Archives pour la catégorie Littérature française

Le tableau du peintre juif de Benoit Séverac

Editeur : Manufacture de livres

Il doit me rester encore quelques romans à lire de Benoit Séverac. J’ai l’impression que ses romans surpassent ses précédents tant il est capable de nous parler de choses importantes tout en créant des histoires incroyables. Epoustouflant !

12 décembre 1943. Eli et Jeanne Trudel se pressent pour faire leurs bagages ; ils emporteront deux valises et les toiles d’Eli, peintre renommé. Leurs voisins Odette et Gilbert Trudel ont toujours été courtois, connaissant leur statut de juif. Gilbert travaillant à la préfecture, il vient de les prévenir d’une descente de la Gestapo. Eli et sa femme doivent donc fuir en espérant rejoindre l’Espagne.

Stéphane et Irène Milhas ont commencé par tenir un hôtel au centre de Firminy avant d’être obligés de mettre la clé sous la porte. N’écoutant que son esprit d’entrepreneur, Stéphane a créé une entreprise de transport avec trois camions. Mais le mouvement des gilets jaunes et l’incendie d’un camion a sonné le glas de cette nouvelle société. Depuis, Irène est vendeuse dans un magasin, et Stéphane se morfond au chômage.

La tante de Stéphane le contacte. Louise et Etienne sont des gens adorables qui doivent déménager dans un appartement plus petit que leur maison. Pour l’occasion, ils veulent se débarrasser de quelques objets. A cette occasion, ils lui proposent un tableau d’Eli Trudel, que son grand-père a hébergé et qu’il a reçu en remerciement. Pour Irène qui se renseigne, la cote de 100 000 euros du tableau permettrait d’embellir leur quotidien qui s’appauvrit. Stéphane voit dans ce tableau l’occasion de rendre hommage aux actes de bravoure de son grand-père. Il se met en tête de lui obtenir le titre de Juste parmi les Nations.

Benoit Séverac nous concocte ici une incroyable histoire, très détaillée, très documentée, ressemblant à un jeu de pistes. Stéphane n’y connaissant rien, il va franchir petit à petit les étapes lui permettant de faire reconnaitre ses aïeux en tant que Justes. L’auteur va nous raconter comment un ignorant va progresser dans cette quête totalement personnelle (mais j’y reviendrai plus tard).

De Firminy, Stéphane va donc voyager, tenter de retrouver des témoins, traverser la France, se retrouver en Israël, et terminer son voyage en Espagne. Je me demande si l’auteur n’a pas fait le même voyage en parallèle de Stéphane quand il écrivait son roman, tant tout m’a paru d’une véracité prenante. Pendant ce voyage, nous allons non seulement visiter un grand nombre de villes mais aussi en apprendre beaucoup sur les filières de passage de la France en Espagne pour les soldats, les combattants et les juifs. Nous allons même comprendre le rôle qu’occupait Franco pour conserver un semblant de neutralité dans cette guerre. Nous allons aussi découvrir les méandres pour atteindre le statut de Juste et apprendre que de nombreuses personnes cherchent à obtenir ce statut frauduleusement.

Mais ce que j’ai trouvé fascinant, dans ce roman, c’est le personnage principal, Stéphane. A partir du moment où il juge que sa quête est nécessaire, juste, il s’entête, s’obsède jusqu’à être prêt à laisser femme et enfants derrière lui, alors qu’il n’a rien à y gagner. Don Quichotte solitaire, luttant contre des vents plus forts que lui, il va aller au bout de sa mission, alors qu’il se rend bien compte du ridicule de sa situation et des conséquences qu’elles vont entrainer, et qu’il est prêt à assumer.

Pour moi, l’aspect psychologique de ce personnage qui s’entête et va au bout de son voyage est subjuguant, éblouissant, passionnant. On suit avec délectation cet homme qui prend une décision, terrible pour sa famille, s’enferme, apparait buté jusqu’au bout, mais montre une ténacité à toute épreuve sans que rien ne puisse le faire dévier de sa trajectoire. Cette histoire d’un homme qui a tort est un des grands moments de cette rentrée 2022.  

L’affaire de l’île Barbe de Stanislas Petrosky

Editeur : Afitt

Stanislas Petrosky, le créateur de Requiem, ce prêtre exorciste hors du commun se lance dans une nouvelle aventure, celle de nous faire revivre, de façon romancée, l’avènement de la médecine légiste. Une réussite !

En cette année 1881, un corps mutilé a été retrouvé enfermé dans un sac, flottant sur la Saône. Le sac est fermé par du fil de fer, et apporté à la morgue pour être autopsié. La morgue étant logée sur une platte, une barque flottante, cela permet d’empêcher n’importe qui d’entrer. Le professeur Lacassagne, aidé par son aide Ange-Clément Huin reçoivent le colis en compagnie du père Delaigue, le gardien, le docteur Coutagne étant absent.

