Archives pour la catégorie Littérature française

Le blues des phalènes de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue

Attention, Coup de Cœur !

Après Par les rafales et Zippo, voici le troisième roman de cette auteure au style si personnel. A l’instar des deux premiers, Le blues des phalènes va vous surprendre, empoigner vos tripes et les tordre dans et pour un élan d’humanité.

1935 – Milton. Il s’est exilé au milieu des montagnes, caché aux yeux du monde dans une mine désaffectée. Il a tourné le dos à la civilisation, a tout laissé derrière lui, jusqu’à son identité, loin du bruit et du rythme du monde. Seul un morceau de métal planté dans sa jambe, souvenir d’une guerre passée, parvient à le maintenir sur la terre. C’est un son qui va le mettre aux aguets, le signe que quelqu’un approche …

1933 – Arthur. Quand il était jeune, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Parce qu’on lui a refusé de faire des études d’art, il s’est engagé dans l’armée. Sa mère Mary a fait une croix sur lui, jusqu’à ce qu’elle reçoive un télégramme lui annonçant qu’elle devait recueillir une jeune femme, au moment où l’explosion d’Halifax faisait des milliers de morts. Puis, il a disparu, veilleur de nuit et avide de pilules contre la douleur le jour. Pendant l’exposition universelle de Chicago, les affiches vantant le Troisième Reich trouvent un écho favorable parmi la population.

1931 – Pekka et Nathan. Bobbie est devenu violent envers Pekka et les gosses. Quand elle rentre un soir, elle le voit à terre, assommé par une bûche, vraisemblablement par Nathan qui est parti. Alors, elle tape encore et encore, jusqu’à ce que la tête ne soit plus qu’une bouillie rouge. Alors que Nathan va arpenter les routes pour trouver du travail et rencontrer Steve, une image paternelle qui remplace celle qui lui manque, Pekka part et change de nom comme de lieu.

Je ne m’attendais pas du tout à un roman de cette envergure, qui prend pour cadre les Etats-Unis mais surtout parle d’hommes et de femmes. Je ne m’attendais pas à vivre si loin, si fort la vie de ces quatre personnages, présentés longuement dans une première partie, représentant les témoins de l’évolution humaine dans le monde « moderne » et leur capacité d’adaptation à survivre. Je ne m’attendais pas à en apprendre autant, sur des événements historiques et sur la nature de l’Homme.

Après avoir présenté les quatre personnages centraux de ce roman, tous centraux, Valentine Imhof revient en arrière, en 1917, lors de l’explosion d’Halifax, la plus puissante explosion causée par l’Homme avant les bombes atomiques, qui a occasionné plusieurs milliers de morts. Cet événement va agir comme un cyclone pour nos quatre personnages et les expulser à travers le monde, chacun réagissant avec sa propre méthode, sa propre façon de s’adapter à un futur incertain. Tous présents à Hallifax, ils vont être expulsés à travers le monde.

Que ce soient Milton, Nathan, Pekka ou Arthur, ils font tous partie de la classe populaire, amenés à arpenter les routes à la recherche de travail pour se nourrir. Ils vont tous vivre dans des lieux glauques, chacun trouvant une lumière pour continuer à vivre. Et aussi dure que soit leur vie, ils vont nous montrer, nous apprendre à vivre, dans des situations aussi inhumaines que formidablement décrites. Valentine Imhof atteint dans ces moments des sommets d’évocation, semblant véritablement envoutée par son sujet.

On ressent une véritable passion dans ces scènes, une véritable tendresse pour ces personnages, un véritable talent de peintre, pour nous faire vivre cette époque. Car ce que Valentine Imhof nous dit, à travers cette fresque, ce qu’elle nous montre, c’est la capacité d’adaptation de l’Homme face aux pires situations que l’on puisse imaginer, mais qu’au final, rien ne change. Prenant comme exemple quatre laissés pour compte, quatre abandonnés du Rêve Américain, elle nous montre que, nés pauvres, ils mourront pauvres.

A travers ces pauvres gens, obligés de se tuer à la tâche, de vendre leur corps pour survivre, elle nous montre comment la société cherche à les masquer, à créer des artifices tels que l’exposition universelle de Chicago ou les Têtes du Mont Rushmore pour qu’on ne les voie pas. Et quand ils se rebellent, l’armée tire dans le tas. Et quand une catastrophe arrive, mettant en garde l’Humanité, les délaissés restent délaissés, les pauvres pauvres, les exploités exploités. Et l’espoir d’une vie meilleure apparait comme une chimère illusoire. Rien ne change.

