un des romans majeurs du cycle Harry Bosch.

Oldies : Demande à la poussière de John Fante

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Attention, coup de cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Ce mois-ci, je vous propose de découvrir un des meilleurs auteurs américains, dont je ne connaissais que Bandini, le premier tome de son quatuor. Demande à la poussière en est le troisième.

L’auteur :

John Fante, né le 8 avril 1909 à Denver (Colorado) et mort le 8 mai 1983 à Los Angeles (Californie), est un romancier, nouvelliste et scénariste américain.

Fils d’immigrants italiens (son père était né à Torricella Peligna et sa mère, italo-américaine, était la fille d’un immigré de l’Italie méridionale)1, John Fante naît au Colorado (États-Unis) en 1909, au sein d’une famille croyante et conservatrice. Son enfance de gamin des rues turbulent se fera au sein d’une école jésuite, où Fante découvrira le besoin de liberté, la sexualité et l’écriture.

Il commence à écrire très tôt et, si on en croit ses romans autobiographiques, se montre un enfant particulièrement sensible, enflammé, charismatique et avide de la beauté du monde. À trois reprises entre 1927 et 1931, ses tentatives de mener des études universitaires échouent au bout de quelques mois.

À 20 ans, il se rend à Los Angeles (en 1929) où il travaille notamment dans une conserverie de poisson (évoqué dans La Route de Los Angeles) et exerce de nombreux petits boulots pour survivre. Avide de littérature, le jeune homme se nourrit spirituellement avec Knut Hamsun, Dostoïevski, Nietzsche, Jack London et Sinclair Lewis, et fait ses premières gammes en écriture.

Ses premières nouvelles attireront l’attention de H. L. Mencken, rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, qui publiera régulièrement, dès 1932, la prose du jeune Fante (sa première nouvelle est publiée alors qu’il a 23 ans, mais il se fait passer pour plus jeune, par orgueil et goût de la mise en scène de son propre talent) et gardera même une correspondance de 20 ans avec le jeune écrivain.

En 1933, son roman La Route de Los Angeles (The Road to Los Angeles) est refusé car jugé trop cru et trop provocant (malgré une correction de son ébauche vers 1936, le roman ne sera publié qu’en 1985, après sa mort).

Son premier roman Bandini, paraît en 1938. Largement autobiographique, le récit y suit les pérégrinations du jeune Arturo Bandini, fils d’immigrés italiens, habile rhéteur, manipulateur, joueur et jouisseur, qui a quitté son Colorado natal pour se faire une place au soleil. L’œuvre est habile, élégante, montre un Bandini/Fante sûr de lui et de sa folie, bien en adéquation avec la personnalité de Fante : menteur, joueur, il n’a pas hésité ici, et comme il ne cessera de le faire, de travestir la réalité, pour lui donner plus de substance, plus de goût, plus de puissance. Et l’effort marche à merveille : Bandini est un héros inimitable, borderline, toujours à chercher l’extrême et la nausée dans ses envies : l’art, la philosophie, les femmes. Bandini constitue le premier quart d’un cycle autobiographique constitué de La Route de Los Angeles, Demande à la poussière (Ask the Dust, publié en 1939), et beaucoup plus tardivement de Rêves de Bunker Hill (Dreams from Bunker Hill, publié en 1982).

L’autre cycle de Fante, Molise, comprend Les Compagnons de la grappe (The Brotherhood of the Grape, 1977) et Mon chien Stupide (My Dog Stupid, 1986).

À l’époque de Demande à la poussière, Fante est encore un gamin torturé et impulsif, qui s’est installé dans un petit hôtel tenu comme une pension de famille par une dame patronnesse. Fante vit alors seul et envoie de l’argent à sa mère dès que tombe un cachet de l’American Mercury. Il prophétise le monde et est sans cesse tendu entre deux abîmes : les femmes et la littérature.

