Archives pour la catégorie Novella

Ecouter le noir – Recueil de nouvelles

Sous la direction d’Yvan Fauth

Editeur : Belfond

Yvan Fauth s’est lancé un défi, donner la voix à l’art de la nouvelle. Pour cela, il a réuni 13 auteurs pour former un recueil de 11 nouvelles autour d’un seul et même thème : l’ouïe, thème qui lui est cher. Si le défi de ce blogueur et ami est relevé, voyons dans le détail de quoi il retourne :

 

Deaf de Barbara Abel et Karine Giebel :

D’un coté, nous avons deux adolescents qui s’aiment et qui vont fuir le centre qui accueille des malentendants. De l’autre, nous avons une jeune mère qui revient de la pharmacie avec un médicament pour son bébé et qui est prise en otage par des braqueurs de bijouterie. Les deux itinéraires vont finir par se rencontrer dans un final d’une noirceur et une cruauté aussi rare que surprenant.

Quand deux auteurs phares du thriller psychologique, cela ne peut que nous donner une lecture réjouissante. Evidemment, le sujet est bien mis en place, évidemment, la tension va monter jusqu’à nous laisser un espoir, évidemment la fin est surprenante. La seule petite remarque est que je suis arrivé à déterminer certains passages écrits par l’une ou l’autre, Karine Giebel ayant un style tranché, haché et Barbara Abel s’étendant sur les aspects psychologiques. Cette nouvelle est une lecture plaisir bien stressante.

 

Archéomnésis de Jérôme Camut et Nathalie Hug :

Nous sommes en l’année 2945. Le narrateur se souvient quand il restait encore des humains sur Terre. Depuis que l’Intelligence Artificielle a pris le pouvoir, il vit reclus. Il se rappelle les réunions avec Adhara, Niels et Irma. Ces moments de nostalgie sont les seuls parcelles d’humanité qu’il lui reste.

Voilà un bel exercice de style que nous offrent ces deux grands auteurs de thrillers, à 10 000 parsecs de leur univers. C’est une belle réussite avec une fin bien triste.

 

Tous les chemins mènent au hum de Sonja Delzongle :

Paul est un père de famille comme les autres. Sa vie aurait pu être simple avec Emma sa compagne, Salomé, Timéo et Julie leurs enfants. Mais soudain, un bruit sourd assaille ses oreilles, incessant, constant, grave. Un bourdonnement. A force, on n’entend plus que cela et c’est gênant, assommant, assourdissant. Gêné et hésitant à en parler à sa famille, il va voir son docteur qui lui parle du projet HAARP.

Vingt pages, pas plus, c’est ce qu’il fait à Sonja Delzongle pour nous proposer une nouvelle mystérieuse, entre énigme scientifique et chronique familiale dramatique. Ce qui est remarquable dans cette nouvelle, c’est cette facilité à nous plonger dans une histoire complète en aussi peu de pages, avec une fin aussi surprenante.

 

Ils écouteront jusqu’à la fin … de François-Xavier Dillard

Abel Van Houffen est un virtuose du violon, adulé par le tout Paris, lors de ses concerts avec l’orchestre philharmonique de Paris. Dès la fin du concert, il prend l’avion pour Saint Pétersbourg où on lui promet un document exceptionnel. Arrivé rue Sadovaïa, un vieil homme l’emmène à la cave où réside un coffre fort. A l’intérieur, Abel découvre la dernière œuvre de Tchaïkovski pour violon, une partition mythique que personne n’a jamais vue. Mais au moment où il met les mains dessus, du bruit se fait entendre dans le couloir …

Il y aurait plusieurs façons de traiter ce début de roman. François-Xavier Dillard nous plonge dans un genre fantastique avec un scénario que Stephen King aurait adoré. Même si cette nouvelle ne fait qu’une trentaine de pages, il n’en reste pas moins que sans effusion de sang, il fait monter le stress et la mayonnaise de façon remarquable. C’est une de mes nouvelles préférées dans ce recueil.

 

Bloodline de Roger Jon Ellory :

Traducteur : Fabrice Pointeau

Carol et janine, deux jumelles inséparables, comme toutes les jumelles. Janine est sourde et Carol lui a servi de guide dans ce monde de fous, fait de violence et de sang. Devenues adultes, elles ont pris des chemins différents, mais elles sont liées par des liens indéfectibles pour toujours.

D’une construction complexe, pleine de mystère, cette histoire ancrée dans le réel va suivre une ligne directrice faite de sang et de larmes. Carol se retrouve sur le lieu d’un accident de la route, un homme va se vider de son sang et cela va être l’occasion pour elle de renouer les liens avec sa sœur. Cette nouvelle et sa chute sont juste magnifiques, 30 pages de pur plaisir par un auteur qui sait faire passer les sentiments comme peu le savent.

