Archives pour la catégorie Littérature française

La défaite des idoles de Benjamin Dierstein

Editeur : Nouveau Monde

J’ai laissé passer le premier roman de Benjamin Dierstein, La sirène qui fume ; mais je ne pouvais pas rater son deuxième. Ce pavé de 634 pages denses est un roman à mi-chemin entre polar et roman politique, et c’est une sacrée découverte !

Jeudi 20 octobre 2011. Un militaire portant un tatouage de serpent dans le dos et le cou observe un immeuble à Syrte. Cet immeuble, le District 2, renferme les derniers dignitaires du régime libyen, Mouammar Kadhafi et sa garde rapprochée. Ils tentent une sortie avant d’être pris pour cible par des missiles. L’homme les suit, et se rapproche de la caverne où ils se sont terrés. Le peuple arrive à attraper Kadhafi après une interminable fusillade, le roue de coups. Alors, l’homme s’approche et lui tire deux balles dans la poitrine ; Kadhafi n’est plus.

Christian Kertesz, ancien lieutenant de la Brigade de Répression du Proxénétisme, sort libre, après trois mois d’incertitude. L’IGS a réussi à le faire virer mais pas emprisonner. Il va pouvoir reprendre les affaires. Sa première visite est pour Clotilde Le Maréchal, la victime de sa précédente enquête, enfermée à l’institut Robert Merle d’Aubigné spécialisé dans les appareillages suite à des amputations. Clotilde, cette jeune pute de 17 ans dont il est fou amoureux. Puis il rejoint Didier Cheron, qui après un passage aux RG, est à la tête de Noticia, une entreprise de sécurité et renseignement. Ses clients, Patrick Rougier et Elias Khoury veulent décrocher le contrat de construction d’un hôpital à Tripoli, donc il faut des informations croustillantes sur leur concurrent. Enfin, il finit sa soirée au Liberty, un club d’entraineuse tenu par les Corses les plus recherchés de France. Ils veulent revenir sur la marché de la drogue et lui proposent un plan.

Laurence Verhaeghen est une jeune capitaine de la Police judiciaire, ambitieuse et divorcée, mère d’une petite Océane. Elle se retrouve en charge d’un meurtre dans un hôtel en réfection et, à six mois de la présidentielle, a la libération de Kertesz à gérer ; car elle ne veut pas le laisser en liberté. Dominique Muller, la victime avait reçu des menaces, peut-être le rackettait-on ? Cet hôtel appartient au groupe Bessin, qui sert à blanchir l’argent de la mafia. Zimmerman, son directeur l’appelle. Bien qu’elle ne soit pas syndiquée, elle a beaucoup de relations, certaines haut placées, et elle pourrait jouer un rôle important dans la déstabilisation de la Gauche. Il lui demande de tout faire pour trouver des armes contre Flanby, François Hollande, le candidat de la Gauche.

Je n’ai pas lu La sirène qui fume, son premier roman ; et je peux vous dire que je vais le lire très vite. Ce roman est totalement bluffant, totalement surprenant, totalement addictif. Malgré ses 640 pages, je l’ai lu en à peine quatre jours, et c’est tellement passionnant que j’aurais pu en reprendre encore quelques centaines de pages. Pourquoi ? Parce que cela me rappelle les meilleurs moments de lectures de mes auteurs favoris.

Ce roman est à la fois un polar et à la fois un roman politique. Le contexte se situe entre l’assassinat de Kadhafi et l’élection présidentielle de François Hollande, un contexte fort pour tout ce qui concerne la police, surtout si on se rappelle que Nicolas Sarkozy a été Ministre de l’Intérieur et a toujours gardé une relation particulière avec les forces de l’ordre. On va y voir une vraie bataille entre les différents services de la police, que la nouvelle structure n’a pas su effacer. Cette bataille, c’est la droite contre la gauche, un syndicat contre l’autre, une guerre idéologique contre l’autre.