Sa rencontre avec Joyce, une étudiante fortunée, éditrice et écrivain, qu’il épouse en juillet 1937 lui permettra de s’adonner pendant de longs mois à ses deux passions, le golf et le jeu. Il trouve tout de même le temps d’écrire et d’éditer son plus grand succès de librairie Pleins de vie (Full of Life, 1952) dont la manne financière lui permet d’acquérir une maison à Malibu. Le succès de sa dernière parution lui ouvre aussi les portes d’Hollywood. De 1950 à 1956, John Fante vit sous le règne de l’abondance, il travaille notamment pour la Fox et la MGM où il devient un scénariste important et reconnu avec les films My Man and I (1952), Full of Life (1956), Un seul amour (Jeanna Eagels, 1957), Miracle à Cupertino (The Reluctant Saint) (1962), La Rue chaude (Walk on the Wild Side, 1962), Mes six amours et mon chien (My Six Loves, 1963) et le téléfilm Something for a Lonely Man (en) (1968). Il est nommé aux Writers Guild of America Award du meilleur scénario en 1957 pour Full of Life. Durant cette période, il se rend également pour travailler à Rome et à Naples et ces séjours réveillent en lui la nostalgie de ses origines italiennes.

Cette carrière fut vraisemblablement alimentaire pour Fante, qui regrettait la cruauté bruyante de son travail de romancier. Il tombe alors dans un oubli relatif jusqu’à ce que Charles Bukowski, qui le vénérait, entreprenne avec son ami et éditeur John Martin de Black Sparrow Press, de rééditer Demande à la poussière. La situation matérielle de Fante s’améliore dans les années qui suivent grâce à l’éditeur de Black Sparrow Books et à Bukowski qui font tant pour le faire redécouvrir du grand public ; mais Fante est désormais aveugle et cul-de-jatte à cause de complications liées à son diabète. À l’occasion de sa rencontre avec Charles Bukowski, Fante dit alors : « La pire chose qui puisse arriver aux gens c’est l’amertume. Ils deviennent tous si amers ». Peu avant sa mort, il dicte à sa femme Joyce les épreuves de Rêves de Bunker Hill. Il meurt en mai 1983, à l’âge de 74 ans.

Fante est le père de quatre enfants, dont l’écrivain Dan Fante.

(Source Wikipedia)

Résumé :

Pendant la grande dépression, Arturo Bandini est un écrivain tourmenté et fauché vivant dans un hôtel résidentiel de Bunker Hill (Los Angeles). Il crée inconsciemment une image de Los Angeles comme une dystopie moderne à l’époque de la grande dépression. Démuni, il erre dans les cafés et fait la connaissance de Camilla Lopez, une serveuse au tempérament fougueux. Bien qu’attiré par cette belle Mexicaine, Bandini, d’origine italienne, rêve plutôt d’une alliance avec une Américaine, qui faciliterait son ascension sociale.

Or, chaque fois qu’il tente de s’éloigner de Camilla, celle-ci lui revient, sans qu’il puisse lui résister. Bandini lutte alors avec sa propre pauvreté, sa culpabilité catholique et son amour pour Camilla dont la santé se détériore. Elle-même est amoureuse de Sammy, mais il part s’exiler dans le désert en apprenant qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, et refuse de la voir. Camilla est finalement admise dans un hôpital psychiatrique.

Lorsque son éditeur lui offre une somme importante pour son roman, Bandini décide d’emmener Camilla loin de Los Angeles et part s’installer avec la serveuse dans un bungalow sur la côte, où leur amour et l’ouvrage autobiographique en chantier se font écho. Il lui achète un chiot et repart à Los Angeles récupérer ses affaires. Lorsqu’il revient, elle a disparu. Il suit ses traces jusque chez Sammy, qui l’a déjà chassée et lui apprend qu’elle est probablement en train d’errer dans le désert avec son chien. Bandini essaie de la retrouver, en vain. Il prend une copie de son dernier roman tout juste publié, le dédicace à Camilla et le lance le plus loin possible dans la direction qu’elle a prise.

Mon avis :

Dans les années 30, un tsunami a déferlé sur la littérature américaine. Largement autobiographique, John Fante va donc décrire son arrivée à Los Angeles après avoir quitté son Colorado natal. S’il se persuade d’être le nouveau génie de la littérature, sa passion pour l’écriture va lui imposer de survivre un peu plus longtemps pour écrire, encore et encore, sur ses émotions, mais aussi son environnement.

A première vue, il s’agit d’une autobiographie mais ce roman dépasse très largement ce cadre tant au niveau du style que de ce qu’il raconte. Dès le début du roman, on est emporté par la fougue montrée par Arturo Bandini, l’alter-égo de John Fante. Chaque phrase est mûrement pensée, chaque mot comporte une puissance incroyable, une force d’évocation hors du commun. John Fante nous montre sa capacité à décrire son environnement, ses pensées, son entourage, son style emporte tout par sa passion, sa fougue, sa verve, son rythme. Et j’ose à peine le dire, peu importe ce qu’il raconte, on le suit.