 

Un sacré chantier de Nicolas Lebel :

Avec tout ce boucan, sur le chantier, on ne peut rien entendre. Sandra a rendez vous avec le lieutenant Laimery pour la reconstitution d’un crime, le viol par son propre patron. Parole contre parole.

En très peu de pages, cette nouvelle pleine de bruit se lit comme du petit lait, et bénéficie d’une fin inattendue, très inattendue.

 

Zones de fracture de Sophie Loubière :

Scène banale, celle d’une agression. Delphine Savet, la cinquantaine a rencontré un homme de dix ans son aîné, et c’est devenu l’amour fou. Mais en rentrant chez elle, un vol à la sauvette, elle tombe, se fracasse la tête contre le trottoir et c’est le drame. Face à ce genre d’agression, il y a peu de chances de trouver le vrai coupable.

L’air de rien, Sophie Loubière nous construit en 5 chapitres un véritable roman choral, passant d’un personnage à l’autre. Cette histoire, ancrée dans un quotidien normal de banlieue, s’avère une excellente nouvelle dont la chute vous laissera évidemment ébahi, tant elle est bien amenée et bien trouvée.

 

Echos de Maud Mayeras :

Charlie a 7 ans. Depuis tout petit, il entend des bruits. Peut-être sont-ils vrais, peut-être ne parlent-ils que dans sa tête ? Alors Charlie est un peu isolé à l’école, subissant les moqueries de ses camarades de classe. Charlie avait un frère, Lucas, mais il est mort l’année dernière, écrasé par un chauffard. Pourtant, il entend des bruits dans la chambre de Lucas. Mais il n’a pas assez de courage pour aller voir …

Cette histoire racontée par Charlie, mais à la troisième personne du singulier, est juste un pur morceau de tendresse, emplie d’incompréhensions et des peurs de l’enfance. Se déroulant tout doucement au rythme d’événements familiaux douloureux, c’est un pur morceau de sucré glacé, une histoire fondante et noire à déguster comme il se doit, avec un café bien fort, et en serrant les dents. C’est ma nouvelle favorite de ce recueil.

 

La fête foraine de Romain Puértolas :

Romain et Patricia ont décidé de se prendre quelques jours de vacances aux Canaries. Laissant leur enfant chez les grands-parents, ils dégotent un appartement calme en bord de mer. Mais dès le premier jour, ils sont assaillis par un bruit infernal, venant de la fête foraine toute proche.

Seul auteur inconnu pour moi de ce recueil, je dois dire que je me suis beaucoup amusé à lire les mésaventures de ce couple, venu pour trouver un peu de calme et qui se retrouvent en plein enfer. D’un ton humoristique, la fin est un vrai éclat de rire. C’est la seule nouvelle qui ne soit pas ouvertement noire.

 

Quand vient le silence de Laurent Scalese :

Xavier Deckard voit sa vie partir à vau l’eau : viré de son boulot, il écrase une jeune fille en rentrant chez lui. Puis il apprend que sa femme le quittera après leur week-end à la montagne. La descente aux enfers ne fait que commencer.

D’un ton noir et volontairement cruel, ce personnage désagréable et assassin va subir nombre de tortures sous la plume de Laurent Scalese. C’est la seule nouvelle de ce recueil que j’ai trouvé trop courte, en demandant un peu plus pour être plongé dans sa psychologie.

 

Le Diable m’a dit … de Cédric Sire :

Joan est auteur de thrillers. 12 ans auparavant, sa femme Dahlia, l’amour de sa vie, a disparu. Depuis, il a connu le syndrome de la page blanche … jusqu’à ce que son dernier roman connaisse un succès phénoménal. Mais le Diable, le ravisseur de Dahlia revient et l’enlève à son tour …

Cédric Sire nous offre là une excellente nouvelle toute en tension avec un vrai scénario et des personnages plus vrais que nature. Moi qui ne suis pas fan de ses romans, car ce n’est pas mon genre, je dois dire que je me suis laissé prendre par cette histoire diabolique jusqu’à la dernière page.

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Chronique virtuelle : Ska cru 2019

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Cercueil express de Mouloud Akkouche

Mohamed est devenu humoriste en France. Quand on lui apprend que sa mère est malade, il ne songe qu’à retourner au pays, l’Algérie, pour la voir. Mais des extrémistes ont juré de lui faire la peau à cause de certaines phrases dans son spectacle. C’est son fils ainé qui a l’idée : il n’a qu’à faire le voyage enfermé dans un cercueil.