L’ouverture du sac ne peut se faire sans la présence des policiers Morin et Jacob. Leur surprise est grande quand ils découvrent un corps de femme dont on a coupé les jambes et mutilé le visage. Les hypothèses vont bon train ; certains pensent que le corps a été découpé parce qu’il ne logeait pas dans le sac, d’autres que cela permet de compliquer l’identification de la victime.

Le professeur Lacassagne procède donc à une exposition du corps, afin que les gens puissent venir le voir, et éventuellement reconnaitre la victime. De nombreuses fausses pistes apparaissent alors que le professeur fait un peu mieux connaissance avec son apprenti, d’origine Apache.

On ressent à la lecture tout l’honneur et le respect dont fait montre Stanislas Petrosky envers l’un des pères fondateurs de la médecine légiste moderne. Pour autant, il s’agit bien d’une enquête policière, particulière dans le sens où l’identité de la victime n’a jamais été découverte. L’auteur va donc nous décrire, en le romançant, ce qui s’est passé, tout en insistant sur les quelques idées qu’a proposées le professeur Lacassagne, comme le moulage du corps pour en garder une trace ou même l’utilisation de la photographie qui en est à ses balbutiements.

J’ai adoré cette façon de faire vivre les personnages, et le roman se présente surtout comme une mise en place des personnages. On découvre ainsi un professeur Lacassagne passionné, inventif, mais aussi à l’écoute des autres, doté d’un esprit de déduction hors du commun, psychologue, loyal et humain. Ange-Emmanuel Huin lui nous parait plus mystérieux, puisque nous ne connaitrons que peu de choses de son passé, mais nous aurons la scène occasionnant leur rencontre. On se doute qu’il a réalisé quelques exactions et qu’elles sont la cause de l’inimitié des deux policiers, deux flics véreux et pourris, corrompus et malfaisants. Bref, tous les ingrédients sont réunis pour initier une série fort prometteuse.

Enfin, je dois ajouter que ce roman bénéficie d’une préface du docteur Bernard Marc expliquant l’importance du professeur Lacassagne et d’une véritable étude en postface, nous présentant le contexte. Je vous conseille fortement celle-ci tant on y apprend beaucoup de choses sur la façon dont les avocats ont trouvé la brèche pour innocenter des coupables et pourquoi il fallait faire évoluer les techniques d’investigation. Le docteur Amos Frappa nous détaille aussi la guerre entre la police de Paris et celle de Lyon, la concurrence acharnée pour ne pas avoir l’air ridicule dans les journaux à faits divers dont le succès allait grandissant. Tout cela est bien passionnant.

Darwyne de Colin Niel

Editeur : Editions du Rouergue

Si je n’ai pas lu tous les romans de Colin Niel, ceux que j’ai manqués m’attendent dans une de mes bibliothèques. Par son titre et par son sujet, je ne pouvais pas rater celui-ci, que l’on aura d’ailleurs du mal à classer du coté du polar, ou même du roman noir. Colin Niel nous propose un voyage en Amazonie, une sorte de retour en Guyane française, pour une histoire dure et passionnante.

A Bois-Sec, au fin fond du bidonville, adossé à la forêt, un petit enfant de dix ans écoute sa mère chanter. Pour lui, ce chant d’amour vaut tous les regards, toutes les attentions, parce qu’elle le dédaigne. Darwyne joue avec des morceaux de bois, bercé par les notes de musique de Yolanda. Le soir, dans leur petit carbet qui fuit de partout, ils dorment chacun dans leur pièce, elle dans la chambre, lui par terre dans la salle.

Quand on frappe à la porte, Darwyne va ouvrir et se retrouve face à un homme grand et costaud. Il a perdu ses illusions depuis longtemps, il sait qu’il s’agit de son nouveau beau-père, le numéro 8, Jhonson. Ce petit garçon déformé, boitillant, subit les moqueries de ses camarades de classe. Mais sa mère, qui n’arrête pas de travailler pour qu’ils puissent vivre, insiste pour qu’il fasse bien ses devoirs, pour qu’il travaille bien et ait une chance de sortir de Bois-Sec.

Mathurine sent peser les années, pas tellement dans son corps, mais dans son esprit de mère qu’elle n’est pas. Jusqu’à maintenant, elle assumait sa volonté de ne pas avoir d’enfant. La quarantaine arrivant, elle s’est résignée à essayer, sans succès jusqu’à présent, la conception in vitro. Assistante sociale, elle prend son travail très au sérieux, suggérant à la justice la meilleure solution pour les cas difficiles qui lui sont soumis.

