Archives pour la catégorie Littérature française

Sanction de Pierre Tré-Hardy

Editeur : Souffles Littéraires

Premier roman, nouvelle maison d’édition, voilà deux raisons suffisantes à mon avis pour se pencher sur Sanction. Après l’avoir lu, je serai bien en peine de vous le décrire : il entre pleinement dans la catégorie OLNI : Objet à Lire Non Identifié.

Jeremy Haskins, 46 ans, ingénieur physicien, prend le métro comme tous les jours. Soudain, quelqu’un lui plie les genoux et le pousse sur la voie, au moment où la rame arrive. Jeremy Haskins meurt sur le coup. Son assassin se nomme Frederic Mayers. Puis Frederic Mayers marche à coté d’une femme choisie au hasard qui se dirige vers la sortie pour berner les caméras de surveillance.

Abilash habite au bout du monde et se lève tous les jours quand il fait encore nuit. Pour sa dernière journée, il a choisi une robe d’or.

John Kershaw est journaliste scientifique. Il veut convaincre Matthieu Hofray, expert reconnu en mathématiques appliquées de rencontrer Albert, un jeune autiste de neuf ans qui résout des équations dont personne se connait la solution. Il obtient l’autorisation.

Eleonore Cambels se rend à Stockholm, en compagnie de jacques Durieux et Pallack Temul. Ils vont recevoir la consécration de vingt années de recherche, un prix Nobel. Eleonore va, fait unique, recevoir deux prix Nobel en même temps : celui de la physique pour ses résultats sur l’accès au noyau interne de la Terre, source inépuisable d’énergie ; et celui de la paix puisque cette source est accessible à tous.

Il va vous falloir un esprit ouvert pour attaquer ce roman, et accepter de se laisser bercer et ne pas comprendre tout de suite où l’auteur veut en venir. Car les explications n’arriveront qu’à la toute fin du roman. C’est un véritable puzzle, reposant sur les personnages, présentés en quelques lignes, dans des chapitres n’excédant que rarement trois pages. Ces personnages donc, vont être insérés dans des scènes toutes sans aucun lien, les unes avec les autres. Et si on voyage d’un bout à l’autre de la Terre, aucune mention n’est faite des lieux visités. Bref, tout est fait pour déstabiliser le lecteur.

Pour tout vous dire, j’ai posé le livre plusieurs fois, mais à chaque fois, j’y suis revenu pour la simplicité de l’écriture et sa faculté de nous placer dans des situations. Et jamais je n’ai été perdu dans ma lecture, malgré la difficulté d’accès de certaines scènes, et du sujet, qui fait preuve d’une imagination sans borne.

Il ne faut pas y chercher un polar, ni un roman de science fiction, ni aucune machination. Chaque personnage a sa place dans l’intrigue, et les pièces du puzzle ne se mettent pas en place tout doucement mais brutalement à la fin du livre. Entre temps, on aura eu droit à des réflexions philosophiques, des meurtres, des enquêtes et des sueurs froides quant à l’implication de ce qui est évoqué.

Donc, si vous aimez être bousculés dans votre lecture, si vous aimez les romans d’anticipation, si vous aimez les écritures fluides et simples, si vous aimez les intrigues tordues (du niveau de l’éloge de la pièce manquante d’Antoine Bello), alors ce roman est pour vous. Et il vous fera penser à un cri d’alarme pour la survie de la Terre.

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Editeur : Manufacture de livres

Dès sa sortie, les collègues et amis blogueurs ont décoré ce roman de superlatifs, ce qui est étonnant pour un premier roman. Effectivement, c’est un des romans coup de poing de cette rentrée littéraire, impressionnant de bout en bout, jusqu’à la dernière ligne.

Un père raconte sa vie, la vie de sa famille, en Meurthe et Moselle, près de Metz. Ils ont tous des surnoms affectueux, Pa pour lui, Moman, et les deux fils, Fus et Gillou. Fus, c’est pour Fussball, car le grand est doué pour le football. Pa l’accompagne aux entraînements, aux matches, et un week-end sur deux, ils voir le FC Metz au stade. C’est une façon de se retrouver en famille.

Alors que les deux gamins abordent l’adolescence, Moman tombe gravement malade. Tumeur au cerveau. Elle s’est battue jusqu’au bout, mais elle a fini à l’hôpital, à agoniser pendant trois longues années. Après la perte de Moman, la famille se retrouve bancale, comme une chaise à trois pieds. Il a fallu se réorganiser, pour la vie de tous les jours, et le dimanche, ils vont rendre visite à Moman, au cimetière.

Fus grandissant, il fait petit à petit sa vie, rentrant tard en plein repas, traînant avec des copains. Les résultats scolaires s’en ressentent ; ils font comme un yo-yo. Fus et Gillou sont restés très complices, s’épaulant toujours sans hésiter. Puis, un jour, au détour d’une conversation avec un collègue du syndicat, Pa apprend que Fus traîne avec les gars du FN. Comment réagir dans un tel cas, quand on est syndicaliste et issu d’une veine socialiste ? Pa décide de ne rien dire pour ne pas casser le lien familial. Mais le pire est à venir.

Même si le premier chapitre m’a paru plombant, avec l’agonie de Moman, la chronique familiale présentée par Laurent Petitmangin ressort de ces quelques pages sur la pointe des pieds. L’auteur nous présente une histoire simple, écrite simplement, en la plantant dans un contexte social fort et actuel, la Lorraine et la montée du chômage.

