Archives pour la catégorie Novella

Plus bas dans la vallée de Ron Rash

Editeur : Gallimard – La Noire

Traducteur : Isabelle Reinharez

J’ai aimé, adoré, encensé tous les romans de Ron Rash. En guise de nouvelle parution, il nous offre juste avant Noël d’un recueil de nouvelles avec comme guest star, Serena qui nous fait un retour bref mais marquant.

Plus bas dans la vallée :

Serena Pemberton et Galloway descendent de l’hydravion en provenance du Brésil. Ils viennent superviser un chantier de déboisage qui risque de lui coûter cher. L’avenant signé de Meeks son responsable stipule qu’elle perdra 10% au moindre retard. Elle va haranguer ses troupes pour respecter ce délai dans des conditions inhumaines.

Les voisins :

Rebecca et son fils Brice vivent dans un ranch depuis que son mari est mort lors de la guerre de sécession quand elle voit des soldats débarquer. Les autres fermes brûlent et elle s’attend au pire.

Le baptême :

Le révérend Yates voit Gunter approcher de sa maison. Prévenant, il préfère avoir son fusil à portée de main, d’autant que Gunter a déjà tué sa première femme, et peut-être sa deuxième. En fait, Gunter vient demander au révérend de se faire baptiser.

L’envol :

Stacy tient le poste de garde-pêche depuis quatre mois seulement quand elle voit Hardaway sur le bord de la rivière. Celui-ci n’ayant pas de permis, elle lui dresse une amende qu’il s’empresse de jeter à l’eau. Son chef conseille à Stacy de ne pas chercher de noise à cet ancien repris de justice.

Le dernier pont brûlé :

Carlyle est en train de balayer sa boutique quand une jeune femme aux pieds nus tape à la vitrine. Méfiant, il se demande s’il doit lui ouvrir et prend son arme. Elle cherche son chemin pour aller à Nashville.

Une sorte de miracle :

Baroque et Marlboro ne font rien de leur vie et leur beau-frère Denton les oblige à le suivre : ils devront surveiller la voiture pendant qu’il a quelque chose d’important à faire, récupérer les pattes et la vésicule biliaire d’un ours.

Leurs yeux anciens et brillants :

Les trois vieux squattent la station-service de Riverside et personne ne les croient, ni eux ni les gamins qui affirment avoir vu un poisson énorme dans le plan d’eau sous le pont. Les trois vieux Creech, Campbell et Rudisell décident de leur montrer qu’il y a bien un monstre dans cette rivière.

Mon avis :

Bien entendu, les fans de Ron Rash vont acheter ce livre grâce au bandeau annonçant le retour de Serena. Et effectivement, dans la première longue nouvelle, elle est de retour et plus impitoyable que jamais. Il n’empêche que je suis resté sur ma faim car j’en aurais voulu plus, plus long, plus détaillé. Car cette nouvelle m’a donné l’impression d’un brouillon de roman où Ron Rash ne savait pas où aller.

Dans les autres nouvelles, on s’aperçoit du talent d’incroyable conteur, capable en une dizaine de pages de créer les personnages et le décor. Car ce recueil de nouvelles est surtout et avant tout une belle galerie de portraits, en les situant dans des époques diverses tout en racontant des morceaux de vie intemporels.

Certaines nouvelles m’ont paru anecdotiques, tels L’envol ou Le dernier pont brûlé, d’autres versent dans un humour noir et froid comme Le baptême, voire burlesque avec Une sorte de miracle et ses deux imbéciles (A ce niveau-là, on atteint le championnat du monde de la connerie). Mais ce sont surtout de terribles histoires noires, qui derrière une intrigue dramatique, montrent la violence implantée dans la culture américaine.

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Jesus’ son de Denis Johnson

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format poche)

Traducteur : Pierre Furlan

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Une fois n’est pas coutume, je vous propose un recueil de nouvelles pour cette rubrique Oldies, d’un auteur américain bien peu connu chez nous.

L’auteur :

Denis Johnson, né le 1er juillet 1949 à Munich en Allemagne de l’Ouest et mort le 24 mai 2017, est un auteur américain. Il est surtout connu pour son recueil de Jesus’ Son (1992) et son roman Arbre de fumée (2007), qui a remporté le National Book Award.

Dans sa jeunesse, Denis Johnson suit son père au gré des affectations de celui-ci. Il devient dépendant ensuite à diverses substances. Finalement, il obtient une maitrise (MFA) à l’université de l’Iowa. Ses principales influences sont Dr Seuss, Dylan Thomas, Walt Whitman et T. S. Eliot. Il a reçu de nombreux prix pour ses œuvres, y compris un Prix du Whiting Writer’s en 1986 et une bourse Lannan pour la fiction en 1993.

Selon un groupe de critiques, écrivains et autres membres du milieu littéraire, son recueil Jesus’ son fait partie des meilleures œuvres de fiction américaines des 25 dernières années.

Denis Johnson fait des débuts remarqués avec la publication de son recueil de nouvelles Jesus’ Son (1992), qui a été adapté au cinéma en 1999 sous le même titre, et qui a été cité comme l’un des dix meilleurs films de l’année par le New York Times, le Los Angeles Times, et par Roger Ebert. Denis Johnson a un petit rôle dans le film, interprétant l’homme ayant été poignardé à l’œil par sa femme.

Il est titulaire en 2006-2007 de la chaire Mitte d’écriture créative à l’université d’État du Texas, à San Marcos (Texas).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Révélation terrifiante et admirable à la fois pour l’univers intérieur d’une certaine jeunesse américaine hantée par la violence et la drogue, les onze nouvelles de ce recueil retracent les tribulations d’un narrateur unique. Vies brisées, agonies dérisoires, accidents spectaculaires, l’auteur décrit tout cela comme autant de vignettes de l’existence quotidienne vécue par les junkies errant à travers le paysage américain. Pour Christophe Mercier (Le Point) : « L’ensemble forme comme une tapisserie pointilliste, la radiographie d’une frange, invisible à l’œil nu, de l’Amérique moyenne. Une découverte impressionnante. »

Mon avis :

Dès la première nouvelle, on est frappé par l’absence de sentiments, lors d’un accident décrit comme des images colorées. On y trouve un coté détaché, halluciné malgré la violence du propos. Le ton est donné pour tout le reste de ce recueil, une violence omniprésente et détachée comme si elle était irréelle.

L’auteur nous présente un monde qui alterne entre réalité et cauchemar, fait de passages décalés soit dans la description soit dans les remarques qui peuvent paraitre choquantes. Dans ce monde de drogués, la réalité est altérée et l’impression que l’on en retire reste toujours étrange, inimaginable, fantasmagorique, comme quelque chose qui ne peut jamais arriver en vrai.