Qui dit autobiographie, dit descriptif de la vie d’Arturo Bandini. Il va nous décrire sa vie et derrière ses tribulations va apparaitre un homme obsédé par l’écriture en se persuadant qu’il est un génie. On pourrait croire qu’il se veut écrivain parce que c’est un moyen facile de gagner sa vie, et de profiter de bons moments, des femmes et de l’alcool. Il n’en est rien, le peu d’argent lui sert à aller à la rencontre des autres pour alimenter ses nouvelles, pour leur donner plus de vie, plus de passion.

Pour autant, Arturo Bandini est un personnage à part. Voleur, menteur, bonimenteur, fabulateur, fabuliste, formidable conteur, il se représente la figure d’un écrivain comme un témoin maudit. Il ne faut pas croire qu’il écrit pour l’argent, il tient ce rôle comme une profession de foi, comme une nécessité pour vivre. De même, il considère qu’un écrivain doit vivre durement pour toucher à la vérité de ce qu’il exprime. Dès qu’il touche de l’argent, il dépense tout pour être sûr de vivre dans la pauvreté, pour être convaincu de toucher le fond. Seul un homme qui souffre peut devenir un artiste.

Contrairement à d’autres grands auteurs, il ne cherchera pas d’expédients, d’excitants, comme la drogue même s’il en parle. Sa volonté de vivre vite, de vivre durement, se retrouve motivée par l’alcool (surtout pour passer le temps) et les femmes. Sa relation avec Camilla et Vera se situera toujours dans une opposition Amour / Haine, avec toujours ce mantra qu’on sait ce qu’on aime quand on l’a perdu. Il malmènera, violentera les femmes de sa vie pour les perdre, juste pour être persuadé qu’il devra agir pour les retrouver. On retrouve d’ailleurs la même relation d’amour / haine envers la religion quand il appelle Dieu avant de le rejeter comme une gigantesque imposture.

Arturo Bandini va donc nous narrer la ville de Los Angeles, la grande ville pour lui qui est un campagnard. Il va nous montrer les rues et les quartiers glauques, les bars enfumés, les pauvres qui font la manche. Tout ce contexte servira de moelle épinière pour développer sa faculté à exprimer des émotions, à nous faire ressentir la pauvreté, la faim, la torture nécessaire qu’il s’impose pour atteindre le sommet de l’écriture.

Ce portrait d’un écorché vif, toujours en train de courir après un objectif dont il n’a aucune idée, est un voyage fantastique qui aborde le sujet de la difficulté d’écrire mais aussi la nécessité d’apporter un peu de beauté, de poésie dans un monde noir et sans pitié. Ce roman, c’est une pépite, un monument de la littérature, probablement encore plus fort que Bandini, que j’avais lu il y a plus de trente ans, car plus rythmé et empli de rage de vivre. Et on se rend compte du nombre d’écrivains qui ont été influencé par les romans de John Fante, auteur que l’on a tendance à oublier. Quelle injustice !

Coup de cœur !

Blackwater de Michael McDowell : Tomes 5 & 6

Editeur : Monsieur Toussaint Louverture

Traductrices : Yoko Lacour et Hélène Charrier

Annoncé comme un événement éditorial, Blackwater arrive enfin chez nous après quarante années d’attente. L’auteur, Michael McDowell, voulait divertir son public, et lui offrir une intrigue en six tomes à raison d’un par mois. Chez nous, les sorties se font à un rythme d’un tome toutes les deux semaines. Et quand on voit les couvertures, sublimes, on se plonge avec délectation parmi les flots agités de la Blackwater.

Evidemment, il vaut mieux avoir lu les tomes précédents avant de se lire ce billet.

Tome 5 : La fortune

La deuxième guerre mondiale est terminée et la scierie des Caskey qui a bien profité du conflit, tourne à plein pot pour la reconstruction du pays. Le doyen James Caskey venant de mourir, l’héritage est partagé à parts égales entre Queenie sa belle-sœur, Grace sa fille et Danjo qui est resté en Allemagne. Billy Bronze, le mari de Frances, se sentant inutile propose à la famille de gérer leur fortune.