Tout à tour expressive, empreinte de poésie, introspective ou descriptive, la plume de Valentine Imhof se glisse dans la peau de ses personnages, et nous immerge dans une autre époque qui rappelle certaines situations actuelles. Et quand elle les laisse parler, ces Arthur, ces Pekka, ces Nathan, on ressent toute sa rage, devant cette incapacité de cette société à tirer les leçons de ses erreurs passées, à chercher à améliorer la situation, juste à se battre pour un peu plus d’Humanité. Autant par ses personnages que par ses scènes hallucinantes, ce roman ambitieux et universel fait partie des lectures immanquables de ce début d’année.

Coup de cœur !

Arsène Lupin, gentleman cambrioleur de Maurice Leblanc

Editeur : Archipoche

Le Père Noël ayant bien fait les choses, il m’a apporté le coffret édité par les éditions Archipel que je trouve formidablement beau dans sa sobriété. Le coffret comporte donc 7 livres, regroupant treize histoires du plus célèbre cambrioleur :

  1. Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, suivi de Les Confidences d’Arsène Lupin ;
  2. Arsène Lupin contre Sherlock Holmes, suivi de L’Aiguille creuse ;
  3. Le Bouchon de cristal, suivi de La Demoiselle aux yeux verts ;
  4. Les huit coups de l’horloge, suivi de La Demeure mystérieuse ;
  5. L’île aux trente cercueils ;
  6. 813 : la double vie, suivi de 813 : les trois crimes ;
  7. Les Milliards cachés d’Arsène Lupin.

Cette année, nous allons donc parler d’Arsène Lupin sur Black Novelet nous commençons par le premier roman de la série, qui est en fait un recueil de nouvelles parues en feuilletons et regroupées en un roman, avec une belle unité. Les neuf nouvelles composant ce recueil sont les suivantes :

L’Arrestation d’Arsène Lupin : Ce récit est un huis-clos se déroulant à bord du transatlantique La Provence. Au cours de la traversée, un télégramme révèle qu’Arsène Lupin se trouve parmi les passagers.

Arsène Lupin en prison : Alors qu’il est incarcéré à la prison de la Santé, Arsène Lupin organise le cambriolage d’une collection d’art inestimable.

L’Évasion d’Arsène Lupin: Par une incroyable ruse, Arsène Lupin parvient à s’évader de la prison de la Santé.

Le Mystérieux Voyageur : Alors qu’il voyage à bord d’un train, Arsène Lupin est victime d’un voleur.

Le Collier de la reine : Ce récit tourne autour du vol du collier de la Reine des Dreux-Soubise, et donne forme à l’enfance d’Arsène Lupin.

Le Sept de cœur :  Le narrateur, journaliste, se voit mêlé par hasard à une affaire d’espionnage militaire.

Le Coffre-fort de madame Imbert : Après avoir simulé une agression, Arsène Lupin est sauvé par Ludovic Imbert qui l’invite à manger.

La Perle noire : Quand Arsène Lupin investit cet appartement de l’avenue Hoche, il découvre la comtesse d’Andillot assassinée et la perle noire qui était sa cible disparue.

HerlockSholmès arrive trop tard : Georges Devanne, fier de ses richesses accumulées, fait appel à Herlock Sholmès pour arrêter Arsène Lupin.

Mon avis :

Bien que ce recueil soit composé de nouvelles parues sous la forme de feuilletons dans des journaux du début du 20ème siècle, il est remarquable de se rendre compte de la cohérence apportée entre toutes les nouvelles. On y trouve une vraie cohérence entre les différentes aventures, les personnages se retrouvent et il y fait un rappel des affaires précédentes. Cela donne l’impression de lire un vrai roman et non pas un recueil de nouvelles. A tel point que mon fils de 13 ans, quand il a lu ce roman, a été étonné quand je lui ai expliqué la genèse du roman.

Bien que je l’aie lu dans les années 80 (il y a quarante ans !), je dois avouer que j’ai découvert certaines affaires, les ayant oubliées mais certaines sont restées intactes dans mon esprit. J’ai été aussi et surtout surpris par l’écriture de Maurice Leblanc, que, vu mon grand âge, j’ai pu apprécier la qualité de la langue et sa faculté à nous créer des décors et des personnages formidablement visuels.

Cette lecture a été pour moi un vrai plaisir de lecture, autant dans les aventures que la façon de les aborder. L’auteur va ainsi utiliser des narrateurs différents, passant d’Arsène Lupin lui-même à la victime, ou même son bibliographe et ami. Ce recueil de nouvelles est une excellente introduction aux aventures de ce personnage unique.