L’auteur semble nous présenter des moments de sa vie, des cartes postales sur des rencontres (Deux hommes), dans des situations communes (Un travail, Urgences). Il y est rarement question d’amour, mais quand c’est le cas, le ton est toujours violent, désabusé et décalé. Il n’est pas étonnant que l’auteur ait rencontré un grand succès avec ces nouvelles d’un ton qui semble imagé avec un filtre imposé par les stupéfiants, avec une bonne dose de poésie. Intéressant !

Chronique virtuelle : Il est N …

Editeur : Ska

Retour de la chronique virtuelle, consacrée aux lectures électroniques. Une nouvelle série est née :

Personne ne connait son nom, ni son visage, ni son sexe.

Son nom fait trembler toutes les polices, les puissants le redoutent.

N est l’ennemi public numéro 1.

Comme ces feuilletons de l’époque, N est un projet collectif de littérature de genre, populaire, à la marge. N n’appartient à personne.

Chaque auteur propose un texte. Des récits courts, noirs, transgressifs, dérangeants, qui interrogent. Un Fantômas actuel qui aurait bouffé du Poulpe enragé.

Il est N est une collection créée par Jérémy Bouquin. Ces polars sont des novellas d’une quarantaine de pages à moins de 3 euros. N’hésitez pas !

Swooch de Max Obione :

On dénombre plusieurs dizaines de victimes, suite aux attentats agrémentés d’un N. Jusqu’au plus niveau de l’état, on s’inquiète, on réunit les meilleurs représentants des différents services d’ordre. L’agent spécial Bulot va être chargée de découvrir qui est réellement N. Et s’il n’était qu’un androïde déréglé ?

Je retrouve avec grand plaisir la plume de Max Obione, si cynique, si noire, si expressive pour nous transporter dans un futur proche. Ça va vite, je regrette presque qu’il n’y ait pas eu quelques pages de plus, et surtout, la fin noire et amorale est à ravir.

Cochon qui s’en dédit de Pascal Millet :

Lydie Nédélec, journaliste, subit la pression (un couteau sous la gorge) de la part de N pour faire un article sur l’abattoir de porcs de Porc&Co. Arrivée sur place, l’usine semble propre, respectueuse et bien sous tous rapports, à part ces lettres N taguées sur les murs. Heureusement, elle prend des photos à l’insu de ses hôtes. Elle n’est pas au bout de ses surprises.

Bénéficiant d’un style redoutablement efficace, cette nouvelle va vite et imagine un scenario horrible dont l’issue ne sera dévoilée que dans les dernières pages. La scène violente de la fin apporte un supplément de rage à ce titre et retranscrit toute la colère de l’auteur.

Bonjour Haine de Luis Alfredo :

Sur un écran de télévision, Martin Shkreli gestionnaire de fonds d’investissement spéculatifs dans la santé, se vante de faire flamber les prix du Daraprim de 13.50 $ à 750 $, au nom du profit. Quand l’image se coupe, Guillaume Sauveur, numéro 2 de l’entreprise, est ligoté sur une chaise afin d’être interrogé par N.

Avec cette intrigue simple portant sur l’interrogatoire d’un magnat de la finance, Luis Alfredo évite la violence gratuite et nous dévoile celle non moins violente des bénéfices scandaleux des groupes pharmaceutiques au mépris des malades qui ne peuvent se procurer des médicaments devenus hors de pris. Edifiant.

Antisocial Network de Nils Barrelon :

Quand Alexandre Blokhine écoute les informations, ce matin-là, c’est pour apprendre la mort atroce du directeur général de FaceApp, agrémenté d’un N majuscule. Il trouve sur le Dark Web la vidéo et lit la revendication de celui qui se fait appeler N contre les réseaux sociaux qui abrutissent les gens. Il va contacter une amie de lycée, devenue hacker, Lila Slezak.

Décidément, Nils Barrelon est fort. En quelques lignes, il nous présente un personnage comme si on le connaissait depuis une éternité. Il entre dans le contexte en défonçant la porte et nous mène à une conclusion géniale à une vitesse vertigineuse. Franchement, c’est une excellente nouvelle.

Euthanasia de Franck Membribe :

Les crimes de N s’internationalisent. Richard Wyatt Jr, magnat du gaz de schiste est découvert dans sa voiture, victime d’une injection de Pentobarbital. Laurent Rebsamen, économiste spécialiste de l’énergie, se rend en Russie pour rencontrer l’inventeur d’une innovation qui va révolutionner l’extraction du gaz.

Ayant décidé de nous dépayser, l’auteur nous envoie dans les plaines de Sibérie où il fait -20°C, avec juste ce qu’il faut de descriptions. Les personnages sont vite brossés et le sujet de la nouvelle nous alerte sur la taux de fuites dans l’extraction du gaz, qui peut atteindre 40% A la fois ahurissante et scandaleuse, cette très bonne nouvelle bénéficie d’une fin bien noire comme je les aime.

Sans mobile apparent de Sandrine Cohen :

Pourquoi Rose, 6 ans, a-t-elle sauté de la Pointe du Raz ? Anna Belkacem est mutée à Plogoff pour s’être fait justice elle-même dans sa précédente enquête. Accueillie par son nouveau collègue Alban Doria, elle a peur de s’ennuyer au fin fond de la Bretagne. Jusqu’à ce qu’on retrouve le corps de la mairesse sur la falaise avec un N gravée sur le pubis.

Malgré le peu de pages, cette histoire va vite et se déroule avec une logique remarquable, grâce aux indices et aux questionnements d’Anna. On retrouve ici le rythme de l’auteure de Rosine, sa volonté de rechercher les causes d’un crime ainsi que sa faculté à nous emporter à une vitesse effrénée vers un final fort réussi. Excellentissime.

Toucher le noir (Collectif)

Voici donc le troisième recueil de nouvelles consacré aux cinq sens et dirigé par le Maître de la critique du thriller, Yvan Fauth, taulier du blog Gruznamur. Après avoir écouté et vu, il a réuni une douzaine d’auteur pour nous apprendre à toucher le noir.

8118 – Envers Laurent Scalèse et Franck Thilliez :

Dans un monde futuriste, où la criminalité est maitrisée par des robot-chiens, Tom Croft sort du métro après sa journée à l’usine de fabrication d’armes. Alors qu’il traverse un terrain vague, un homme le menace d’une arme et des robot-chiens interviennent, mais trop tard. George Wood, le patron de la Police Anti-Criminalité apprend la nouvelle et arbore un sourire.