Cette histoire va probablement faire résonner des fibres douloureuses dans les aspects abordés, comme tout juste esquissés, mais véritablement présents dans chaque mot exprimé. Car le centre du roman, c’est bien la famille, le cœur de la société, et la façon de gérer les relations avec ses enfants quand ils grandissent. Pa a décidé de faire le taiseux, pour éviter le conflit. Bien que syndicaliste, il a toujours préféré le dialogue. Mais quand Fus distribue des tracts pour le FN, il semble comme dépassé, inquiet des conséquences. Il préfère ne rien dire, plutôt que de casser la cellule familiale qui a réussi à s’en sortir après la disparition de Moman.

Sans esbroufe, avec des phrases simples, des mots simples, Pa, qui est le narrateur va exprimer simplement ce qu’il ressent, mettant au premier ses sentiments plutôt que les faits. Et c’est bien grâce à cette simplicité que l’émotion passe, nous prend à la gorge et finalement remplit son objectif : nous faire passer un beau moment de littérature. Ce qu’il faut de nuit est probablement l’un des plus émouvants romans de cette rentrée littéraire.

L’étoile jaune de L’inspecteur Sadorski de Romain Slocombe

Editeur : Robert Laffont (Grand Format) ; Points (Format poche)

Après L’affaire Léon Sadorski, Romain Slocombe revient avec ce deuxième tome de la vie de cet Inspecteur Principal Adjoint affecté aux affaires juives. Ce deuxième tome m’a paru encore plus fascinant que le premier.

Depuis le 6 juin 1942, les juifs doivent arborer une étoile jaune, solidement cousue sur leur vêtement. L’inspecteur Sadorski, qui n’oublie jamais un visage, suit une jeune fille qu’il a déjà aperçue lors de l’attentat dans un café du Boulevard du Palais. Il est en arrêt maladie pour quelques jours encore, suite à sa blessure lors de cette explosion. Mais ce qui l’importe aujourd’hui n’est pas de suivre des juifs.

Attablé à une terrasse dans un accoutrement de plombier, il attend sa protégée, Julie Odwak, sa jeune voisine juive pour qui il a ressent une affection malsaine. Il a déjà fait arrêter sa mère, a ajouté la mention communiste sur son dossier, et continue à avancer ses pions pour la séduire, en lui faisant croire qu’il est un espion pour Londres. Aujourd’hui, le 8 juin, c’est son anniversaire et Léon Sadorski lui offre un magnifique stylo.

Le lendemain, il prévoit une balade en vélo avec Yvette, sa femme. Ils font une pause dans un café en bord de Marne, discutent avec le patron qui affectionne les émissions émises par Radio Londres. Léon Sadorski en profite pour écrire une lettre anonyme le dénonçant. Puis ils repartent et s’installent pour le pique-nique. Là Léon Sadorski découvre le corps d’une femme assassinée. Après son retour au bureau, c’est lui qui sera chargé de l’enquête.

Plus ignoble que jamais, le personnage de Léon Sadorski prend de l’ampleur dans cette intrigue aux multiples facettes qui fait suite à la fin du premier tome. On le découvre nationaliste jusqu’au bout des ongles, et apprécie l’occupation allemande en ce qu’elle apporte une rigueur et une sécurité face aux terroristes. Il abonde dans les théories contre les juifs, et n’hésite pas à faire son travail proprement, dénoncer ceux qui ne sont pas de bons français ou ceux qui ne portent pas leur étoile jaune.

Pour autant, il n’est pas sans de nombreuses contradictions, ce qui le rend encore plus réaliste. Il est amoureux de sa voisine juive alors qu’il est sensé les traquer. Il fait preuve d’une pitié étonnante quand il découvre les conditions d’enfermement, mais peut être d’une haine et d’une implacable férocité. Et il s’arrange toujours pour utiliser les événements à son avantage quitte à travestir la vérité et franchir la ligne jaune de la légalité, ce que sa carte d’Inspecteur lui permet.

Comme dans le premier tome, l’immersion dans la vie de tous les jours sous l’occupation allemande est énorme, parsemée de petits détails, ou même décrite par le détail dans des scènes énormes. J’en veux pour exemple cette séance de cinéma où Léon Sadorski invite Julie et où l’auteur nous décrit le reportage qui est projeté avant le film et qui se révèle une propagande ignoble pour justifier la traque des juifs.

Enfin, le gros du sujet revient sur la rafle du Vélodrome d’hiver. Là encore, la nouveauté est de nous montrer comment elle a été orchestrée et les conditions de vie (de survie plutôt) que les femmes et les enfants ont subi en attendant d’être déportés. Ces scènes glauques sont dégoûtantes et d’une vérité saisissante, et elles apportent un éclairage inédit, je crois, sur cette horreur.

A la fin du roman, l’auteur nous décrit ses nombreuses sources d’information, mais il nous explique aussi que son personnage principal a vraiment existé. Avec cette conclusion, on comprend mieux le travail de mémoire qu’a entamé Romain Slocombe, en nous rappelant en introduction du roman : Ni l’auteur, ni l’éditeur ne cautionnent les propos tenus par le personnage principal de ce livre. Mais ils sont le reflet de son époque, tout comme ils peuvent présager celles qui nous attendent. Car « le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ».  A ce titre, ces romans sont évidemment à lire, à ne pas rater.