Elle doit prendre en charge un appel d’urgence, qui malheureusement date de trois semaines. Il s’agirait d’un cas de maltraitance sur le petit Darwyne Massily. Mathurine est habituée à voir des cas difficiles et sait les conditions de vie dans le bidonville. Plutôt que de se précipiter, elle préfère convoquer la mère, Yolanda, qui va se présenter avec Jhonson mais sans Darwyne.

Dès les premières lignes, Colin Niel nous plonge dans un autre monde, avec beaucoup de distance, de respect, instillant de ci, de là, les détails qui nous font toucher du doigt la réalité de la vie dans les bidonvilles. Et nous allons accompagner les deux personnages principaux dans leur visite tout au long de cette histoire dure et noire.

Nous découvrons Darwine, petit garçon handicapé par des malformations, victime des moqueries et insultes des autres, qui ne se sent bien que dans la jungle environnante, et fou d’amour pour sa mère. Yolanda, de son coté, fait vivre sa famille en revendant des articles achetés au marché en ville et des plats cuisinés par elle-même. Autant elle est fière de sa fille qui s’est trouvé un travail et un mari, autant Darwyne lui fait honte, le traitant de « petit pian », considérant qu’il ne vaut pas mieux qu’un singe.

Mathurine de son coté, donne tout à son travail, poussée par un désir de justice et de volonté de trouver la meilleure solution pour ces enfants maltraités. Elle doit aussi gérer son désir de devenir mère avec déjà trois échecs et veut faire une dernière tentative. Elle va tenter l’impossible pour établir un contact avec Darwyne, ne se doutant pas de ce qu’il subit chez lui.

Les autres personnages de ce livre sont loin de faire figure de tapisserie. Jhonson apparait comme un homme sérieux et travailleur, fou amoureux de Yolanda comme les précédents beaux-pères d’ailleurs. Nous souffrons avec lui quand il est obligé de tailler les arbres et les herbes qui chaque jour, progressent sur le terrain sans arrêt, ou quand il doit tenter de réparer le toit de tôle troué.

Petit à petit, cette histoire dramatique va s’agencer et progresser dans un contexte difficile, inhumain, et faire place à un drame terrible d’amour impossible. Il devient de plus en plus difficile de voir Darwyne éprouver cet amour unilatéral et exclusif alors que sa mère le déteste. L’attitude de Mathurine est elle exemplaire et nous laisse croire à un espoir impossible dans cet enfer vert, dans cette histoire noire. Et la volonté de l’auteur de rester en retrait, de rester factuel, permet de laisser fuser derrière ces lignes tout un flot d’émotions sur l’amour maternel et l’amour filial. Quel roman !

Tant qu’il y a de l’amour de Sandrine Cohen

Editeur : Editions du Caïman

Auréolée du Grand Prix de la Littérature Policière pour Rosine, une criminelle ordinaire, qui était son premier roman, Sandrine Cohen nous revient avec un deuxième roman qui comporte la même fougue et la même charge émotionnelle. Un roman fort, bouleversant.

Dans un pavillon de Saint Denis, Suzanne élève ses quatre enfants qu’elle a eus de quatre pères différents. Avec son salaire de caissière de supermarché, les fins de mois sont difficiles. Heureusement Achille, l’ainé de 17 ans, joue l’homme de la maison auprès des petits. Suzanne mène sa troupe comme un capitaine de frégate face aux soubresauts de la tempête. Elle a voulu son foyer comme un cocon contre les agressions extérieures, où la bonne humeur est reine. D’ailleurs les enfants se nomment eux-mêmes « Les trois mousquetaires », unis comme les doigts de la main, à la vie, à la mort, Achille, Jules, Arthur et Mathilde.

Suzanne aime les gens, tout le monde mais pas le monde. Elle est capable de tomber amoureuse d’un regard, ce qui explique tous ses enfants. Suzanne est née début novembre, comme Mathilde. Comme c’est un mois triste, on fêtera celui de Mathilde le 18 juin. Son dernier amour en date, Ismaël ne donne pas de nouvelles, ne lui a pas souhaité son anniversaire, alors inquiète, elle demande aux enfants de scruter son profil sur un réseau social. Mais Jules reste penché sur son jeu de Smartphone, Arthur s’acharne sur son devoir d’école tandis que Mathilde rayonne au milieu de cette joyeuse troupe.

Malgré les mauvaises nouvelles serinées par BFMTV, toute la famille décide de mettre de la musique et danse, avant d’aller se coucher. Mathilde a peur de dormir toute seule, la faute à son père violent Toni, tout juste sorti de prison, Mathilde que le clan protègera envers en contre tous. Jules lui, vient de recevoir une nouvelle promesse de son père Clément, un week-end à Eurodisney, à laquelle il croit mais qui n’aura jamais lieu.