Même si le sujet peut prêter à rire, et si on peut aisément imaginer une comédie avec ce thème, c’est avec beaucoup de délicatesse et de finesse que Mouloud Akkouche nous raconte cette histoire. On y passe facilement de la comédie à l’émotion en passant par la rage en une vingtaine de pages. Cette nouvelle est l’illustration parfaite de la façon de raconter une histoire simplement.

Kidnapping de Luis Alfredo :

Le quotidien d’un officier de police est très varié de nos jours. Le commandant René Charles de Villemur peut passer d’un rassemblement politique à un suicide en passant par la disparition d’une personne. C’est la disparition de Véronique Chérelle qui va l’occuper, rapportée par son adjoint Octave. Celle-ci a organisé un repas avec des amis et elle n’est pas présente, laissant son mari gérer le repas. Parmi les amis, il y a l’influent M. de Saint-Mont. Devant l’inquiétude de l’assistance, Chérelle appelle la police, ce qui va donner à une enquête sous haute tension dès lors que l’on touche aux grands de ce pays.

Quelle idée de démarrer par l’épisode 3 de cette série ! Je découvre donc bien tard cette série et je dois dire qu’on peut les lire indépendamment les uns des autres. Il y a un coté suranné dans le style, un coté légèrement décalé et humoristique, voire sarcastique, qui rendent cette lecture passionnante. L’intrigue est simple mais en peu de mots, l’auteur créé des psychologies, une ambiance et c’est du pur plaisir. Pour tout vous dire, j’ai déjà acheté les autres épisodes ! Je pense que j’y reviendrai plus en détail plus tard …

Baiser du soir de Gaëtan Brixtel

Léa se rappelle ses deux grands parents qui se sont aimés durant toute leur vie. Ils ont toujours montré un visage avenant, humoristique, pas sérieux. Le grand père en particulier racontait à Léa toute jeune ce qu’on ne dit qu’aux grandes personnes. Et ça énervait le père.

Je ne peux vous en dire plus sur cette nouvelle de 12 pages qui sent bon le vécu. Sous la forme d’une chronique familiale, il additionne les anecdotes pour mieux cerner la psychologie des personnages et surtout enfermer le lecteur dans ses bras de lettres. C’est une bouffée d’émotion intense jusqu’à la chute d’une noirceur sans pareille. L’une de mes nouvelles favorites de cet auteur.

Contrat de chair de Mathilde Bensa :

Victorine quitte Le Havre au mois d’aout 1863 à bord de l’Isis, à destination de Port-de-France. Orpheline, elle avait été désignée parmi d’autres pour repeupler la Nouvelle Calédonie. Chenepa est canaque et a donné cinq enfants à Baptiste mais trois seulement ont survécu à la terrible fièvre ; elle se retrouve supplantée par Victorine. Victorine aura une fille Marie. C’est 13 ans plus tard que le drame va se jouer.

Cette nouvelle est surprenante par sa concision, nous insérant dans un monde inconnu, dans une famille inconnue et nous fait vivre une horreur comme il en existe tant. Si encore une fois, cela me parait court, c’est bien parec que cette plume expressive est très addictive et qu’on aimerait qu’elle nous raconte d’autres histoires plus longuement.

Lola de Louisa Kern

Comme une lettre, cette nouvelle nous raconte des souvenirs, des itinéraires, des regrets sur un homme qui a vécu les barricades, qui a fait de la prison et s’aperçoit vingt ans plus tard qu’il a raté sa vie. A mon avis, c’est un peu court, et pourtant ces phrases regorgent d’émotions brutes.

Dur à avaler de Stéphane Kirchacker :

En principe, quand il n’y a pas de corps, il n’y a pas de meurtre. Le capitaine Ludovic Grelier interroge une danseuse de boite de nuit habillée en geisha. Il veut savoir où peut bien être Maître Xavier Rochard. Il est loin d’imaginer ce qui a bien pu se passer, très loin, trop loin. Comme quoi, il faut se méfier des apparences.

Cette nouvelle policière prend une tournure plutôt classique, mais en respecte tous les codes. Un lieu, une description sommaire, des dialogues bigrement efficaces, une scène importante qui change tout, et surtout une fin ENORME. En même temps que je découvre un nouvel auteur, je découvre un nouveau talent. Un conseil : ne ratez pas cette nouvelle !