Mais c’est aussi une période trouble quant à la politique extérieure de la France, en Lybie tout d’abord, ce qui est au centre de ce roman, mais aussi ailleurs, avec l’avènement de l’état islamique, tout juste abordé dans le roman. Et quand le grand banditisme, la mafia corse, veut redorer son blason sur le marché de la drogue, elle se retrouve face à des clans bien plus cruels que ce qu’elle est capable de faire. Face aux Albanais ou aux libyens, c’est toute une machination qui rapporte des millions d’euros par mois que nous démontre ce roman.

Ce roman, c’est aussi l’itinéraire de deux personnages forts, ni gentils ni méchants. Ils sont tous deux d’un coté de la ligne jaune, mais pour autant, leurs méthodes sont les mêmes. De la manipulation au chantage, des interrogatoires musclés aux meurtres, tous les moyens sont bons pour arriver à leur objectif. Ils sont tous deux forts, impressionnants, inoubliables, mais ils ont aussi chacun leur point faible qui causera leur perte ou une partie de leur vie. Kertesz et Verhaeghen, ce sont l’illustration parfaite de deux faces d’une pièces qui n’est rien d’autre que la société française actuelle, aux mains des mafieux de tous bords.

Ce roman, c’est un style extraordinaire. Les phrases sont courtes, les rebondissements abondent, les événements se suivent à fond de train. Caryl Ferey disait du précédent : « Un putain de bon roman … du DOA sous amphets, précis, nerveux, sans fioritures ». Et je suis totalement d’accord avec lui. Je vais même en rajouter une couche. Car ça pulse à toutes les pages, ça fuse, ça va vite et je n’ai pu empêcher mon rythme cardiaque d’accélérer à chaque instant. Les dialogues sont toujours bien placés, et bigrement bien faits, justes. Ce roman rappelle DOA, certes, mais aussi Dominique Manotti (par le sujet, le style) sans oublier le Grand James Ellroy, celui du Grand-Nulle-Part. Impressionnant !

Avec sa construction, qui insère dans sa narration des extraits de programmes radiophoniques, l’auteur nous plonge dans l’époque (pas si lointaine), à laquelle l’auteur a décidé de consacrer une trilogie. Après la Sirène qui fume, La défaite des idoles en est le deuxième. Et je peux vous dire que je piaffe d’impatience à l’idée que je doive attendre un an avant de lire le troisième. Je termine juste par un conseil : Ne ratez pas ce roman, c’est de l’or en barre !

De mort lente de Michaël Mention

Editeur : Stéphane Marsan

Après le fracassant et extraordinaire Power, Michaël Mention, auteur que j’adore, revient avec un sujet d’actualité, contemporain, les substances chimiques qui nous empoisonnent. Dit comme ça, ce n’est pas bien tentant. Vous auriez tort de passer au travers tant ce roman est une véritable enquête à charge contre l’industrie chimique.

Avril 2009. Nabil et Marie habitent un petit village, à proximité d’un site de recyclage ChimTek. Il est caissier dans un supermarché, et doit abandonner le foyer familial pour aller travailler, non sans avoir donné le biberon du matin à Léonard, qui vient d’avoir deux ans et demi. D’ailleurs, Leonard semble perturbé depuis peu. Il faut dire que qu’abandonner les couches et bientôt entrer en maternelle, ça doit travailler. Alors qu’ils font des courses, Marie a un vertige. Des examens vont démontrer qu’elle souffre d’hypothyroïdie. Les réactions de Léonard deviennent impulsives et dictatoriales. Il faudra attendre l’école primaire pour qu’on lui diagnostique qu’il est autiste.