Le lendemain, les enfants vont à l’école et Suzanne a décidé que cette journée serait belle. A ce moment, elle reçoit un texto d’Ismaël, son dernier amour en date. Il s’excuse de son silence, de son absence, et passe la voir. Il lui fêtera son anniversaire samedi prochain. Mais pour cette famille qui vit positivement, le monde va s’acharner à coups de mauvaises nouvelles, à commencer par les attentats du 13 novembre, puis l’absence d‘Ismaël. Suzanne va en finir avec ce monde et les enfants vont devoir trouver des solutions pour que Mathilde ne retourne pas auprès de son père.

Bien que ce ne s’agisse pas à proprement parler d’un polar, on retrouve dans ce roman toute la fougue, la verve, le rythme et le ton que l’on avait apprécié dans Rosine, une criminelle ordinaire. Sandrine Cohen y ajoute une passion, celle de conter l’histoire de cette famille hors du commun, que l’on pourrait juger, vu de l’extérieur, comme irresponsable. Seulement, à force de montrer chaque enfant vivre, Suzanne en capitaine de l’équipe, on arrive à croire à ce groupe. Mieux même on va vivre avec eux.

Cette magie, ce pari hautement relevé, se réalise non seulement grâce aux personnages bigrement réels (à tel point que je me suis demandé si Sandrine Cohen ne connaissait pas une telle famille), mais aussi à ces situations et à ces dialogues savoureux et d’une véracité incroyable. On se prend d’affection pour ce groupe, tous un par un, du plus grand au plus petit et même pour ceux qui gravitent autour, Clément, Ismaël et l’autre Mathilde.

Ces trois mousquetaires, protégés du monde extérieur grâce à la force insufflée par Suzanne, va tout de même devoir faire avec les règles et leur injustice, les lois et leur rigidité, car il s’agit pour eux d’une question de survie. Sandrine Cohen pointe l’absence de compréhension, le refus de chercher à comprendre les gens différents de la normalité, la facilité d’appliquer à la lettre des règlements qui ne s’appliquent pas à des cas particuliers.

Elle nous montre aussi dans ce très beau roman, qu’il reste encore une place pour le bonheur, qu’il réside peut-être juste dans une soirée crêpes, qu’il suffit de regarder jouer un enfant, ou bien de mettre un morceau de musique pour se mettre à danser, qu’il faudrait retrouver notre âme d’enfant pour que ce monde devienne un peu meilleur, un peu moins cruel et un peu moins injuste.

Malgré les informations qui tentent de ruiner le moral de cette troupe, la télévision branchée sur BFMTV (Syrie, les disparitions d’enfants, les journalistes, les experts autoproclamés …) pour nous rappeler les malheurs du monde, Sandrine Cohen, à travers ses personnages parsème son intrigue de morceaux de musique (dont Suzanne de Leonard Cohen, bien sûr), qui sont autant de bouffées d’air au milieu de la mélasse. Ce roman, c’est juste un écrin fragile, qu’il faut lire et relire pour retrouver le sourire, un souffle de renouveau, un appel à regarder le monde autrement même si la fin nécessite quelques mouchoirs. Magnifique deuxième roman !

Je vous signale que Rosine sort le 14 septembre chez J’ai lu et que cette une lecture immanquable :

Usual victims de Gilles Vincent

Editeur : Au diable Vauvert

J’avais un peu perdu de vue Gilles Vincent, depuis qu’il avait quitté les éditions Jigal, et les nombreux avis positifs des collègues blogueurs m’ont fait acheter son dernier roman en date, Usual victims, un polar au scénario implacable, dont le titre nous rappelle un célèbre film de Bryan Singer.

Après avoir bourlingué avec son diplôme d’officier de la Police Nationale, Martin Delbard atterrit à Tarbes avec le grade de capitaine. Depuis le collège, il ressent une attirance pour les hommes et doit cacher ce penchant dans sa vie professionnelle. Le hasard le fait rencontrer Florent, le facteur, avec qui il vit une idylle parfaite.

Clémentine Rucher lui a été rattachée, non pas pour ses qualités professionnelles mais pour le fait qu’elle soit lesbiennes. Leurs supérieurs ont surement dû juger que cela éviterait de mauvaises blagues. Elle vit une parfaite idylle avec Maïwen, professeure de lettres, depuis sept ans.

Stéphane Brindille se retrouve sans ses parents à l’âge de vingt-deux ans, ses parents s’étant noyés en barque deux ans auparavant. Le cinéma américain est sa passion première, et il en apprend les répliques cultes. Dans sa commode, il cache des cahiers dans lesquels il inscrit le poids des choses, de tous les objets qu’il rencontre. Diagnostiqué atteint du syndrome d’Asperger, il ne ressent aucune empathie et arrive dans l’équipe du capitaine Delbard en tant que stagiaire.