Frances, la fille d’Elinor, se retrouve enceinte et la taille de son ventre laisse à penser qu’elle attend des jumeaux, ce qui la rend inquiète. Seront-ils normaux ? Billy conseille à la famille d’investir dans des terres, et Elinor suggère d’acheter des marécages au nord de la Floride, qui, d’après elle, regorgent de pétrole. Quant à Sister, la sœur d’Oscar, elle reçoit une lettre de son mari Early Haskew lui annonçant son retour après la construction d’un pont. Mais Sister ne veut plus voir son mari, alors elle va faire appel à la magie d’Ivey, leur domestique noire.

Tome 6 : Pluie

Le premier tome débutait en 1919, celui-ci commence en 1958. Le clan Caskey a bien vieilli, Sister Haskew reste toujours alitée dans la crainte de voir revenir son mari. Queenie lui tient compagnie, lui racontant tous les commérages du village. Miriam mène d’une main de fer l’entreprise qui s’est diversifiée dans le pétrole, aidée par Billy Bronze qui s’oublie dans le travail depuis la mort de sa femme Frances.

La proximité de Billy et Miriam fait croire à Sister que ces deux-là vont se marier. Mais contre toute attente, Miriam décide de se fiancer avec Malcolm, le fils de Queenie revenu après ses années à bourlinguer. Le mariage va être le plus majestueux de la région, et Miriam qui songe à avoir un enfant, trouve l’idée de se venger de l’abandon de sa mère Elinor : héberger chez elle Lilah, la fille de Frances.

Mon avis :

On retrouve tous les ingrédients que l’on a aimés dans ces deux derniers tomes. La fortune va modifier les liens entre les différents membres, parce qu’avec Michael McDowell, même quand on espère un peu de calme dans le clan Caskey, il invente de nouvelles intrigues. Et les menaces vont pulluler autour des différents personnages et avoir des conséquences sur leur psychologie.

Quant au dernier tome de la série, nous assistons avec émotion au clap de fin, quittant à regret ce clan que nous avons suivi pendant 1500 pages. L’aspect fantastique est plus présent puisqu’il faut terminer le cycle et effectuer la boucle finale avec le commencement de cette saga. Ainsi, les deux derniers ancêtres Oscar et Elinor vont rencontrer leur destin, hantés par le passé et la ville se retrouver sous les flots.

Décidément, les éditions Monsieur Toussaint Louverture auront eu une riche idée de publier cette saga qui est un monument de littérature populaire, et pendant laquelle nous n’aurons pas eu l’occasion de nous ennuyer. Nous refermons le dernier tome avec un pincement au cœur, heureux d’avoir vécu cinquante années parmi le clan Caskey, heureux aussi d’avoir entre nos mains des romans aussi beaux, visuellement et littérairement.  

Rattrape-le ! de Jake Hinkson

Éditeur : Gallmeister

Traducteur : Sophie Aslanides

De tous les romans de Jake Hinkson, j’apprécie particulièrement sa faculté de créer des intrigues noires tout en ayant la volonté de dénoncer l’hypocrisie de la religion. Ayant été élevé dans un environnement familial fortement religieux, il mène ce combat avec beaucoup de cœur voire de vaillance, en nous ayant habitué à des intrigues du type « rentre dedans ». Du coup on peut se trouver surpris par ce roman qui semble s’être beaucoup assagi, même si le sujet est fort bien traité et le message d’autant plus clair qu’il est frappant.

Lily Stevens est une jeune fille de 18 ans qui se présente au commissariat. Elle est enceinte de Peter Cutchin et est venue déclarer sa disparition. En tant que fille du pasteur de l’église pentecôtiste unitaire, le shérif respecte parfaitement sa demande et va même jusqu’à convoquer Cynthia la mère de Peter pour savoir si elle sait où se trouve son fils.

Évidemment pour une église aussi rigoriste que celle de son père, la situation de Lily est fortement embarrassante. Le fait qu’elle ait fait convoquer Cynthia la fleuriste au commissariat est un scandale supplémentaire à tel point que lors de la messe du dimanche, la petite communauté, poussée par Sœur Drinkwater, envisage de remettre en cause le poste de pasteur du père de Lily. Lily se retrouve donc sous pression et doit retrouver Peter avant la fin de la semaine.

