Archives pour la catégorie Littérature française

Chez Paradis de Sébastien Gendron

Editeur : Gallimard – Série Noire

Autant vous le dire tout de suite, je suis fan des écrits de Sébastien Gendron, depuis Le tri sélectif des ordures. Il faut s’attendre donc à de l’humour et cela commence d’ailleurs très bien : en exergue, au début du roman, Sébastien Gendron nous met en garde après un pré-générique, en écrivant : « D’après une histoire fausse. »

Maxime Dodman fait sa tournée en fourgon blindé avec Eric Ginelli et Pierre Pouton en ce vendredi 17 juin 1986. Le directeur des opérations les détourne par la zone Panhard, à cause du retard qu’ils ont pris. Soudain, ils se font arrêter par deux voitures. Coups de feu, grenades, Ginelli et Pouton à terre. Max arrive à descendre les braqueurs mais il est salement touché. Il aperçoit plus tard un passant en mobylette qui veut prendre un sac de billets et lui tire dessus, avant de s’évanouir.

Trente années ont passé. Max a ouvert un garage sur le plateau des causses. Il mène son monde à la baguette, que ce soit Denis Bihan, son apprenti ou sa femme Marie-Louise qui réserve son affection pour son chien. A coté du garage, Max loue trois chambres, qui servent de lupanar dans lesquelles The Face tourne des films pornos via sa société Juicy Media. Au passage, tout ce qui compte de respectables dans le village peut en profiter, du maire et de ses conseillers aux notables et industriels du coin.

Les grains de sable vont s’accumuler dans les rouages de cette petite mécanique bien huilée. Adrien Leoni se présente comme un producteur de cinéma. Il envisage de tourner un film ayant pour décor le garage Chez Paradis. Thomas Bonyard qui a été défiguré par la balle de Max quand il était sur sa mobylette retrouve la trace du garage et une prostituée se préparant pour un film X disparait.

Ecrit comme un film, Sébastien Gendron nous présente son scenario avec un pré-générique, le film, le générique de fin et un post générique. Cette méthode sert surtout à ne pas tout prendre au pied de la lettre, et à jouer avec les codes, où se mélangent l’art littéraire et l’art cinématographique. De la présentation des personnages au déroulement de l’intrigue, tout va aboutir dans une scène finale d’anthologie digne de Sam Peckinpah.

La galerie de personnages vaut à elle-seule le détour, l’auteur les présentant tous plus pourris les uns que les autres, tous plus dégueulasses les uns que les autres. On est plongé dans un roman noir, mais du noir extrême, presque caricatural. Mais rappelons-nous qu’il s’agit d’un film et que de nos jours, on ne fait pas dans la dentelle. L’action, les rebondissements sont incessants, le violence présente (en particulier une scène particulièrement marquante) et l’humour noir permettant d’avoir du recul intervient toujours au bon moment.

Tout le monde va en prendre pour son grade ; dans un panier de crabes, quand il n’y a plus à manger, ils se dévorent entre eux. Tous les rouages vont se gripper et déboucher sur une scène finale impressionnante, qui nous permet de se rassurer que tout cela n’est qu’une vaste comédie noire. D’ailleurs, j’ai adoré la citation finale, tirée du Cherokee de Richard Morgièvre :

« Les gens bien mis rabâchaient souvent que Shakespeare avait tout dit. Des conneries. Il n’avait rien dit. Personne ne pouvait rien dire. C’était bien pourquoi les écrivains continuaient d’écrire : pour ne rien dire. »

Et j’ajouterai juste : en le disant bien.

Et dire qu’il y a encore des cons qui croient que la Terre est ronde ! de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Je ne sais pas pour vous, mais avec un titre pareil, avec une telle couverture, on ne peut résister à ce nouveau roman de Maurice Gouiran, qui remet en selle Clovis Narigou son personnage récurrent et la capitaine Emma Govgaline, son amante.

Vendredi 4 décembre. Le marché de santons bat son plein sur le port de Marseille. Quasiment personne ne s’aperçoit que Claudette Espatouffier s’est écroulée sur son stand avant de découvrir son chemisier rougir. Puis, un homme parmi les clients tombe, avant qu’un deuxième ne fasse de même. La panique atteint la foule qui fuit de tous coté, ne sachant pas d’où proviennent les tirs. Dans la débandade, deux autres victimes passent de vie à trépas.

Depuis un mois, des paquets fort bien emballés s’échouent sur les plages environnantes de Marseille. Pour donner un coup de main à l’Office central de répression du trafic de stupéfiants, Atallah, Esposito et Urbalacone du commissariat de Marseille leur donnent un coup de main, sur ordre du commissaire Arnal. Avec le massacre qui vient d’avoir lieu, ils vont réintégrer leur poste.

