Archives pour la catégorie Littérature française

La toile du monde d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Alors, le voilà donc, ce troisième tome de la trilogie Bowman ! Pourquoi vous dis-je cela ? Parce qu’il y a 2 ans, j’ai eu l’occasion de discuter avec Antonin Varenne à l’occasion de la sortie d’Equateur et qu’il avait évoqué la volonté de clore le « cycle Bowman » par un roman parlant de la naissance du vingtième siècle. Et quel meilleur choix de décor peut-on trouver que l’Exposition Universelle de Paris de 1900.

Aileen Bowman, le personnage principal, est la fille d’Arthur Bowman (figure emblématique de 3000 chevaux vapeur) et la nièce de Pete Ferguson (Héros d’Equateur et frère d’Arthur  Bowman). Elle est bilingue, l’anglais grâce à son père et le français grâce à sa mère, et a migré à New York pour devenir journaliste au New York Tribune.

Sa soif de nouveautés et d’aventures la pousse à vouloir couvrir l’Exposition Universelle de Paris. Malgré le fait que le journal ait déjà un reporter Royal Cortissoz chargé de couvrir l’ouverture de l’événement, elle propose de suivre l’Exposition pendant toute sa durée. Le but se son voyage est aussi de retrouver son cousin Joseph Feguson, embauché par le Pawnee Bill’s show, LE concurrent de Buffalo Bill vieillissant.

Elle débarque donc au Havre et créée l’émotion par le fait que son allure est plus masculine que féminine : elle porte des pantalons et un large chapeau. Elle qui est habituée aux grands espaces, aux grandes villes, découvre une petite ville et des campagnes étriquées. Déjà, dans le bateau, puis dans le train, elle avait commencé ses interviews. Sa première visite fut pour le journal La Fronde, journal féministe, auquel elle propose des articles présentant Paris comme une putain accueillant tout le monde, sous le nom d’Alexandra Desmond. Grâce à Royal, elle obtient ses entrées dans tous les endroits qui comptent …

Antonin Varenne va jouer sur les oppositions dans ce roman. C’est l’opposition entre l’ancien monde et le nouveau monde tout d’abord puisque c’est une Américaine qui découvre la vieille Europe. C’est ensuite l’opposition entre les espaces gigantesques avec un pays plus petit, étriqué. C’est aussi l’opposition entre une mode de vie d’antan où les gens se déplacent à cheval avec un mode de vie moderne où le moteur à explosion fait son apparition, où le Métropolitain est en construction. Et malgré cela, si Paris ressemble à l’exemple même de la modernité, il est, vu de l’intérieur, étriqué, dépassé, démodé, en termes de liberté, de morale et de mœurs.

Que de contrastes dans ce roman mais aussi que de découvertes ! Antonin Varenne a su palper de sa plume l’esprit ouvert d’une jeune femme qui plonge dans un monde nouveau, dans une ville en construction, en totale reconstruction. Plus fort encore que la Tour Eiffel qui est le symbole de la ville des lumières, ce sont bien les innovations qui étonnent Aileen, avec l’avènement de l’électricité, du moteur à explosion et même une nouvelle conception de l’art, avec la peinture en premier plan, avec la rencontre de Julius LeBlanc Stewart.

Mais toute nouveauté a son revers de la médaille. Antonin Varenne pointe du doigt et insiste sur beaucoup d’aspects qui sont surtout liés à la société. Saviez-vous qu’une femme avait besoin d’une autorisation de la préfecture de police pour porter des pantalons ? Saviez-vous que les indiens étaient exhibés dans des spectacles comme des indigènes, presque des animaux ? Saviez-vous que seuls les hommes avaient le droit d’organiser des « parties fines » ? Aileen, avec sa soif de liberté, et son esprit libertaire est une icône montrant le chemin qui reste à faire avant la réelle modernité.