N’écoutant que son courage mais aussi son insouciance due à sa jeunesse, elle décide de rendre visite à Allan, un collègue de travail de Peter mais aussi le frère de sa mère que cette dernière a répudié à cause de son homosexualité. Lily guidée par Alan va découvrir un monde ultra violent fait de drogue de prostitution et de violence.

Par rapport à ses précédents romans Jake Hinkson ne va pas attaquer frontalement la religion mais prendre comme personnage principal la fille d’un pasteur. Lily va donc ressembler à un mouton que l’on va lâcher au milieu d’une horde de loups ou devrais-je dire dans un monde parallèle dont elle n’avait aucune idée quant à sa réelle nature noire. Ce qu’elle va découvrir m’a beaucoup fait penser à Blue Velvet de David Lynch.

De la psychologie de tous les personnages, qu’ils soient au premier plan ou bien secondaires, tous sont formidablement croqués et vont contribuer à faire avancer cette intrigue de façon remarquablement logique, et nous offrir de nombreux rebondissements, ce qui va donner un roman formidable à suivre et un roman noir digne des meilleurs polars américains actuels.

Petit à petit, Jake Hinkson va construire son scénario à l’aide de nombreux événements et avancer dans la description de ce monde obscur, avec le seul objectif de mettre en avant l’hypocrisie de l’église pentecôtiste et d’une façon plus générale de la religion et de ceux qui la pratiquent. La démonstration se révèle éloquente, voir frappante et la morale de cette histoire se résume dans cet adage familier : « faites ce que je dis pas ce que je fais ». Il est aussi à souligner que la fin du roman ajoute à sa qualité globale tant elle est formidablement réussie.

Jesus’ son de Denis Johnson

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format poche)

Traducteur : Pierre Furlan

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Une fois n’est pas coutume, je vous propose un recueil de nouvelles pour cette rubrique Oldies, d’un auteur américain bien peu connu chez nous.

L’auteur :

Denis Johnson, né le 1er juillet 1949 à Munich en Allemagne de l’Ouest et mort le 24 mai 2017, est un auteur américain. Il est surtout connu pour son recueil de Jesus’ Son (1992) et son roman Arbre de fumée (2007), qui a remporté le National Book Award.

Dans sa jeunesse, Denis Johnson suit son père au gré des affectations de celui-ci. Il devient dépendant ensuite à diverses substances. Finalement, il obtient une maitrise (MFA) à l’université de l’Iowa. Ses principales influences sont Dr Seuss, Dylan Thomas, Walt Whitman et T. S. Eliot. Il a reçu de nombreux prix pour ses œuvres, y compris un Prix du Whiting Writer’s en 1986 et une bourse Lannan pour la fiction en 1993.

Selon un groupe de critiques, écrivains et autres membres du milieu littéraire, son recueil Jesus’ son fait partie des meilleures œuvres de fiction américaines des 25 dernières années.

Denis Johnson fait des débuts remarqués avec la publication de son recueil de nouvelles Jesus’ Son (1992), qui a été adapté au cinéma en 1999 sous le même titre, et qui a été cité comme l’un des dix meilleurs films de l’année par le New York Times, le Los Angeles Times, et par Roger Ebert. Denis Johnson a un petit rôle dans le film, interprétant l’homme ayant été poignardé à l’œil par sa femme.

Il est titulaire en 2006-2007 de la chaire Mitte d’écriture créative à l’université d’État du Texas, à San Marcos (Texas).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Révélation terrifiante et admirable à la fois pour l’univers intérieur d’une certaine jeunesse américaine hantée par la violence et la drogue, les onze nouvelles de ce recueil retracent les tribulations d’un narrateur unique. Vies brisées, agonies dérisoires, accidents spectaculaires, l’auteur décrit tout cela comme autant de vignettes de l’existence quotidienne vécue par les junkies errant à travers le paysage américain. Pour Christophe Mercier (Le Point) : « L’ensemble forme comme une tapisserie pointilliste, la radiographie d’une frange, invisible à l’œil nu, de l’Amérique moyenne. Une découverte impressionnante. »

Mon avis :

Dès la première nouvelle, on est frappé par l’absence de sentiments, lors d’un accident décrit comme des images colorées. On y trouve un coté détaché, halluciné malgré la violence du propos. Le ton est donné pour tout le reste de ce recueil, une violence omniprésente et détachée comme si elle était irréelle.