La plus grosse entreprise du coin se nomme Titania, le mastodonte du commerce en ligne. Dans une région abandonnée de ses riverains, Titania a bâti un gigantesque entrepôt et offre des emplois à tous les désœuvrés du coin, à tel point qu’elle pèse maintenant quatre mille cent soixante salariés en CDI. Sauf qu’on vient de découvrir le suicide de Camille Barrere juste avant son service, la quatrième en quelques semaines.

Tout est affaire de sentiments, de ressenti. Pour ce roman, j’ai été surpris par les premiers chapitres. Après l’introduction et le suicide de Camille, l’auteur laisse la parole aux trois policiers l’un après l’autre, pour leur présentation personnelle. Et je me suis dit que j’allais me retrouver dans un reportage criminel type « Présumé innocent » ou Affaires criminelles », ce que j’ai trouvé amusant.

Dès le quatrième chapitre, on entre dans le vif du sujet, avec une narration à la troisième personne, et au premier plan les trois flics, même si Stéphane semble mis en avant. Vous l’aurez compris, ce roman ne propose pas de « héros », de personnage principal, mais déroule une enquête dont le scénario est sans cesse surprenant, fait de multiples révélations, et nous malmène dans nos certitudes.

Car dès l’arrivée des flics sur le site de Titania, l’auteur nous décrit le monde ultra-sécurisé des grandes entreprises, les parkings où les voitures sont rangées en épi, les contrôles par badge à l’entrée, les vestiaires déshumanisés, les séparations entre les postes pour privilégier l’efficacité et le rendement, le rythme infernal demandé aux employés et les méthodes de motivation à base de récompenses futiles.

Même si le roman présente une enquête classique, et finit par faire un détour par le Darkweb, il présente l’avantage de nous présenter un contexte peu connu, et bénéficie d’un style remarquablement fluide, de personnages formidablement bien croqués, et d’un scénario noir dans lequel bien peu de protagonistes s’en sortiront. Et l’amusement que j’avais ressenti au début du roman s’est transformé en excellent divertissement avec un fond social important, en même temps qu’il est un hommage au cinéma policier.

Alliance Palladium de Stéphane Furlan

Éditeur : Cairn

Voilà un roman qui va être l’occasion pour moi de découvrir un nouvel auteur et en même temps un nouveau cycle, celui d’un flic nommé Victor Bussy.

Séparé de sa femme Sophie, Victor Bussy souffre de ne plus voir ses filles. Alors qu’il doit les récupérer pour le week-end, il est convoqué pour une affaire criminelle bien particulière. En tant que capitaine nouvellement promu suite à l’arrestation des cagoulés, il doit se rendre à la Croix-Daurade pour découvrir le corps d’Aymeric Dedieu, fils unique de Nathalie et Jean-François Dedieu, de riches exploitants agricoles.

Sur place il se rend très vite compte qu’en fait de meurtre, il s’agit plutôt d’une exécution puisque le corps comporte trois balles dont la dernière dans la tête, ce qui ressemble fortement à une signature d’une mafia quelconque. Celui qui a découvert le cadavre se nomme Guilhem Cadillac, le fils du substitut du procureur et le meilleur ami de la victime.

Il est difficile d’envisager que le meilleur ami d’Aymeric ait planifié une fête avant de l’exécuter froidement. Il y a bien un mobile potentiel puisque les deux jeunes gens ont été mis en cause dans une affaire de viol il y a quelque temps, avant d’être innocentés devant les tribunaux malgré le suicide de la jeune fille Maëlys Jarric. Alors que tout le monde s’accorde à dire que le coupable se nomme Guilhem, de nombreux indices ne collent pas avec cette hypothèse.

Écrit à la première personne dans un style fluide et fort agréable, le roman est découpé en chapitres calibrés d’une dizaine de pages comportant en titre à la fois la date et l’heure, ce qui donne une impression de tension ressentie par les personnages mais aussi du rythme dans l’avancement de la lecture.

J’ai particulièrement apprécié le sujet qui, bien qu’il utilise le mythe du Darknet, met en valeur une association de malfaiteurs inconnue qui nous rappelle de grands moments de romans d’aventure, de Bob Morane avec l’Ombre jaune à James Bond avec Spectre. Ceci en fait donc un roman divertissant à propos duquel on remarquera quelques défauts.