En 2001, Clovis voyageait vers Kaboul pour réaliser un reportage sur les mensonges qui ont suivi la chute des tours du World Trade Center et avait découvert à cette occasion l’émergence de groupes de personnes érigeant une méfiance envers les informations données par les médias. Avec l’avènement des réseaux sociaux, cette tendance s’est accélérée et Norbert F., du magazine Histoire du présent, lui demande une pige ce drame des tours.

Comme à son habitude, Maurice Gouiran nous offre un roman policier dans la plus pure tradition, et nous propose de revenir sur certains événements de notre histoire contemporaine, avant de creuser un aspect moderne, celui des complotistes et autres révisionnistes. Et comme d’habitude, c’est à la fois instructif et passionnant, surtout quand ces idioties ne visent qu’à une chose : l’avènement du Quatrième Reich.

Pour autant, l’enquête sur les complotistes, le trafic de drogue et le massacre sur le port de Marseille n’ont que peu de points communs, et on ne pourra qu’apprécier l’habileté de Maurice Gouiran à nous fournir une intrigue remarquablement ficelée qui va faire monter la mayonnaise et lier tous ces ingrédients. La seule chose que l’on peut regretter, c’est que le polar soit moins drôle que son titre.

Donc une fois encore, Maurice Gouiran arrive à nous passionner, nous tenir en haleine pendant plus de 250 pages. Je tiens juste à signaler que Clovis semblait désemparé devant la bêtise du monde ; ici, on le retrouve en pleine forme, avec toute sa verve, toute sa hargne et sa volonté de résoudre ces affaires … pour les beaux yeux d’Emma bien sûr … et pas que ses yeux, d’ailleurs. Bref, je préfère le voir en pleine action, et ne baissant jamais la tête devant l’adversité.

La Main de Dieu de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Outre Rocco Schiavone, le personnage d’Antonio Manzini, le deuxième personnage italien dont je suis avec assiduité les enquêtes se nomme le commissaire Soneri, dont La Main de Dieu est déjà la septième enquête publiée en France. Et on en redemande !

Quand il arrive au bureau, le commissaire Soneri s’aperçoit qu’on lui a envoyé un paquet. Inquiet, Juvara son second lui conseille de ne pas l’ouvrir. A l’intérieur, sont disposées des pâtisseries pour fêter la Saint-Hilaire, le protecteur de Parme, le 13 janvier. Il appelle Angela, sa compagne puis part se promener où des plaques de verglas résistent encore à la légère hausse des températures, laissant une sorte de bouillasse grise.

Arrivé au Ponte di Mezzo, Juvara l’appelle et lui annonce la présence d’un cadavre. Le hasard veut que le corps se soit échoué sous le pont que Soneri arpente. Il semblerait que le destin veuille qu’il s’intéresse à cette affaire. Le mort a dû rester longtemps dans l’eau avant d’arriver ici, vu son état, transporté par la crue. Il convie donc son ami médecin légiste Nanneti à faire quelques centaines de mètres pour faire la première analyse.

Le crâne étant enfoncé à l’arrière de la tête, il s’agit sans aucun doute d’un assassinat. En dehors de cela, ils n’ont aucune piste quant à l’identité du mort. Mais déjà, tous les média en font les choux gras. Alors qu’ils dégustent leur repas, Juvara appelle et signale une camionnette suspecte en amont de Parme, en amont, vers Pastorello. Elle comporte des impacts de balles de gros calibre. Le chef de Soneri Capuozzo et le magistrat sont en effervescence et Soneri décide de prendre les devants et de se rendre à Monteripa, village perdu dans les montagnes, où habite le propriétaire de la camionnette.

Chaque roman de Valerio Varesi nous emporte dans un rythme nonchalant, où grâce à une intrigue tortueuse, l’auteur nous propose de visiter son pays en prenant son temps, et de parler des changements de la société et leurs impacts. Le commissaire Soneri a sa propre logique pour mener son enquête, additionnant un a un les indices grâce à des discussions fort intéressantes avec les habitants du coin.

Sauf qu’ici, il va être confronté à un petit village où les gens préfèrent se taire que de s’ouvrir à un inconnu, un village qui survit grâce à une entreprise d’embouteillage d’eau minérale, peuplée majoritairement de pauvres gens et détenu par Malpeli. Comme à son habitude, Soneri passe d’un personnage à l’autre, et en profite pour se prouver une fois de plus son mal-être devant cette société avide de profits et pleine d’irrespect.