Désert noir d’Adrien Pauchet

Editeur : Aux Forges de Vulcain (Grand format) ; Pocket (Format poche)

Fortement conseillé par Laulo, amie de lectures et tentatrice par l’intermédiaire de son blog Evadezmoi, j’ai inséré ce titre sur ma liste de Noël et le Père du même nom a exaucé mon souhait. En lisant ce roman, j’ai eu l’impression de lire un premier roman d’un auteur fort prometteur, un futur grand en puissance.

Début septembre. Une fusillade éclate aux abords d’une péniche près de la Tour Eiffel. De toute évidence, il s’agit d’un règlement de comptes organisé par Yacouba Traoré et la cible n’est autre que Laurent Chapelle, dit Bolivar, membre connu de la pègre parisienne et à la tête du trafic de l’Orphée, cette drogue qui permet de revoir des proches disparus. Lors de cet événement, deux agents de police ont été tués et un blessé à l’épaule. Jocelyn Farkas fait partie des flics impliqués dans cette fusillade, et était présent suite à l’information d’un indic.

Anja se réveille dans sa cellule, la tête pleine d’images de désert noir. Sonia, sa codétenue, lui fait la conversation, lui demande ce que ça va lui faire de se retrouver libre dehors. Anja n’a qu’un objectif : retrouver sa fille Emma. On lui pose un bracelet électronique et on lui donne un rendez-vous la semaine suivante pour pointer. Elle monte à l’arrière d’une berline noire et un homme à la tête tatouée lui coupe le bracelet.

Alors que l’on fête le déménagement du 36 Quai des Orfèvres, Jocelyn, Maki, François et Franck en terminent avec l’interrogatoire des tireurs de la péniche, qui donnent Chérif. Jocelyn croise son père, Stéphane Farkas, devenu vice-procureur, en train de discuter avec Jacques Dotac ancien préfet de Paris. Ce dernier annonce à Jocelyn que malgré l’amitié qu’il a pour son père, il ne le sauvera pas deux fois. En sortant, Jocelyn se fait tabasser par des flics pour ceux qui sont tombés près de la péniche. Puis Franck réunit son groupe pour coincer le clan Chérif.

Bien que ce roman soit la suite de Pills Nation, l’auteur nous propose une présentation de la situation dans les cinq premiers chapitres. Le premier est un article de presse qui va servir de détonateur à la situation explosive. Puis l’interrogatoire de Jocelyn nous présente la position du jeune policier au sein de ses collègues. Anya, la mère d’Emma apparaît ensuite juste avant Caroline Beaulieu, l’ancienne capitaine de police en fuite, qui a perdu sa fille.

Après ces quelques chapitres, l’intrigue va partir selon cinq ou six axes, dont l’objectif final n’est autre que la recherche d’Emma, dont l’ADN est à la base de cette nouvelle drogue fortement addictive, qui permet de retrouver nos chers disparus. Et la surprise commence à faire son effet : tous les personnages ont leur psychologie, sont parfaitement reconnaissables, et les scènes se suivent dans une construction remarquable. Les chapitres courts permettent une lecture rapide, qui donne envie de connaitre la suite.

Et la maitrise de l’intrigue ainsi que l’itinéraire des personnages se révèlent surprenants, venant d’un jeune auteur. Adrien Pauchet a clairement mis au pouvoir, à la tête de son roman, une créativité, une imagination débordante et nous offre des scènes hallucinantes, en particulier celles qui concernent les voyages dans ce monde parallèle fait de sable noir et de ciel bleu, pour rencontrer les morts, mais aussi les scènes d’action fortement addictives par le rythme et le visuel fournis par des phrases courtes.

Il se permet même des mises en page originales pour illustrer le passage entre notre monde et le Désert Noir, utilise peu de dialogues et beaucoup de descriptions. En ce sens, on ressent l’influence des grands auteurs américains du genre (le roman m’a fait penser à Peter Straub dans son Shadowland), qu’il a parfaitement digéré, adapté à son univers. Je vous conseille très fortement de sortir de vos sentiers habituels et de découvrir un nouvel auteur qui apparaît avec ce titre comme surprenant et fort prometteur. Personnellement, je suis curieux de savoir ce qu’il écrira ensuite.

LËD de Caryl Ferey

Editeur : Les Arènes – Equinox

Après la Nouvelle Zélande, l’Afrique du Sud, l’Argentine et le Chili, Caryl Ferey nous emmène dans des contrées tout aussi hostiles, à Norilsk, en Sibérie, l’une des villes les plus au Nord du cercle polaire, mais aussi l’une des villes les plus polluées.