7 milliards de jurés ? de Frédéric Bertin-Denis

Editeur : Lajouanie

Il est des romans dont on se rappelle même longtemps après les avoir lus et des auteurs dont on se dit qu’on suivra leurs prochaines productions. Force est de constater que Viva la muerte a laissé des traces dans ma mémoire (qui commence à être défaillante) et que c’est avec beaucoup de joie que j’ai retrouvé Frédéric Bertin-Denis et son personnage de Manolo El Gordete (El Gordo pour les intimes) pour une affaire qui sort de l’ordinaire.

Paris, France, 9 juin 2022, 15H20. Pierre-Henri de la Marjolie, PDG de la première entreprise énergétique européenne, a été enlevé par un commando de 6 hommes armés. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Sapporo, Japon, 9 juin 2022, 22H25. Hiro Katajima, directeur général de la compagnie d’électricité Hokuden, a été enlevé par 3 ninjas. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Lagos, Nigeria, 9 juin 2022, 14H30. Ayedeke Obayama, l’homme noir le plus riche du monde, a été enlevé par un groupe armé portant l’uniforme de la DOCIA (Death Of Capitalism In Africa). Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

New-York, Etats-Unis, 9 juin 2022, 10H22. Debra Spellman, directrice pour les affaires africaines à la banque Goldsad Bros a disparue alors qu’elle avait un rendez-vous à 9H00. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Belém, Brésil, 9 juin 2022, 10H45. Gustavo Almeida de Abreu, gouverneur de l’état de Para a été grièvement blessé lors d’une tentative d’enlèvement.

Sydney, Australie, 9 juin 2022, 23H30. Graham Matlock, le magnat des médias anglo-saxons, a été enlevé à sa sortie de l’opéra. Aucune revendication ou demande de rançon n’a été publiée.

Cordoue, Espagne, 9 juin 2022, 15H00. Pedro Belmonte de la Isla, grand patron de Desmantex, reçoit Maria Del Pilar, une jeune femme intelligente qu’il prend sous son aile. Elle se fait accompagner de deux amis. Leur discussion tourne autour des délocalisations dont Pedro est fier. Les deux hommes enlèvent Pedro pour l’emmener, disent-ils, à son procès pour crime économique et écologique contre l’humanité.

Manolo El Gordete va être chargé de la disparition de Pedro Belmonte de la Isla.

Voilà un polar qui, malgré un sujet hautement polémique et grandement casse-gueule, s’en tire avec les honneurs, voire même avec la palme du jury … d’où le titre du roman. Enfin, le jury, en l’occurrence, c’est moi. Ce fut avec un réel plaisir de retrouver Manolo, ce flic affublé d’une panse rondelette, défenseur de la justice mais aussi ardent héraut des pauvres. Alors, forcément, cette enquête va le confronter à ses propres valeurs. C’est aussi la force de ce roman, de ne pas s’être dispersé dans les différents endroits du monde où ont eu lieu les enlèvements et de s’être concentré sur la partie espagnole de l’enquête, avec Manolo en guest star.

D’une lecture facile et parfaitement maîtrisée, ce roman se lit rapidement et il s’avère être un véritable plaisir, de l’enquête remarquablement menée aux interviews des grands de ce monde. Même si ce roman est une fiction, il montre quelques faits par l’intermédiaire de scènes filmées par ce groupuscule rebelle, qui sont parfaitement lucides et donc totalement intéressants. Lors d’une de ces scènes, l’auteur pointe même le désir du peuple de vouloir toujours tout payer moins cher et dénonce donc la propre responsabilité de ceux qui se révoltent contre le capitalisme.

Aussi bien dans la forme que dans le fond, ce polar qui flirte avec le roman social est une grande et belle surprise et est bigrement intéressant dans sa démonstration, sans pour autant prendre ouvertement position. Il eut été maladroit de se placer d’un coté ou de l’autre trop ouvertement. Sa forme de discours lucide et simple en fait un polar à message populaire qui mérite très largement que l’on s’y intéresse. Alors, n’hésitez pas, que vous compreniez les enjeux de l’économie ou pas, vous allez vibrer et rager en lisant ce roman, qui est de plus un excellent divertissement. 

Ne ratez pas l’avis de mon ami Jean le Belge

Mauvaise graine de Nicolas Jaillet

Editeur : Manufacture de livres

Nicolas Jaillet est un auteur suffisamment rare pour que l’on se penche sur ses romans quand ils sortent. J’avais adoré La maison, et la couverture de ce roman m’a fait penser à Nous, les maîtres du monde, où il faisait une incursion dans le monde des super-héros. La jaquette est explicite sur le contenu : Quand Bridget Jones rencontre Kill Bill … mais pas seulement.

Quand Julie se réveille, ce matin-là, elle se rend compte qu’elle est dans sa salle de classe, dans laquelle elle exerce le métier d’institutrice. Impossible de se rappeler ce qu’elle a fait la veille. Ah oui, hier, c’était un repas avec ses trois copines, Céline, Magali et Aurélie, accompagnées de leurs copains Samy, Jigé et Patrick. Elles sont sympas, les copines, elles lui avaient trouvé un prince charmant pour la soirée, un dénommé Kevin. Mais Julie ne veut pas qu’on lui impose un mec, et puis, le gus se fait pressant. Alors, elle plante la fourchette dans la main baladeuse puis s’enfuit.