Doté d’une connaissance et d’une érudition sans faille. Il nous propose tant de thèmes que la parallèle entre monde ancien et monde moderne peut nous perdre en route. Je préfère dire qu’il m’a paru trop court et que donc, certains aspects n’ont pas été suffisamment évoqués. Et je retiendrai cette plongée dans le Paris de 1900, cette puissance d’évocation des racines de la capitale, tout en louant tous les thèmes abordés. Indéniablement, c’est un des romans de cette rentrée littéraire à ne pas manquer.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

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Coup de projecteur sur les éditions Cairn

Les éditions Cairn sont une petite maison d’édition du Sud Ouest qui a déjà plus de vingt années d’existence. Elle promeut des livres issus du sud ouest de la France. Une collection est dédiée au polar ; elle s’appelle Du Noir au Sud. Je vous propose deux titres récemment édités dans le cadre de cette collection.

Erreurs d’aiguillage de Philippe Beutin

Vendredi 31 octobre 2014. Le nouveau chef de SRPJ de Toulouse, le capitaine Gilles Pillière doit débarquer le lundi suivant. Mais ce qui importe à Jérôme Carvi, « le Chinoir », c’est de retrouver Audrey dont il est amoureux depuis sa précédente enquête relatée dans Jeux de dames. Le lundi suivant, le nouveau capitaine annonce la couleur, il fera régner l’ordre dans son service, d’une poigne de fer.

Mercredi 1er avril 2015. Un homme est retrouvé mort sur les voies sortant de l’entrepôt de maintenance de la SNCF. Selon le conducteur, le type était mort avant qu’il roule dessus. A priori, il a été électrocuté avant de tomber sur les rails. Il s’avère que c’était un électronicien, Lionel Martin, qui travaillait à l’autre bout des entrepôts. En plus, il ne portait pas ses EPI (Equipements de Protection individuelle).

Avec ce roman, nous allons découvrir une partie des services qui gravitent autour d’un train. Et cela permet d’en apprendre beaucoup, de la part d’un ancien de la SNCF. Il nous présente avec humour les acronymes incompréhensibles, l’organisation, et surtout l’obsession de l’entreprise pour la sécurité. Pour Jérôme, il va lui falloir s’adapter pour découvrir qu’il a à faire avec un mystère et que cette mort pourrait bien cacher un meurtre. Le doute n’est plus permis quand les morts s’amoncellent.

Je dois dire que ce roman est très bien mené, et que s’il est de facture plutôt classique, c’est un vrai plaisir à lire, malgré le grand nombre de personnages. Si le personnage principal est bien le Chinoir, fou amoureux mais tenace dans son travail, les autres ne font pas figure de décoration. Après Jeux de dames que j’avais adoré, voilà un roman policier qui confirme les grandes qualités de Philippe Beutin pour construire des intrigues complexes.

Ils vont tous mourir de Raphaël Grangier 

Ça aurait du être des vacances formidables pour la famille Rougier, en cet été de 1986. Christophe, conseiller financier au Crédit Agricole, est au volant, aux cotés de sa femme Véronique, institutrice. A l’arrière de la Renault 14, la petite Emilie écoute Madonna sur son walkman et le petit Thomas attend avec impatience l’arrivée au camping du Château Le Verdoyer dans le Périgord. Mais alors qu’ils prévoient de faire des randonnées en pleine nature, les enfants du camping vont bientôt disparaître les uns après les autres. Le jeune commandant de police Guillaume Dubreuil va avoir fort à faire.

Ce roman commence tout doucement, par nous présenter la région et le contexte du camping. On sent dans ce début tout l’amour que porte l’auteur à cette région. Et c’est un vrai plaisir à suivre ce guide, d’autant plus que le style est très littéraire et très plaisant. C’est avec la disparition du premier enfant, puis du deuxième que va monter l’inquiétude puis la tension jusqu’à devenir un stress insoutenable.

Et le roman que j’avais cru être un roman policier va se transformer en thriller avec l’apparition d’un tueur en série enfermé dans un hôpital psychiatrique. L’auteur va utiliser les ficelles lues et vues dans le Silence des agneaux ou Seven et se les approprier pour nous offrir un roman surprenant par son ambition et d’une concision fort appréciable. Au final, on passe un bon moment, que dis-je un excellent moment avec des scènes difficilement oubliable dans un décor de rêve.

Retenez bien ce nom : Raphaël Grangier est un auteur au talent indéniable qui n’a pas fini de nous surprendre. Je serai au rendez-vous de son prochain roman, pour sur !

Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt

Editeur : Seuil (Grand format); Seuil (Format poche)

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman de Franz Bartelt. Comme ce roman est parmi les finalistes du trophée 813, voilà une bonne occasion de renouer avec de l’humour bien cynique.

