Archives pour la catégorie Littérature mexicaine

41 de Rogelio Guedea (Ombres noires)

Après Dans le ventre des mères de Marin Ledun, voici la deuxième sortie de la nouvelle maison d’édition de romans noirs Ombres Noires. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur a pris le parti de l’originalité.

Colima, Mexique.  Un gamin est intrigué par une chevrolet rouge, garée depuis un certain temps dans la rue. Il s’aperçoit que du sang sort du coffre. Effectivement, la police découvre un cadavre dans le coffre. Il s’agit du corps de Ramiro Hernandez Montes, un homme connu pour être le frère du gouverneur de l’état de Colima. Donc, dans cette affaire, il est hors de question de remettre en cause les futures élections de son frère. Les choses se corsent quand la police découvre que Ramiro est connu pour être homosexuel. En outre, il a des penchants pédophiles notoires. Le commandant Obispo va prendre en charge cette affaire, aidé en cela des agents Sabino et Roman.

En parallèle de cette affaire criminelle, Alfonso Castro Bautista, un jeune homme qui se fait appeler Le Japonais ne fait rien de ses journées. Alors que ses parents, comme tant d’autres, vivent du trafic de drogue, lui arpente les salles de jeux et les bars. Il rencontre le Métallo, qui va l’initier au monde du sexe homosexuel.

On ne peut pas dire que ce roman soit facile à appréhender, tant le parti pris de l’auteur est particulier. Et la forme a tendance à prendre le pas sur le fond ce qui est bien dommage. Car la construction du roman est originale : En alternance, on va suivre le parcours du Japonais, jeune homme désœuvré, qui occupe son temps comme il peut. L’enquête, elle, va progresser au travers des procès verbaux de la police. Si cela donne de la véracité au récit, la forme s’avère, du moins en ce qui me concerne, amusante au début puis rapidement un peu longue.

Et il faut patienter jusqu’à la page 170 pour comprendre combien ce roman est véritablement subversif. Car, effectivement, c’est là que l’on se rend compte de ce que Rogelio Guedea veut dénoncer. Et la leçon est éloquente, et redoutablement frappante, car l’enquête s’avère bien secondaire, on n’en a rien à faire du nom de l’assassin, du fait qu’il ait tué cinq personnes homosexuelles à tendance pédophile. En réalité, tout est savamment orchestré par le pouvoir en place pour éviter que le gouverneur perde les élections.

De même, la vie du Japonais donne lieu à des scènes très dures, très difficile à lire, d’une violence sexuelle très explicite et choquante. D’une façon très naturelle, Rogelio nous montre la vie des Mexicains, pris entre politique et drogue, entre sexe et violence. C’est une peinture bien noire, bien désespérante aussi, et nul espoir ne transparait dans la conclusion de son roman.

Si l’on parle des policiers, on s’aperçoit vite qu’ils n’ont d’autres choix que de suivre les desiderata du procureur, et soit on suit les ordres soit on meurt. Sex, drugs and violence, c’est le menu de ce roman, et pour peu que l’on adhère à la forme, ce roman apparaitra comme un excellent roman noir mat. En tous cas, c’est un premier roman impressionnant qui donne une vision sans concession de la société mexicaine. Et ce qui finit de vous démolir le moral, c’est quand on lit au début du roman, que cette histoire est inspirée de faits réels.

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Apportez moi Octavio Paz de Federico Vite (Moisson Rouge)

Voici un petit roman fort distrayant, édité chez Moisson rouge, une petite maison d’édition qui sort toujours des romans intéressants. En voici donc le sujet :

Le jeune Rogelio est mort accidentellement dans sa salle de bains. C’est en tous cas ce que raconte sa mère aux flics. Le commandant Ojeda qui rêve depuis tout jeune de devenir un grand écrivain, voit là l’occasion d’écrire son premier roman. Il va donc inventer un crime crapuleux, faisant une fausse déposition de la veuve Polkon, qui est bien vite accusée du meurtre de son fils.

Seulement, le commandant Ojeda n’est pas très sur de lui. Alors, il s’arrange pour enlever le poète Octavio Paz pour qu’il écrive, relise et corrige son premier roman. Le célèbre poète voit là l’occasion de voler le livre du commandant et de publier son premier roman.