Les trois copines sont dans la cour de récréation et Julie essaie de les éviter. Pourtant, cela va être compliqué de les éviter toute la journée. Elle ne va quand même pas rester dans la salle de classe. Le soir, Magali la retrouve avec des livres qu’elle a empruntés à la médiathèque. Elles discutent, ne trouvent pas normal qu’elle ait des absences ; probablement une question d’hormones. Et puis, ses règles ont du retard. Alors Julie fait à tout hasard un test de grossesse … qui s’avère positif, super positif. Le problème, c’est qu’elle n’a pas fait l’amour depuis un certain temps, longtemps … ou alors elle ne se rappelle pas.

C’est la première fois que je lis un roman pareil, qui ne ressemble à aucun autre. Le début de ce roman ressemble à ce que l’on appelle un roman feel-good, enfin, j’imagine, puisque je n’en ai jamais lu. Avec beaucoup de dérision, d’humour décalé et cash et de vivacité, Julie nous apparaît comme une jeune femme qui s’éclate, qui boit beaucoup et a des absences qui ne l’inquiètent pas. Nicolas Jaillet ne s’embarrasse pas de psychologie de supermarché, peu importe la raison pour laquelle elle se remplit d’alcool fort, c’est un fait.

Et puis les personnages secondaires, l’entourage apparaît petit à petit pour créer le décor. Toute la première partie du roman bénéficie de ce rythme de dingue pour nous transporter dans le monde Julie jusqu’à ce retournement de situation : la grossesse. Va commencer alors pour elle la quête du possible potentiel père, puisqu’elle a choisi dès le début de garder le futur enfant.

Il faudra attendre la moitié du roman pour voir apparaître des signes inquiétants puis des événements inexplicables. Il faut bien se rendre à l’évidence, Julie a des super-pouvoirs qu’elle va découvrir petit à petit. Julie se transforme alors devant nos yeux en un mélange entre Super Jaimie et Wonder Woman, en passant par des scènes qui rappellent Matrix ou Kill Bill.

De roman Feel-Good, on passe à un hommage aux comics (comme Nicolas Jaillet l’avait fait dans Nous les maîtres du monde), et aux films populaires américains. Et la transition est si bien faite qu’on ne se pose aucune question, et qu’on continue à prendre un grand plaisir à la suivre, la Julie, dans ses aventures. Nicolas Jaillet a dû s’amuser comme un fou à écrire cette histoire, et sa folie jubilatoire est contagieuse. Et finalement, les super-héroïnes de notre société ne sont-elles pas les femmes enceintes ?

Regarder le noir – Recueil de nouvelles

Sous la direction d’Yvan Fauth

Editeur : Belfond

Yvan Fauth s’était lancé un défi, donner la voix à l’art de la nouvelle, l’année dernière. Cela s’appelait Ecouter le noir. Cette année, il récidive avec un deuxième sens, la vue pour Regarder le noir. Pour cela, il a réuni 12 auteurs pour former un recueil de 11 nouvelles autour d’un seul et même thème : la vue. Si le défi de ce blogueur et ami est relevé, voyons dans le détail de quoi il retourne :

Regarder les voitures s’envoler d’Olivier Norek :

Joshua est un garçon de 13 ans, qui vit au fond d’une impasse avec sa mère handicapée suite à un accident de la route. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est observer la rue, les gens. Une infirmière passe une fois par jour, sa tante de temps en temps. Son quotidien va être changé le jour où des voisins emménagent en face.

Esther a 14 ans et arrive dans cette ville où elle ne connait personne. Son père, violent et alcoolique, frappe sa femme et voudrait bien profiter de sa fille, dont les formes se dessinent. Heureusement, la mère est là pour la défendre. Elle aperçoit son voisin et aimerait devenir son ami.

Ecrite simplement avec des chapitres courts, cette nouvelle pourrait être anodine si elle ne comportait pas cette fin, terriblement noire et horriblement cynique. Malgré quelques incohérences, on appréciera surtout cette utilisation de mots simples pour se mettre à la place d’un enfant et la chute mémorable.

Nuit d’acide de Julie Ewa :

Sabbir est un jeune garçon qui habite au Bangladesh au bord du Gange. Une seconde d’inattention a suffi pour que des hommes ne l’empoignent et le balancent dans une camionnette. Après un trajet relativement long, il se retrouve dans une pièce où deux hommes le tiennent fermement pendant que l’un d’eux lui verse une goutte d’acide dans chaque œil. Devenu aveugle, il devra arpenter les lieux touristiques et sa vie d’esclave commence en tant que mendiant.

D’une noirceur difficile à supporter, Julie Ewa ne nous épargne rien, par sa façon de décrire le calvaire de ce jeune garçon même si elle met beaucoup de distance dans son récit. Et de cette noirceur, terriblement réaliste, elle arrive à nous trouver une fin encore plus cruelle. Quand le Noir devient glauque …

The Ox de Fred Mars :

The Ox se présente comme un building en brique perdu au milieu d’une zone industrielle et plongé dans le noir à cause de l’absence d’éclairage. Il s’agit en fait d’un baisodrome où les membres se retrouvent pour assouvir leurs fantasmes dans le noir complet. On vient d’y retrouver le corps d’un homme écartelé. Au Curtis Green Building où siège Scotland Yard, deux témoins sont interrogés séparément dans une salle : Panuelo, homme de ménage malvoyant originaire du Pacifique et Alexander Fallon, membre du club qui attendait, caché dans les broussailles, la sortie d’une superbe femme qu’il ne connaissait pas et dont il est tombé amoureux.