Parmi ceux-ci, notons une propension à être bavard ce qui me fait dire qu’il y a la possibilité d’obtenir une meilleure efficacité dans le déroulement de histoire en resserrant un peu à la fois l’intrigue elle-même et les dialogues. J’en veux pour exemple les cent premières pages où l’auteur nous décrit l’interrogatoire de Guilhem au travers de huit chapitres. Ensuite il y a quelques incohérences qui m’ont gêné, en particulier le fait qu’en France il n’existe pas de programme de protection des témoins. De même, le fait que Damien, un spécialiste informatique de l’équipe de Victor, soit au courant du fonctionnement de l’Alliance Palladium alors qu’il vient tout juste d’entrer dans le système m’a semblé étrange, et pour le coup bien trop rapide. il eut été préférable d’alléger certaines parties bavardes et trouver quelques astuces scénaristiques afin de rendre tout cela un peu plus crédible.

En fait, à la fin de ma lecture, je me suis dit qu’il y avait la possibilité de faire deux romans distincts, l’un étant la suite de l’autre afin de créer un cycle sur la lutte contre l’Alliance Palladium, ce qui aurait été un bel hommage aux polars populaires. Voilà donc un polar sympathique divertissant qui a trouvé un sujet à suivre intéressant.

Skaer de Philippe Setbon

Editeur : Editions du Caïman

Philippe Setbon fait partie de ces auteurs capables de vous emmener dans des scénarii prenants, toujours portés par des personnages forts auxquels on croit d’emblée. Il ne faut pas rater Skaer !

Skaer a acheté et retapé une petite cahute juchée sur une colline en plein pays basque, du côté d’Ilbaritz. En contrebas, se tient une belle demeure, dans laquelle vient d’arriver une famille. Toujours à l’affut, il observe le mari qui semble énervé. En descendant prudemment et sans faire de bruit, il entend le mari frapper sa femme et lui intimer de ranger la maison, avant de s’en aller en ville.

Stéphanie est en train d’éponger le sang qui coule de son nez quand Skaer entre dans la propriété. Il n’a jamais apprécié que l’on s’en prenne à une femme. Il conseille à Stéphanie et Celestia, sa fille adolescente, de ne pas s’inquiéter. Son mari ne la violentera plus, il en fait une affaire personnelle. Derrière sa barbe qui cache des cicatrices, Skaer devrait faire peur mais il dégage une aura de confiance.

Skaer s’introduit dans la chambre d’hôtel du mari. Quand ce dernier rentre, il lui met le marché en main : ne plus avoir aucun contact avec sa femme et sa fille. Comme il refuse, Skaer le tue et maquille le meurtre en accident. Pour le lieutenant Paul Burgonges, l’accident ne fait aucun doute. Lorsqu’il annonce le drame à Stéphanie, il rencontre Skaer. Les deux hommes se trouvent un objectif commun, trouver le tueur d’enfants qui a déjà fait cinq victimes.

Je ne vais pas tourner autour du pot, ce roman est un petit bijou de polar. La fluidité du style de l’auteur n’est plus à démontrer, son talent à bâtir des intrigues costaudes non plus. Mais il me semble qu’il a mis beaucoup d’application dans la construction de l’intrigue qui est tout simplement remarquable et qu’il n’a laissé aucune zone d’ombre en ce qui concerne le passé des personnages et leur psychologie.

Stéphanie peut apparaitre comme la victime, et Skaer comme le sauveur, le chevalier. Mais c’est surtout le personnage de Celestia qui crève l’écran, tant elle prend de l’ampleur au fur et à mesure de l’intrigue au point de voler la vedette à Skaer. Cette gamine apparait comme une battante, elle soutient sa mère, se montre d’un courage proche de l’inconscience et elle est bigrement attachante. Skaer est construit comme un personnage plus classique. Il est présenté comme un barbouze, un soldat déserteur, capable de revêtir différentes identités, de se fondre dans l’ombre et d’être sans pitié quand il le faut. Enfin, Burgonges aurait pu être le niais dépassé par les événements mais l’auteur l’a voulu comme le complice de Skaer … et je ne vous en dis pas plus.

A construire son roman comme il l’a fait, on imagine sans mal cette histoire adaptée au cinéma, tant l’écriture est visuelle, le scénario remarquable, le découpage des scènes implacable et les dialogues savoureux et évidents. Toutes ces qualités font de ce roman un divertissement très haut de gamme, le genre de polar dont vous souviendrez longtemps tant vous y aurez trouvé du plaisir à sa lecture.

Au passage, la photographie en couverture est superbe.

Le jour des fous de Stéphane Keller

Editeur : Toucan Noir

Alors qu’il nous avait habitué à des polars racontant l’histoire contemporaine des années 50 aux années 80, dans Rouge parallèle, Telstar et L’affaire Silling, Stéphane Keller nous invite à un saut dans le futur en 2035, un voyage qui fait froid dans le dos.