Et c’est en cela que Valerio Varesi est grand. Il aborde des thèmes contemporains, la course au profit par exemple quand on lui parle de créer des pistes de ski et que pour ce faire, il faut abattre ces forêts. Il nous parle de l’immédiateté inutile de l’information, la recherche de scoops des journalistes et les réactions des politiques qui y voient l’opportunité de créer un état policier toujours plus répressif.

Mais il aborde aussi d’autres thèmes plus généraux, presque philosophiques, comme la place de la religion dans la société moderne, mais aussi le mal être, la place de l’homme, la nécessaire recherche de l’espoir, autant de thèmes abordés par Soneri et le curé du village que j’ai trouvés passionnants. Valerio Varesi m’a encore pris par la main avec cette nouvelle enquête, nous avons cheminé des sentiers enneigés ensemble, nous avons devisé sur notre passé, notre monde d’aujourd’hui, nos peurs du lendemain, nos questions ou plutôt questionnements quant à l’avenir, et ce fut un déchirement de tourner la dernière page, celle d’avoir à quitter un ami cher (et virtuel) tel que le commissaire Soneri.

Le Botaniste de Jean-Luc Bizien

Editeur : Fayard

Pour ceux qui ne le savent pas, je ne suis pas un grand fan de Thriller, ou du moins des polars estampillés de la sorte. Pour autant, j’en lis environ un par mois, à la recherche non de la perle rare mais de pur divertissement. Depuis le début de l’année, les quatre que j’ai choisis m’ont profondément déçu. Heureusement, le dernier roman de Jean-Luc Bizien vient relever un niveau franchement très moyen.

Dans la forêt amazonienne, William Icard, un scientifique botaniste, doit récupérer quelques échantillons, avant d’évacuer la zone où il habite. Sa famille, composée de sa femme et de ses trois enfants sont menacés par des groupuscules armés chargés de mener à bien la déforestation de cette zone. Alerté par de fortes explosions, il arrive trop tard et assiste à l’incendie de leur maison. Il peut tout juste récupérer les corps brûlés de ses deux jumeaux avant de se coucher de désespoir auprès d’eux.

Dix années ont passé. Dans un hôtel new-yorkais, sont logés les jurés d’un procès retentissant opposant une Greenpeace à l’entreprise d’exploitation forestière McKenzie-Huang. Toutes les chaînes de télévision ont accrédité leurs journalistes, et le FBI est sur les dents par peur d’un débordement lié aux manifestations qui ont lieu à l’extérieur. Au même moment, Joan Peabody assiste à une conférence sur la climat en tant qu’entomologiste de renom. Elle est accompagnée par sa fille Florence, qui espère faire du shopping avec sa mère après les conférences.

Quand les avocats annoncent officiellement que le procès va être reporté pour cause de corruption des jurés, on apprend que quatre d’entre ont disparu. Ils auraient été enlevés et Florence semble aussi manquer à l’appel. Aurait-elle été enlevée par erreur ? Le lendemain, les principaux canaux de télévision sont piratés. Le monde entier assiste à une retransmission en direct des jurés, retenus dans une cabane en pleine forêt amazonienne. La voix off indique qu’elle veut alerter sur la nécessité de la sauvegarde des forêts primaires. Le PDG M. McKenzie-Huang, le FBI, et la CIA vont partir à la chasse de ce personnage qui se fait nommer Le Botaniste.

Prenant comme base un documentaire « Poumon vert et tapis rouge », sorti en 2021, scénarisé par Luc Marescot et réalisé par Guillaume Maidatchevsky, Jean-Luc Bizien, dont la savoir-faire n’est pas à démontrer se saisit d’un sujet « brûlant » pour bâtir une intrigue dont la forme respecte à la lettre les codes du thriller et nous alerter sur le problème majeur auquel est confronté notre monde.

Nous avons donc droit à plusieurs points de vue, passant d’un personnage à l’autre, tous facilement croqués car suffisamment décrits. Les chapitres courts donnent un bon rythme à la lecture, et les événements, nombreux, font que ce livre est difficile à lâcher. Dans la forme, nous avons droit à un thriller prenant, nous offrant une tension croissante jusqu’à un final explosif, c’est le moins qu’on puisse dire.

Ce roman s’avère aussi particulièrement instructif sur le rôle des forêts primaires, soit par l’intermédiaire des dialogues soit par des extraits d’analyse réalisées (en théorie) par William Icard ; mais je soupçonne que cela soit extrait des études de l’entomologiste français Francis Hallé. Quoiqu’il en soit, on se rend compte que la nature a beaucoup à nous apprendre, a beaucoup à nous offrir pourvu que nous la respections.