Avec son style simple et son rythme soutenu, cette nouvelle policière est franchement emballante. Les scènes s’enchaînent, sont très visuelles, et sont un bel hommage aux films américains (entre autres) basés sur des interrogatoires. C’est une lecture jubilatoire, avec une fin digne des meilleurs polars, dotée d’un scénario jouissif boosté par des dialogues percutants. Une excellente nouvelle. 

Le mur de Claire Favan :

Après 2030, après le cataclysme, les seuls rescapés de l’humanité vivent à bord d’un cargo, le Havana Bay. Survivant à l’aide de la récupération des déchets qui peuplent les mers, ce navire ressemble à s’y méprendre à l’Arche de Noé. Tous sont malvoyants et la hiérarchie respecte leur capacité à voir. Le capitaine a 80% de vision, Jérémy son second 55%. Jérémy en pince pour Léa, une belle blonde.

On n’attendait pas Claire Favan dans ce registre et c’est une franche réussite. Si le décor est futuriste, l’histoire s’approche plutôt d’un drame. Et malgré le fait que ces hommes et femmes soient condamnés à arpenter les mers, ils n’en restent pas moins humains avec leurs besoins et leurs désirs. Avec son style simple et expressif, une fin pessimiste, et des personnages vrais, cette nouvelle nous alerte sur la pollution et l’écologie. Pour tout cela, c’est une nouvelle importante.

Demain de René Manzor :

Au volant de sa Volvo, Ganaêlle cherche à rejoindre le supermarché où elle pourra cacher sa fille appelée Chance et la sauver du tueur qui les poursuit. Une balle éclate son pare-brise, juste en arrivant. Ganaëlle et Chance courent et poussent les portes. Dans la première allée, La jeune mère prend une balle en pleine poitrine, puis c’est le tour d’un employé du magasin. Chance parvient tout de même à rejoindre le rayon des jouets, mais l’homme au tatouage ressemblant à la lettre Psi parvient devant elle. Une balle d’un tireur du RAID l’abat immédiatement. Ce cauchemar la poursuit sans cesse, alors qu’elle devient mentaliste à succès et remplit des salles de spectacle.

Dans cette nouvelle qui est presque un mini-roman, René Manzor rend hommage aux auteurs américains de fantastique, dont James Cameron avec Terminator ou Stephen King avec Dead zone. Les scènes s’enchainent à un rythme de fou, dans un scénario digne d’un film passionnant et on a hâte de le finir pour savoir quelle va être la chute. Cette nouvelle, c’est divertissement haut de gamme, prenant, emballant et passionnant, avec une fin qui n’a pas à rougir devant les meilleurs thrillers.

Transparente d’Amélie Antoine :

Hélène a décidé de passer chez Renato, son coiffeur pour se faire teindre les cheveux. Alors qu’elle vient de dépasser la quarantaine, elle ressent cette fatuité de l’existence, cette impression de n’exister pour personne. Même son mari l’a quittée pour une plus jeune, même sa fille et son compagnon ne remarquent rien. Cette impression d’être transparente aux yeux des autres est de plus en plus pesante.

Amélie Antoine a le don de trouver les mots justes pour décrire la psychologie d’une femme mal dans sa peau. Quelques soient les situations, elle se rend compte de l’inutilité et de la tristesse routinière de sa vie. Amélie Antoine nous écrit là une nouvelle ancrée dans le monde d’aujourd’hui qui tourne trop vite pour prêter un moment d’attention aux autres, et qui aboutit à un drame prévisible et évitable. 

Anaïs de Fabrice Papillon :

Sur les marches de l’université, M.Darcy accoste une étudiante qu’il appelle Anaïs. Elle le corrige, lui rappelle qu’elle s’appelle Myriam. Il décide la séduire et l’invite à découvrir une crypte située dans une chapelle près de Chartres.

Belle illustration d’un voyage dans un esprit fou.

La tache de Gaëlle Perrin-Guillet :

Thomas Bernet est écrivain, auteur de romans noirs. Lors d’une soirée avec son ami Eric, ce dernier lui dit : « Regarde le noir, il est ton inspiration ». Quelques jours plus tard, mettant le point final à son roman, il voit une tache noire sur le mur de la cuisine. Elle devient pour lui une obsession, au fur et à mesure qu’elle grandit.

Gaëlle Perrin-Guillet construit une histoire simple et pour autant prenante, à mi chemin entre fantastique digne d’un Stephen King et le Noir avec sa chute inéluctable. Le personnage de Thomas et les situations, toutes prises dans notre quotidien aident à nous immerger dans cette histoire jouissive.

Private eye de Roger Jon Ellory :

Traducteur : Fabrice Pointeau

Raymond Whyte est journaliste d’investigation en freelance et plonge son regard dans les dessous de la société américaine, peu ragoutants. Marié à Carole, la patience incarne, il a un travail qui lui permet de passer du temps avec son amante Diane. Mais tout change quand il s’aperçoit qu’un homme le suit …

Roger Jon Ellory créé une variation sur le thème du journaliste habitué à fouiller dans les dessous d’une ville à la recherche d’un gros titre alléchant et rémunérateur. La paranoïa va bientôt le miner et lui qui est habitué à tout voir, ne va pas s’apercevoir de ce qu’il a sous les yeux. C’est une nouvelle fort amusante, au second degré, avec une chute mâtinée de cynisme et d’humour noir.