Reugny est un charmant petit village à la frontière franco-belge, qui mériterait d’être plus connu. La seul fait remarquable dans l’histoire du coin fut le tournage d’un film Le village oublié, 50 ans plus tôt dans la région, où apparaissait la star romantique Rosa Gulingen. Ce fut d’ailleurs son dernier film, puisqu’elle mourut dans la baignoire de l’Hôtel du Grand-Cerf. C’est cet anniversaire qui donne l’idée au producteur de seconde zone Charles Raviotini de réaliser un documentaire sur la star et sa mort mystérieuse. Pour préparer le terrain, il demande à son homme à tout faire Nicolas Tèque d’aller enquêter.

L’Hôtel du Grand Cerf, justement, est un honorable établissement tenu de grand-mère en mère en fille. Léontine Londroit, la grand-mère règne en reine mère depuis son fauteuil roulant, capable de savoir, rien qu’avec son ouïe, combien on sert de bière en bas. Thérèse, sa fille, est aux petits soins pour sa mère et fait tourner l’hôtel presque toute seule. Sophie enfin, rêve de partir ailleurs et attend que la grand-mère passe l’arme à gauche pour hériter d’un peu d’argent et se faire la malle.

A coté de Reugny, se trouve un établissement particulier : le centre de motivation de l’entreprise Bating, dont le siège social est situé à Antwerpen. Dirigé par Richard Lépine, ce centre s’occupe de réunir les cadres de ce conglomérat belge pour leur offrir des jeux de rôles ou des activités sensées leur redonner un coup de piston au moral. Surtout qu’en ce moment, certaines usines du groupe s’ont en grève …

Anne-Sophie, ce matin-là s’en va en direction du centre bourg, sur sa mobylette, et salue Brice Meyer, l’idiot du village, qui lui donne un message énigmatique. Puis, elle rencontre Jeff Rousselet, douanier à la retraite qui a la particularité de détester tout le monde. Sa disparition fera partie d’un des événements qui vont secouer Reugny, avec l’incendie et le meurtre du douanier et celui de l’idiot. Vertigo Kulbertus, humble inspecteur à deux semaines de la retraite va être dépêché sur place.

Nous allons suivre tous ces personnages pendant sept chapitres, comme autant de jours que va durer cette enquête, ou plutôt devrais-je dire ces enquêtes. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ni Vertigo Kulbertus ni Nicolas Tèque ne vont être les personnages principaux de ce roman. Ils vont apparaître, disparaître, et leurs enquêtes vont se croiser, se décroiser, s’entrecroiser avant de se rejoindre … quoique.

J’ai retrouvé avec grand plaisir toute la verve de la plume de Franz Bartelt. Le ton y est volontairement et ouvertement sarcastique, autant envers les situations que les personnages. On est très proches de la caricature, et quand elle atteint ce niveau, c’est forcément drôle, excellemment drôle. Franz Bartelt nous montre surtout qu’on peut être caustique, cynique sans pour autant être méchant. On obtient un petit bijou d’humour noir, qui se lit comme du petit lait.

Que ce soient les personnages, hauts en couleurs, ou l’intrigue, tout y est gros (et je ne parle pas de Vertigo Kulbertus qui ressemble à un mammouth). Mais tout le monde en prend pour son grade, des aubergistes qui comptent leurs sous aux producteurs de documentaires prêts à inventer n’importe quoi, des douaniers hargneux d’avoir perdu leur travail et par là même leur pouvoir aux syndicats prônant une grève dure pour … euh … on ne sait pas, de l’idiot du village, vraiment idiot mais pas longtemps au directeur du centre de motivation dictatorial, et tous prêtent à rire. L’intrigue aussi est drôle, surtout dans la façon qu’a Vertigo Kulbertus de mener son enquête et surtout, surtout de la conclure. Je vous le dis : ce roman est un vrai bijou noir, hilarant, à ne pas rater.

La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès

Editeur : Kyklos

Les éditions Kyklos sont de retour, après deux ans d’absence, avec deux romans Styx Station de John C. Patrick et La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès. Comme d’habitude, il s’agit de romans originaux que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Voici mon avis sur le roman de Guillaume Gonzalès.