Alors que la tempête se déchaine à l’extérieur, Gleb Berensky tient absolument à prendre une photo du jour qui se lève, chose rare que cette nuit pourpre. Dehors, il fait -64°C, les vents dépassent les 200 km/h. Laissant son compagnon Nikita au chaud, il grimpe les marches en direction du toit. En restant à l’abri de l’escalier, il devrait y arriver ; il aura tout juste deux minutes pour appuyer sur le bouton. Il aperçoit alors le toit d’un immeuble voisin emporté par la tornade, s’écrasant sur le corps d’un homme mort.

Boris et Anya Ivanov forment un couple disparate, lui ayant le double de l’âge de sa femme. Anya apprécie la gentillesse et l’honnêteté de son mari, bien qu’il ne soit pas beau. Lors de la visite chez le pneumologue, ils apprennent des nouvelles bien peu réjouissantes. La seule solution serait d’être acceptée dans un sanatorium sur le continent. De retour au bureau, Adrian Illitch charge Boris d’identifier le corps trouvé sous les décombres du toit. Sa seule piste réside dans les vêtements de la victime, en peaux de rennes, comme les éleveurs autochtones, les Nenets.

Boris commence son enquête par les habitants voisins de l’immeuble en ruine. Il fait la connaissance de Dasha, une costumière et Gleb, mineur de profession dont la passion est la photographie. Sur un blog, il reconnait la victime et l’auteur de la photo. Mais il ne peut que lui confirmer qu’il s’agit d’un Nenets. Il va lui falloir attendre plusieurs semaines avant de rencontrer la troupe d’éleveurs de rennes.

Caryl Ferey adopte le rythme de cette région du bout du monde, où l’Homme tente de survivre dans des conditions extrêmes. Tout ça pour prévenir que le rythme de ce roman policier est lent, et empreint d’une ambiance glaciale. Il insiste sur la météorologie et sur la façon dont les habitants vivent, nous immergeant ainsi dans une zone que je ne visiterai probablement jamais.

L’accent est mis sur les conditions de vie, ainsi que sur l’histoire de cette région, d’un aspect politique, économique et humain. Et comme pour chaque roman de Caryl Ferey, tout ceci est inséré dans l’intrigue, et devient tout de suite passionnant. Comment peut-on expliquer que des femmes et des hommes acceptent de vivre dans une ville bâtie sur un ancien goulag, n’aient pour seul espoir que de travailler dans les mines de Nickel dans une atmosphère létale, si ce n’est pour gagner de l’argent et partir loin vers des contrées plus accueillantes ?

Au-delà de Norilsk, Caryl Ferey nous parle aussi de la Russie, de son rêve de société égalitaire à une dictature corrompue, de consortiums entre les mains des dirigeants politiques à la suite de la chute du communisme, de Norilsk Nickel, société d’exploitation des mines de Nickel qui pollue l’air, tue ses mineurs mais en tire des sommes astronomiques pour les hommes du pouvoir de Moscou.

Encore une fois, Caryl Ferey nous offre un roman à hauteur d’hommes (et de femmes) et ne montre jamais d’émotions, se contentant de faire son travail de témoin et d’écrivain, déroulant son intrigue d’une façon remarquable pour arriver à une conclusion forcément noire. La grosse différence dans ce roman, par rapport aux précédents, c’est l’écriture de Caryl Ferey, qui a muri, qui est portée par une assurance tranquille, nous permettant de nous plonger dans ce décor infernal. LËD est le roman le plus abouti, le mieux écrit par l’auteur.

La ville de plomb de Jean Meckert

Editeur : Joëlle Losfeld éditions

Je continue ma découverte de l’œuvre de Jean Meckert avec un roman datant de 1949 et devenu depuis introuvable. Ce roman doit être considéré comme un questionnement de l’auteur sur son propre avenir.

Au premier niveau, l’auteur nous raconte la vie des ouvriers et surtout en dehors du travail, cherchant à oublier la monotonie et la répétition des journées sans but. Etienne Ménart et Martin Duhaut sont amis dans la vie et aussi éloignés que peuvent l’être le feu et la glace. Etienne est un impulsif qui cherche le plaisir immédiat alors que Martin est plus posé, plus timide et écrit son Grand Libre, La ville de Plomb.

Les deux jeunes hommes courent après la jeune et belle Gilberte Laurent, pour son physique en ce qui concerne Etienne, pour fonder une vie familiale en ce qui concerne Martin. Mais Etienne ne peut envisager de conquérir Gilberte s’il est puceau. Il décide donc de séduire Marguerite Pillot, la magasinière de 40 ans qui a encore de beaux restes.