Tout contre moi de Johana Gustawsson :

La narratrice écrit une sorte de lettre confession sur l’amour qu’elle éprouve pour lui, l’amour de sa vie. Elle va passer les événements marquants jusqu’à la fin qui signera la défnitive rupture entre elle et lui.

On n’attendait pas Johana Gustawsson dans ce registre d’histoire psychologique. On y retrouve bien des scènes juste esquissées et fortes en sensations. Et toute l’histoire est comme brossée sur un tableau, pour l’aisser la place au lecteur de laisser courir son imagination. C’est une bien belle réussite.

Darkness de Barbara Abel et Karine Giebel :

Le capitaine de police Jérôme Dumas se rend à l’hôpital pour voir la victime de l’affaire dont il a la charge. Ses yeux ont été attaqués à l’acide et il semblerait bien que son agresseur ait pris son temps. Mais Dumas ne connait pas l’identité de la jeune femme et elle a été plongée dans le coma pour que l’on puisse la soigner.

Le duo Abel / Giebel est de retour et contrairement à l‘année dernière, j’ai trouvé une vraie unité dans cette histoire, au niveau du style. C’est une histoire un scénario remarquablement retors et vicieux dont on n’aura la finalité qu’à la toute fin de cette nouvelle qui est la plus longue de ce recueil … pour notre plus grand plaisir.

Sauve-la de Sylvain Forge

Editeur : Fayard

Depuis ma découverte des ouvrages de Sylvain Forge, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Depuis, il a été couronné du Prix du Quai des Orfèvres en 2018 et a sorti quelques thrillers penchant sur la haute technologie, domaine qu’il maîtrise parfaitement. C’est aussi le fond de cette histoire, écrite sous forme de roman à suspense flirtant avec la forme d’un thriller.

Alexis Lepage a tout pour être heureux : amoureux de la fille du patron d’une société d’investigations contre les fraudes aux assurances, il doit bientôt épouser Clémence et enfin envisager d’avoir un enfant par la PMA. Un cauchemar va le réveiller en pleine nuit : Clara, son amour de jeunesse, qu’il n’a pas revu depuis 26 ans, lui crie : « Alexis, je t’en supplie. Sauve-la ! ».

Le lendemain, un SMS lui annonce avoir reçu un message de Clara Vasilescu. Pour cela, il doit cliquer sur une application jointe par Anael Technologies, et l’installer. Poussé par son désir de la retrouver, il l’installe et se retrouve en contact avec Clara. Elle lui annonce être atteinte d’un cancer, en phase terminale, et veut qu’il retrouve sa fille Olivia, disparue dans un accident de car en Ariège.

Alexis contacte Anael Technologies qui lui annonce que Clara est morte et qu’il est en contact avec une intelligence artificielle que Clara a conçue. Il recontacte alors Clara et celle-ci lui annonce qu’Olivia est sa fille. Alors que Clémence et Alexis ont prévu de prendre une semaine de vacances à Vichy, elle découvre Clara et Alexis lui explique qu’il se doit de retrouver sa fille. Clémence part, fâchée, et Alexis se lance dans l’aventure.

Ah que les massifs montagneux et boisés d’Ariège sont beaux ! Mais qu’ils sont inquiétants sous la plume de Sylvain Forge. Alexis va se retrouver dans un petit village, Sainte Albane, peuplé de personnages hostiles aux étrangers et au milieu d’une végétation dangereuse. Poussé par sa passion, il va se jeter dans le gueule du loup, ce qui peut être pris au premier degré quand on pense au chien qui garde l’auberge de jeunesse.

Avec tous les ingrédients inhérents au thriller, Sylvain Forge utilise un style coupé à la serpe, et des chapitres ultra-courts pour donner du rythme à son histoire. Cela va vite, il y a beaucoup de suspense, et malgré quelques incohérences, on avale ce roman très rapidement, tant on veut connaitre la fin, qui ne sera pas toute rose. On a entre les mains un vrai roman populaire, idéal pour passer un bon moment estival.

Il n’en reste pas moins que Sylvain Forge nous montre les capacités des intelligences artificielles, que nous connaissons déjà au travers de Siri ou Cortina. Ces machines, capables d’apprendre, répondent à nos besoins quotidiens, et plus inquiétants, finissent par ne plus nous faire réfléchir, prenant notre place. Plus inquiétant encore, leur utilisation en devient une drogue tant leur facilité d’utilisation est accrue.

Et donc j’ai avalé ce roman en un peu plus de deux jours, parce que j’ai trouvé le roman facile à lire, l’histoire bien construite et le message intelligent pour y adhérer. Cela prouve que l’on peut dire des choses, alerter les gens grâce à une intrigue de bon aloi. Je ne peux que vous encourager à lire ce livre, distrayant avec une projection sur notre futur qui est loin d’être rose.

Terres brûlées d’Eric Todenne

Editeur : Viviane Hamy

Après Un travail à finir, que j’avais beaucoup aimé, je me devais de lire le deuxième opus de ces deux auteurs qui écrivent à quatre mains les enquêtes policières de Philippe Andréani et Laurent Couturier. Ce roman maîtrisé de bout en bout utilise une structure connue pour un résultat franchement emballant dans lequel on apprend plein de choses.

Alors qu’il est suspendu, le lieutenant Philippe Andreani s’encroute chez lui, et il faut bien sa fille Lisa pour le secouer un peu. Quand il retourne au boulot, c’est pour trouver une situation de panique : le commissaire Berthaud a fait muter le lieutenant Moret, un incapable notoire, et attend la visite d’un inspecteur de l’IGPN, un dénommé Detravers, connu pour son esprit pointilleux suite au suicide du chef de la section des stups Bardel.