Mon avis : Quand deux maîtres de Noir français s’allient, on ne s’attendait pas à tant d’audace. Raconter cette histoire à rebours est un sacré pari (réussi) dans lequel on ressent le plaisir des auteurs à avoir créé cet exercice de style. La version à l’endroit se trouve en fin de livre sous le titre 8118 – Endroit et c’est presque une autre histoire.

Retour de soirée de Valentin Musso :

Sandrine et Paul sont invités au restaurant en compagnie de leurs amis Louis, Dimitri et Claire. Ils vont dans un restaurant qui est plongé dans le noir et où les serveurs sont non voyants. Après la soirée, Sandrine détache la ceinture de sécurité de Paul et jette volontairement sa voiture contre un arbre, tuant Paul sur le coup.

Mon avis : Voilà une histoire simple, qui donne la parole successivement aux trois personnages principaux pour une chute inattendue.

L’ Ange de la Vallée de Solène Bakowski :

Dans un paysage bucolique, une jeune fille emmène ses chèvres paitre dans la montagne, quand elle est surprise par une meute de loups. N’écoutant que son courage, elle les menace à l’aide d’un morceau de branche avant de tendre la main vers eux et de les calmer. Le curé qui assiste à cette scène est persuadé de voir un miracle et la ramène avec l’assentiment de la mère en tant que renouveau de Dieu.

Mon avis : Alors que cette histoire commence comme une poésie, elle se poursuit comme une sorte de conte pour se terminer dans l’horreur, illustrant la folie des hommes. Cette terrible nouvelle est un des meilleurs morceaux de ce recueil à mon avis.

Signé de Benoit Philippon :

La signature de Marcy, artiste peintre, se reconnait entre mille et sa cote atteint des sommets vertigineux. Elle réalise aussi des tatouages et des policiers viennent l’interroger suite à la découverte de corps dépecés : l’assassin a voulu récupérer le tatouage de l’artiste aujourd’hui incontournable.

Mon avis : On peut regretter sa taille, trop courte, et pourtant, sous ses dehors de nouvelle policière, elle se révèle féroce avec une fin que je qualifierai de géniale tant elle est surprenante. Excellent.

Mer Carnage d’Eric Cherrière :

N’ayant pas connu ses parents massacrés par un assassin lors de l’élection de Mitterrand, il est devenu le ponte du plastique. Alors qu’il est en galante compagnie, un visiteur lui annonce que quelqu’un a des révélations à lui faire sur ses parents.

Mon avis : Une nouvelle classique

No smoking de Michaël Mention :

5 juillet 1971. Deux hommes montent dans un ascenseur. Ils ne se connaissent pas. L’un d’eux est Richard Kross, directeur de l’Alpha Oil Company, l’une des plus grosses entreprises de négociation de gisements de pétrole. Soudain, l’ascenseur s’immobilise … c’est la panne.

Mon avis : Cette nouvelle donne l’occasion à Michaël Mention de lister les interventions américaines pour assouvir leur souveraineté au monde. Découpée en courts chapitres représentant chacun une minute, elle va comporter suffisamment de rebondissements pour nous tenir en haleine. Dans le fond et dans le forme, c’est une grande réussite. Un huis-clos que je verrais bien adapté en pièce de théâtre.

Doigts d’honneur de Danielle Thiéry :

Sasha, Martin et Anna concourent pour le prix Chopin du meilleur jeune pianiste. Ludo le gardien de la salle Pleyel leur accorde l’accès au piano en douce. Ce soir-là, c’est au tour de Sasha de s’entrainer. En sortant, il se fait agresser, et les malfaiteurs lui coupent les doigts. La douleur intense entraine une crise cardiaque. La police enquête sur cette mort.

Mon avis : Ecrit de façon remarquablement fluide, l’auteure nous construit une intrigue policière où les personnages sont parfaits de crédibilité et débouche sur une fin d’un cynisme que j’adore.

L’ombre de la proie de Ghislain Gilberti :

La Bête suit Géraldine, une jeune fille de onze ans pour assouvir ses instincts les plus bas. Marchant à distance, dans les ombres, ses pulsions montent et la Bête sent que le jour est venu, sa patience est à bout. Non loin de là, une voiture avec deux personnes à l’intérieur guettent.

Mon avis : Parmi les auteurs français qu’on me conseille de lire, et dont je n’ai pas encore abordé les livres, Ghislain Gilberti est situé pas loin du haut de la pile. Cette nouvelle remarquable ressemble à s’y méprendre à un roman d’horreur jouant sur les ambiances et les scènes d’action sont justes impressionnantes tant elles sont prenantes. Excellent.

Une main en or de Jacques Saussey :

Alors qu’il purge une peine de prison conséquente, Enzo Gniani est convoqué chez le directeur Alberto Bozzini. Bozzini lui montre alors une esquisse du tableau de Dali, La Licorne. Il lui annonce qu’il l’a dénichée dans une brocante. Comme Bozzini connait le talent de Gniani pour la peinture, il lui demande de peindre pour lui.

Mon avis : Voilà un auteur dont j’attends avec impatience des nouvelles. On retrouve dans cette nouvelle tout l’art de peindre des personnages, un décor (ici plusieurs et ne ratez pas le tunnel infesté de rats) ainsi qu’une intrigue. Pour le coup, on aurait aimé que cette nouvelle soit un peu plus longue !

Zeru Zeru de Maud Mayeras :

Bibi est une jeune enfant qui n’a pas connu sa mère. Elevée, chouchoutée par son père, elle a grandi en l’aidant dans les champs, loin des autres enfants. Quand un matin, son père l’emmène voir le gourou …

Mon avis : Terrible en même temps qu’attachante, cette histoire nous éclaire sur un phénomène dont personne ne parle : l’albinisme. Cette nouvelle, aussi subtile qu’intrigante, fait partie des meilleures de ce recueil.

La maison à claire-voie de Brice Tarvel

Editeur : Zinedi

Je ne connaissais pas cet auteur, pourtant prolifique, auteur de nombreuses Bandes Dessinées, nouvelles et romans, comme le précise L’Oncle Paul dans son billet. La première chose qui m’a frappé à l’ouverture de ce recueil, c’est cette écriture remarquablement littéraire, du vrai pur plaisir appliqué au roman d’angoisse.