Le fils de Gaëtan Brixtel :

Le retour du fils prodigue … enfin, pas tout à fait. Dans une famille comme toutes les autres, le père est à la retraite et taille sa haie l’été. La mère sourit tout le temps. Le fils, c’est Vincent Deschamps, et il est de retour pour quelques temps … ou pas. Il retrouve ses copains d’avant, sa copine et ses souvenirs. Il est heureux mais aussi profondément désespéré, alors il prend des anxiolytiques. Beaucoup …

Portrait d’un jeune désœuvré, cyclothymique ou bipolaire, sans avenir, sans espoir, qui passe de la joie simple à la noirceur de son âme désespérée, cette nouvelle arrive à nous recréer une ambiance de village, une vie de famille, ses souvenirs, ses photos, ses secrets en tout juste un peu plus de 20 pages. C’est juste parfait, il y a un équilibre entre la narration et le parti pris de l’auteur d’avoir choisi de raconter son histoire en basculant entre le Je et le Il, pour montrer les états d’âme de Vincent. Petit à petit, cette histoire bascule dans le noir, l’horreur, l’inimaginable. C’est juste magnifique.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Il est à noter que l’Oncle Paul a chroniqué quasiment tous ces titres. Allez donc y fouiller !

Le pari de Gaëtan Brixtel :

Vincent et Anne sont deux adolescents. Elle semble avoir besoin de protection, lui veut la protéger. Quand ils se retrouvent seuls, elle lui propose un bain de minuit. Mais il fait froid, il fait nuit, et cette nuit va faire mal.

Comme une scène de film, décrite avec tant de justesse, cette nouvelle en devient vite une scène de torture. Et si la fin est indécise, pour notre plus grand plaisir, elle devient vite une tranche de vie amère, de celles que l’on n’oublie pas. Il y a comme un air de nostalgie, de regrets derrière ces lignes, qui font partie des cicatrices que l’on porte en nous.

Les polaroïds des éditions In8

Editeur : Editions In8

Depuis 2010, les éditions In8 mettent à l’honneur les novellas, ces mini romans de moins de 100 pages. C’est un exercice de style difficile de raconter une histoire et de plonger dans la psychologie de personnages avec aussi peu de mots. Quand 2 de mes auteurs favoris se lancent dans ce défi, je ne pouvais que vous en parler.

Le sorcier de Jérémy Bouquin :

Dans un petit village du Berry, un homme habite une maison isolée. On l’appelle le Sorcier, mais il s’appelle Raoul. Tout le monde le craint mais tout le monde a besoin de lui. Il fournit des potions, des crèmes pour guérir de maladies. En échange, on lui donne à manger et le « client » doit donner à Raoul un objet personnel, qu’il collectionne. Au marché hebdomadaire, il vend ses herbes, ses onguents, ses remèdes et tout le monde connait l’efficacité de ses médicaments. Quand la petite Margaux disparait, tout le monde est persuadé qu’il est le coupable, puisqu’il ne vit pas comme les autres.

Le principe de cette collection est de proposer des novellas, c’est-à-dire des romans de moins de 100 pages. Et Jérémy Bouquin se montre aussi efficace dans cet exercice qu’il l’est dans des nouvelles ou des romans. Avec son style direct, sans fioritures, il nous propose cette histoire rythmée par des chapitres courts et quelques dialogues uniquement quand ceux-ci sont utiles.

Il y a une constance dans ses romans : le décor tout d’abord, un village comme celui que l’on rencontre dans Les enfants de la Meute ; un personnage mystérieux, vivant isolé, en marge du village, habitant une maison sur une colline. Et derrière cette intrigue, on y trouve une illustration de la justice expéditive, où on accuse ceux qui ne rentrent pas dans le moule. C’est une belle occasion pour découvrir Jérémy Bouquin et son univers, son style et ses qualités de conteur.

Ne ratez pas l’avis d’Yves

Aucune bête de Marin Ledun :

Cela fait 8 ans que Vera n’a plus participé à une course officielle. Elle a été la championne des courses extrêmes avant de tomber pour un contrôle antidopage positif. Elle a eu des enfants, a rongé son frein à l’usine pour revenir, car la course, c’est sa vie. Entourée de sa famille, elle s’engage aux 24 heures non-stop. En face d’elle, elle retrouve l’Espagnole Michèle Colnago, qui est devenue la star de la discipline.

D’une structure presqu’académique, cette novella est un modèle du genre, avec une présentation du contexte, le déroulement de la course et la chute finale. Trois parties bien distinctes qui remettent en cause nos certitudes, enfoncent petit à petit ses messages pour finalement nous mettre à mort à la fin. Car cette course est plus qu’une course, c’est la lutte entre la Femme et la Machine.

Vera est plus humaine que jamais, et se bat pour elle, contre elle. Ce type de course, c’est avant tout la capacité à battre son corps par son esprit, oublier les sauts, les pas, les coups. Michèle est une véritable mécanique, abattant les mètres, les kilomètres les uns après les autres. Mais la machine peut s’avérer plus fragile qu’elle ne parait, surtout quand elle va subir l’impensable de la part de son entraineur. Je ne vous en dis pas plus.

