Archives pour la catégorie Littérature brésilienne

Pssica d’Edyr Augusto

Editeur : Asphalte

Traducteur : Dinhiz Galhos

J’avais été enchanté, effaré par Nid de vipères, un roman court et violent, autopsiant la société brésilienne et la corruption généralisée, à travers une histoire de vengeance terrible. Et si l’histoire était marquante, le style si particulier fut pour moi une révélation. Pssica (qui veut dire Malédiction), pour moi, va encore plus loin, et fait plus mal.

Janalice est une collégienne comme les autres. Et pourtant, ce jour là est pour elle comme l’ouverture d’une porte vers l’enfer. Sa beauté, sa couleur de peau blanche en font une des vedettes du lycée. Quand elle est convoquée par la directrice, c’est pour apprendre que son petit ami Fenque a filmé leurs ébats sexuels et les a mis sur un réseau dit social.

La directrice lui demande de partir et de revenir avec ses parents. Quand elle arrive chez elle, elle en parle à sa mère, qui est effondrée. La réaction du père est plus extrême, il lui demande de partir de la maison et il la jette dehors. Elle trouve refuge chez une amie, et essaie de tourner la page. Mais en se promenant dans la rue, elle est enlevée dans une camionnette par deux hommes. Le père de Janalice a des remords. Il fait appel à Amadeu, un policier à la retraite, pour retrouver sa fille.

On va suivre aussi beaucoup d’autres personnages dans ce roman. Manoel Tourinhos a fui son pays d’origine l’Angola quand la révolution a éclaté et a rejoint l’île de Marajo, où il ouvre un commerce avec sa femme Ana Maura. Une bande de délinquants débarque et tue atrocement sa femme. Prea a pris la suite de son père à la tête du gang de tueurs. Leur activité va du vol au meurtre, du trafic de drogue à la corruption. Prea est un des exemples de chefs de gangs dans un milieu ultra-violent.

Comme je l’ai dit pour le précédent roman, le style du roman est particulier, complètement personnel. Là où dans le précédent roman, le lecteur devait emboiter les pièces pour construire l’histoire, on se retrouve ici avec une histoire plutôt linéaire ou plutôt plusieurs histoires en parallèle. Et dans ce cas là, son style fait mouche. Les phrases sont courtes et frappent le lecteur. Les dialogues ne sont pas séparés, ils sont inclus dans un même paragraphe, et le lecteur n’a aucune difficulté à s’y retrouver. En fait, on a plutôt l’impression que Edyr Augusto nous prend la tête entre ses mains et nous la secoue bien fort.

Car la situation est proprement hallucinante, voire déprimante, nous montrant des gens communs aux mains de tueurs qui n’ont aucune limite. Les scènes sont éloquentes, l’auteur ne nous cachant rien. Il faut s’attendre à des scènes crues et être préparé à ce voyage en enfer. Car les victimes vont s’amonceler et le lecteur n’en sortira pas indemne. Si on peut qualifier ce roman de roman noir, c’est aussi et surtout un roman de dénonciation.

Car à travers la galerie de personnages, tous personnage principal de l’histoire à un moment donné, Edyr Augusto livre un témoignage éloquent sur l’état de son pays, aux mains de tueurs sans états d’âmes, inhumains jusqu’au bout des ongles, de tous les trafics qui nourrissent ces gangs, de l’argent qui va remplir les poches des politiciens. Et la morale, dans tout cela ? J’ai bien peur qu’elle ait été enterrée avant le début de ce roman.

Avec ce roman, Edyr Augusto va encore plus loin dans la dénonciation et la dérive de son pays. Il ne met pas de gants, et ne nous épargne rien. C’est un roman fort, un roman coup de poing, qui mérite d’avoir un large écho pour que son message porte. C’est un roman dur, apre, dans lequel on ne trouvera aucune rédemption, aucun espoir, aucun avenir. Et peut-être faut-il que l’on se prenne des claques dans la figure pour nous en rendre compte ? Vous l’avez compris, il faut absolument lire ce roman hallucinant.

Ne ratez pas les avis de Yan, de Jean-Marc et l’excellent billet de la librairie Charybde

Nid de vipères de Edyr Augusto (Asphalte)

Etes-vous prêt pour une expérience ?

J’avais raté les deux précédents romans de cet auteur brésilien parce que … je ne sais pas. Celui-ci m’a été conseillé par Le Concierge Masqué. Et il avait raison, tant ce petit roman de 150 pages en vaut d’autres qui, sur le même sujet, en font 500 ! En fait, c’est à une véritable expérience que je vous convie, presque à un défi. Car je vais défendre ce roman que j’ai adoré, que je trouve fantastique.

Dans le quartier de Centre Architectural de Nazaré, il est presque minuit et les feux d’artifice vont bientôt se déclencher. Trois hommes sortent d’une voiture et entrent dans un immeuble. Ils pénètrent dans un appartement et assassinent la famille Pastri au complet. Les coups de feu se perdront dans le brouhaha des festivités.

A la terrasse d’un bar, Valdomiro, simple comptable, boit se bière. Trois hommes passent devant lui, et laissent tomber un porte-clés. Lui qui les collectionne, va le mettre dans sa poche. C’est aussi un arbitre de football amateur, où il oublie sa lâcheté naturelle, et grand fan de cinéma classique.

Autre temps, autre lieu. Il est l’amant de Pat Harrison, une rock-star internationale. Il doit prendre l’avion pour le Brésil et revenir dans son pays, le Brésil.

Les trois hommes ayant perpétré l’assassinat des Pastri s’arrêtent sur un parking. Une autre voiture arrive. Des hommes les exécutent.