Depuis 2033, la France a basculé dans la VIIème république, un régime presque dictatorial, fortement fascisant. L’Euro est oublié et a fait place au Franc Républicain. La moindre faute entraine la suppression des droits nationaux dont la carte d’identité bleue qui donne droits à des avantages sociaux. Le programme scolaire a été remodelé, avec la suppression des règles d’orthographe, de l’histoire, la géographie, la philosophie, le latin et le grec. Les médiathèques sont fermées, les livres et journaux interdits. Tout propos sexiste ou homophobe entraine une inscription sur le casier judiciaire. Les voyages à l’étranger sont prohibés à cause de l’empreinte carbone. Enfin, les effectifs de la police sont triplés et les criminels enfermés dans des cités surveillées par des gardes armés.

Le 17 avril 2035, Alexeï Ignatiev, premier violon à l’orchestre national de Paris étrangle un mendiant dans le métro. Le même jour, Mélanie Ribeiro, affublée d’un poids excessif, poignarde plusieurs personnes sur son lieu de travail. Au bois de Boulogne, un promeneur frappe à mort et noie un garçon qui l’a insulté. Porte de la Chapelle, un vieil homme déclenche une fusillade dans un bus, balayant plusieurs passagers. A Clichy, Kamel, ex-espoir raté du football devenu grutier, assassine toute sa famille.

Les journaux télévisés avaient débordé d’imagination pour nommer cette journée Le jour des fous. Krikor Sarafian, qui vient d’être nommé capitaine premier échelon de la brigade criminelle, est un être violent qui convient bien à cette époque. Il va hériter de l’affaire d’Alexeï Ignatiev et devra faire équipe avec une aspirante enquêtrice Illinka Bazevic. Il n’a aucune idée de l’engrenage dans lequel il vient de glisser un bras.

Le roman commence par nous présenter la Nouvelle Société Française puis le personnage de Krikor Sarafian. Et on le déteste, ce personnage de flic ultra-violent, du genre à tirer avant d’interroger, et de tuer pour tuer. Puis l’auteur forme le couple du vieux et de la jeune et on se dit naturellement que l’on a déjà lu ce genre de polar, qu’il soit situé aujourd’hui ou dans le passé ou dans le futur.

ERREUR !

Je suis sincèrement persuadé que l’auteur a voulu de début, a fait le pari qu’on accepterait de la suivre au-delà du deuxième chapitre. Et effectivement, il déroule son intrigue de façon tout à fait classique mais en y introduisant différents aspects sociétaux, sans en rajouter outre mesure. On citera pêle-mêle le fossé entre les riches et les pauvres, la nuisance des chaines d’information en continu, la déprime généralisée, la façon inhumaine de traiter les délinquants petits ou grands, la lutte contre l’homophobie qui est devenue une guerre Hommes contre Femmes, les hommes politiques peints comme des comédiens, l’insoutenable chaleur de la canicule omniprésente …

Et on se régale de petites phrases telles celle-ci : « La farce était toujours risible ou détestable, il en avait toujours été ainsi car l’homme ne savait que corrompre ce qu’il touchait, il changeait l’or en plomb, ses mains ne savaient que souiller et flétrir ».

Et plus on avance dans le roman, plus on est pris par le paysage qui y est décrit. Stéphane Keller a pris une photographie de notre monde d’aujourd’hui, et l’a déformé pour imaginer demain, en forme de cauchemar. Au niveau de l’intrigue, il la mène de main de maitre, et nous fait aller dans des directions inattendues, et il nous concocte même une fin bien noire qui nous démontre qu’il s’est bien amusé à écrire ce livre et que surtout, et c’est le plus important, on ressent qu’il y a mis sa passion, sa volonté de passer son message. Un excellent roman à ne pas rater.

Tapas nocturnes de Marc Fernandez

Editeur : Livre de Poche

Mon Dieu, que j’ai eu du mal à trouver ce roman, prequel de la trilogie Diego Martin. Comme j’avais beaucoup aimé les trois tomes des enquêtes de notre journaliste espagnol, je ne pouvais passer au travers. Et ayant rencontré l’auteur au salon du livre de Paris, je savais à quoi m’attendre.

Alors qu’elle faisait des recherches pour sa thèse à la bibliothèque du droit pénal de l’université autonome de Madrid, Carolina tombait sur Diego Martin qui l’invitait à prendre un verre. Outre qu’ils ont des gouts communs, le coup de foudre fut immédiat. Rapidement, ils vivèrent ensemble, Carolina sait que le métier de journaliste à Radio Uno est exigent et qu’il voyage souvent. Son interview du chef des FARCs a d’ailleurs eu un grand retentissement.