Etudiant à la Sorbonne, il passe son temps entre les matches télévisés de la Ligue des Champions et sa collection de comics Marvel. Comme il n’a pas beaucoup d’argent, il vit en collocation avec Gros (qui comme son nom l’indique est gros) et Luce une jeune fille effacée. Quand il a un peu d’argent de coté, il passe ses soirées à boire de la bière. Et sur les bancs de la faculté, il préfère observer Annabelle dont il est amoureux, plutôt que d’écouter les cours magistraux. Bref, c’est un étudiant comme il en existe des milliers qui se laisse vivre avec nonchalance. Si ce n’est qu’il est atteint d’électro-hypersensibilité, c’est-à-dire qu’il saigne abondamment du nez dès qu’il est confronté à des ondes, de mauvaises ondes …

Quand il reçoit un coup de fil, lui donnant rendez-vous en bas de chez lui, il embarque sur une moto en compagnie d’une jeune femme. Ils arrivent dans une grotte où de jeunes gens stockent des denrées alimentaires pour les redistribuer aux pauvres. C’est cet événement qui va lui ouvrir les yeux sur le monde, sur une société policière qui devient de plus en plus autoritaire jusqu’à plonger dans l’autoritarisme. Et notre étudiant se découvre une mission : lutter contre les nantis qui exploitent, affament et tuent les pauvres.

Guillaume Gonzalès va prendre son temps pour nous présenter le quotidien de cet étudiant, détaché de la réalité, qui se contente de regarder le temps passer, ne s’attachant qu’à ses petits plaisirs. Puis, après quelques dizaines de pages, le sujet du roman commence avec cet « enlèvement » qui va bouleverser sa vie et sa vision de la société. C’est à partir de là qu’il va se rendre compte du monde dans lequel il vit.

Le gouvernement va décréter l’état d’urgence, la police va débarquer dans les rues, pour étouffer les réunions contestataires, l’Europe elle-même va se transformer en état totalitaire. Alors  de petits groupes se forment, et chacun à leur niveau, vont faire de la résistance. Notre étudiant va lui se rendre compte qu’il peut faire plus, qu’il peut faire mieux. Va-t-il lancer une révolte ou la révolution ?

Ce roman est présenté comme l’itinéraire d’un étudiant irresponsable, centré sur ses petits besoins qui s’ouvre au monde. De déambulations en rencontres, d’événements en actions ou réactions, il va découvrir l’état de son pays et faire quelque chose à son niveau. Entre utopie et uchronie contemporaine, entre extrapolation de la situation actuelle et anticipation, ce roman, servi par une plume remarquable, va creuser les thèmes de l’individualisme et de la  position de tout un chacun dans la société. Mais il ne va pas imposer son avis, préférant, au travers d’un jeune homme individualiste qui s’ouvre aux autres, nous poser en tant que spectateur et nous poser des questions.

D’aucuns y verront une charge contre Internet, contre la désinformation, contre le pouvoir, contre la manipulation de masse. Mais on peut y voir un plaidoyer pour faire quelque chose de sa vie, sans attendre sans arrêt que le gouvernement fasse tout à notre place. Si la sensibilité aux ondes de notre narrateur (Titi ou Pâris) tient une place prépondérante, cela n’aura été pour moi qu’un élément de décor par rapport aux implications des événements dont le principal est la description d’une société en pleine décadence qui s’effondre.

Si l’auteur s’entoure de faits réels et de citations connues (ou moins, c’est selon), c’est pour mieux étayer son propos mais aussi donner plus de valeur littéraire à sa démonstration. Il nous montre par exemple un Gouvernement qui s’est vendu aux banques privées et qui se met à genoux devant les entreprises privées (lobby …). Ce qui est sûr, c’est que ce roman va vous faire réagir, vous faire réfléchir, et qu’il restera longtemps comme une façon originale de demander au lecteur de se bouger, une ode à un humanisme participatif de bon aloi. A noter le clin d’œil sympathique aux Unwalkers !

J’en profite aussi pour vous donner la quatrième de couverture du deuxième roman sorti chez Kyklos en même temps, Styx Station de John C.Patrick :

1er mai 1962. Région du bordj d’In Ecker. Dans le massif du Hoggar, François Alessandro et un guide targui sont victimes de retombées radioactives accidentelles résultant d’un essai atomique souterrain. Ils ne savent pas qu’un cauchemar les attend.