Autre temps, Autre lieu. Les Pastri sont propriétaires d’une scierie à Castanhal. La famille est au complet, les deux enfants Alfredo et Isabela sont là. Wlamir Turvel débarque avec sa bande. Ils frappent le père, violent la mère devant les enfants … Jusqu’à ce que le père accepte de céder son exploitation à Wlamir.

Autre temps, autre lieu. Wlamir Turvel a bati sa fortune sur les biens des autres. Avec l’argent de la scierie, il a construit son empire de trafics. Drogue, prostitution, tout y passe. Il est devenu incontournable et a réussi à devenir gouverneur.

Voici un aperçu des premiers chapitres de ce roman, pas comme les autres. Les chapitres sont courts, très courts. Ils représentent tous une pièce du puzzle. Il n’y a aucune indication de temps, voire même de lieu. Le lecteur est amené à construire lui-même l’histoire, à reconstruire cette intrigue. Même la narration est sèche, les phrases sont courtes. Il n’y a pas de séparation dans les dialogues. Ils se suivent dans le même paragraphe. Là aussi, c’est le lecteur qui doit construire sa propre lecture.

Et vous savez quoi ? ça marche ! Quand je vous parlais d’expérience, je crois bien n’avoir jamais lu un roman aussi jusqu’au-boutiste dans sa forme, mais qui, malgré cela, fonctionne à merveille. C’est un roman étonnant, car, une fois accepté le jeu, on se retrouve avec une bombe à retardement entre les mains. Cela devient un véritable plaisir voire plus, une véritable drogue tant on a du plaisir à revenir sur les pages. On en vient même à relire certains passages tellement c’est bon.

Et cela ne s’arrête pas là. L’histoire, qui est la vengeance d’Isabela, n’est pas aussi simple que l’on croit. Le parcours de Wlamir est éloquent, la trajectoire d’Isabela terrible, les personnages secondaires nous mettant en face d’un dilemme : Peut-on aimer un seul de ces personnages, devant leur violence, leur lâcheté, leur égocentrisme, leur croisade sanglante ? Fichtre ! c’est un sacré bouquin, de ceux qui vous remuent, de ceux qui vous marquent, de ceux qu’on n’oublie pas, de ceux qu’on ne peut pas oublier.

Etes-vous prêt pour une expérience ?

Black Music de Arthur Dapieve (Asphalte)

Voici le petit dernier de chez Asphalte, une nouvelle histoire plongée au plus profond des bas-fonds citadins. Cette fois-ci, c’est au Brésil que cela se passe, dans les favelas de Rio de Janeiro.

C’est la fête de Saint Judas Thadée en centre ville. C’est la folie, les marchands ambulants envahissent les rues, les gens se dirigent vers l’église, et la circulation est extrêmement difficile. Le bus qui doit amener les étudiants à l’école est bloqué dans les embouteillages. Michael aurait du aller pisser avant de partir de chez lui ce matin !

Soudain, trois personnes débarquent, affublées d’un masque de Ben Laden. Ils sont lourdement armés, et se précipitent dans le bus à la recherche de Maïcom Filipi. En fait leur prononciation est mauvaise, et ils enlèvent Michael Philips, jeune adolescent noir américain de 13ans, fils d’un cadre qui travaille pour une grosse société américaine.

Les kidnappeurs s’avèrent être des amateurs, leur demande est au départ de 200 000 real, mais elle devient 200 000 dollars après une question innocente de Michael. Tous vivent dans les favelas, ils sont tous adolescents entre 13 et 17 ans, ils sont menés par Musclor et vivent de petits larcins. Michael va petit à petit les connaître, apprendre et se rapprocher d’eux.

Ce roman est un petit livre (120 pages), et c’est probablement le principal et seul défaut que je pourrais lui adresser. Le roman est découpé en trois parties bien distinctes, toutes narrées à la première personne du singulier. Ces trois personnages vont nous narrer leur vision de la vie dans les favelas. Michael, attaché sur sa chaise, va découvrir ses ravisseurs et se trouver des points communs d’adolescent. Il va aussi perdre son innocence, être plongé dans un monde de violence sans se rendre vraiment compte de l’arsenal que ces jeunes trimballent.

C’est un monde de brutes, répondant à la loi de la jungle, une lutte constante pour la survie. La deuxième et la troisième partie en sont la parfaite illustration. Musclor nous décrit son quotidien au travers d’un poème, ou d’une chanson de rap. Il grave sa haine, sa violence quotidienne, sa volonté de se battre contre la police, contre tout, contre tous, contre lui-même, avec les armes qui le rendent plus fort.

Puis vient Jo, l’une des petites amies de Musclor. A la fois naïve parce que c’est une jeune fille et mature parce q’à 16 ans, elle a déjà beaucoup vécu, son rêve d’avoir un enfant remplit sa vie et constitue son seul espoir. Son instinct maternel est en contradiction avec l’inhumanité du monde des favelas, sorte de microcosme en vase clos, où on n’a pas le droit de rentrer si on n’en fait pas partie. Et je ne vous parle pas de la fin …

Comme je vous le disais, c’est un portrait sans concession, sans jugement de ce monde à part, à coté du monde dit civilisé, où le trafic de drogue permet d’acheter des armes pour se défendre. Vu de l’intérieur, sous la forme d’un huis clos, le portrait est éloquent, ces jeunes survivent en sachant qu’à tout moment, ils peuvent tomber, mourir. J’aurais aimé que ce roman soit un peu plus long comme je l’ai dit, mais, à la dernière page, il m’est resté comme un goût amer dans la bouche.