Janvier 2010. Philippe Fournier, directeur de recherche au CNRS, sort de la station Hôtel de Ville. Après son cours à Paris-6, il va déjeuner avec des collègues. C’est en sortant qu’il aperçoit une silhouette qu’il connait bien : Richard Delaubry, endocrinologue, chef de service des hôpitaux universitaires de Genève, son mentor. Richard lui de mande de rejoindre une commission européenne visant à créer une réglementation concernant les perturbateurs endocriniens, ces substances chimiques présentes dans notre quotidien et qui, combinées peuvent occasionner de lourdes conséquences pour notre santé.

Mais les grands groupes chimiques, et au premier plan Meyer, qui engendrent des milliards de chiffre d’affaire et autant de bénéfice ne l’entendent pas de cette oreille. Car leur credo est de demander des preuves, des études certifiées qui peuvent démontrer factuellement l’impact de ces substances. Cela leur permettra de gagner du temps, des dizaines d’années, et de continuer à vendre leurs produits toxiques. Et ils ont la possibilité de faire pencher les résultats dans leur sens s’ils peuvent soudoyer quelques scientifiques …

Comme souvent avec Michaël Mention, ce roman raconte la lutte du pot de terre contre le pot de fer, avec une passion, une rage et une fureur que je ne trouve nulle part ailleurs dans la littérature policière. Et pour le coup, ce roman est un des meilleurs que l’auteur ait écrit en termes d’engagement pour plus de santé, plus d’humanité, bref pour une vie meilleure. Car l’intrigue va vous dévoiler les dessous d’une industrie prête à tout pour protéger son business, à n’importe quel prix.

La lutte du pot de terre contre le pot de fer, c’est ici un couple qui n’a rien demandé à personne. Nabil et Marie ne demandaient qu’une chose, vivre heureux. Ils vont tout faire pour comprendre, pour que le dommage soit non pas résolu, juste compensé. Ils vont faire appel à un journaliste du Monde, Franck Boyer, 34 ans, célibataire et passionné par son métier. Avec lui, Nabil, Marie et Philippe vont se lancer dans une lutte perdue d’avance contre une chimère aux ramifications internationales.

Car c’est bien de cela dont il s’agit : Ces grandes entreprises qui empoisonnent sciemment notre vie sont divisées en petites entreprises ce qui permet de noyer le poisson. Elles sont impliquées dans des associations et ONG pour mieux dorer leur blason, mais aussi mieux maîtriser les actions envisagées contre elle. Elles distribuent de l’argent à d’innombrables dirigeants d’études scientifiques pour mieux noyauter les résultats. Ces entreprises sont décrites comme des pieuvres, de véritables mafias parfaitement conscientes de ce qu’elles font, du mal qu’elles font.

Mais, comme le dit Michaël Mention en début de roman : « Toute ressemblance avec des personnes ou des institutions existantes ou ayant existé serait purement fortuite ». Ce roman nous présente des personnes simples st sympathiques qui luttent contre le grand méchant loup. Simple comme la vie. Ils vont subir un harcèlement incroyable, comme dans tout bon thriller. La conclusion sera amère, comme tout bon thriller.

Mais quand même ! On ne peut nier toute la documentation fournie dans le roman qui rappelle que l’on est au-delà de la simple fiction, que ce roman démontre les moyens gigantesques et les ramifications construites de telle façon qu’ils en deviennent inattaquables. Michaël Mention y met toute sa rage, toute sa foi, toute sa passion pour nous montrer cette situation. Car c’est en éveillant les consciences qu’on pourra un jour faire changer les choses, faire évoluer le monde vers un monde meilleur. Merci Monsieur Mention d’avoir écrit ce roman si important !

Les deux pieds dedans ! de François Legay

Editeur : Lajouanie

Parmi les dernières sorties chez Lajouanie en ce début 2020, il y a un premier roman écrit par un collaborateur de K-libre. Me voilà donc plongé dans les aventures d’Augustin Kerr, détective privé bigrement attachant.