L’auteur nous présente un monde qui alterne entre réalité et cauchemar, fait de passages décalés soit dans la description soit dans les remarques qui peuvent paraitre choquantes. Dans ce monde de drogués, la réalité est altérée et l’impression que l’on en retire reste toujours étrange, inimaginable, fantasmagorique, comme quelque chose qui ne peut jamais arriver en vrai.

L’auteur semble nous présenter des moments de sa vie, des cartes postales sur des rencontres (Deux hommes), dans des situations communes (Un travail, Urgences). Il y est rarement question d’amour, mais quand c’est le cas, le ton est toujours violent, désabusé et décalé. Il n’est pas étonnant que l’auteur ait rencontré un grand succès avec ces nouvelles d’un ton qui semble imagé avec un filtre imposé par les stupéfiants, avec une bonne dose de poésie. Intéressant !

Blackwater de Michael McDowell : Tomes 3 & 4

Editeur : Monsieur Toussaint Louverture

Traductrices : Yoko Lacour et Hélène Charrier

Annoncé comme une événement éditorial, Blackwater arrive enfin chez nous après quarante années d’attente. L’auteur, Michael McDowell, voulait divertir son public, et lui offrir une intrigue en six tomes à raison d’un par mois. Chez nous, les sorties se font à un rythme d’un tome toutes les deux semaines. Et quand on voit les couvertures, sublimes, on se plonge avec délectation parmi les flots agités de la Blackwater.

Tome 3 : La maison

1928. Bien qu’étant sœurs, les filles d’Elinor Miriam et Frances n’ont aucun contact l’une avec l’autre. Miriam est élevée dans l’opulence par Mary-Love Caskey et Sister sa fille, alors que Frances vit avec sa mère et son père Oscar. Une méfiance voire une rivalité s’est créée entre les deux jeunes filles et leur caractère totalement opposé, l’une pleine d’énergie et l’autre effacée et maladive. Frances veut aller à l’école et Miriam refuse de l’emmener voire même de lui adresser la parole.

La belle-sœur de James Caskey, Queenie Strickland s’est finalement installée à Perdido avec ses enfants, ayant échappé de peu à la violence de son mari Carl. Ne voulant pas être une charge pour la famille, elle suit des cours de dactylographie et se fait embaucher à la scierie où elle fait des merveilles. Malheureusement, Carl annonce son retour et un deuxième malheur va frapper cette petite ville, la crise économique de 1929.

Tome 4 : La guerre

A la suite da la disparition de Mary-Love, Sister qui ne revenait que pour les fêtes de Noël décide de venir s’installer à Perdido pour tenir compagnie et élever Miriam. La séparation d’avec son mari Early Haskew semble de plus en plus évidente tant celui-ci voyage toujours pour son travail et qu’il a repris ses mauvaises manières. Oscar décide d’investir tout son argent dans l’achat de terres alors que l’été s’annonce avec l’obtention du diplôme pour Miriam.

Miriam est devenue une jeune femme secrète et personne ne sait ce qu’elle envisage à la rentrée. Tout le monde la voit prendre la voiture le matin pour se faire bronzer sur la plage et Miriam décide d’inviter sa sœur à l’accompagner. Après une première journée de coups de soleil, Frances découvre les joies de l’eau, dans laquelle elle se baigne pendant toute la journée. Quant à Queenie, son fils lui cause bien des soucis, allant même jusqu’à faire le braquage d’une épicerie avec un complice.

Mon avis :

Ayant laissé passer un mois entre ma lecture des deux premiers tomes et ceux-ci, j’étais inquiet de savoir si j’allais m’y retrouver dans cette saga familiale. Heureusement, le résumé en introduction du livre et le talent de l’auteur font que l’on se retrouve bien vite en territoire connu et on retrouve instantanément le plaisir de replonger dans cette série décidément de grande qualité.

Je pense qu’il est inutile de vous signaler qu’il vaut mieux avoir lu les précédents tomes mais je vous rassure de suite, la lecture est toujours aussi plaisante, les événements toujours aussi nombreux et les dialogues plus présents et remarquablement bien faits. On y trouvera toujours ces petites touches de fantastique qui font la différence avec bien d’autres sagas et qui vont continuer puisqu’elles se transmettent de parent à enfant.