Entendons-nous bien, je ne suis pas un extrémiste écologiste, mais juste dégoûté devant le gâchis auquel je suis confronté tous les jours. La réflexion qui me taraude est plus générale. Devant de tels sujets primordiaux mais lointains, devant la difficulté de se faire entendre, faut-il forcément en passer par la violence pour faire bouger les dirigeants de tous pays ? Je vous laisse quatre heures pour y répondre.

La capture de Nicolas Lebel

Editeur : Editions du Masque

Autant vous le dire d’emblée, si vous n’avez pas lu le précédent roman de Nicolas Lebel, Le gibier, vous avez tort, d’une part, parce que c’est un excellent polar, et vous allez vous sentir embarqués dans une aventure avec des personnages que vous ne connaissez pas. En effet, on retrouve ici Yvonne Chen, flic sans peur et sans pitié.

Samedi 9 octobre, 32 heures et 4 minutes avant le grand final. Sur l’île de Morguélen, le Père Andras Petrovacz propose à Maé l’Adagio d’Albinoni pour l’enterrement de l’oncle de la jeune femme. On enterre Jules Meunier, qui a été retrouvé noyé avec un fort taux d’alcool dans le sang. Il tenait un entrepôt de vieilleries, qu’il récupérait dans la mer ou sur la plage, quand les touristes oubliaient leurs affaires.

En face de l’église, deux hommes faisant partie de l’OCLCH, surveillent la procession. Le capitaine Raphaël Romero et le vieux major Christian Mortier, bientôt à la retraite, sont chargés de démontrer que le curé ne serait autre que le prêtre croate Andro Dragovic, criminel de guerre qu’ils doivent ramener au tribunal de La Haye. Mortier voudrait faire un coup d’éclat avant son départ, alors que Romero sera nommé à sa place.

Yvonne Chen attend avec impatience de passer le pont vers Morguélen. Toujours à la poursuite des Furies (Voir Le Gibier), elle s’est rendue compte que ce groupe de mercenaires assassins passaient des annonces sur un site en ligne réservé aux chasseurs, Grand-Gibier. Le capitaine Mazza, son seul collègue de la police qui l’aide, s’est rendu compte que le chef des Furies, un dénommé Alecto, se connectait toujours à heure fixe depuis la presqu’île de Morguélen. La chasse continue …

Je ne vais pas revenir sur mon conseil de l’introduction ; vous pouvez très bien lire ce roman indépendamment du précédent, mais il serait dommage de ne pas avoir l’explication psychologique de l’attitude d’Yvonne Chen. Car Nicolas Lebel a construit un sacré personnage féminin, jusqu’au boutiste, se moquant des règles, des méthodes, pourvu qu’elle arrive à ses fins.

Ce roman est construit comme une partie d’échecs et d’ailleurs, tout est clairement indiqué dans les têtes de chapitre. Nous retrouvons donc les pièces plus ou moins importante, les mouvements stratégiques, et surtout des jeux d’attaque / défense où on n’arrive pas à déterminer qui mène l’offensive et qui est la victime. Cela s’ajoute à un scénario construit aux petits oignons, remarquable à la fois dans son intrigue que dans sa construction. Clairement, Nicolas Lebel ne déçoit jamais, et démontre son vrai talent de conteur.

On retrouve dans ce roman la patte de l’auteur, cette faculté à écrire simplement tout en étant passionnant à chaque page. Malgré le fait que ce roman s’appuie sur plusieurs personnages, on n’est jamais perdu, et on se laisse mener par cette intrigue, sans jamais vouloir arrêter sa lecture. On y trouve même quelques quiproquos, quelques dialogues drolatiques, des moments franchement comiques (comment imaginer un Romero sensible au point de pleurer ?) et des clins d’œil à sa série consacrée à Mehrlicht quand le motard baraqué écoute sans cesse des chansons de Johnny Halliday.

Après avoir refermé ce roman, on se retrouve pleinement satisfait. On a eu notre dose de mystères, d’action, de rires et un final rythmé qui nous donne rendez-vous pour un prochain opus. En tous cas, la fin est suffisamment ouverte pour de prochaines aventures. Cette Capture est donc un très bon divertissement.