Mais j’en ai bien envie, tant Marin Ledun dénonce les images du sport, les icones que l’on monte en vedette au-delà du raisonnable, que l’on descend à la moindre performance. Il dénonce aussi ces femmes que l’on place sur un piédestal, uniquement pour avoir la photo la plus sexy qui permettra au buveur de bière libidineux de baver sur son canapé. Il dénonce l’inhumanité du sport au profit de l’image et de l’argent. Il dénonce l’impunité des hommes ignobles qui se croient tout permis. Tout ça en moins de 80 pages ! Chapeau, M.Ledun !

Ne ratez pas l’avis de mon ami le Souriceau du sud

Double Noir Saison 2

Claude Mesplède, le pape du polar s’est lancé dans une nouvelle aventure. L’association Nèfle Noire propose des nouvelles noires sous un format original (Format A6, c’est-à-dire tout petit, ça tient dans une poche de pantalon) à un prix tout aussi original (2€ !). Le contenu est aussi original, puisqu’il regroupe dans chaque volume 2 nouvelles, l’une écrite par une auteur classique, l’autre par un auteur contemporain. Ce qui veut dire que pour 2 euros, vous avez droit à une heure de lecture.

Chaque année, nous avons donc droit à une série de nouvelles. La saison 1 se compose de 4 volumes (ou épisodes si on se réfère aux séries télévisées), La saison 2 en compte 5. Et la troisième saison vient tout juste de sortir.

Ah oui, j’ai oublié de vous dire : les frais d’envoi à partir de 4 livres sont de 2 euros ! C’est donné ! Franchement, parfois, je me demande pourquoi vous hésitez encore !

Ah oui, j’ai une question d’une petite dame au fond de la salle. Comment ? Où peut-on se procurer ces petits volumes au contenu aussi étonnant que formidable ? C’est simple : vous allez sur le site www.doublenoir.fr/, vous téléchargez le bon de commande, un petit chèque et hop ! L’affaire est conclue.

Ah oui ! une autre question de la petite dame du fond : De quoi parlent la première saison ? Jetez donc un coup d’œil sur mon billet ici. Et pour la saison 2 ? Eh bien, voici un petit aperçu des 10 nouvelles de la saison 2 :

Saison 2 – Episode 1

Guy de MAUPASSANT : LA PARURE

« C’était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérances, aucun moyen d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’Instruction publique. »

Ainsi commence l’histoire de Mme Loisel qui, suite à une invitation à une soirée organisée par le ministre de l’instruction publique, se prend à rêver de grandeurs. Cette nouvelle est un pur plaisir de cynisme et d’humour, écrit dans un style à la fois simple et terriblement évocateur. La chute de cette histoire qui fait penser à La Mouche qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf de jean de La Fontaine s’avère méchante autant qu’inattendue.

Jack MOFFITT : LA PARURE SUITE

Reprenant l’histoire là où Guy de Maupassant l’avait laissée, Jack Moffitt met un point final avec cette intrigue, en la rendant plus dramatique que sarcastique. Avec un style littéraire très différent de celui du maître, cette nouvelle nous donne une bouffée d’espoir avant de nous replonger dans le noir. De l’art de faire une suite toute aussi dramatique et une fin toute aussi cruelle mais avec moins de sarcasme.

Saison 2 – Episode 2

Alexandre DUMAS : D’ARTAGNAN DÉTECTIVE

Le bien connu D’Artagnan vient rendre compte de son enquête au Sire Louis (comprenez Louis XIV). Celui-ci doit lui faire part de ses déductions quant au déroulement d’un duel. Or, rien qu’en faisant des observations sur le terrain, D’Artagnan arrive à recréer ce qui s’est exactement passé.

En quatre petites pages, Alexandre Dumas va utiliser tous les détails et les remettre dans l’ordre, pour reconstruire une histoire. On a l’impression d’avoir à faire avec Sherlock Holmes, et le fait que cela soit un extrait du Vicomte de Bragelonne tronqué n’en est que plus frustrant.

Georges ARNAUD : LA DAME AVEC UNE PETITE CHIENNE GRISE

Dans une résidence, Nicole Bastide a dans les 50 ans et ne sort presque jamais. Sa seule occupation est de recevoir sa femme de ménage Jany Bossi et de dire du mal d’un monsieur qui habite l’immeuble. Car elle en est sure : c’est lui qui a tué la dame qui promenait son caniche gris et qui a disparu.

Plus que dotée de suspense, c’est plutôt de mystère qu’est auréolée cette nouvelle, avec son atmosphère pesante comme un huis-clos. Partant d’une scène domestique banale, GJ.Arnaud construit cette histoire finalement dramatique avec application, prenant le temps de détailler les dialogues et faisant monter la mayonnaise … jusqu’à une chute cyniquement drôle.