Augustin Kerr a pour mission de faire un échange contre 5000 euros. Mais un échange de quoi ? En tant que détective privé, il ne peut fermer les yeux sur une telle somme, surtout en France. Quand il arrive, il trouve comme prévu la clé sous le paillasson. Il y trouve un homme plongé dans son assiette, la tête la première. Et dans les toilettes, un autre, visiblement mort, semble avoir marché les deux pieds dans la merde … Sur la table de la salle à manger, à côté du gratin dauphinois, il trouve une enveloppe remettant à plus tard l’échange, mais il y a bien l’argent. Et c’est signé Anthony Wecker.

C’est à ce moment qu’un colosse qui a la carrure de David Douillet, la taille de David Douillet, la coupe de cheveux de David Douillet mais qui n’est pas David Douillet entre. Il fait le ménage, entendez qu’il assomme Augustin et s’enfuit. De retour dans l’appartement, l’estourbi au gratin revient à lui et lui dit qu’il avait rendez-vous à 10 heures, comme Augustin, pour une partie fine. C’est à ce moment-là que débarque la commissaire Béatrice Boton, le fantasme sexuel incarné d’Augustin, malheureusement mariée.

Augustin est convoqué au commissariat, pour s’expliquer sur sa présence sur les lieux du crime. Il semblerait que le mort de la salle de bains ait avalé un puissant laxatif dans son gratin dauphinois et qu’il ait glissé dans sa propre merde. Ce qui est bizarre, c’est la présence d’un serpent vénéneux dans la salle de bain. Et puis, qui est le mystérieux personnage qui a donné rendez-vous à Augustin dans cet appartement ? Et que veut-il échanger ?

Augustin, déçu de ne pas avoir décroché un rendez-vous galant avec la commissaire Boton, retourne dans la maison familiale où y habite toute la famille Kerr. La cuisinière Albertine y fait des plats à tomber par terre et son grand-père, Félicien obsédé sexuel notoire, est occupé à mater la voisine qui se bronze dans son jardin. Augustin récupère son chien Grabuge et va chercher à comprendre quelque chose dans cette affaire.

Il faut un peu de temps pour entrer dans le roman, par l’aspect bavard de l’écriture (qui est voulue puisque Augustin est volubile, c’est le moins que l’on puisse dire) et par les dialogues longs (surtout dans le deuxième chapitre). Cela m’aura pris une journée. Puis j’ai persévéré … et j’ai fini les 200 dernières pages en une journée. Parce que, finalement, on finit par se laisser bercer par les malheurs et les mauvaises décisions de ce détective privé bigrement sympathique.

Car on va y trouver une intrigue solide et débridée, amusante et facile à suivre, grâce à une belle construction et surtout avec des personnages hauts en couleurs. A partir du moment où Augustin nous introduit (façon de parler) sa famille, cela devient gentiment déjanté, avec un humour en dessous de la ceinture, ce qui est normal quand on fait partie d’une famille d’obsédés sexuels.

Alors on va y retrouver des gentils, des méchants, mais ce qui va retenir l’attention du lecteur, c’est bien les nombreuses questions que pose cette histoire. Car on ne sait pas qui est le client de notre détective, on ne sait pas en quoi consiste le mystérieux échange. Et pendant qu’on se pose des questions, les cadavres pleuvent. Et puis, petit à petit, les relations entre les divers protagonistes se créent … sans que l’on ne comprenne où veut en venir l’auteur.

Il faudra attendre la toute fin, les cinquante dernières pages, pour avoir enfin le fin mot de l’histoire avec une implication d’hommes politiques que l’on n’aurait jamais pu voir venir. Mais on s’amuse et c’est le principal. Le style étant débridé, primesautier, ce roman s’avère un excellent page-turner que l’on finit à regret. Il ne reste plus qu’à espérer que l’on retrouve Augustin Kerr dans de futures aventures.

La fabrique de la terreur de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Attention, coup de cœur !