La soirée entre Etienne et Marguerite qui ouvre le roman est typique des problèmes de communication mais aussi de la psychologie des personnages, ainsi que de la recherche du plaisir facile. Alors qu’Etienne a obtenu ce pour quoi il était venu, il n’accepte pas qu’elle insiste et cherche à le retenir. Lorsqu’il la frappe, elle tombe malencontreusement la tête contre le carrelage et en meurt.

Quels que soient les personnages masculins de ce roman, on découvre des jeunes gens à la recherche de leur identité, obligés de concilier avec leur nature. Au-delà de l’intrigue pseudo-policière, il s’agit bien de décrire la classe ouvrière et son mal-être, obligée de tomber dans la routine. Gilberte, quant à elle, représente la part féminine de ce roman. Hésitant entre passion et assurance, elle va se trouver un parti sûr, mais toujours hésiter entre la folie dévastatrice d’Etienne et le mariage promis par Robert Failloux, qui fait office de celui qui tient la chandelle.

Empli de tristesse et de désœuvrement, ce roman désarçonne par ses sujets et on se demande ce que l’auteur veut nous dire cette société qui lamine ses jeunes gens. Puis, apparaissent des chapitres de La Ville de Plomb, ainsi que des extraits du journal intime de Martin. Et on ressent derrière ces passages, à la fois les questionnements d’un jeune homme sur son quotidien de sa vie et le sens de la vie, mais aussi sur la valeur et le pouvoir de la création. De ces chapitres, on voit combien ce roman devait revêtir une importance capitale pour quelqu’un qui a décidé de vivre de sa plume sans succès.

Roman témoin de son époque, mais creusant des thèmes toujours contemporains, La Ville de Plomb prend sa place parmi les œuvres littéraires importantes sur le but des livres et sur le rôle que doivent avoir les grands auteurs, ceux qui nous font réfléchir. Déstabilisant par sa forme, ce roman n’en démontre pas moins la grandeur de l’auteur et sa faculté à écrire de la grande littérature avec un style précis et de formidables dialogues.

Halloween night d’Alexis Aubenque

Editeur : Hugo (format Poche)

Les amateurs de polars connaissent Alexis Aubenque pour sa série située à River Falls, près de Seattle. Il se lance dans une nouvelle série à suspense, Le Manoir, dont voici le premier tome. Amateurs de films d’horreur pour adolescents, ce roman est fait pour vous

Quatrième de couverture :

Seattle, USA.

Un manoir hanté loué pour des visiteurs intrépides. La promesse d’une séance de spiritisme, «pour rire».

Six étudiants convaincus de n’avoir peur de rien. Brian, le fils d’une des plus grosses fortunes de Seattle, quarterback de l’équipe de football de l’université́.

Kelly, gentille, douce et pleine d’humour.

Luke, le «good guy».

Mandy, la cheerleader bimbo.

Courtney, la gothique à mèche bleue, piercing dans le nez et sur la langue.

Melvin, le geek de la bande, désespérément vierge.

Une expérience que certains espéraient mystique, d’autres comique, d’autres encore érotique, mais qui va rapidement se révéler beaucoup moins paisible que prévu. Et peut-êtremême tragique. Car les esprits qu’ils invoquent n’apprécient visiblement pas du tout d’êtredérangés…

Mon avis :

Parfois, il est bon de se plonger dans roman de pur divertissement. C’est le cas ici, où nous suivons trois couples de jeunes étudiants qui ont loué un manoir pour leur week-end d’Halloween. La réputation du Manoir le fait passer pour un lieu hanté. Il constitue donc le lieu idéal pour nos six jeunes gens, avides de sensations fortes et de désirs sexuels. D’ailleurs, pour la nuit d’Halloween, ils ont prévu une séance de spiritisme.

Alexis Aubenque passe outre les difficultés à nous faire vivre six jeunes gens aux psychologies disparates. Il nous présente une intrigue simple, facile à suivre et bigrement divertissante, qui fait appel à la fois aux célèbres films du genre mais aussi à un érotisme gentillet. Les scènes se suivent et chacune bénéficie de clins d’œil que le lecteur ne peut rater, tels que des fantômes, des poupées démoniaques, des passages secrets, une ambiance angoissante due aux forêts environnantes ou même un livre mystérieux. J’ajouterai les dialogues savoureux et bigrement bien faits.

Alexis Aubenque nous offre ce qu’il sait le mieux faire : de la littérature de pur divertissement. Et on éprouve à cette lecture un réel plaisir et une belle bouffée de nostalgie quand on se rappelle les films tels que Halloween, Chuckie, Amythiville et autres. On passe donc un excellent moment sans aucune prise de tête, et le pari est réussi. Rien que pour cela, je te remercie, Alexis.