Kids’show de Gaëtan Brixtel

Editeur : Horsain

Je vous propose une curiosité, un roman écrit avec le sang de l’auteur, un roman dont on sent que chaque mot, chaque phrase lui ont coûté. Je connaissais Gaëtan Brixtel au travers de ses nouvelles, publiées chez Ska, capables en quelques pages de parler de notre quotidien, souvent cruel, alternant entre le violent et l’attendrissant. On le retrouve ici dans un format plus long et dans un style caustique, cynique, voire par moments méchamment en colère. On ne trouve pas de langue de bois dans cette histoire de harcèlement scolaire, que du vrai, du vécu.

Certaines expressions peuvent nous paraître drôles quand on en cherche l’origine. Ainsi, pour « Bouc émissaire », on trouve ceci : Dans la Bible, on peut lire que le prêtre d’Israël posait ses deux mains sur la tête d’un bouc. De cette manière, on pensait que tous les péchés commis par les juifs étaient transmis à l’animal. Celui-ci était ensuite chassé dans le désert pour servir d’émissaire et y perdre tous les péchés. Pour « Tête de Turc », cette expression du XIXe siècle est une allusion aux dynamomètres des foires sur lesquels il fallait frapper le plus fort possible et qui représentait un visage surmonté d’un ruban. Dans un sens plus figuré, cette « tête de Turc » est la personne dont on se moque, en général méchamment, pour le blesser.

Le Show auquel nous convie Gaëtan Brixtel est introduit par la Direction du Kids’Show, qui va faire office de modérateur de cette histoire. Le narrateur, Monsieur G., nous présente Vincent qui porte sur lui une allure de victime. On ne s’étonnera pas que Vincent soit la cible de ses collègues, avec son air renfermé et sa volonté d’éviter tout conflit ou même discussion animée.

Le groupe de « durs » de cette classe de CM2 comprend Nicolas et Teddy. Vincent observe Delphine de loin, mais elle aime Bastien, comme un éternel drame de l’amour. Contre l’avis de Marc, Bastien propose à Vincent de venir jouer au football avec eux. Evidemment, Vincent ne peut refuser, sinon il serait définitivement exclu du « groupe ». Il regardera le match depuis la ligne de touche, sur le banc des remplaçants. Après leur victoire, les gamins videront leur joie sur le dos de Vincent, en lui faisant un shampooing à la boue.

Ce n’est que le premier exemple de ce conte, présenté comme un « formidable spectacle ». Le directeur de l’école est fier de présenter un orateur, Monsieur G., qui va raconter cette histoire auprès d’une audience censée être des parents, ou bien des enfants mais accompagnés d’adultes. On se prend à penser à un présentateur d’un spectacle de marionnettes ou de cirque, dans ses beaux apparats, avec sa voix de stentor.

Le narrateur prend alors la parole, et nous parle comme si nous étions assis devant lui. Il parle avec ses mots, nous détaille les scènes se déroulant tout au long de cette année de CM2. Parfois, il ressent de la sympathie pour ces garnements ; la plupart du temps, il montre leur imbécilité et leur méchanceté gratuite. Ensuite, il pointe sans pitié les instituteurs, les directeurs, les parents qui voient tout et ne font rien. Enfin, il nous prend à partie en tant que témoins avides de sang. Car c’est bien connu, le malheur des uns fait notre bonheur.

Malgré la cruauté des actes, malgré les horreurs dévoilées, malgré les réactions (ou absence de réactions) honteuses des adultes, le ton se veut humoristique, vif, mais aussi cynique, caustique, et n’hésite pas à appeler un chat un chat, à traiter de con un gamin qui en tape un autre. Et au-delà de la violence physique, il y a ce harcèlement moral, de tout instant, qui pousse certains jeunes à bout, à tel point qu’ils ont peur à l’idée de se lever le matin pour aller à l’école.

Si l’on s’amuse beaucoup à cette lecture, c’est grâce au ton volontairement provocateur. Mais on en vient à avoir des sueurs froides dans le dos en se disant que cela arrive tous les jours. On ressent bien la hargne, la rage derrière ces phrases et Monsieur G. ne s’en cache même pas. Il fait même dans l’autodérision. Monsieur G. a même du mal à se limiter dans ses insultes envers ces détenteurs de l’autorité qui sont conscients de la situation et se contentent de laisser passer l’année scolaire sans heurts, sans vagues.

La société devient de plus en plus violente, on en a l’exemple ici, même si l’action se déroule en 1999, et les gens censés représenter l’éducation et l’autorité ne jouent pas leur rôle. Et l’auteur n’hésite pas à pointer leur refus de leur responsabilité, les instituteurs, professeurs, directeurs, parents, comme s’ils donnaient leur aval à ces séances de torture quotidienne. Ce roman passionné, où l’auteur a mis son expérience et son vécu ne peut que nous interpeler, et devrait être lu, voire joué en pièce de théâtre pour tous.