5 juillet 1962. Oran. Guy Chaussade s’apprête à participer à la manifestation organisée pour fêter la proclamation de l’indépendance algérienne. Il ne sait pas qu’un long calvaire commence.

Mathieu Sombart, l’homme de l’ombre, et Philippe Reuben, l’ancien Jedburgh, traquent les derniers terroristes de l’OAS. Bientôt confrontés à une affaire qui menace d’ébranler le pouvoir gaulliste, ils vont croiser la route des « irradiés de la République » et des « disparus en Algérie », événements qui restent tabous dans la France d’aujourd’hui.

De l’affaire Ben Barka aux prémices des stratégies US de tensions en Italie, John C. Patrick poursuit, après le premier volet Moïra, sa relecture des événements qui ont marqué la fin des années 60.

Une descente aux Enfers…

Salut à toi, ô mon frère de Marin Ledun

Editeur : Gallimard – Série Noire

Après un séjour chez Ombres Noires Flammarion pour cinq romans fabuleux, Marin Ledun change de style et de maison d’édition pour un roman plus léger, ancré dans notre monde d’aujourd’hui. Une lecture distrayante et intelligente

La couverture présente le visage d’une jeune femme à l’envers, ayant les cheveux teints en rose. Elle s’appelle Rose et est l’aînée dans une famille nombreuse et originale et révoltée, voire rebelle.

« Un père, une mère et leurs six enfants. Deux filles, quatre garçons. Une équipe mixte de volley-ball et deux remplaçants, ma famille au grand complet. Neuf en comptant le chien. Onze si l’on ajoute les deux chats ».

Voilà une famille « normale », la famille Mabille-Pons. Si ce n’est que la mère est infirmière, le père clerc de notaire. Ils ne sont pas mariés car Adélaïde ne veut pas se conformer aux règles de la société. A cela s’ajoute six enfants, trois naturels, trois adoptés de pays en difficulté, dont Gus, le petit dernier, qui est un petit colombien.

Un matin, toute la famille se réveille et se prépare pour aller au travail. Gus manque à l’appel. Son lit qui n’est pas défait montre qu’il a découché. Peu après, on apprend qu’il est recherché pour le braquage d’un bureau de tabac qu’il aurait réalisé avec deux complices. Et voilà Rose, coiffeuse de son état, lancée dans cette enquête mais aussi témoin d’un monde de fous.

Clairement, ce roman n’a rien à voir avec les romans noirs précédents de Marin Ledun. Le ton y est léger, humoristique et vivace. Au premier plan, on y trouve évidemment le portrait d’une famille un peu foutraque, en rupture de ban d’une société qui veut ranger les gens dans des cases étiquetées. Chacun des personnages ont leur propre vie, leur propre psychologie, et Rose va nous décrire cette vie, entre révolte et mal-être liés à son âge. Je mettrais une mention spéciale à Adélaïde, mère courage, toujours en opposition avec la société et ses règles figées, prête à défendre ses enfants envers et contre tous.

De cette histoire simple, Marin Ledun nous montre tout le ridicule de cette situation mais aussi tous les travers auxquels on ne fait plus attention. On y parle de la position des femmes que l’on néglige ou n’écoute pas (les flics ne veulent parler qu’au père), du racisme ordinaire (Gus est forcément coupable puisque sa couleur de peau est trop foncée pour être honnête) mais aussi du clivage jeune – vieux (plus que jamais, dès qu’il y a un problème, c’est de la faute des jeunes).

L’intrigue, comme cette famille, est anarchique et passe au second plan, puisque c’est bien la peinture de la société qui passe en premier et la façon dont Rose nous en parle. Si cette lecture peut paraître divertissante, et m’a fait penser aux premiers romans de Daniel Pennac ou même de Gilles Legardinier de Demain j’arrête, elle nous met quelques évidences devant les yeux quelques travers qui font de cette lecture un excellent moment de divertissement intelligent par sa lucidité. Un roman pour la fraternité et contre la morosité. Et comme il y aura une suite à ce roman, je serai sans aucun doute au rendez vous.