La maison à claire-voie :

Kimi est une jeune femme qui a cru dans le grand Amour, Matt. Elle a même cherché à s’en persuader mais elle a dû rendre à l’évidence : abusant d’alcool, Matt a commencé à montrer de la mauvaise humeur puis a proféré des insultes. Quand il l’a frappée, elle s’est résolue à partir. Au volant de leur vieille guimbarde, elle a taillé la route sans destination prédéfinie, jusqu’à ce que la voiture tombe en panne au milieu de nulle part. Hors de question pour elle de revenir en arrière, alors elle s’enfonce dans les environs et tombe sur une vieille maison faite de morceaux de planches. Un géant aux grandes mains la surprend et lui propose de lui présenter les habitants de cette étrange demeure.

La plus longue des nouvelles de ce recueil s’apparente à un mini-roman qui démarre doucement avant de basculer dans un cauchemar digne des meilleurs romans d’horreur. On pense tout de suite à Stephen King mais aussi à des films comme Massacre à la tronçonneuse. Mais l’auteur a le bon goût d’éviter de nous jeter de l’hémoglobine à la figure et de privilégier un stress permanent qui vient rapidement pencher vers de l’angoisse pure.

L’assassin viendra ce soir :

Le père est affalé dans le fauteuil avec son pack de bière à proximité. La mère somnole, et la fille s’enferme dans sa chambre. Le fils observe la passion que la famille montre pour la nouvelle émission télévisée. « L’assassin viendra ce soir » propose un tirage au sort d’un téléspectateur qui aura la chance de recevoir la visite d’un tueur professionnel à domicile. Et le portrait qui s’affiche sur l’écran est celui du père.

D’une chronique familiale qui a tendance à flirter avec l’humour vache, cette nouvelle se transforme en un excellent moment d’angoisse qui nous rappelle les peurs enfantines quand notre chambre était noire et qu’un bruit insolite et inattendu se faisait entendre quelque part dans la maison.

Le Persan bleu :

Dans la cité, les immeubles sont si proches que l’on peut voir ce que font les voisins. Florian décide de pénétrer chez la vieille au chat, un beau Persan bleu. Il ouvre doucement la porte de celle-ci et avance à la lueur de sa lampe de poche pour lui voler ses économies. Mais tout ne va pas se dérouler exactement comme il l’aurait souhaité.

Cette nouvelle est la plus classique, avec une scène d’ouverture visuellement impressionnante et une chute pleine d’humour noir. Un très bon moment de lecture.

Les chiens noirs :

Lester se retrouve sur la paille, ayant liquidé tout son argent dans du liquide à boire. Il emmène sa famille, Rachel sa femme et Choupette sa fille chez Tante Rosanna, éleveuse de poulets. L’orage se déchainant, la visibilité réduite conduit à un accident de la route où tous s’en sortent … pour le moment. Un gros pick-up s’arrête avec à son volant un homme patibulaire et sur le plateau du véhicule trois gros chiens noirs …

A l’instar de la première nouvelle, l’aspect visuel se révèle frappant dès les premières lignes. Les personnages sont vite présentés et l’orage devient l’élément stressant de cette histoire une nouvelle fois angoissante et bien stressante. Une excellente nouvelle.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul ici 

Manaus de Dominique Forma

Editeur : Manufacture de livres

L’année dernière, est paru un petit roman aux éditions manufacture de livres, de la part d’un auteur qui sait tirer partie des formats courts, grâce à une plume efficace et imagée. Il nous convie à un retour dans les années 60 …

Plus exactement en 1964, lors du voyage présidentiel du Général de Gaulle en Amérique du Sud. En trois semaines, le convoi présidentiel visitera dix pays, pour renforcer la grandeur de la France et contrer la mainmise des Etats-Unis. Or, l’Amérique du Sud est réputé pour être un continent qui abrite nombre d’anciens nazis, de trafiquants de drogue et d’anciens généraux de l’OAS ayant fui l’Algérie.

Au milieu des officiels et des gardes du corps qui accompagnent le Général, François, un espion des Services Secrets, se cache avec une mission bien précise. Dès l’atterrissage en Argentine, il devra s’esquiver pour éliminer un traitre au Paraguay, avant de rejoindre le cortège officiel au Brésil, juste avant son retour en France. Mais il va devoir faire un petit détour non prévu dans sa mission.

Ecrire une histoire complète et complexe peut s’avérer un vrai casse-tête. Mais pour Dominique Forma, cela semble d’une facilité déconcertante, qui offre au lecteur une totale immersion dans un monde qu’il n’a jamais côtoyé. Quelques phrases pour parler du contexte, une phrase formidablement évocatrice pour dessiner les décors et des dialogues ne dépassant que rarement trois ou quatre phrases, voici les ingrédients qu’utilise l’auteur pour nous parler de cette histoire glauque.

Car on plonge dans un monde de barbouzes, où tout le monde se méfie de tout le monde, où chacun rêve de tuer son prochain car c’est un gage de survie, où chaque personnage ment, ou arrange la vérité pour vivre. Car la période des années 60 fut un tel brouillamini, que tous les pays cherchaient à avancer leurs pions pour être les mieux placés possibles, au nom de la géopolitique.

Les petites mains, ce sont des tueurs, comme le personnage principal de cette histoire, un soldat à qui on confie une mission, à qui on demande surtout de ne pas réfléchir, juste obéir. Au milieu de ce miasme, il va réaliser sa mission, mais aussi ne dire que le strict nécessaire pour sauver sa peau. Va-t-il réussir ? je vous laisse le découvrir en lisant ce petit roman par la taille, grand par le talent de son auteur, qui nous concocte un polar rapide et efficace.

Double Noir Saison 5

Claude Mesplède, le pape du polar, nous a quittés fin 2018 après s’être lancé dans une dernière aventure. L’association Nèfle Noire propose des nouvelles noires, l’une d’un auteur « ancien », l’autre d’un auteur contemporain. L’association Nèfle Noire a décidé de continuer l’aventure et pour l’occasion, a décidé de changer le format.

Fini le format A6 regroupant 2 nouvelles, voici un mini recueil de 75 pages avec 4 nouvelles à l’intérieur. Et cette saison 5 nous propose quatre nouvelles extraordinaires, pour le prix de 8 euros, avec, comme d’habitude, une introduction judicieuse de l’auteur. Pour vous le procurer, et / ou acheter les volumes précédents, il vous suffit d’aller sur le site www.doublenoir.fr/, vous téléchargez le bon de commande, un petit chèque et hop ! Vous avez même la possibilité de payer directement par Paypal.