Afin de bien apprécier ce roman, bourré de références mexicaines, il faut savoir que Octavio Paz a été Prix Nobel de Littérature et que sa veuve a obtenu que ce roman soit retiré des ventes au Mexique. Car il est clair que ce roman a du faire un sacré scandale là bas, tant le ton y est drôle, plein d’humour noir et légèrement déjanté.

Dans ce roman, aux chapitres courts et aux descriptions succintes, tout le monde y passe. C’est la foire aux dénonciations, de fausses preuves fabriquées par les policiers à la course aux unes affriolantes des journaux, tout y passe. Et le ton est résolument décalé, loufoque, sans autre psychologie que les actes des différents protagonistes.

Au bout du bout, c’est bien Octavio Paz qui est visé. Et comme je ne connais pas l’œuvre de ce poète, je ne peux juger de la portée de l’insulte faite avec ce livre. Je ne peux qu’imaginer combien cela a du eu choquer certains, faire rire d’autres. Pour moi, du coup, ce roman fut une bien agréable lecture très drôle.

Mezquite Road de Gabriel Trujillo Muñoz (Les Allusifs)

Morgado épisode 4. Voici donc la nouvelle aventure de notre avocat mexicain favori. Et oh ! Surprise ! Ce volume fait le double des 80 pages habituelles ! Enfin, on va pouvoir goûter une histoire sans se dire à la fin : « Quelle efficacité ! », mais aussi : « Quel dommage que ça ne dure pas quelques dizaines de pages de plus ! ». Ce roman fait partie de mon défi sur la littérature policière des 5 continents dont voici le lien.

Les précédentes aventures de Morgado ont été citées ici, à savoir : Tijuana City Blues ; Loverboy ; et Mexicali city blues.

Morgado est de retour à Mexicali, sa ville natale. Et ce n’est pas de gaieté de coeur tant il aimerait ne jamais revenir dans cette ville pourrie jusqu’à la moelle par la corruption. Il préfère Mexico et sa ville anonyme. Il est toujours aussi humaniste et c’est pour cela qu’il est avocat pour les droits de l’homme. Il a laissé derrière lui Alicia, sa bien aimée pour probablement éviter de la plonger dans ce qu’il considère comme un enfer.

Il est donc de retour à la demande de son frère, Atanasio. Celui ci lui demande de trouver la vérité sur le meurtre de son ami Heriberto. Contrairement à ce que la police veut faire croire, Heriberto n’a jamais touché à la drogue. Par contre, c’était un joueur invétéré, capable de vendre tous ses biens voire sa famille pour continuer à jouer. D’ailleurs, Atanasio s’est arrangé pour que la famille ait l’usufruit de ses propriétés, pour sauver celle-ci d’une faillite assurée. Lors de l’enquête, Morgado apprend qu’Heriberto jouait dans un club ultra select, mais complètement inconnu de tous. Le mystère demeure.

Là où on avait affaire à des histoires courtes très bien menées, Gabriel Trujillo Munoz donne de l’épaisseur à son personnage, à son histoire et à ses obsessions. Dans cet opus, il prend le temps de décrire les personnages et les paysages. C’est bigrement agréable, et ça permet de s’installer dans l’histoire. Morgado est toujours ce personnage bougon, bourru et humaniste que l’on aime tant. Et cette fois, il est amoureux. C’est pour cela qu’il est pressé de se débarrasser de cette enquête pour retrouver sa bien aimée.

On en apprend aussi plus sur la famille de Morgado. On fait la connaissance de son père, avec des passages écrits toute en retenue. J’ai eu l’impression que l’auteur écrivait ces passages avec les dents serrées, car il n’est pas trop du genre à étaler ses sentiments. On y parle aussi de son frère, de sa nièce, de sa mère. Et Morgado devient pour nous, lecteurs, un personnage plus profond et encore plus sympathique.

On retrouve dans cet opus l’obsession de Gabriel Trujillo Munoz : ces enquêtes servent de métaphore pour décrire les relations Amour / Haine entre les Etats-Unis et le Mexique. Le Mexique rêve de vivre avec l’opulence des Etats-Unis, sans en subir les conséquences, et les Etats-Unis exploitent ce pays à bas coût pour leur bien-être. Ces deux pays sont comme un couple qui ne s’entendrait plus mais qui restent ensemble … pour les enfants. C’est particulièrement bien décrit à la fin du roman avec les dialogues entre Morgado et son ami de la DEA.