Le titre est tiré d’une chanson des Béruriers Noirs que j’avais vus en concert à l’époque et qui me manquent.

Ne ratez pas les avis de Livresàprofusion, Laulo, Nyctalopes , Yan , et Yvan

La nouvelle saison de River Falls

Alexis Aubenque s’est fait connaitre en 2008 (10 ans déjà !) avec une première trilogie se déroulant à River Falls, petite ville des Rocheuses. On y suit les enquêtes de Mike Logan le shérif et de Liz Hurley, profileuse du FBI. Alexis Aubenque, auteur prolifique puisqu’il écrit deux romans par an et créatif, s’est un peu éloigné de cet univers, nous proposant des enquêtes policières dans d’autres villes des Etats Unis.

La série River Falls continue et nous revient chez Bragelonne dans deux de leurs collections de poche avec Retour à River Falls (chez Milady Thriller) et Des larmes sur River Falls (Chez Bragelonne Thriller). Sachez que vous pouvez lire cette nouvelle série sans avoir lu la précédente trilogie mais que ces deux romans se suivent de quelques mois et qu’il vaut mieux les lire à la suite. Notez aussi sur vos tablettes que 7 jours à River Falls, le premier de la série sortira en octobre de cette année.

Retour à River Falls d’Alexis Aubenque

Editeur : Milady Thriller

Le titre parle de retour à River Falls et c’est le cas des deux principaux protagonistes de cette histoire. Mike Logan est de retour aux commandes après avoir été élu shérif à plus de 90% et Stephen Callahan, journaliste reporter de guerre y revient après 13 années d’absence. Mike Logan aspire à une vie tranquille, rêvant de protéger sa ville dans la sérénité et Stephen Callahan va habiter chez sa sœur pour faire une pause après des années de tumulte et de danger.

Alors que le Big Circus vient s’installer en ville, le corps d’une jeune fille est découvert dans une grotte par des campeurs. Mike Logan d’un coté et Stephen Callahan de l’autre vont mener chacun leur enquête pour tenter de découvrir l’auteur de cette macabre mise en scène. Evidemment, la présence du cirque et ses athlètes étrangers font figure de coupables idéaux.

La force d’Alexis Aubenque est bien de savoir raconter simplement des histoires complexes. Il nous place dans le décor de River Falls, nous explique simplement les relations entre tous les personnages et démarre son roman en suivant une ligne directrice totalement logique. Il arrive aussi à donner autant d’importance aux relations familiales qu’à l’enquête elle-même, et agrémente tout cela par des dialogues formidablement réussis.

Dans ce roman policier, les fausses pistes vont s’amonceler, et la concurrence entre le journaliste et le policier faire rage pour aboutir à une scène finale d’anthologie dans la plus pure tradition du roman populaire. Alexis Aubenque déploie tout son talent pour nous offrir une histoire passionnante où tous les personnages présentent chacun des failles, et où la rupture n’est pas loin. Un retour à River Falls très réussi.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Des larmes sur River Falls d’Alexis Aubenque

Editeur : Bragelonne Thriller

Deux mois après l’affaire du Big Circus, l’automne arrive tranquillement, jusqu’à ce jour du lundi 4 septembre où on appelle le shérif Mike Logan pour une affaire bien singulière : Dans une ferme isolée de la ville, le corps du propriétaire est découvert crucifié à coté de sa grange, avec un panneau accroché autour du cou où est inscrit la phrase : « Là est ta place ».

Stephen Callahan, devenu reporter pour la ville de River Falls, va s’intéresser à cette enquête, d’autant plus qu’il a espoir d’avoir des infos de premier ordre grâce à Lindsay Wyatt. Liz Hurley doit quant à elle se rendre à Seattle pour une autre enquête et Mike Logan a à cœur de résoudre seul cette affaire. Mais le nombre de pistes est nombreux et les bouleversements familiaux éprouvants.

Il est inutile de vous dire qu’il vaut mieux avoir lu le précédent volume pour apprécier celui-ci. C’est une nouvelle fois une enquête à multiples rebondissements à laquelle nous allons avoir à faire, dans laquelle on trouve un Mike Logan un peu perdu devant cette affaire horrible. Sans en rajouter dans le gore alors que les meurtres sont sanglants, Alexis Aubenque prend le parti pris de faire avancer son enquête avec de nombreux dialogues et des événements qui vont remettre en cause la stabilité des protagonistes.

