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Le mondologue de Heinrich Steinfest (Carnets Nord)

Oui, je lis des polars ; cela constitue même 99% de mes lectures. Le 1% restant est consacré à des auteurs que j’adore pour leur singularité, ou leurs messages, tels Philip Roth, Philippe Djian, Jean Paul Dubois ou quelques autres. Heinrich Steinfest, découvert il y a deux ans, fait partie de ceux là par son coté décalé de regarder la vie.

Sixten Braun est un personnage allemand qui vit à Taiwan, travaillant dans une usine de production. Sans attaches particulières, si ce n’est qu’il a laissé au pays une fiancée, il a une acuité particulière de regarder le monde qui l’entoure. Pour autant, il ne se juge pas cynique, comme il le dit lui-même : « Je ne suis pas un cynique. Les cyniques sont ceux qui croient très sérieusement faire le bien en se servant d’un ordinateur sur lequel est collée une pomme entamée. Ou en mangeant des pâtes sans œufs. Comme si ce genre de pâtes avait été prémâché par le Bon Dieu en personne. ».

Ce matin là, Sixten va se promener quand il manque de se faire renverser par un camion. Dans la seconde d’après, il est victime d’une explosion … de baleine. Il faut dire que cela n’arrive pas à tout le monde. En fait, la baleine venait de s’échouer sur les rivages de Taiwan, et on la transportait sur le camion. Les gaz dus à sa putréfaction l’ont fait exploser et Sixten s’est retrouvé percuté par un rein de baleine.

A l’hôpital, il tombe amoureux de la doctoresse. Dans sa bouche, le mot traumatisme faisait office de poésie. Lana Senft, c’est son nom, est comme lui : elle a de l’humour, elle a de la répartie. Sixten envisage de passer un peu de temps de sa vie avec elle, alors que son entreprise envisage de le rapatrier. Il invente alors un voyage d’affaires au Japon. Dans le vol du retour, l’avion s’écrase en mer. Sixten en réchappe. Ces deux événements vont peu modifier sa vie jusqu’à ce qu’on lui annonce, quelques années plus tard qu’il a un fils.

Heinrich Steinfest est décidément différent des autres humains. Il a l’art de construire des scènes bizarres, de nous les rendre réalistes, et d’en profiter pour nous montrer notre société sous un autre angle. Car dans ce roman, on finit par voir cette baleine, on est bien assis dans l’avion qui s’écrase, et on suit les élucubrations de Sixten sur tous les domaines, avec un sourire suspendu aux lèvres.

Car Heinrich Steinfest ne regarde pas le monde par le petit bout de la lorgnette, il le voit à travers un prisme. Et n’importe quelle situation est l’occasion de partir loin, de disserter sur Dieu, ou sur les aliments que l’on mange, sur les gens qui vont à la piscine ou ceux qui font de l’athlétisme.

Si ses romans précédents pouvaient s’apparenter à des romans policiers, celui-ci n’en clairement pas un. On suit l’itinéraire d’un homme qui déambule dans la ville, en regardant les autres, sans se poser de questions sur soi-même car cela peut être trop douloureux. Et ses remarques font mouche à chaque fois. Avec une traduction formidablement justes, ses digressions sont tour à tour passionnantes, drôles, évidentes, déplacées, émouvantes.

Je me suis rendu compte aussi que, en prenant des passages au hasard, ou même en commençant un chapitre pris au milieu des autres, on était aussi fasciné que si on lisait le roman de bout en bout. Bien que ce ne soit pas une accumulation de scènes, ce roman est plutôt un roman de balade, qui a une bonne tête de livre de chevet. D’aucun appellent ça un livre culte … c’en est un.

Le poil de la bête de Heinrich Steinfest (Carnets Nord)

J’avais raté ses deux premières parutions en France, à savoir Requins d’eau douce et le onzième pion, malgré le bien que j’en ai lu ici ou là, sur l’humour loufoque et déjanté qui fusent au travers des pages. Voici donc mon rendez vous avec cet auteur autrichien à l’univers si particulier.

Anna Gemini est une belle blonde discrète, mère célibataire, devenue tueuse à gages pour assurer une vie un peu plus confortable à son fils Carl, adolescent handicapé dont elle ne se sépare jamais. Anna s’impose deux principes en guise de morale : elle part toujours en mission avec son fils, et ses victimes doivent s’acquitter elles-mêmes du prix de leur élimination.

Au cours d’une rencontre pour le moins étrange et amusante, elle fait la connaissance d’un employé de bureau, fonctionnaire dans un service qui n’a plus de travail. A moitié agent secret, à moitié truand à la petite semaine, Kurt Smolek, autrichien de son état va lui servir d’intermédiaire et lui trouver les contrats à remplir. La seule mission qu’Anna va accomplir sans Smolek est l’assassinat d’un diplomate norvégien pour le compte de sa femme.

Il s’appelle Markus Cheng et il est détective privé. Il incarne le flegme viennois avec un physique de Chinois, et ne se sépare jamais de son chien Oreillard incontinent. Cheng a perdu sa femme et un bras au cours d’une enquête précédente. Il va se retrouver à enquêter sur le meurtre de ce diplomate autrichien.

Tous ces personnages vont se rencontrer, chercher, courir, deviser sur la vie, leur vie et ce qui les entoure. Dire que ce roman est particulier est un euphémisme. Car si on peut penser à un roman policier, il s’agit plutôt d’un roman qui n’appartient à aucun genre mais qui en créé un à lui tout seul : celui de roman philosophique policier humoristique cynique bizarroïde intelligent.

A la façon d’un Samuel Beckett, qui dans En attendant Godot nous décrit deux personnages qui attendent un événement (l’arrivée de Dieu) qui n’interviendra jamais, Heinrich Steinfest prend trois ou quatre personnages principaux et les fait aller d’un endroit à l’autre, courant à la recherche d’un secret qu’ils ne trouveront jamais (la recette de l’eau de Cologne) pour mieux regarder par le bout de la lorgnette le monde actuel et en profiter pour deviser sur l’homme dans le monde et son inutilité, cela avec un cynisme de fort bon aloi.

Je vous livre d’ailleurs la citation écrite en quatrième de couverture pour vous faire une idée : « C’est triste à dire mais en Autriche, il faut toujours que les nazis se montrent pour qu’il se passe un peu quelque chose. »

Je me rappelle en terminale que nous avions lu en classe Le château de Franz Kafka. J’avais adoré ce roman, et j’avais été le seul dans la classe à trouver cela un formidable roman d’humour absurde. C’est exactement le cas pour ce roman : J’y ai trouvé du Desprosges pour le coté absurde, du Pierre Dac pour l’humour de certains dialogues, du John Irving dans les scènes à plusieurs personnages. Mais j’ai surtout pensé à Franz kafka pour la similitude du sujet et sa façon froide et désintéressée d’analyser la société et ses contemporains. Je dois vous prévenir que la lecture n’est pas aisée, qu’il faut parfois s’accrocher mais le résultat est à la hauteur : c’est de la grande littérature gentiment loufoque.