Après La guerre est une ruse puis Prémices de la chute, voici donc le troisième et dernier tome consacré au terrorisme moderne et à Tedj Benlazar, agent de la DGSE ayant vécu les soubresauts mondiaux des années 90 à aujourd’hui. Avec ce roman, cette trilogie se clôt de façon grandiose, passant en revue le monde de 2010 à 2015, tant Frédéric Paulin atteint un sommet en terme de roman politique international.

Janvier 2011, Sidi Bouzid, Tunisie. Mohamed Bouazizi vit dans la misère et ce n’est pas les quelques fruits et légumes qu’il arrive à revendre qui l’aident à s’en sortir. A bout, refusant de payer un bakchich aux policiers, il décide de s’asperger d’essence et s’immole par le feu. Cet appel au secours va entraîner le soulèvement du peuple tunisien, demandant le départ de Ben Ali, leur président.

Mis à la retraite prématurément, Tedj Benlazar termine sa vie dans une maison à Pontempeyrat. Mais il est hanté par ses cauchemars, et par les soucis que lui occasionne sa fille Vanessa, reporter international, qui veut couvrir la révolution du Printemps arabe qui s’annonce. Et il voit trop peu Laureline Fell, sa compagne, devenue commandant à la DCRI de Toulouse, nouvellement créée par Nicolas Sarkozy.

Vanessa Benlazar voit que le monde arabe est en train de basculer. Elle est de plus en plus absente, pour des voyages à l’étranger, et délaisse sa vie de famille, ses deux enfants Achille et Arthur, mais aussi son mari Reif, professeur de collège. Celui-ci décide d’ailleurs d’accepter une mutation dans le sud de la France à Lunel, proche de Montpellier, où le taux de chômage est dramatique.

Simon habite Lunel et il sait bien que travailler à l’école ne va le destiner qu’à gonfler le nombre de chômeurs. Et puis, il ne se reconnait pas dans la direction que prend cette société. Son copain Huseyin lui fait rencontrer Hasib, qui voyage au Maghreb et porte la bonne parole, celle de défendre leurs frères. Simon finit par se convertir à l’Islam, à regarder des videos de propagande sur Youtube, à écouter les discours religieux puis à rejoindre la Syrie pour défendre les croyants contre les haram.

J’ai déjà tout le bien que je pense de cette trilogie et tout le talent de conteur de son auteur Frédéric Paulin. Je ne vais pas vous dire que ce roman est comme les deux précédents, juste qu’il clôt de façon magistrale une trilogie sur notre Histoire contemporaine de façon énorme, gigantesque. Ce roman est d’une intelligence et d’une force telles que l’on ne peut qu’être ébahi devant cette œuvre.

Quelle force dans la construction ! Passant d’un personnage à l’autre, sans que nous, lecteurs ne soyons perdus, Frédéric Paulin plonge dans le cœur de l’histoire contemporaine pour nous montrer les mécanismes qui aboutissent aux actes terroristes qui nous ont tant marqués. Il mélange faits historiques et scènes inventées avec une maestria qui le fait rejoindre les plus grands auteurs du genre.

Quelle force dans les personnages ! Car ce sont eux qui sont au premier plan. Ce sont eux qui sont menés par leurs propres objectifs, que ce soit Vanessa poussée par sa volonté d’informer, Laureline par sa volonté de protéger les populations ou Simon par sa volonté de suivre ses croyances. Frédéric Paulin évite de faire de ses personnages des caricatures pour creuser leurs motivations et leur psychologie. C’est grand !

Quelle force dans l’histoire ! En ne prenant pas position, en plaçant ses personnages au premier plan, Frédéric Paulin arrive à nous écrire l’histoire de ce 21ème siècle sanglant. Il nous explique les rouages, les clans qui se créent et qui se combattent. Il n’accuse personne si ce n’est les gouvernements qui ont laissé le désespoir s’installer, le chômage grossir et la recherche d’un monde meilleur comme seul et unique but dans la vie ; ces gouvernements qui ont minimiser les risques et favorisé l’éclosion de la technologie, celle-là même qui permettra aux terroristes de frapper au cœur même des pays.