Lieutenant Versiga de Raphaël Malkin

Editeur : Marchialy

Je n’aurais probablement pas lu ce roman sans le billet de BMR & MAM et leur coup de cœur bigrement tentant. Ils avaient raison de conseiller ce portrait attachant d’un flic loin des clichés, avec un vrai pas dans la réalité.

Le 27 décembre 1977, les chasseurs s’enfoncent dans les bois. L’air étouffant et les odeurs de moisissure leur confirment qu’ils s’approchent du bayou. Au détour d’un bosquet, ils ne peuvent que constater qu’on a abandonné là un corps humain. L’inspecteur en chef Jackie Walker Jr se rend sur place et récupère les ossements qu’il va envoyer à un illustre médecin légiste, Clyde Snow. Ce dernier va lui détailler ses analyses : la jeune femme a été étranglée et elle portait une perruque. Elle avait une dent en or. Grâce à une reconstitution faciale en plâtre, il peut donner vie à ce cadavre abandonné. Après plusieurs mois de recherche, l’enquête est stoppée.

Quand Darren Versiga s’engage dans un défi, il y va généralement pour gagner. C’est ainsi qu’il est devenu l’un des meilleurs tireurs du comté. Il a bourlingué, a fait des conneries étant jeune, est entré dans la police, puis a ouvert une agence de détective privé avant de revenir à la police de Pascagoula après la crise financière de 2008. Il arbore le meilleur taux d’élucidation et s’ennuie entre les bagarres de pochetrons à la sortie des bars et les maris jaloux.

Sur la demande du Biloxi Sun Herald, il décide donc de se pencher sur les cold cases, ces affaires jamais résolues, qui laissent des familles dans la peine et l’incertitude. Il tombe sur le cas de Melinda LaPree, une prostituée dont on a retrouvé le corps dans un fossé en septembre 1982. En cherchant les cas similaires, il tombe sur le dossier d’ossements trouvés en 1977, que l’on a nommé Jane Doe. Cette affaire va l’occuper pendant plus de douze années.

Faisant suite à un long reportage pour le magazine Society sur la vie d’un flic dans le Mississippi, l’auteur s’est rendu compte qu’il avait beaucoup d’autres choses à dire. Alors il a construit ce livre comme un roman policier, l’histoire de la chasse d’un serial killer, par un lieutenant de police qui a connu tous les honneurs mais aussi tous les déboires.

Construisant sa vie comme une compétition permanente, Darren Versiga a pour philosophie que tout ce qu’il engage doit être fait et bien fait, et en toutes circonstances il doit être le meilleur. On s’éloigne des personnages de polar brisés, Darren Versiga est méticuleux, persévérant, méthodique et doué d’un certain sens de la déduction. L’auteur nous montre que dans la vraie vie, tous les flics ne sont pas tous alcooliques et / ou drogués. Et au-delà de l’identité du meurtrier, c’est le nom de la victime qui va l’obséder.

Malgré cela, il a tendance à manquer d’humilité face aux événements qu’il ne peut contrôler. On trouve des passages passionnants, psychologiquement parlant, quand il est obligé de fermer son agence de détective privés ou quand il va subir de plein fouet l’ouragan Katrina, mettant en danger toute sa famille. Il échappe ainsi à la caricature du bon flic bien gentil, bien sous tous rapports.

Mi reportage, mi biographie, mi roman policier, ce roman écrit sobrement joue avec les genres avec une réussite surprenante. Bien que l’on n’y trouve aucun dialogue, on se prend à suivre ce lieutenant, on se passionne pour son enquête, pour sa vie et on se retrouve curieux de connaitre la fin. Voilà un roman qui m’a surpris et qui m’a changé de mes lectures habituelles.

Couleurs de la vengeance de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Nous bouclons donc cette semaine consacrée à Maurice Attia par le dernier roman de sa deuxième trilogie qui va nous transporter en 1980, une année où l’on sent de nombreux bouleversements au niveau mondial.

Marseille, jeudi 23 octobre 1980. Toujours obligé de réaliser ses reportages inintéressants, Paco veut remettre à l’honneur les petits cinémas de quartier, les lieux où il a connu tant d’émotions devant les films d’aventures ou d’horreur, étant jeune. Il se rend donc à la Belle de Mai pour interroger les propriétaires du Gyptis. Soudain, une camionnette s’arrête en face d’un bar, deux hommes cagoulés en sortent et tirent dans le tas. Paco note le numéro de la plaque d’immatriculation et appelle les secours. La tuerie fait une dizaine de victimes. Paco voit dans cet acte, une enquête potentielle qui va attiser son esprit d’ex-policier. Le tout va être de ne rien dire à Irène, sa femme.