Saison 2 – Episode 3

Louis PERGAUD : UN PETIT LOGEMENT

A Velrans, petit village français, tout le monde s’est mis d’accord pour faire déguerpir Arsène Barit dit Cacaine. Il n’arrête pas de dire du mal des gens, de colporter des mensonges et cherche la bagarre. Il loue un appartement chez Ferréol Tournier, qui l’a bien vite mis à la porte, et personne n’accepte de le prendre en locataire. Le dernier mot qu’on entendit de lui fut : « Vous me le paierez ! ». Puis Cacine disparut …

L’auteur de La guerre des boutons n’avait pas son pareil pour peindre la vie des villageois. C’est encore le cas ici, où l’ambiance fleure bon le calme des campagnes d’antan. Avec une écriture simple mais évocatrice, cette nouvelle propose une histoire à la fois drôle et cynique, juqu’à une conclusion surprenante.

Marin LEDUN : QUELQUES PAS DE DANSE

Emilie Diez est la propriétaire d’un chenil et vit avec Simon. Son rêve est de devenir une danseuse et d’enflammer les pistes des discothèques. Lors d’une sortie, elle rencontre Luis Amorena dit L.A. le videur, et espère utiliser ce jeune homme musclé pour se faire embaucher par la boite de nuit et ainsi devenir la star de la nuit.

Marin Ledun reprend ses personnages de En douce, et écrit une histoire qui n’en est ni le début ni la suite, mais plutôt une parenthèse, un passage oublié dans le roman cité. On ne peut qu’être emporté par les décors et par sa conclusion si dramatique, racontée avec aussi peu de mots. Les personnages sont toujours aussi touchants, malgré la touche noire de l’ensemble. C’est une réussite supplémentaire à mettre au crédit de ce grand auteur.

Saison 2 – Episode 4

Prosper MÉRIMÉE : MATEO FALCONE

A coté de Porto-Vecchio, le maquis est si épais qu’il peut cacher n’importe quel criminel. Mateo Falcone habite une petite maison juste à coté. Il a eu 3 filles et un fils, Fortunato, de sa femme Giuseppa. Quand débarque un fugitif poursuivi par la police, blessé à la jambe, le jeune Fortunato accepte de le cacher dans le tas de paille, en l’échange d’une montre en or. Il n’aurait pas du …

On peut lire cette nouvelle à plusieurs niveaux. Prosper Mérimée montre la loyauté même si elle va contre la loi. Il montre aussi des personnages forts et fiers. Mais il montre aussi la bêtise de cette loyauté, quand elle est jusqu’au-boutiste et qu’elle se termine en drame. Avec un style bigrement efficace et moderne, cette histoire est impressionnante autant qu’elle surprend par sa fin définitivement noire.

Max OBIONE : BOBBIE

Sébastien raconte son histoire, celle d’un gamin malheureux, en lutte contre sa famille. Ses frères et sœurs obéissent au doigt et à l’œil. Lui a décidé de vivre en autarcie, s’occupant de Bobbie, la chienne que Pépé leur a confiée, pendant qu’il est en maison de retraite. Mais tous les maux qu’il subit au jour le jour, il leur fera payer un jour.

Max Obione, grand expert de nouvelles noires, utilise la narration en forme d’interrogatoire pour nous raconter la psychologie d’un jeune garçon rebelle, déterminé à aller au bout. D’une simplicité apparente mais avec un sens de la véracité, cette histoire fait froid dans le dos par ce qu’elle implique. C’est une vraie réussite.

Saison 2 – Episode 5 (Hors Série)

Jean-François COATMEUR : BONHOMME SOLEIL

Kovacs a passé trop de temps dans cette maison de vieux, cet asile comme il l’appelle. Il a pris un taxi, s’est fait déposer chez lui. C’est la nuit de la Saint Jean, ses enfants sont partis s’amuser. Quand il entre, la maison a peu changé, juste quelques touches de décoration. Quand il arrive en haut, un enfant le surprend …

Avec peu de pages et une belle fluidité, Jean-François Coatmeur nous surprend avec cette histoire à la fois pleine de ressentiments et de tendresse. Tout au long de la lecture, on fait des hypothèses sur la fin, et quand on a fini, on est triste et on voudrait tant que cela dure plus longtemps.

Claude MESPLÈDE : Y’ A PAS PHOTO

13 mai 2007, en pleine compagnes pour les élections législatives. Pierre Delafon voit une affiche pour la candidature de Joseph Baie. Il se rappelle alors le passé, 1968, quand ils faisaient la grève pour avoir plus d’argent, juste l’envie de vivre mieux.