Quelle force dans le style ! Jamais dans le livre, on ne se dit que Frédéric Paulin en fait trop. Jamais on ne se dit que tel événement ou scène a été rajoutée pour les besoins de l’intrigue globale. Tout y est d’une évidence rare et ce roman démontre une nouvelle fois que Frédéric Paulin est un conteur hors pair, que l’on est prêt à suivre n’importe où, quelque soit l’histoire qu’il nous raconte.

Quelle force dans l’évocation et dans les émotions ! Car il ya  quelque chose d’inéluctable dans ce roman : c’est que nous savons ce qui va arriver. Comme dans Prémices de la chute, nous savons que cela va se terminer par le massacre du Bataclan. Et nous avançons comme des soldats sur le front, en sachant qu’au bout, la Mort nous attend. Et malgré cette absence de suspense, le roman nous réserve des rebondissements d’une force émotionnelle qu’on en ressort bouleversé, le cœur serré.

Ce roman est un grand roman, cette trilogie est une grande trilogie. Elle permet, grâce à ces personnages formidablement vivants, de nous montrer les rouages d’une série meurtrière, voire même de nous expliquer la situation actuelle … car ce n’est pas fini, hélas ! Le monde continue de tourner, et les décisions politiques sont telles qu’elles créent de plus en plus de réactions violentes. Magistral !

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis de Quatre sans Quatre, Yves ou Velda

Du rififi à Bucarest de Sylvain Audet-Gainar

Editeur : Ex-Aequo éditions

On connaissait Sylvain Audet-Gainar pour ses traductions des polars de George Arion, publiés chez genèse éditions. Il a décidé de sauter le pas, et de nous proposer son premier roman, qui a des liens de parenté avec ceux de l’auteur roumain.

Arthur Weber débarque à Bucarest pour régler la succession de son oncle, Mircea Dumitrache, qu’il a très peu connu et dont il ne garde aucun souvenir. Il a en effet grandi à Strasbourg. En arrivant dans l’immeuble de son oncle, il tombe sur la voisine, vieille, bavarde mais aussi curieuse, que sa mère lui a déconseillé de fréquenter. On ne sait jamais ! Quand il entre dans l’appartement, quelqu’un déjà sur place l’assomme avec une poêle à frire. On a vu mieux comme accueil !

Voyons les choses du bon côté, cela permet à Arthur de faire la rencontre de Iulia Gregorescu, le docteur qui va lui diagnostiquer son nez cassé. Puis, c’est le passage obligé chez Maître Gruia, le notaire pour la lecture du testament qui finit par cette phrase énigmatique : « Je te souhaite donc de connaitre toi aussi un jour la vertigineuse question des sources de la vie ». Doutant d’être le seul descendant, Arthur fait appel à un généalogiste successoral.

De retour à l’appartement, il prend une douche et entend du bruit. Le temps de sortir, il voit une silhouette s’enfuir. Il lui court après, en cassant un vase au passage, mais il est trop tard. Par contre se rendant compte qu’il est nu, il rentre et tombe sur sa charmante voisine, qui le regarde d’un air douteux. En enfonçant sa porte, qui s’est malencontreusement fermée, il trébuche et s’enfonce les débris du vase dans le postérieur. Ce sera sa deuxième rencontre chez le docteur Iulia Gregorescu.

Définitivement, il va falloir qu’il comprenne pourquoi on visite l’appartement de son oncle.

Vous n’allez pas y croire : le résumé que je viens de faire ne couvre que les 6 premiers chapitres de ce roman. C’est dire si le rythme est soutenu, et si l’on s’amuse beaucoup des malheurs de notre cher Arthur Weber. D’ailleurs, j’ai été époustouflé par la maîtrise que montre Sylvain Audet-Gainar dans le déroulement de son intrigue. En effet, il a décidé d’y mettre du rythme, de l’action, et une bonne humeur, autant dans les scènes que dans les dialogues, ce qui fait que l’on s’amuse beaucoup à la lecture de ce roman et qu’on ne voit pas le temps passer.