Donc, voici un petit aperçu des 4 nouvelles de la saison 5 :

Saison 5 – Episode 1

Jean Giraudoux : D’un cheveu

Le docteur Watson sort d’une après-midi coquine avec Madame Holmes, quand Sherlock le rencontre. Devant l’émoi et la gêne de son ami, Sherlock, de son esprit logique hors du commun, va tout deviner … ou presque.

Adoptant le ton de Sir Arthur Conan Doyle, Jean Giraudoux va nous écrire une petite nouvelle se moquant du célèbre détective, comme une gentille boutade hilarante. Le plaisir de lire ainsi que la chute de la dernière phrase font de cette nouvelle un morceau de littérature à ne pas manquer.

Saison 5 – Episode 2

Luigi Pirandello : L’autre fils

Traduction : Benjamin Crémieux

Dans un petit village sicilien, la vieille Maragrazia, habillée de vieilles fripes, frappe à la porte de Ninfarosa. Devant l’absence de réponse, elle s’écroule en pleurs, la priant de l’aider à écrire une lettre à ses deux fils partis chercher fortune aux Amériques. Elle ne veut que leur demander quelques lires pour s’habiller avant l’hiver. Il faudra un jeune docteur pour découvrir le secret terrible d’une famille.

De la vie d’un petit village en passant par les pauvres femmes abandonnées par leurs hommes partis vers le nouveau monde, des commérages à une terrible histoire de famille, cette nouvelle est exemplaire sur tous les points. Car on ne peut deviner les terribles secrets que renferment ces 28 pages d’une noirceur terrible.

Saison 5 – Episode 3

Benoit Séverac : Le casse-tête (s)

Dans le cimetière de Cazères-sur-Garonne, les têtes de trois hommes sont découvertes. L’une est récente, les deux autres datent de quelques décennies. Le capitaine Yves Letourneur et le brigadier Etcheverry sont mandatés pour enquêter sur ce mystère. La première étape consiste à identifier la tête reconnaissable et se dirigent donc vers la mairie.

En une vingtaine de pages, Benoit Séverac nous déroule une enquête policière en ne dédaignant ni les décors, ni les psychologies des personnages, ni le déroulement de l’intrigue. Et quand en plus, on débouche sur une fin terrible, on se rend compte qu’on a entre les mains un tour de force formidablement réussi

Saison 5 – Episode 4

Maxime Gillio : Joëlle

« J’ai encore rêvé d’elle ; c’est bête ; elle n’a rien fait pour ça ».

Qui n’a pas écouté, rêveur, cette mélodie imparable avec des paroles si simples qu’on ne peut les oublier. Et puis, pour ceux qui l’ont vue, il y a cette jeune femme qui semble si timide, avec cette voix comme descendue des cieux. Le narrateur raconte, romance, sa rencontre avec Joëlle, la façon dont il reste dans l’ombre pendant qu’elle grimpe les marches du succès, puis sa descente aux enfers.

Fort subtilement, avec beaucoup d’humilité, Maxime Gillio raconte cette histoire simplement d’où émerge des flots d’émotions et de pitié pour cette jeune fille prise dans les engrenages du show-business, broyée par une machine cruelle.

Le prix de la vengeance de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traductrice : Isabelle Maillet

Pour les fans de Don Winslow, on se demande toujours comment il va rebondir après avoir écrit un grand livre. Et à chaque fois, il arrive à nous surprendre, ce qui est encore le cas avec Le prix de la vengeance, un recueil de six novellas, d’une centaine de pages chacune. Le fait qu’il ait choisi un genre littéraire différent est une vraie surprise, passant du roman d’action au polar, du romantisme à la critique directe de l’administration Trump.

Ces six novellas ont un point commun : une facilité à mettre en place des personnages plus vrais que nature mis en place par un style enlevé, rythmé et bigrement imagé. Don Winslow, comme je l’ai déjà dit, a su inventer le polar moderne avec ses intrigues ancrées dans le quotidien, mettant en valeur la violence et l’inhumanité de la société en y joignant un style haché, qui va vite, à l’aide de dialogues décalés souvent drôles et bien équilibrés.

Presque toutes les novellas sont soit introduites par une citation, soit dédiées à de grands auteurs. Don Winslow a voulu rendre hommage à ses pères de lettre, mais aussi probablement envoyer un signe à ses fans en insérant dans quelques unes de ses histoires des personnages qu’il avait créé dans ses romans précédents. Don Winslow nous offre avec ces six histoires une vision de la société américaine trumpiste, en même temps qu’il nous remercie, nous lecteurs, de le lire.

Le prix de la vengeance :

« Le monde brise les individus, et, chez beaucoup, il se forme un cal à l’endroit de la fracture. » Ernest Hemingway, L’Adieu aux armes.

Eva McNabb travaille comme opératrice d’urgence au centre 911 de la Nouvelle-Orléans. Elle reçoit l’appel concernant l’assassinat de son fils cadet Danny, policier, par les narcotrafiquants. N’écoutant que sa haine, elle demande à son fils aîné Jimmy de trouver les coupables et de venger cette mort injuste. Jimmy va faire jouer ses relations auprès de ses indics et remonter la piste du groupe de dealers.

Avec son style haché et rapide, Don Winslow va décrire les bas-fonds de la Nouvelle-Orléans, et nous offrir un polar sur-vitaminé, plein d’action, de violence et de sang. Le rythme apporté à la narration, digne des meilleurs romans de l’auteur en fait une histoire fantastique à lire.

Crime 101 :

Histoire dédiée à Steve McQueen.

Au volant de sa Mustang noire, Davis roule sur la 101, et suit une Mercedes 500 SL conduite par Ben Haddad. Davis a vu Ben Haddad sortir de la boutique avec une mallette emplie de bijoux. Quand ils se garent sur le parking derrière la bijouterie, Davis le braque dans le dos, et sans violence, repart avec le butin. Un nouveau braquage sans violence à mettre au crédit de ce voleur insaisissable. Ronald « Lou » Lubesnick de la brigade des Cambriolages va être le premier à faire le lien entre différents braquages de même genre.

D’une facture plus classique, cette histoire formidablement bien construite va se dérouler comme un duel entre Lou et Davis. A la fois hommage à la classe de Steve McQueen mais aussi à Alfred Hitchcock pour La Main au collet, Crime 101 montre l’amour de Don Winslow pour les paysages américains et les artistes qui l’inspirent.

Le zoo de San Diego :

Histoire dédiée à Elmore Leonard.

Chris Shea est surpris par la nouvelle mission qu’on lui confie : un singe vient de s’évader du zoo, armé d’un revolver et il risque que blesser quelqu’un. Chris se rend sur place et décide, armé de son courage, de monter à l’arbre … mais maladroitement, il tombe et comble du ridicule, les passants le filment et publient son exploit sur les réseaux sociaux. Dans son malheur, il fait la rencontre de la soigneuse du zoo, Carolyn Voight. Et pour Chris, le problème reste entier : pourquoi le singe était-il armé ?