Appartement 816 d’Olivier Bordaçarre

Editeur : L’Atalante.

Collection : Fusion

Olivier Bordaçarre est un auteur décidément à part dans la paysage littéraire français. Il a l’art et le talent de prendre une intrigue plongée dans notre quotidien et de faire dévier la trajectoire vers des zones que le lecteur ne peut envisager. C’est encore le cas ici et c’est encore une fois une grande réussite.

Dans un futur proche, la France ne s’en sort pas du virus, et alterne entre IGT (Isolement Général Total), IGP (Isolement Général Partiel) et IGSP (Isolement Général Semi-Partiel). Les habitants sont confinés chez eux avec des interdictions d’ouvrir les fenêtres. Les ravitaillements sont assurés par des drones et le télétravail est obligatoire. Les contrevenants sont condamnés à des peines allant d’une simple amende à une peine de prison.

Certains ont des difficultés à s’y faire. Ce n’est pas le cas de Didier Martin. Son travail de comptable lui permet de rester en télétravail et les jours passent tranquillement avec sa femme Karine et son fils adolescent Jeremy. Ce jour-là, il a bien rempli sa FJP (Fiche Journalière de Présence) et le résultat de son test hebdomadaire : Négatif. Heureusement que l’Etat est là pour assurer la sécurité des citoyens !

Didier Martin ne remet pas en cause les décisions de l’Etat, il les accepte et les trouve même normales. Il prend cette privation des libertés, ces obligations comme une nécessité pour combattre le virus. En manque de communication à force de ne côtoyer que des sites Internet, il commence à écrire des morceaux de vie, une sorte de journal, sur les murs de son appartement.

Fidèle à ses derniers romans, Olivier Bordaçarre prend une situation que nous connaissons tous (malheureusement) et grossit le trait, pour construire une intrigue terrible et mieux montrer voire dénoncer certaines situations. Pousser le thème du confinement à son extrême, présenter un personnage servile, et imaginer ce que serait notre vie sans droit de sortir, de parler, de vivre, voilà le programme de ce roman et vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Le roman ne nous laisse pas de répit, nous plongeant dans un contexte auquel on adhère tout de suite, grâce aux abréviations que j’ai présentées plus haut mais aussi aux explications simples qui nous décrivent comment doit se dérouler la nouvelle vie. Et cela tient beaucoup au personnage de Didier Martin, le narrateur, qui se présente comme un bon père de famille, entouré de sa femme qui le brime et son fils sans cesse plongé dans son portable.

A lire les écritures de cet homme qui applique à la lettre ce que le Gouvernement lui demande, qui écoute servilement les informations et acquiesce à toutes les décisions, l’auteur nous montre une société de moutons, incapables de se révolter et encore plus de réfléchir au-delà de ce qu’on lui impose. Olivier Bordaçarre nous présente l’adaptation de l’Homme à son extrême, acceptant son destin sans rechigner. Didier Martin représente aussi la figure d’un homme qui se recroqueville, qui s’enferme dans sa taverne, devenant une bête dès qu’on vient le déranger.

On ne peut qu’être époustouflé par le style employé par l’auteur, se fondant totalement dans son personnage, sans jamais être explicite, laissant le lecteur en tirer ses propres déductions. Et petit à petit, Didier Martin, personnage que l’on comprend sans pour autant le défendre, va laisser planer des zones de doutes, créer un malaise avant de nous dévoiler une réalité terrible, fortement dérangeante.

Il ne faut pas prendre ce roman pour un journal du confinement ; on y trouve une vraie psychologie, une vraie histoire et surtout une formidable réflexion sur la façon dont le peuple est dirigé et sa capacité d’acceptation d’une situation qui nous semblerait impossible il y a seulement quelques années. Il y a une phrase que j’aime bien : Réfléchir, c’est déjà se révolter. J’ai envie d’ajouter : et inversement. Et ce roman en est une excellentissime illustration. Il vous faut lire ce roman pour ne pas devenir un mouton de plus.

De silence et de loup de Patrice Gain

Editeur : Albin Michel

Depuis que l’on me harcèle pour que je découvre ce roman et cet auteur, j’ai enfin succombé à la tentation avec le dernier roman en date de Patrice Gain, un voyage dans les terres inhospitalières de la Sibérie. Fichtre !