Le ton y est donc volontairement léger et simple, ce qui en fait un excellent divertissement. Cela me rapproche et me rappelle des polars que j’aimais tant il y a quelques dizaines d’années, quand je cherchais une lecture où un personnage était mis dans des situations extraordinaires, sans qu’il n’ait rien demandé. Et le fait de prendre un personnage immédiatement sympathique, nous contant son histoire à la première personne du singulier, c’est un moyen simple mais éminemment efficace.

On retrouve dans ce roman une filiation avec George Arion. Il y a cette volonté d’être proche des gens, de ne pas s’encombrer de descriptions des décors, mais de pointer la psychologie des Roumains ayant subi plusieurs dizaines d’années de dictature. Et puis, l’auteur va aborder tout le mécanisme politique mis en place pour surveiller la population, ainsi que les recherches médicales, concernant entre autres l’interruption volontaire de grossesse, mise en place et soutenue par le pouvoir pour des raisons que vous découvrirez.

Enfin, il y a tous ces personnages secondaires si réels, si présents, arrivant toujours quand on ne s’y attend pas, et donnant lieu à des scènes d’un comique certain voire irrésistible. Alors, certes, c’est un roman de divertissement, mais cela m’a permis de voyager en restant dans mon canapé, car, l’air de rien, l’auteur a réussi à nous emmener dans un pays à la fois si proche et si lointain. Une bien belle découverte que ce premier roman. A suivre …

Déstockage : Meurtres à Pooklyn de Mod Dunn

Editeur : Points

C’est une curiosité que je vous propose avec ce roman que j’avais mis de côté quand j’avais lu la quatrième de couverture. Un bon divertissement.

La ville de Pooklyn a décidé de mettre en place une équipe spéciale appelée the T.O.P, the Team Of Pooklyn, afin d’intégrer les personnes en situation de handicap.

Le chef de groupe se nomme Adam Smith, dit Vador. Atteint d’un cancer de la gorge, il a un appareil lui permettant de parler comme Dark Vador. Et comme il est fan de Star Wars …

Lois Maverick, dit Plexus était déjà gros dès le plus jeune âge. Son surpoids pondéral l’a destiné à l’informatique et au débusquage des bugs.

Emmet Jones, dit Forrest a raté son suicide sur les voies d’un train de banlieue. Etant riche de famille, il s’est fait implanter des jambes bioniques qui font Cling-Clang quand il marche. Et son surnom devient naturellement Robocop.

Alexander Proust, dit Tranxen est un ancien des Forces Spéciales qui ne s’est jamais remis des conflits auxquels il a participé. En gros, il s’y croit toujours.

Tout ce beau monde, cette équipe de choc, est aidé par une superbe secrétaire brune Pam, et d’un bouledogue femelle blanc, The Queen, qui a la mauvaise manie de péter tout le temps. On leur octroie un Open Space et une mission de premier ordre : réaliser les statistiques du commissariat.

Quand un cinglé se met à assassiner comme un sniper Ian Natan, un professeur de mathématiques, puis Lucie Dayle, une actrice connue pour ne pas être connue, c’est l’effervescence à Pooklyn. D’autant plus que le tueur envoie un message anonyme à la Dream Team et la défie de le trouver … sans en parler à la police. Vador, Plexus, Forrest, Tranxen, Pan et The Queen vont devoir se mettre en chasse.

C’est un roman totalement déjanté auquel on a droit ici, qui ressemble un peu aux films qu’ont fait Zucker, Zucker et Abrahams avec Y a-t-il un pilote dans l’avion ? et consorts. Le ton y est donc volontairement drôle et décalé, où les gags sont surtout introduits via des descriptions hilarantes des personnages ou des scènes dont certaines sont juste irrésistibles. C’est aussi un véritable hommage à la culture populaire, des sagas modernes à la Bande dessinée, en passant par la culture de super-héros.