C’est donc le couple Andreani / Couturier qui hérite des dossiers de Moret dans l’état qu’ils sont, c’est-à-dire en vrai bordel : les rapports quand ils sont faits ne sont pas rangés, les dossiers traînent partout. Comment choisir, dans un tel capharnaüm, une affaire plutôt qu’une autre ? En plus, le cinquantenaire Couturier a reçu une convocation du service médical pur vérifier sa forme, loin d’être olympique.

En prenant un dossier au hasard, ils trouvent une affaire d’incendie ayant entraîné la mort. Le corps de Rémi Fournier a été retrouvé dans sa maison carbonisée dans un petit village de Moselle, Laxou. Les deux lieutenants rendent visite à l’expert d’assurance qui leur annonce un incident domestique, une poêle qui a trop chauffé, l’homme qui est tombé inanimé. Il suffit d’un doute sur cent pour qu’Andreani fouille dans les méandres du passé. Et l’identité de la victime pose problème …

Si cette enquête fait directement suite à la précédente, elle peut être lue indépendamment, grâce aux rappels présents au début du roman, intégrés à l’histoire. Mais il serait dommage de se passer d’un tel plaisir. Je me rappelle que j’avais regretté le début de Un travail à finir. Ce ne sera pas le cas ici. Les auteurs ont choisi de hausser le rythme, de mettre en avant les psychologies des deux enquêteurs et c’est tant mieux. Si on accroche dès le début de l’histoire, alors on ne peut plus lâcher ce livre.

Car l’enquête va avancer doucement, faisant des allers-retours entre passé et présent et remonter jusqu’à la deuxième guerre mondiale et l’occupation allemande en Lorraine. On y découvre en effet une population qui a subi deux changements de nationalité en moins de 50 ans (suite aux guerres de 1870 puis 1914-1918) et qui se retrouvent à nouveau avec l’occupant allemand en 1940. Ajoutez à cela un village coupé en deux par l’occupation, et la chasse aux juifs et vous avez le contexte sans pour autant comprendre comment tout cela va s’agencer ni les drames qui vont survenir.

Le rythme va être lent, au contraire de Philippe Andreani, sur des charbons ardents, tout le temps stressé, cherchant à démontrer qu’il est utile à son service. L’écart est grand avec son partenaire Laurent Couturier qui envisage plutôt une préretraite tranquille sans se faire emmerder par qui que ce soit et qui doit gérer le fait que sa femme soit à l’hôpital. Cela va occasionner des frictions mémorables qui vont involontairement faire avancer l’enquête.

Il ne faut pas oublier non plus les personnages secondaires dont le légiste Legast doté d’un humour noir hilarant, ni le patron du bar Au Grand Sérieux, Pierre qui parsème ses joutes verbales de citations latines fort à propos et qui allègent le propos. On se retrouve avec un roman complet, passionnant, instructif et psychologiquement abouti qui me fait beaucoup pensé aux romans d’Arnaldur Indridason par sa structure et qui possède deux personnages en or que l’on a envie de suivre plus avant. Voilà un formidable polar pour tous ceux qui aiment que les situations s’installent gentiment et que les histoires dramatiques soient présentées placidement. J’adore !

La compagnie des glaces tomes 15 et 16 de G-J. Arnaud

Editeur : French Pulp

Les éditions French Pulp ont décidé de rééditer la saga de science fiction de Georges-Jean Arnaud, en regroupant les romans par deux. Il s’agit, je crois, de la plus grande saga de science fiction jamais écrite puisqu’elle comporte 63 romans. Voici mon avis sur les tomes 15 et 16.

Terminus Amertume :

Lady Diana a décidé d’éliminer la Compagnie de la Banquise, dirigée par le Kid, pour mettre la main sur l’énergie qu’ils tirent du volcan Titan. Le conseiller du Kid reste neutre dans ce climat tendu, alors que Lien Rag a créé une nouvelle station, Terminus Amertume pour venir en aide à son ami le Kid. Le Kid, en proie aux attentats de la guilde des Harponneurs, commence à perdre la tête. Lady Diana envoie auprès de Lien Kruss, un espion, afin qu’il se rallie à elle, La guerre couve …

C’est un tome de bruit et de fureur qui, mettant en avant les personnages, visite avec succès tous les genres, de la géopolitique au roman de guerre, du roman d’espionnage au roman de suspense. C’est aussi un formidable exercice de stratégie militaire. Les chapitres alternent les points de vue à une vitesse folle et pour moi, c’est un des meilleurs tomes de la série, d’autant plus que la fin, ouverte et terrible, donne envie de se plonger dans la suite.

Les Brûleurs de banquise :

Lady Diana doit affronter sa première défaite après que le Kid ait fait brûler la banquise quand les troupes de la Panaméricaine roulaient dessus. Elle cherche à cacher les bâtiments engloutis à la presse et à oublier les navires et les poseuses de rail capturés par son ennemi. Elle veut se refaire, et engager la construction de voies vers l’ouest, vers la Compagnie du Mikado.

De son coté, le Kid ressort vainqueur et est traité comme un héros par ses troupes. De nouveaux moyens capturés à Lady Diana vont lui permettre de construire rapidement un accès à la Compagnie du Mikado.