Anna Liakhovic, journaliste de son état, a accepté de suivre une mission scientifique en Sibérie pour un reportage. Cette mission doit faire des prélèvements en Arctique pour déterminer l’impact du réchauffement climatique sur les étendues glacées. Après la mort de sa fille Zora par noyade et de sa compagne Romane qui s’est suicidée, elle a voulu mettre de la distance avec ses malheurs. Elle débarque donc à Tiksi, une petite ville balayée par le vent glacial du pôle Nord, avant de rejoindre le Yupik, un bateau spécialement conçu pour des températures extrêmes.

Sur le bateau, elle va faire connaissance avec l’équipage, Jens le capitaine, Margot la microbiologiste, Jeanne la glaciologue, Loicet Erwan les marins, Louise la biologiste, Zoe la cuisinière et Valery le militaire russe chargé de les surveiller tous. Puis commence le dangereux périple sur la Lena, entre la dangerosité de la faune et les icebergs qui dérivent suite au réchauffement climatique.

Cela fait deux ans que Sacha, le frère d’Anna, a rejoint le monastère de la Grande Chartreuse, en Isère. Suivant le rythme imposé par l’instance religieuse, entre deux prières, Dom Joseph, puisque c’est son nouveau nom, parcourt un journal, celui de sa sœur. Il va découvrir ainsi le périple d’Anna et toutes les difficultés qu’elle a rencontrées.

Alternant entre 2017 (avec Anna) et 2019 (avec Dom Joseph), Patrice Gain nous déroule cette histoire dramatique voire dure voire glauque sans voyeurisme, sans esbroufe, avec une simplicité remarquable. C’est par ce déroulement inéluctable et cette simplicité de style que passe les émotions avec une efficacité redoutable. Autant dans la vie et les réactions de Dom Joseph que dans le journal d’Anna, on ressent une véracité et une réelle immersion dans la psychologie des personnages.

Ce voyage dans des confins inimaginables, l’auteur va éviter de nous noyer sous des termes scientifiques, mais ne se gêne pas pour nous apprendre beaucoup de choses sur la vie au pôle et sur les conséquences du réchauffement climatique. Etant de formation scientifique, j’ai trouvé ces aspects simples, et très instructifs. Mais le paysage montré dans ce roman ne concerne pas les contrées enneigées mais bien la noirceur de l’âme humaine.

Le choix d’une expédition dans des contrées inhumaines et de présenter la vie d’un équipage en huis-clos se révèle un choix remarquable pour fouiller les psychologies des passagers, la lutte de pouvoir qui tourne à un recours à la force où les femmes deviennent les victimes. Anna, enfermée dans le bateau (au moins dans la première partie du roman) et Sacha / Dom Joseph enfermé dans le monastère ont choisi tous les deux une même punition pour eux-mêmes mais pas pour les mêmes raisons.

Avec une simplicité remarquable dans le style, mais avec une vraie profondeur dans les thèmes traités, ce roman comporte des scènes d’une force dramatique impressionnante et des thèmes tristement contemporains dans l’actualité. L’auteur en conclut que l’Homme est le pire des prédateurs et on ne peut qu’acquiescer et le regretter tous les jours. Il va me falloir lire les précédents romans de cet auteur, tant celui-ci m’a impressionné.

Le dernier sycomore de Laurent Rivière

Editeur : Toucan Noir

Le hasard fait parfois bien les choses. J’avais envie d’un livre divertissant et de découverte. Quand j’ai reçu ce livre, je n’ai pas lu la quatrième de couverture pour conserver la surprise et je me suis lancé.

Franck Bostik a été radié de la police suite à un profond désaccord avec sa hiérarchie. Pourtant on le considérait doué et son métier était devenu une passion depuis qu’il avait rencontré Lew Griffin (le personnage récurrent de James Sallis) quand il était enfant et était surnommé Petit Chicouine. Depuis, il vit en ménage avec Lyly, une superbe jeune femme.

En ce premier mai, alors que le couple se prélasse au lit, le cousin de Bostik Mathieu Groseiller (Le couz’) l’appelle pour lui annoncer qu’on a encore volé la tête de la statue de Miss Evelyn Frost, une célèbre aviatrice américaine. Ce monument, érigé après la deuxième guerre mondiale, subit des exactions depuis sa création et le couz’ s’est donné comme mission de retrouver les fauteurs de trouble.

Quand Bostik arrive sur la place de Vauzelles pour retrouver le couz’, celui-ci n’est pas dans les environs, pas plus que la tête de l’aviatrice. Bostik va donc vérifier chez lui et il découvre la police en bas de l’immeuble. On lui raconte qu’on a découvert son cousin pendu. Pour la police, il ne fait aucun doute qu’il s’est suicidé. Pour Bostik, cela n’a aucun sens. Il va partir en croisade et découvrir la vraie vie de son cousin.