Décidément, c’est un roman qui fait avancer le cycle Morgado dans le bon sens. L’analyse de la société mexicaine devient passionnante au travers de ce personnage et j’attends avec impatience la suite, qui est ouverte au vu des dernières pages. Pour finir, je vous signale que le premier tome vient de sortir chez Folio Policier à un prix de l’ordre de 4 euros, ce qui est acceptable pour un roman de 80 pages. Alors, jetez vous vite sur les aventures de Morgado. Je vous le dis, je vous le répète, vous ne le regretterez pas.

Mexicali city blues de Gabriel Trujillo Munoz (Les allusifs)

Morgado épisode 3. Après avoir lu le premier, Tijuana city blues, qui était très bon, puis Loverboy très bien mais trop court, je continue avec Mexicali city blues.

Morgado, notre avocat est contacté par une amie d’enfance Cecilia Montaño, dont le mari Jesús Bull Aguirre a disparu depuis plus d’un mois. Celui-ci est pilote d’hélicoptère et a eu un accident d’hélicoptère. Il avait été engagé par un groupuscule écologique, le Parti Naturaliste Mexicain pour recenser les derniers exemplaires d’un cactus en voie de disparition. Rapidement, Morgado s’aperçoit que le Parti Naturaliste Mexicain n’existe pas, que toute cette affaire cache un trafic de drogue, et que la police est impliquée.  Mais que s’est-il passé, qui a trompé qui, qui est mort, et comment ? Morgado a vite l’impression qu’il s’agit d’une mise en scène, mais l’identité des manipulateurs ne cesse d’être remise en cause.

On retrouve avec plaisir notre avocat favori, genre d’enquêteur fouineur un peu bourru, mais qui plait beaucoup aux femmes. Après un premier épisode franchement emballant, un deuxième qui souffrait du format très court de ses aventures, voici une histoire fort bien écrite, qui tire pleinement partie du format court du roman.

C’est très bien écrit, bien maitrisé dans la forme et le fond. Et cela procure au lecteur un grand plaisir de lecture pour suivre l’histoire. C’est probablement l’épisode le mieux maitrisé de la série, ou en tous cas des trois que j’ai lus.

Et puis, Munoz continue à appuyer là où ça fait mal. A travers ses aventures, il dénonce les travers (excusez moi de ce jeu de mot) de la société mexicaine. Ici , c’est l’implication de la police dans le trafic de drogue, et cela va au-delà de l’inaction vue dans les précédents épisodes. Avec comme d’habitude, l’implication des Etats-Unis, désignés comme l’une des causes de la descente aux enfers du Mexique.

Avec une couverture toujours aussi belle, une qualité de papier inégalée, un petit format qui tient dans une poche pour un prix toujours discutable (12,5 euros, c’est un peu cher), cette aventure là est passionnante à lire. Pour sûr, je lirai la prochaine.

Loverboy de Gabriel Trujillo Munoz (Les Allusifs)

Voici l’épisode 2 des aventures de Morgado, car j’avais lu et apprécié le premier : Tijuana city blues.
Morgado est convoqué par le représentant de l’état de basse Californie à Mexico pour lui montrer un enregistrement video sur cassettte. Cette video a été réalisée par Fidel Chacon, président de la commission pour les droits de l’enfant, qui a été retrouvé assassiné. Son assassinat faisait suite à une série d’enlèvements d’enfants sans précédents à Mexicali sur lesquels il enquêtait. Morgado va très vite se mettre à la poursuite de trafficants d’organes qui assassinent des enfants pour leur voler un rein ou un pancréas ou un oeil pour répondre aux besoins de riches américains.
A petit livre, petit article. On retrouve dans tout le plaisir du premier épisode à commencer par le livre lui-même : belle couverture, cartonnée, beau papier, format agréable. Ensuite, le personnage très attachant, sorte de gros ours qui se débat dans un monde cruel est noir, humain dans un monde inhumain. Enfin, la facilité de l’auteur de nous anrrer en 80 pages une histoire, voire un monde, et qui petit à petit nous dissèque son Mexique, celui qu »on ne voit pas beaucoup, celui qui est juste en dessous de la surface.
Le sujet est fort, et fort bien traité. Et dans ce format d’histoire courte, je regrette vraiment que ce livre n’ait pas fait une centaine de pages de plus, pour détailler un peu plus le rôle des Américains ou la passivité voire la corruption des autorités devant ce genre de crimes. Du coup, par moment, on assiste à une course poursuite, alors que ce n’est pas le sujet du livre. Je dois aussi vous prévenir : certains passages sont en Anglais. Certes, ce sont des mots de vocabulaire simples, mais, si vous ne parlez pas Anglais, vous risquez d’avoir du mal.
Ceci dit, il faut lire ce livre pour son sujet, et le faire lire. C’est plus efficace qu’un reportage d’Envoyé Spécial, et vous passerez deux heures dans un Mexique plus noir que ce que vous pensiez. Et puis, comment puis-je dire du mal d’un livre que j’ai dévoré en une heure et demie ?