Je n’attendais pas Don Winslow dans le registre de la comédie romantique. C’est pourtant bien le cas ici, où l’on s’amuse beaucoup à la fois des situations et des dialogues percutants. On y retrouve aussi Lou Lubesnick pour un second rôle qui permet à cette histoire de se clore en Happy End.

Sunset :

Histoire dédiée à Raymond Chandler

Duke Kasmajian a fait fortune dans le recouvrement de dettes et dans le paiement de cautions pour des truands trainés en procès. Le changement de loi qui interdit de payer les cautions en liquide l’inquiète ; la fuite de Terry Maddux aussi. Ancien surfeur, ce dernier a plongé dans la drogue et s’est fait arrêté. Duke a payé, bien sur, mais Terry a disparu des radars. Duke va faire appel à Boone Daniels, surfeur et enquêteur pour des personnes disparues.

Sur une trame plus classique mais aussi plus dramatique, Don Winslow fait appel à un personnage qu’il avait créé pour La patrouille de l’aube et l’Heure des gentlemen. Cela lui donne l’occasion de montrer les ravages de la drogue sur un homme qui avait tout pour devenir une légende du surf.

Les aventures intermédiaires de Ben, Chon et O :

Ben, Chon et O (pour Ophélie) sont trois jeunes gens ayant fait fortune dans la fabrication et le commerce d’une drogue de haute volée. Ben s’occupe du business, Chon de l’aspect musclé et O profite de la vie. Ils ont décidé, enfin, Ben a décidé de diversifier leur entreprise à Hanalei, une plage d’Hawaï. Mais le cartel a déjà prévu de mettre la main sur ce coin de paradis.

Cette novella pourrait être dédiée à ses fans tant on y trouve nombre de personnages rencontrés dans ses romans précédents. Outre Ben, Chon et O qui furent les héros de Savages et Cool, on y croisera Bobby Z de façon surprenante ainsi que Frankie Machine à la toute fin. Etant fan de ces romans là, je ne peux que vous engager à lire cette histoire avant de vous pencher sur les trois romans sus cités. Du divertissement haut de gamme.

La dernière chevauchée :

Patrouilleur à la frontière américano-mexicaine, Calvin croit dans son travail de surveillant pour empêcher les immigrés illégaux de rentrer dans son pays. Quand il rencontre le regard d’une fillette arrêtée à la frontière, il se lance dans une croisade pour la ramener à sa mère. Bien qu’il ait voté pour Trump, il n’a pas voté pour que l’on enferme les êtres humains comme des animaux.

Ce récit conclut ce recueil comme un rappel de son combat d’auteur contre les injustices et l’inhumanité de la société américaine. En à peine une centaine de pages, il va montrer dans cette histoire noire comment on traite les gens comme des numéros et comment personne ne fait le moindre effort pour résoudre les problèmes. Allant au-delà de ses prérogatives et de la loi, Calvin va se lancer dans une aventure dramatique et nous éveiller à ces institutions gouvernementales qui font du chiffre et n’en ont rien à faire des gens.

Un accident est si vite arrivé de Sophie Loubière

Editeur : Pocket

Ce recueil de nouvelles possède tous les ingrédients pour en faire un plat de choix. Alors qu’elles ne dépassent que rarement quatre pages, ces scènes quotidiennes ont l’avantage de présenter des personnes de tous les jours face à leur destin, se dirigeant vers une chute, la plupart du temps, funeste et dramatique. J’ai beaucoup apprécié la simplicité du style mais aussi la méticulosité à résumer une vie en quelques lignes et à décrire un décor en quelques adjectifs. Et puis, on y trouve quelques joyaux bien jouissifs, bien noirs. Mais, trève de plaisanterie, voici mon avis sur ces histoires noires :

Cuisine italienne : Roberto Danza tient une pizzeria. Monique est sous la douche. Il a une dizaine de minutes pour s’absenter, mettre le feu à la pizzeria pour toucher les 50 000 euros de l’assurance. Mais tout ne se passe pas comme prévu … Une histoire bien construite avec une chute rigolote.

Ondes de choc : A partir d’une bagarre entre deux demi-frères, Benoît et Doudou, l’auteure écrit une nouvelle glaçante qui fouille les relations familiales.

Le million : Juliette et Pascal Courtier se sont mariés jeunes, pleins d’illusions; mais le vie en a décidé autrement, et seule la roue d’un jeu télévisé peut leur apporter l’espoir du Million. Avec un style distant, Sophie Loubière créé en seulement trois pages, toute une vie de déceptions et de rancoeur dans un petit bijou de noirceur. Cela confine au génie.

Régulation : Au bistrot de Saint-Médard, les chasseurs du coin s’y rejoignent pour regretter les lapins qu’ils ont ratés. Jean-François en profite pour leur annoncer qu’il va arrêter de fumer pour son bébé à venir … Sophie Loubière n’a pas son pareil pour narrer un fait-divers dramatique.

Vernissage : Lucienne Parisot fête ses 79 ans et sa fille Lucienne est inquiète du retard de versement de sa pension. Voici un voyage chez les gens désespérés qui vont jusqu’à l’impensable pour survivre.

Sleeping with Brad Pitt : Jean-Paul Gardoni, sosie de Brad Pitt, va suivre son itinéraire en utilisant sa qualité auprès de la gent féminine.

0,1% : Martine, conseillère à la Société Générale, s’est toujours mise au service de ses clients. Un soir, un coup de téléphone lui annonce qu’elle va mourir dans quelques jours, selon des statistiques officielles de son assurance vie. Digne d’une nouvelle de Stephen King, l’auteure y ajoute l’humour noir nécessaire pour en faire un petit joyau.

De façon accidentelle : Depuis l’accident de la route de son mari, l’épouse se retrouve avec deux personnes en fauteuil roulant, en comptant sa belle-mère. Comme elle juge que cela ne peut plus durer, elle songe à se débarrasser des deux handicapés.

Les beignets de miss Jewell : Après une journée bien chargée, l’agent de la police de la Nouvelle Angleterre Stefan Murray doit encore arrêter Harold Walt avec de pourvoir profiter des beignets de Miss Jewell. Une histoire classique mais hilarante.