C’est donc une excellente surprise que ce roman par sa façon de mener son intrigue, faisant le parallèle entre le chef du commissariat McNamara et l’équipe du T.O.P. Bizarrement, quand l’auteur déroule l’enquête, avec les codes du polar, c’est moins drôle. Et quand il réinvente une scène d’enlèvement ou d’interrogatoire à sa sauce, c’est fendard.

Alors franchement, pour 6,60 €, il serait vraiment dommage de passer au travers, de se priver d’un bon moment de divertissement, dont certains vont vous faire éclater de rire. On peut certes lui reprocher un rythme en dents de scie, mais personnellement, je suis prêt à mettre ce prix-là pour avoir droit à 4 à 5 heures de franche rigolade.

Ce qui reste de candeur de Thierry Brun

Editeur : Jigal

Cela faisait un petit bout de temps que l’on n’avait plus de nouvelles de Thierry Brun, depuis 2016 et son formidable Les rapaces. Avec cet auteur, on a l’assurance de passer un bon moment avec un personnage vivant à vos cotés. Une nouvelle fois, c’est un très bon polar, qui va vous malmener.

Thomas Boral se retrouve coincé sur l’autoroute menant vers Mazamet où se déroule l’organisation du Rallye Montagne Noire. Il fait une chaleur torride, et sans climatisation, c’est l’enfer dans la Ford. Quand il regarde dans le rétroviseur, il aperçoit un SUV Mercedes. Il est sûr d’avoir déjà aperçu le véhicule et son chauffeur en costume auparavant. Il est maintenant persuadé d’être suivi.

Il faut dire que Thomas Boral vient de sortir de prison. En échange de sa libération, il doit témoigner contre Franck Miller, patron d’Intermediation Group et tueur de la mafia pour qui il a travaillé. Alors, il tourne et retourne avant de se garer sur un parking proche d’une banque. Il va y déposer de l’argent qu’il a dérobé à son ancien patron.

Sur les conseils de Rousseau, chargé de sa protection, il trouve une maison à louer à Caunes-Minervois, et cherche à occuper son temps libre. Il fait la connaissance de son voisin, Adrian et de sa superbe femme Delphine. Il se remet au sport, et commence à faire du bricolage, tout ça pour oublier la menace qui pèse au dessus de sa tête. Surtout quand la nuit, il entend de drôles de bruits.

Une nouvelle fois, on entre dans le personnage de Thomas Boral, avec une facilité déconcertante. On entend des bruits, on sursaute à la moindre surprise et, imperceptiblement, la tension se met en place. Thierry Brun ne met qu’une petite dizaine de pages pour placer son décor, mettre en route son intrigue, puis il nous prend en charge … et on le suit avec plaisir !

Ce qui est un comble. Thierry Brun ne nous prend pas par la main, il nous place une corde autour du coup, avec un nœud coulant, et il resserre petit à petit le nœud jusqu’à ce qu’on ne puisse plus respirer. La tension monte de plus en plus au fur et à mesure du déroulement du roman, au fur et à mesure des événements qui vont enfoncer notre pauvre Franck Boral. A croire qu’il cherche les problèmes !

C’est un roman sous haute tension, qui nous met à mal, parce qu’il remet sans cesse en cause nos certitudes. On finit par ne plus savoir qui est le gentil, qui est le méchant, dans cette histoire. A tel point que l’on devient paranoïaque ! A cela s’ajoute une atmosphère étouffante, liée à la température mais aussi au stress qui monte. Et, on est vraiment soulagé quand cela se termine, car on n’aurait pas pu tenir longtemps à ce rythme. Ce roman s’avère être un très bon polar étouffant.