François Nessim, ex-collègue de Paco et parrain de sa fille Bérénice, débarque à Quetta, au Pakistan, en vue de commencer son reportage sur l’Afghanistan et la résistance contre l’ennemi russe. Cette dernière le guidera jusqu’à Kandahar, la deuxième ville du pays. La première étape se situe à Chaman, la ville frontière. François doit faire attention à qui il parle, de nombreux pro-russes et des espions du KGB sont à l’affut d’ennemis. Dans ce cas, ce serait direction prison avec tortures associées.

Le roman débute sur une enquête tout ce qu’il y a de plus classique. On retrouve Paco et son mal-être en couple. Avide de mystères à résoudre, il se contente d’écrire des articles pour sa rubrique cinématographique. Le hasard le place devant une tuerie et Maurice Attia jalonne le déroulement de sa première partie par la recherche des origines de chaque victime. Mené de façon très classique, à base d’interrogatoires, je me suis posé des questions sur où l’auteur voulait m’emmener.

D’autant plus qu’en parallèle, nous allons suivre un journaliste de terrain, qui arrive au Pakistan pour suivre le conflit en Afghanistan. Dans ces passages, l’auteur va nous montrer l’invasion russe et le harcèlement réalisé par le KGB pour éliminer la résistance. François Nessim est reconnu dans son métier et va mettre à jour des révélations dont certaines nous sont connues aujourd’hui. Mais il est toujours bon de les rappeler.

A partir de la deuxième partie, le lien entre les victimes commence à s’établir et les pistes se dirigent vers l’Europe de l’Est, et des trafics avec l’Europe occidentale. La grande force de l’auteur, c’est de nous prendre à la gorge et de construire des toiles pour relier toutes les affaires. Et la dernière moitié du roman est tout simplement géniale, à la fois par le déroulement de son intrigue que par le rythme haletant adopté. Dans cette deuxième partie, on retrouve aussi ce qu’on a apprécié dans les précédents tomes, cette faculté d’alterner les avis de plusieurs personnages et de passer de l’un à l’autre.

Cette trilogie se repose sur le couple de Paco et Irène et ici, c’est plutôt Paco qui tient le devant de la scène. Dans ce couple en crise, il a envie d’aller voir ailleurs tout en éprouvant du remords. Il en découle une tendance à se jeter dans la gueule du loup et de se trouver dans des situations violentes. Enfin, cerise sur le gâteau, j’accorderai une mention aux deux flics Yul et Brynner et les dialogues cinglants qui m’ont bien fait rire. Ce roman clôt la trilogie par un polar jouissif comme un feu d’artifice.

Le Rouge et le Brun de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Dans ce deuxième tome de la trilogie parue aux éditions Jigal, Maurice Attia reprend son couple récurrent, Paco et Irène, et les sépare pour nous parler de l’Italie des années 70 et de la France à la toute fin de 20ème siècle.

Mars 1978. Paco Martinez est envoyé en Italie, à Rome, alors qu’Aldo Moro, le président du parti de la Démocratie Chrétienne vient d’être enlevé par les Brigades Rouges. Il voit ce reportage comme une possibilité d’échapper à la routine de vie sa vie de couple. Là-bas, ne parlant pas italien, il rencontre Léa Trotski, une journaliste italienne blonde ressemblant à Marina Vlady, qui va l’aider à interroger des personnalités politiques. Après avoir bu un coup ensemble dans un bar, Léa prend son scooter et se fait renverser par une voiture qui ne s’arrête pas. Elle semble ne rien ressentir et Paco et Léa finissent la nuit ensemble. Le lendemain, Paco apprend que Léa est dans le coma à l’hôpital.

Mars 1978. Irène, restée à Aix-en-Provence avec leur fille Bérénice, décide d’aller rendre visite à sa mère. Elle sait que les absences répétées de Paco signifient que l’adrénaline apportée par les enquêtes lui manque et que cela met en danger leur couple. Alors qu’elle cherche des jouets au grenier pour sa fille, elle trouve un journal, écrit vraisemblablement par son père et qui raconte la vie de leur famille et un épisode méconnu de l’histoire française, le siège de Grand Occident de France, une association antisémite. Ecrit sous la forme d’un roman, Irène a l’impression que ce journal raconte une page sombre de sa propre famille.