Ma photo dans le journal : Elle avance dans son trotteur quand la famille arbore fièrement le portrait du père à la une du journal pour sa prise à la pêche. Elle aussi aura sa photo dans le journal. Alors que l’on s’attend à une histoire enfantine, c’est bien un fait divers noir auquel on adroit, terrible dans sa conclusion.

Sri Sûria Narayana : Rajni, de la tribu des Bohpas, ne veut pas être mariée à un garçon de treize ans qu’elle ne connaît pas. Alors, elle prie le Dieu du Soleil Sri Sûria Narayana et se dirige vers la voie de chemin de fer. Et Sophie Loubière nous offre une nouvelle d’une beauté éclatante aux teints orangés comme un soleil qui se couche.

Allez directement à la case Départ : Huguette Acard est déjà tombée plusieurs fois chez elle et son docteur l’a prévenue : la prochaine fois, ce sera l’EHPAD. Pourtant, ce matin-là, elle bute sur une plaque d’égout … Cette nouvelle semble nous caresser par sa gentillesse avant de nous asséner un coup derrière la tête.

Le poisson : Quand Sophie Loubière s’essaie au genre fantastique, c’est pour nous parler de l’adoption d’un thon. Et la magie s’opère, on y croit, on est ému jusqu’à cette fin irrésistiblement drôle qui nous fait revenir sur Terre.

Accident de parcours : Suite à un accident de moto, Daniel s’est retrouvé à l’hôpital, dans le coma. La fin de sa vie doit s’envisager dans un fauteuil roulant. Une nouvelle courte et cruelle.

Compartiment 12 : Quand une sexagénaire s’installe dans le compartiment de train, le voyage promet d’être un enfer. C’est une nouvelle très courte mais bigrement jouissive, qui donne son titre à ce recueil.

L’arbre qui cachait la forêt : Tommy Joplin a été réveillé par des coups de feu. Il a ensuite découvert ses deux parents, abattus par des balles de calibre 264. Le shérif Lupton est surpris par la sauvagerie de la scène. Qui avait perpétré ce double crime ? Ce qui pourrait s’apparenter à un Whodunit classique s’avère être une histoire terrible racontée avec beaucoup de détachement dans un style quasi-clinique.

Oscar m’a tuée : Un acteur mondialement célèbre assiste à l’enterrement d’une camarade de classe à Plaisir. Pour exaucer le dernier voeu de la défunte, il doit lire une lettre, une lettre terrible, qui donne une nouvelle effroyablement bien faite.

Elagage d’automne : Une vieille dame sort son chihuahua et découvre dans le jardin de son voisin d’habitude si méticuleux une branche d’olivier.

Bandit Panda : Les flics débarquent chez les Dos Santos : ils viennent pour Michael, qui vient de ramener 5 kilos de beuh, soit disant. Une nouvelle hilarante.

Bruce Willis n’est pas n’importe qui : Il n’a pas hésité pour défoncer la porte et sauver les enfants des flammes qui dévoraient l’appartement. Une nouvelle bien cynique.

Le meilleur ennemi de l’homme : A Metz, Rolande a perdu sa chatte Chouquette. Puis c’est toute la France qui est touchée par la disparition de félins. Une nouvelle à ne pas faire lire aux protecteurs des animaux.

Mauvaise blague : Catherine Denis explique à son fils de 11 ans Tristan, la différence entre connaitre et reconnaitre quelqu’un. Il doit se méfier de l’inconnu qui est assis au parc. Cette nouvelle très drôle se moque de l’excès de paranoïa en même temps qu’elle rappelle l’utilité du rire et de l’innocence.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan !

Regarder le noir – Recueil de nouvelles

Sous la direction d’Yvan Fauth

Editeur : Belfond

Yvan Fauth s’était lancé un défi, donner la voix à l’art de la nouvelle, l’année dernière. Cela s’appelait Ecouter le noir. Cette année, il récidive avec un deuxième sens, la vue pour Regarder le noir. Pour cela, il a réuni 12 auteurs pour former un recueil de 11 nouvelles autour d’un seul et même thème : la vue. Si le défi de ce blogueur et ami est relevé, voyons dans le détail de quoi il retourne :

Regarder les voitures s’envoler d’Olivier Norek :

Joshua est un garçon de 13 ans, qui vit au fond d’une impasse avec sa mère handicapée suite à un accident de la route. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est observer la rue, les gens. Une infirmière passe une fois par jour, sa tante de temps en temps. Son quotidien va être changé le jour où des voisins emménagent en face.

Esther a 14 ans et arrive dans cette ville où elle ne connait personne. Son père, violent et alcoolique, frappe sa femme et voudrait bien profiter de sa fille, dont les formes se dessinent. Heureusement, la mère est là pour la défendre. Elle aperçoit son voisin et aimerait devenir son ami.

Ecrite simplement avec des chapitres courts, cette nouvelle pourrait être anodine si elle ne comportait pas cette fin, terriblement noire et horriblement cynique. Malgré quelques incohérences, on appréciera surtout cette utilisation de mots simples pour se mettre à la place d’un enfant et la chute mémorable.

Nuit d’acide de Julie Ewa :

Sabbir est un jeune garçon qui habite au Bangladesh au bord du Gange. Une seconde d’inattention a suffi pour que des hommes ne l’empoignent et le balancent dans une camionnette. Après un trajet relativement long, il se retrouve dans une pièce où deux hommes le tiennent fermement pendant que l’un d’eux lui verse une goutte d’acide dans chaque œil. Devenu aveugle, il devra arpenter les lieux touristiques et sa vie d’esclave commence en tant que mendiant.

D’une noirceur difficile à supporter, Julie Ewa ne nous épargne rien, par sa façon de décrire le calvaire de ce jeune garçon même si elle met beaucoup de distance dans son récit. Et de cette noirceur, terriblement réaliste, elle arrive à nous trouver une fin encore plus cruelle. Quand le Noir devient glauque …

The Ox de Fred Mars :

The Ox se présente comme un building en brique perdu au milieu d’une zone industrielle et plongé dans le noir à cause de l’absence d’éclairage. Il s’agit en fait d’un baisodrome où les membres se retrouvent pour assouvir leurs fantasmes dans le noir complet. On vient d’y retrouver le corps d’un homme écartelé. Au Curtis Green Building où siège Scotland Yard, deux témoins sont interrogés séparément dans une salle : Panuelo, homme de ménage malvoyant originaire du Pacifique et Alexander Fallon, membre du club qui attendait, caché dans les broussailles, la sortie d’une superbe femme qu’il ne connaissait pas et dont il est tombé amoureux.