Avec beaucoup de cynisme sous-jacent, Claude Mesplède met dos à dos les politiques et le peuple, les uns luttant pour vivre mieux, les autres pour avoir plus de pouvoir. Et les néfastes ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Voilà une nouvelle qui fait du bien, bien menée et jouissive jusqu’à son final. Noir c’est noir …

Des poches pleines de poches …

Voici une nouvelle rubrique dans Black Novel, consacrée aux livres de poche. Et si cela vous plait, cette rubrique reviendra. A vous de me dire.

Entre deux romans grand format, je lis aussi des romans au format de poche et je ne prends jamais le temps d’en parler. D’où ce titre énigmatique qui répertorie des romans de plus court format qui sont aussi bien des novellas que des romans. D’où cette nouvelle rubrique dédiée aux romans courts.

Les biffins de Marc Villard

Editeur : Joëlle Losfeld

Cécile a un sacerdoce, celui d’aider les marginaux et les SDF. C’est probablement du au fait que son père appelé Bird parce qu’il était musicien, ait fini clochard. Plus qu’une passion, cette volonté de sauver les autres est pour elle la ligne directrice de sa vie. Trouvant que cela devient trop dur pour elle, elle envisage de quitter l’association dans laquelle elle officie pour aider les biffins, ces vendeurs à la sauvette qui présentent leur marchandise entre le boulevard Barbès et les Puces de Saint Ouen.

N’ayant pas lu Bird, le premier roman où apparaît Cécile qui part à la recherche de son père, mais ça ne saurait tarder, je n’ai pas été gêné dans ma lecture. Je pourrais dire que c’est un roman noir, ou un roman social, mais c’est avant tout un documentaire voire un témoignage des gens qui vivent dans la rue, et que l’on ne veut pas montrer. Comment envisager que dans la Ville des lumières, il y ait encore des hommes, des femmes et des enfants vivant de rien dans la rue, abandonnés à eux-mêmes.

Marc Villard nous décrit une situation qui se dégrade, entre marginaux et malades, des sans papiers toujours plus nombreux et des aides de plus en plus absentes. Pour Cécile, ce n’est plus tenable. Avec les biffins, elle découvre un autre monde, empli de petites histoires, des familles accueillantes et des gens à aider. En 120 pages, Marc Villard nous décrit un monde que nous ne connaissons pas, avec une économie de mots remarquable. Aussi passionnant qu’effarant, ce voyage près de chez nous s’avère une lecture obligatoire, révoltante et humaine, sur des gens que l’on a oublié sur le coté du progrès.

Un feu dans la plaine de Thomas Sands

Editeur : Les Arènes – Equinox

Pour ma première lecture de la nouvelle collection Equinox des éditions Les arènes, sous la direction d’Aurélien Masson, j’ai été servi. Et pour un premier roman, c’est une sacrée surprise. Car ce roman est un cri de révolte venant d’un jeune homme qui en a marre de voir une société vendre une situation qui n’est pas la réalité, marre de la propagande faite pour endormir le peuple.

Il n’y a pas vraiment de scénario dans ce roman, mais plutôt la déambulation d’un jeune homme dont la mère est au chômage. L’entreprise dans laquelle il travaille va fermer. Il va donc parcourir ce monde, le regarder et montrer tout le ridicule d’une société qui vend des choses que de moins en moins de personnes peuvent s’acheter. Alors, pour combler sa rage, il va opter pour la destruction.

Proche d’un scénario tel que Fight club, rejoignant tous les romans nihilistes récents, ce roman se distingue par son style sans concession, empreint de désespoir et de lucidité. Thomas Sands hurle le mal-être de son personnage, avec plus de brutalité qu’un Thierry Marignac, nous offrant un roman dur et noir, sans esbroufe. C’est une entrée impressionnante et réussie dans le monde du noir social. Ce roman-là, je vous le dis, a une bonne tête de roman culte. Nous allons être nombreux à attendre le deuxième roman de jeune auteur.

Ne ratez pas l’excellent avis de mon ami Petite Souris

La petite gauloise de Jérôme Leroy

Editeur : Manufacture de livres.

Le nouveau Jérôme Leroy reste dans l’actualité brûlante avec un roman traitant du terrorisme mais d’une façon tout à fait originale. Le roman nous plonge dans une scène qui interpelle le lecteur : Dans une école située dans la banlieue d’une grande ville de l’ouest de la France, un policier municipal descend un flic. Erreur, bavure, victime collatérale ou bien acte de terrorisme ? ou peut-être tout à la fois. Jérôme Leroy va tout reprendre de zéro pour nous démontrer à la façon d’un mathématicien consciencieux le ridicule de la situation.