On retrouve dans ce roman tout le plaisir que l’on prend à lire la plume de Maurice Attia, cette faculté de nous emmener dans la passé, accompagnés que nous sommes par Paco et Irène. Ici, on va moins parler d’eux et de leur passé que d’événements politiques forts, la fragilité de leur couple servant de prétexte à les séparer.

La première partie va être consacrée à l’enlèvement d’Aldo Moro et nous expliquer le dilemme de l’Italie, prise entre le marteau (les communistes) et l’enclume (les fascistes) dans une ambiance de guerre froide. La deuxième partie est essentiellement un roman narratif qui va nous montrer la France de la fin du 19ème siècle, en pleine période dreyfusarde et le courant antisémite qui faisait fureur à cette époque. La troisième partie reviendra elle sur Paco qui, à l’occasion d’un reportage sur un jardin floral, va se trouver impliqué dans une mort suspecte.

Ce roman ressemble donc plus à trois novellas regroupées et reliées par un fil ténu, le couple de Paco et Irène, qu’un roman à part entière. Cela n’empêche en rien le plaisir de cotoyer ce couple fantastique et a la grande qualité de nous expliquer quelques faits historiques de façon parfaitement claire, des faits parfois oubliés, ou laissés à la marge, mais qui pourtant sont des pierres qui devraient nous servir à construire un avenir meilleur.

Le roman fait aussi souvent appel à des titres de film (de par la profession et la passion de Paco) et rappelle bien entendu Le Rouge et le Noir de Stendhal, un chef d’œuvre (mais il n’est pas utile de le rappeler)

La Blanche Caraïbe de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Une fois n’est pas coutume, j’inaugure une nouvelle idée, celle de consacrer une semaine entière à un auteur. Comme Maurice Attia regroupe ses romans par trilogie, je vous propose donc la deuxième trilogie, publiée aux éditions Jigal. Pour votre information, j’ai tellement adoré ces polars que j’ai d’ores et déjà acheté la première trilogie publiée aux éditions Babel Noir.

1976. Cela fait huit ans que Paco Martinez a démissionné de son poste de flic à la brigade criminelle de Marseille. Depuis, il est devenu journaliste pour le journal Le Provençal, où il écrit des chroniques criminelles et des critiques de films cinématographies. Sa femme Irène connait un beau succès de modiste et s’occupe de leur fille Bérénice.

Un coup de téléphone va venir bouleverser leur petite vie bien tranquille. TigranKhoupigian, dit Khoupi, l’ancien collègue de Paco, l’appelle à l’aide depuis la Guadeloupe où il a trouvé refuge depuis huit ans, et leur dernière affaire ensemble. Khoupi avait en effet descendu de sang-froid les auteurs de la séquestration et du viol d’Irène, avant de prendre la fuite aux caraïbes avec sa compagne Eva.

Paco laisse derrière sa femme et sa fille pour retrouver son ami sous les orages, alors que la Soufrière menace d’entrer en éruption. Khoupi a beaucoup changé, avec son air de vieil alcoolique. Il va raconter à Paco son arrivée en Guadeloupe, son travail de garde du corps auprès de Célestin Farapati, un architecte puis vigile sur un chantier pendant qu’Eva devenait enseignante. Une nuit, Khoupi assiste à une scène hors du commun : deux hommes enterrent le corps de Farapati et coule du béton par-dessus.

Ce roman représente exactement tout ce que j’aime dans un polar. Avec une écriture parfaitement explicite et fluide, Maurice Attia nous plonge dans une atmosphère faite d’ombre et de menaces, les menaces venant à la fois du volcan et des morts qui vont s’amonceler dans l’environnement de Khoupi. Le petit microcosme dans lequel il s’est inséré avec Eva est peuplé de couples blancs qui se sont bien implantés mais qui semblent cacher bien des choses.

Khoupi n’étant pas tout à fait neutre ni apte à avoir le recul nécessaire, c’est Paco qui va devoir enquêter et retrouver les sensations liées à son activité préférée et regrettée de l’investigation. Et plus le roman avance, plus les morts s’amoncellent, plus le danger se rapproche et plus les différents trafics se révèlent, ce qui nous en apprend beaucoup sur la vie de cette île.

Et ce roman ne se contente pas d’être excellent dans son scenario ou la psychologie des personnages. Il ose aussi devenir un roman choral, chaque chapitre étant narré par une personne différente sans aucune indication en tête de chapitre. Si cela surprend au début, on comprend vite le principe et on apprécie d’autant plus le processus qui rajoute encore à l’attrait de ce roman. Le plaisir procuré par ce roman est à la hauteur de ce qu’il nous apprend de la vie sous le soleil, où derrière le décor enjôleur se cachent d’innombrables magouilles.