Quant à Lien Rag, prisonnier rescapé, perdu au milieu de nulle part, il cherche à survivre et fait ce qu’il a toujours refusé : manger de la viande humaine et en utiliser pour alimenter les chaudières de son train en perdition. Mais il va se retrouver avec des rescapés comme lui dont il ne sait juger s’il peut en faire des alliés.

La guerre fait rage dans ce tome, entre Lady Diana qui veut faire oublier sa défaite et le Kid qui va chercher refuge auprès de son allié de jadis. L’intrigue est principalement divisée selon deux points de vue, la guerre d’un coté et la survie de Lien Rag de l’autre. Cela donne à cette histoire un rythme en dents de scie.

Les scènes de guerre sont conduites comme un véritable jeu de stratégie, chacun des protagonistes avançant ses pions tout en jouant de bluff pour tromper l’autre. Les scènes concernant Lien Rag sont plus calmes et font appel à toute l’imagination de l’auteur. Cela donne un mélange rythmé et très agréable, totalement maîtrisé.

Oldies : La place du mort de Pascal Garnier

Editeur : Fleuve Noir (1997) ; Zulma (2010) ; Points (2013)

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. Et quoi de mieux que de se rappeler d’un auteur de romans noirs bien trop méconnu mais tant regretté, Pascal Garnier.

L’auteur :

Pascal Garnier est un écrivain français né le 4 juillet 1949 dans le 14e arrondissement de Paris et mort le 5 mars 2010 à Cornas (Ardèche). Son œuvre se partage entre le roman policier et les ouvrages de littérature d’enfance et de jeunesse.

Après une vie d’errance et de petits boulots, et un passage éclair par le rock ‘n’ roll, il a décidé à 35 ans de se lancer dans l’écriture. Son œuvre, abondante et multiforme, publiée chez plusieurs éditeurs, dont P.O.L, Flammarion, Nathan jeunesse et Zulma, oscille entre le roman noir et des ouvrages plus tendres destinés à la jeunesse. Ses romans policiers – dans la lignée des Simenon, Hardellet, Bove ou Calet auxquels on l’a souvent affilié – sont marqués par un humour grinçant.

Depuis 2000, les éditions Zulma ont entamé la publication de ses œuvres complètes dans une nouvelle collection.

En 2001, il obtient le prix du festival Polar dans la ville de Saint-Quentin-en-Yvelines pour « Nul n’est à l’abri du succès » et, en 2006, le Grand Prix de l’humour noir avec Flux.

Quatrième de couverture :

De retour d’un week-end chez son père, Fabien Delorme, jusque-là monsieur Tout-le-Monde, apprend que sa femme est morte dans un accident de voiture. Le veuf esseulé se découvre du même coup mari trompé : sa chère Sylvie était sur le siège passager aux côtés de son amant, le temps d’une escapade romantique en Bourgogne. Sonné, Fabien échafaude sa vengeance… à titre posthume : il se met à la recherche de la veuve du défunt, résolu à séduire la femme de l’homme qui a séduit la sienne. Mais c’est sans compter une série de réactions en chaîne totalement incontrôlables, dans lesquelles les victimes ne sont pas toujours celles qu’on croit…

Dans la Place du mort, Pascal Garnier, en génial ethnologue de la dégringolade à la française, nous offre une fois encore l’émouvant portrait de ces héros ordinaires qu’il affectionne tant, de ces vies minuscules qu’il amplifie avec une tendresse et un humour inégalés.

Mon avis :

Fabien passe le week-end avec son père à vider le grenier, pour la brocante du village. Quand il rentre, personne n’est là ; Sylvie, sa femme, est probablement allée au cinéma avec son amie. Un message sur le répondeur lui annonce de contacter le CHU de Dijon : Sylvie est morte dans un accident de voiture. Se rendant sur place, il apprend qu’elle voyageait avec un homme, son amant. Il arrive à noter l’adresse du malotru. Mais ce n’est qu’un peu plus tard, chez son ami Gilles qu’il se décide à gagner le cœur de la veuve du défunt.

D’une situation banale et non dénuée d’humour, Pascal Garnier nous présente une situation qui, petit à petit, va verser dans le noir ultime, dans un roman qui ne dépasse pas les 150 pages. Il va donc, comme à son habitude, centrer son intrigue sur Fabien et enchainer les situations avec une imagination sans bornes. C’est aussi et surtout la vie de couple qu’il étrille avec un cynisme certain.

Car le couple formé de Fabien et Sylvie n’en est plus un depuis longtemps. Le temps a érodé les sentiments et le coup de grâce a été porté suite à l’IVG qu’elle a subi. A partir de ce moment là, ce couple est devenu deux êtres, deux fantômes vivant cote à cote mais sans vivre ensemble. Fabien, qui n’a jamais supporter de vivre seul, va donc se chercher non pas une compagne mais présence capable de le rassurer, lui. Car il n’y a que lui qui l’intéresse, les autres faisant partie du décor.

Portrait au vitriol de la vie moderne, de couples qui n’en sont pas, du besoin sentimental qui se transforme en présence utile, Pascal Garnier dit beaucoup de choses sur le couple et la vie moderne, dénuée de la moindre passion. On prend, on utilise et on jette les gens comme des mouchoirs en papier. L’économie de mots est la marque de fabrique de cet auteur et son talent éclate dans ce court roman en même temps qu’on y sent un plaisir jubilatoire à torturer ses personnages qui n’ont rien compris à la vie.

Ne ratez pas le formidable avis de La Petite Souris.