Tijuana City Blues de Gabriel Trujillo Munoz (Les Allusifs)

Pour mes lectures, j’aime bien alterner les gros romans avec des livres plus petits. C’est pourquoi je lis la collection Suite Noire (en dehors du fait que la couverture cartonnée me fait craquer). C’est la première raison pour laquelle j’ai acheté ce livre, la deuxième étant la couverture que je trouve très belle.

L’avocat Miguel Ángel Morgado, établi à Mexico, se voit demander par un charpentier, Alfonso Keller Padilla dit Blondie, de résoudre le mystère de la disparition de son père, Timothy Keller, à Tijuana en décembre 1951. Tim, étudiant américain et sympathisant de gauche, s’était réfugié à Mexico pour échapper à la guerre de Corée et fréquentait un milieu d’expatriés, où venaient d’arriver le romancier William S. Burroughs et sa femme. Pour Alfonso, son père s’est laissé entraîner par naïveté en acceptant de convoyer jusqu’à Tijuana, à la demande de Burroughs, un paquet destiné à une connaissance américaine, Alan Brod. À la suite d’une fusillade dans un bar de Tijuana, Tim a disparu. Bref, une livraison d’héroïne qui a mal tourné. Par amitié pour Alfonso, et par curiosité, Morgado va à Tijuana et commence à creuser : à mesure qu’il cherche, les choses se compliquent, quant à savoir qui a trahi qui.

A roman court, article court. Avec leur couverture, avec leur format, avec leur qualité de papier, le plaisir du lecteur qui aime les beaux livres est aussitôt aiguisé. Cette petite maison d’édition a mis tous les atouts de son côté au détriment du prix, qui est somme toute élevé : 12,50 euros pour 87 pages.

Mais parlons de ce roman. Je ne suis pas un connaisseur de littérature sud-américaine, donc je ne vais pas m’étendre sur des comparaisons ou des commentaires ciblés. Par contre, pour moi, cet auteur est une très bonne découverte.

Il est très difficile de faire tenir une histoire en si peu de pages, avec des personnages principaux et secondaires aussi vivants, avec des évocations de la situation du Mexique aussi bien passée (les années cinquante) que contemporaine.

Et la magie de l’ensemble se tient grâce à un style direct, puncheur, qui ne se complait pas dans des descriptions longues et sans intérêt. Tout est fait pour faire dans l’efficace, dans le concret, dans la suggestion.

J’ai particulièrement apprécié le personnage principal, un avocat débonnaire qui est à l’écoute de son prochain, un personnage immédiatement sympathique à l’allure débonnaire qui prend fait et cause pour « les petites gens ». J’ai aussi apprécié les deux anciens, l’un cul-de-jatte et l’autre bibliothécaire, dépositaires de la mémoire, de tout ce que les gens oublient. Vous l’avez compris, j’ai adoré les personnages, surtout au travers de leurs dialogues.

J’ai aussi adoré lire ce livre pour son intrigue, simple, limpide, qui se suit tranquillement. C’est le genre de livre qu’on lit d’une traite, parce qu’il est court et qu’om est impatient d’en découdre. A la fin, on n’est pas surpris, juste un peu déçu parce qu’on aurait bien aimé que cela se termine bien, mais finalement, on s’aperçoit que l’on a un peu trop rêvé, que le monde est comme ça, et on se dit que cela ne pouvait pas se terminer autrement. Un très petit roman finalement.