Si la ville de Perdido semble être un endroit tranquille, on la retrouve malmenée par les événements extérieurs, la crise économique dans le troisième tome avec la remise en cause de la survie des scieries, puis la deuxième guerre mondiale dans le quatrième avec une économie du bois florissante mais l’obligation de se plier aux rationnements et l’appel des jeunes à l’armée.

L’auteur malgré tout ne s’appesantit pas ces événements mondiaux, préférant rester dans son cocon de Perdido. Par contre, il donne la place belle à James, qui se sent de plus en plus seul, et prend sous son aile Danjo, le fils de Queenie et ces passages de pure poésie sont un ravissement. Rassurez-vous, de nombreux événements dramatiques vont survenir et la famille déjà divisée va devoir faire front, pour notre plus grand plaisir. Cette série s’impose comme une saga populaire incontournable.

Un voisin trop discret de Iain Levison

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Fanchita Gonzalez Batlle

Sélectionné pour les trophées 813 du roman étranger, je ne pouvais laisser passer le dernier roman en date de cet auteur écossais que j’affectionne particulièrement, pour son acuité à décrire notre monde.

Même s’il n’a pas réellement besoin d’argent, Jim Smith occupe ses journées à prendre des courses de taxi UBER, en faisant attention de se montrer aimable, pour être bien noté par l’application. Car de nos jours, tout le monde a le droit de donner son avis sur tout sans se rendre compte des conséquences. Il essaie malgré tout d’éviter tout contact social qui ne lui soit pas nécessaire.

Sauf qu’il rencontre sa nouvelle voisine, Corina, qui élève son petit garçon pendant que son mari Robert Grolschest en mission pour l’armée en Afghanistan. Petit à petit, sa présence va envahir l’espace protégé de Jim. De son côté Grolsch appartient à la 159ème compagnie, destinée aux opérations sur le terrain. Suite à une action dramatique où le sniper Dawes y laisse la vie, Grolsch doit faire équipe avec un nouvel équipier.

Grolsch rencontre donc Kyle Boggs, un jeune texan qui veut utiliser l’armée comme un tremplin vers des fonctions importantes au sein de l’état. Pourquoi pas ambassadeur ? Le seul problème, et il est important dans l’armée, est que Kyle est homosexuel. Il s’arrange donc avec Madison, une amie du lycée, pour l’épouser et ainsi sauver les apparences. Mais un grain de sable va enrayer les engrenages.

Comme à son habitude, Iain Levison nous présente des personnages confrontés à un contexte plus global. Il nous propose de regarder par le petit bout de la lorgnette la vie de petites gens mais toujours un certain décalage, un humour gentiment cynique qui nous frappe d’autant plus par de petites remarques sur lesquelles il pointe le doigt alors que cela nous parait parfaitement normal.

On ne peut que s’esclaffer sur la façon dont UBER fournit des trajets à ses « esclaves » (c’est de l’humour !) en fonction des notes que leurs clients leur donnent dans l’application connectée. Ou même l’avis de l’auteur sur le fait que n’importe qui peut donner son avis sur les réseaux sociaux même quand ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ou encore, la gigantesque hypocrisie qui consiste à donner des termes politiquement corrects à des groupes de personnes pour ne pas les froisser, quand la population noire était appelée nègre, puis noire, puis black puis afro-américaine.

Iain Levison situe son intrigue aux Etats-Unis, mais on sent bien qu’il veut généraliser son propos tant cette culture nous envahit de jour en jour. Et le meilleur moyen pour porter son message est encore de la faire avec un humour cynique pour dénoncer entre autres, les actions militaires non justifiées, l’homophobie, la difficulté des soldats lors du retour à la vie civile, l’opportunisme comme une obligation de réussite de sa vie professionnelle, l’accès libre aux armes, les problèmes à élever des enfants dans une société faite de petits arrangements, et j’en passe.

Il serait injuste de ma part de ne pas dire un mot du scénario de cet excellent roman. Si au commencement, nous rencontrons trois familles n’ayant aucun lien apparent, ils vont petit à petit se rapprocher et les hasards de leur vie vont aboutir à un dernier chapitre en guise de conclusion qui m’a juste fait éclater de rire. L’auteur nous offre une conclusion absurde et juste irrésistible.