Sauf que ce matin, elle entend sur son répondeur téléphonique un grand nombre de menaces de mort. Elle se rend au rendez-vous de sleur amie commune Ana, ex-escort girl devenue détective privée. En sortant, elle est surprise par une moto qui roule sur le trottoir, et qui se dirige vers elle. Le conducteur s’arr^te à coté d’elle, et le passager lui tire une balle dans la tête sans sommation.

Quatre jours plus tôt, Diego s’installe dans son siège pour décoller en direction du Mexique. Son ami Miguel lui a arrangé un rendez vous avec un des plus hauts responsables du cartel de drogue de Juarez, La Frontera. Attendu à son hôtel, Miguel lui a arrangé un rendez-vous avec le numéro deux de l’organisation, Ernesto Ochoa. L’interview va être musclée, Diego se montrer provocateur, peut-être trop.

Comme l’annonce Marc Fernandez dans l’avant propos, ce prequel a été écrit en forme d’au revoir à son héros. Les fans du journaliste vont se jeter sur cette novella d’à peine 150 pages, et comprendre les relations du clan Diego Martin, et ce qui va forger leurs liens si forts. Pour les autres, je leur conseille plutôt de commencer par la trilogie.

Car ce court roman ne comporte pas de suspense, et l’émotion se limite à l’assassinat de Carolina. Il y aurait peut-être eu la place à en faire un roman à part entière, à développer les relations entre Diego et Carolina, à décrire le Mexique et les scènes de guerre urbaine, à étoffer les méandres de l’enquête. Il n’en reste pas moins que l’on est triste d’abandonner Diego, Ana, et le juge Ponce.

La mécanique du pire de Marco Pianelli

Editeur : Jigal

Alors que je suis passé au travers de son premier roman, ce nouvel opus représentait la bonne occasion de rattraper mon erreur ou mon oubli. Il faut dire que j’ai été fortement motivé par le billet de Yves :

https://www.lyvres.fr/2022/06/la-mecanique-du-pire.html

Lander (ou quelque soir son nom) se rend à paris pour exécuter sa dernière mission, équipé de nouveaux papiers avec ce nouveau nom. Ancien soldat ayant parcouru de nombreuses zones de combat, il s’est reconverti dans des opérations solitaires d’exécutions. Afin de ne pas laisser de traces, il prend un bus payé en liquide et prend son mal en patience, l’esprit concentré sur l’instant présent.

Sur le chemin, le bus rencontre une voiture en panne, une femme attendant les bras croisés. Le conducteur lui demande si elle veut de l’aide, mais elle refuse. Lander descend et lui propose d’y jeter un coup d’œil. Il trouve rapidement un fil dénudé qui fait court-circuit, l’entoure d’un film adhésif et la voiture peut repartir. Marie lui propose de le déposer dans la maison d’hôtes tenue par sa mère.

Lander fait ainsi connaissance de Marie, Josette la mère et des deux enfants Mathias et Emilie. La famille se montre méfiante envers cet étranger baraqué mais il arrive à découvrir le passé de Marie. Son mari, Lucas, était flic, à la BAC 96 et s’est donné la mort, après avoir demande de nombreuses fois sa mutation. On ne verse pas de pension en cas de suicide mais Lander va se rendre compte des magouilles de la BAC 96 et de son chef Ciani. Il va mettre en place sa propre notion de justice.

Voilà un roman d’action qui va vous pousser dans vos retranchements. Après quelques dizaines de pages ayant pour objectif de situer le contexte, Marco Pianelli nous convie à un voyage à très haute vitesse. Il va additionner les scènes, dans le but de nous détailler la stratégie de Lander qui vont aboutir à des purs moments de violence qui sont toutes sans exception une grande réussite.

Marco Pianelli réussit le pari de créer une intrigue simple et de la dérouler en utilisant différents points de vue, toujours dans un rythme élevé. On est amené à lire ce livre en retenant son souffle, et de se dire à plusieurs reprises : « La vache ! comme c’est bien fait ! ». car les auteurs capables d’écrire des romans d’action, de décrire des scènes de bagarre tout en restant passionnants ne sont pas nombreux. Plusieurs fois, pendant ma lecture, j’ai pris comme référence JOB, Jacques Olivier Bosco qui excelle dans le domaine.

Comme j’ai adoré avaler ce roman, en moins de deux jours. A chaque fois, j’ai regretté d’être obligé de le poser, ne serait-ce que pour dormir. Car entre les scènes d’action, l’auteur y ajoute des scènes intimistes qui donnent de l’épaisseur aux personnages, et même là, on y croit à fond. Ce roman, c’est de l’adrénaline pure, une lecture jouissive tout du long. Et peu importe que cela soit réaliste ou probable, l’important est que le plaisir soit au rendez-vous.