Et que dire du scénario qui nous emmène dans toutes les directions, d’une complexité exemplaire avec un dénouement pour le moins surprenant, à tel point que je me suis demandé comment cet auteur pouvait créer de telles intrigues et les raconter aussi simplement, avec son style si fluide et évident. Dire qu’il va falloir attendre l’année prochaine pour lire le dernier tome de cette nouvelle saison ! Un roman énorme et passionnant.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

L’Irlandais de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Un roman de Maurice Gouiran, c’est toujours un régal, l’assurance de lire un polar qui pointe le doigt sur des événements passés peu ou pas reluisants. L’Irlandais nous propose de revenir sur quelques événements ayant eu lieu en Irlande.

Quand Clovis Narigou va prendre son petit déjeuner, il tombe sur son ami Biscottin, en train de dévorer le journal. Un artiste peintre vient d’être assassiné et Biscottin veut connaitre l’identité de la victime. Il faut dire qu’à 80 ans, on passe son temps comme on peut. La victime s’appelle Zach Nicholl, irlandais d’origine. Ayant commencé par des graffitis sur les murs à Belfast, pour soutenir les insurgés, il a émigré à Paris pour commencer la peinture sur toile et connaitre un honorable succès.

Poussé par sa curiosité naturelle, et connaissant Aileen, la femme de Zach, il va soutenir la veuve frappée par ce drame. Quand elle lui demande de l’accompagner pour enterrer le corps de Zach dans la verte contrée, Clovis y voit l’occasion de retourner sur des lieux où il y a un fait des reportages 20 ans plut tôt, et pourquoi pas découvrir si la cause du meurtre n’est à rechercher du côté du conflit religieux irlandais.

Avant de partir, il contacte Emma, sa compagne occasionnelle et lieutenante de police en charge du meurtre de Zach. Selon toute probabilité, il s’agit de voleurs qui en voulaient aux toiles de Zach et qui ont été surpris pendant leur larcin. D’ailleurs, on retrouve quelques toiles sur un marché aux puces de Marseille. Cela ne suffit pas à faire changer d’idée Clovis qui s’embarque pour l’Irlande, où il y a gardé quelques contacts.

Ce ne sera pas pour l’enquête policière que l’on se jettera sur ce livre, mais plutôt pour son contexte qui fait office de témoignage sur l’Irlande 20 ans après. Et Maurice Gouiran étant un grand auteur, avec plus d’une vingtaine de titres à son actif, il sait nous raconter une histoire, décrire des personnages, et nous passer son message. Je n’ai pas été époustouflé par l’histoire mais plutôt par l’Histoire.

En effet, Gouiran nous peint un pays morne, sans vie, écrasé par la force, habité par des âmes fatalistes et résignées. Il passe rapidement sur les quelques faits connus de tous, et en particulier quelques attentats ou la grève de la faim de Bobby Sands, pour nous expliquer ce qui s’est passé après. Car, même quand l’IRA a annoncé l’arrêt des hostilités, des groupuscules se sont créés s’appelant IRA résistance, résurgences ou que sais-je ? pour continuer un combat perdu d’avance.

Mais quel combat ? La lutte contre l’armée britannique ? La lutte pour la reconnaissance d’un territoire, d’une religion ? La lutte pour juste gagner sa vie, manger, avoir un toit ? Gouiran rappelle qu’avant tout ce fut une lutte des pauvres contre les riches … et que les riches ont gagné … Et que les pauvres n’ont rien obtenu d’autre qu’un cimetière où ils peuvent fleurir les tombes de ceux qu’ils ont aimés.

Habité par un esprit de nostalgie sur le temps qui passe, mais aussi de regrets contre des combats dont on se rend compte bien après, trop tard, qu’ils étaient perdus d’avance, Gouiran dresse au travers de l’histoire de l’Irlande un constat amer, presque défaitiste sur notre monde d’aujourd’hui. Et on trouvera dans ce livre quelques vérités qui nous sont assénées de façon bien acerbe mais ne faut-il pas de temps en temps se prendre quelques claques salvatrices ?

Ne ratez pas les excellents billets de l’oncle Paul et d’Yves de Lyvres