Dès le début de ce roman, l’écriture simple nous tient, nous emporte dans l’histoire d’un quarantenaire en mal de repères, exilé loin de sa passion, mais qui a la chance de vivre avec son amour. Son problème va donc être de tout faire pour garder Lyly. Et on le retrouve à s’embarquer dans une nouvelle affaire passionnante comme s’il n’attendait que cela. Cette simplicité de style n’est que façade : les descriptions sont minutieuses, le déroulement fort plaisant. Le seul bémol pour moi réside dans des paragraphes trop longs, ce que je n’aime pas particulièrement.

On n’y trouvera pas de scènes d’action mais un rythme certain insufflé par le personnage de Bostik. On prend un vrai plaisir à le suivre dans son rythme. Et grâce au talent de l’auteur, on va tout de suite croire à ce personnage et on va être prêt à courir à ses cotés. Bostik nous entraine, à la recherche de l’assassin de son cousin, et on le fait avec grand plaisir tant on apprécie ses réparties, son humour et son coté immature, inconscient, irréfléchi.

J’ai aussi particulièrement apprécié la mention de Lew Griffin, le héros de James Sallis, qui apparait dans le livre, au début et à la fin. Outre le grand respect montré par Laurent Rivière, on y trouve un Griffin vieillissant qui remet Bostik dans les rails, comme un père naturel pour le domaine professionnel. Ce Dernier Sycomore s’avère donc une belle surprise, un bon divertissement dont on appréciera son personnage, ses dialogues et la minutie de la plume de l’auteur. Et c’est déjà beaucoup.

Pour seul pardon de Thierry Brun

Editeur : Jigal

Thierry Brun, voilà un auteur que j’apprécie tout particulièrement. J’ai lu quasiment tous ses romans, et à chaque fois, j’ai l’impression qu’il construit des personnages, qu’il écrit des histoires qui me parlent.

Thomas Asano a connu les guerres, hors de France. Il a passé un pan de sa vie derrière les barreaux en France. Alors qu’il est encore en liberté conditionnelle, il a décidé de s’isoler dans une petite cahute, perdue au fond des Vosges. Le plus sûr moyen pour tourner la page et ne pas faire de bêtises, reste encore de quitter ce monde et de couper les ponts avec les gens civilisés. Alors, les soirs, il se réfugie dans ses souvenirs de l’amour de sa vie, Béatrice.

Vivant de braconnage, il se fait embaucher comme manutentionnaire auprès de Cheuvreux, propriétaire d’une entreprise de bois. La fille du patron, Elise, sort de l’adolescence, se brouille avec son père et trouve refuge dans la cahute d’Asano. Il arrive à s’accommoder du harcèlement des gendarmes venus vérifier qu’il ne franchit pas la ligne jaune.

Quand Chervier récupère par hasard un chargement de cocaïne, qu’il veut garder pour lui, Asano se retrouve sous la menace du gang de trafiquants de drogue. Cheuvreux n’a aucune idée de la violence de ces truands, et il craint pour la vie d’Elise. Asano se voit contraint et forcé de reprendre du service.

A nouveau, c’est bien dans sa forme que le dernier roman de Thierry Brun se démarque. Avec des chapitres découpés en scènes, il va alterner entre présent et futur et faire un mélange sans pour autant donner de clé au lecteur. Cela n’en fait pas forcément une lecture exigeante mais cela nécessite au début du roman une certaine adaptation.

Le personnage principal Asano va occuper la majeure partie du roman, et sa psychologie est juste et remarquable, d’un homme qui bout, qui demande de l’action et qui est obligé de se cacher. Malgré la taille réduite du roman (200 pages à peine), la créativité de l’auteur fait merveille en amoncelant d’innombrables petites scènes, comme une descente vers un enfer promis. En cela, ce roman ressemble à un tableau, fait de tâches de peinture jetées au hasard (mais pas tout à fait), commençant par le haut, la lumière, pour finir en bas, dans le noir.

De ce tableau, on en retire cette thématique d’un Icare moderne, Asano ayant connu l’Amour et s’étant brûlé les ailes, qui ne demande qu’à retourner, approcher, toucher le soleil. Thierry Brun nous présente l’Amour comme une drogue, attirante, irrésistible, et qui nous fait faire les pires bêtises, au péril de notre vie. Il a l’habitude de nous présenter la Femme comme l’avenir de l’Homme, il nous peint ici l’illusion d’une rédemption par l’Amour dans notre société d’aujourd’hui.