Avec son style simple et son rythme soutenu, cette nouvelle policière est franchement emballante. Les scènes s’enchaînent, sont très visuelles, et sont un bel hommage aux films américains (entre autres) basés sur des interrogatoires. C’est une lecture jubilatoire, avec une fin digne des meilleurs polars, dotée d’un scénario jouissif boosté par des dialogues percutants. Une excellente nouvelle. 

Le mur de Claire Favan :

Après 2030, après le cataclysme, les seuls rescapés de l’humanité vivent à bord d’un cargo, le Havana Bay. Survivant à l’aide de la récupération des déchets qui peuplent les mers, ce navire ressemble à s’y méprendre à l’Arche de Noé. Tous sont malvoyants et la hiérarchie respecte leur capacité à voir. Le capitaine a 80% de vision, Jérémy son second 55%. Jérémy en pince pour Léa, une belle blonde.

On n’attendait pas Claire Favan dans ce registre et c’est une franche réussite. Si le décor est futuriste, l’histoire s’approche plutôt d’un drame. Et malgré le fait que ces hommes et femmes soient condamnés à arpenter les mers, ils n’en restent pas moins humains avec leurs besoins et leurs désirs. Avec son style simple et expressif, une fin pessimiste, et des personnages vrais, cette nouvelle nous alerte sur la pollution et l’écologie. Pour tout cela, c’est une nouvelle importante.

Demain de René Manzor :

Au volant de sa Volvo, Ganaêlle cherche à rejoindre le supermarché où elle pourra cacher sa fille appelée Chance et la sauver du tueur qui les poursuit. Une balle éclate son pare-brise, juste en arrivant. Ganaëlle et Chance courent et poussent les portes. Dans la première allée, La jeune mère prend une balle en pleine poitrine, puis c’est le tour d’un employé du magasin. Chance parvient tout de même à rejoindre le rayon des jouets, mais l’homme au tatouage ressemblant à la lettre Psi parvient devant elle. Une balle d’un tireur du RAID l’abat immédiatement. Ce cauchemar la poursuit sans cesse, alors qu’elle devient mentaliste à succès et remplit des salles de spectacle.

Dans cette nouvelle qui est presque un mini-roman, René Manzor rend hommage aux auteurs américains de fantastique, dont James Cameron avec Terminator ou Stephen King avec Dead zone. Les scènes s’enchainent à un rythme de fou, dans un scénario digne d’un film passionnant et on a hâte de le finir pour savoir quelle va être la chute. Cette nouvelle, c’est divertissement haut de gamme, prenant, emballant et passionnant, avec une fin qui n’a pas à rougir devant les meilleurs thrillers.

Transparente d’Amélie Antoine :

Hélène a décidé de passer chez Renato, son coiffeur pour se faire teindre les cheveux. Alors qu’elle vient de dépasser la quarantaine, elle ressent cette fatuité de l’existence, cette impression de n’exister pour personne. Même son mari l’a quittée pour une plus jeune, même sa fille et son compagnon ne remarquent rien. Cette impression d’être transparente aux yeux des autres est de plus en plus pesante.

Amélie Antoine a le don de trouver les mots justes pour décrire la psychologie d’une femme mal dans sa peau. Quelques soient les situations, elle se rend compte de l’inutilité et de la tristesse routinière de sa vie. Amélie Antoine nous écrit là une nouvelle ancrée dans le monde d’aujourd’hui qui tourne trop vite pour prêter un moment d’attention aux autres, et qui aboutit à un drame prévisible et évitable. 

Anaïs de Fabrice Papillon :

Sur les marches de l’université, M.Darcy accoste une étudiante qu’il appelle Anaïs. Elle le corrige, lui rappelle qu’elle s’appelle Myriam. Il décide la séduire et l’invite à découvrir une crypte située dans une chapelle près de Chartres.

Belle illustration d’un voyage dans un esprit fou.

La tache de Gaëlle Perrin-Guillet :

Thomas Bernet est écrivain, auteur de romans noirs. Lors d’une soirée avec son ami Eric, ce dernier lui dit : « Regarde le noir, il est ton inspiration ». Quelques jours plus tard, mettant le point final à son roman, il voit une tache noire sur le mur de la cuisine. Elle devient pour lui une obsession, au fur et à mesure qu’elle grandit.

Gaëlle Perrin-Guillet construit une histoire simple et pour autant prenante, à mi chemin entre fantastique digne d’un Stephen King et le Noir avec sa chute inéluctable. Le personnage de Thomas et les situations, toutes prises dans notre quotidien aident à nous immerger dans cette histoire jouissive.

Private eye de Roger Jon Ellory :

Traducteur : Fabrice Pointeau

Raymond Whyte est journaliste d’investigation en freelance et plonge son regard dans les dessous de la société américaine, peu ragoutants. Marié à Carole, la patience incarne, il a un travail qui lui permet de passer du temps avec son amante Diane. Mais tout change quand il s’aperçoit qu’un homme le suit …

Roger Jon Ellory créé une variation sur le thème du journaliste habitué à fouiller dans les dessous d’une ville à la recherche d’un gros titre alléchant et rémunérateur. La paranoïa va bientôt le miner et lui qui est habitué à tout voir, ne va pas s’apercevoir de ce qu’il a sous les yeux. C’est une nouvelle fort amusante, au second degré, avec une chute mâtinée de cynisme et d’humour noir.

Tout contre moi de Johana Gustawsson :

La narratrice écrit une sorte de lettre confession sur l’amour qu’elle éprouve pour lui, l’amour de sa vie. Elle va passer les événements marquants jusqu’à la fin qui signera la défnitive rupture entre elle et lui.

On n’attendait pas Johana Gustawsson dans ce registre d’histoire psychologique. On y retrouve bien des scènes juste esquissées et fortes en sensations. Et toute l’histoire est comme brossée sur un tableau, pour l’aisser la place au lecteur de laisser courir son imagination. C’est une bien belle réussite.

Darkness de Barbara Abel et Karine Giebel :

Le capitaine de police Jérôme Dumas se rend à l’hôpital pour voir la victime de l’affaire dont il a la charge. Ses yeux ont été attaqués à l’acide et il semblerait bien que son agresseur ait pris son temps. Mais Dumas ne connait pas l’identité de la jeune femme et elle a été plongée dans le coma pour que l’on puisse la soigner.

Le duo Abel / Giebel est de retour et contrairement à l‘année dernière, j’ai trouvé une vraie unité dans cette histoire, au niveau du style. C’est une histoire un scénario remarquablement retors et vicieux dont on n’aura la finalité qu’à la toute fin de cette nouvelle qui est la plus longue de ce recueil … pour notre plus grand plaisir.