Si le premier chapitre nous met dans l’ambiance d’une farce cruelle, le reste est à l’avenant, tout en dérision et cynisme. On voit y passer des dizaines de personnages qui ont tous un point commun : ils se croient importants mais ne sont que des vermisseaux. Des flics aux terroristes, des étudiants aux instituteurs, des jeunes des cités aux journalistes, on pourrait tous les prendre un par un et les pointer du doigt pour leur insignifiance.

Lors de ces 140 pages, on sourit, mais l’ensemble est surtout au rire jaune, grinçant, et nous permet de prendre du recul par rapport à toutes les conneries que l’on nous serine dans les informations écrites ou télévisuelles. Et une nouvelle fois, Jérôme fait preuve d’une belle lucidité pour nous amener à y réfléchir. La petite gauloise ? C’est finalement l’assurance d’un divertissement haut de gamme et intelligent.

Tuez-moi demain de Dominique Terrier

Editeur : Editions du Carnet à Spirales

Le narrateur s’appelle Poulbot et habite Montmartre. Ça ne s’invente pas ! Son activité principale est de prendre l’apéro avec son pote de toujours Lolo, con comme un ballon mais toujours prêt à rendre service, tout en devisant de phrases bien senties. Quand une beauté universelle débarque, enfin, quand elle déploie ses jambes en sortant de sa voiture, leur vie va basculer. Car si Poulbot est sous le charme, amoureux, cela ne dure qu’un temps : la belle plante se fait dézinguer par une rafale de mitraillette. Son dernier mot est pour l’oreille de Poulbot : Rosebud.

Le ton est de toute évidence à la franche rigolade et le premier chapitre est à cet égard un pur plaisir de comédie. Dominique Terrier fait preuve d’une originalité folle pour trouver des expressions qualifiant les personnages alentour, et il serait bien dommage de se passer d’un tel bonheur. Et pour supporter ce style humoristique, l’auteur s’appuie sur une intrigue à base de scènes burlesques et de nombreuses et judicieuses références cinématographiques et musicales..

Pour un premier roman, c’est une sacrée réussite et dans le genre, de Michel Audiard à Fréréric Dard, ou plus récemment Samuel Sutra ou Stanislas Pétroski, ce Tuez-moi demain n’a pas à rougir de ces romans comiques français. Il se classe même à leurs cotés avec fierté. Car on rigole franchement, on est même secoué par les scènes d’action qui font rebondir l’intrigue, et on passe un excellent moment de divertissement, sans y déceler le moindre temps mort. Une vraie réussite et une vraie découverte que ce premier roman.

Chronique virtuelle : Ska cru 2017

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures.

Petit Jésus de Régine Paquet :

 « Même mon père n’a pas supporté la croix de mon prénom. Il s’est barré dès mes 2 ans pour ne jamais revenir ni donner le moindre signe d’intérêt concernant le sort de son unique rejeton. Depuis on est resté en tête en tête maman et moi. Et le pire c’est que pendant des années ça m’a suffi, ça m’a comblé. Etre le petit Jésus de ma maman adorée qui ne s’appelle pas Marie. A presque 25 ans, là je n’en peux plus, j’étouffe. Pas parce que comme avant elle me prend sans cesse dans ses bras pour couvrir de baisers la frimousse de son petit homme, pas parce qu’elle étale sa sollicitude anxieuse sur toutes les plages de ma vie, pas parce qu’elle fait la voiture balai de toutes mes amitiés et de mes frémissements amoureux…non. Juste parce qu’elle est là, pas loin, quasi chaque jour. »

Cette nouvelle, fruit d’un atelier d’écriture dirigé par Jeanne Desaubry et organisé par l’association « Tu connais la nouvelle », illustre le thème « Famille, je vous Haime ».

Mon avis :

En 10 pages, Régine Paquet relève le pari de narrer 25 ans de la vie d’un jeune homme affublé du prénom de Jésus par la volonté de sa mère. Son père est parti quand il avait 2 ans et il est tout pour sa mère. De son 7ème anniversaire à sa crise d’ado, jusqu’à cette veille de Noel qui clot la nouvelle dans un grand éclat de rire noir. Impressionnant.

La traque de Sébastien Géhan :

« Déjà la foule les cherche du regard. Un gendarme les pointe du doigt. Sans réfléchir, Simon se détourne. Moussa se carapate sans demander son reste… Moussa court, Simon court. Leurs cœurs cognent dans leurs frêles poitrines. Derrière eux, les claquements des bottes à bouts ferrés résonnent en un terrible écho à leur peur. De longues larmes strient leur peau, brouillent leur vue, dégoulinent jusqu’à leurs lèvres déformées en des rigoles de souffrance. D’un revers de manche, ils s’essuient les yeux. »

A travers le destin de deux enfants, Sébastien Gehan mêle les époques et les situations.  Rafle des juifs durant la dernière guerre ou expulsions d’immigrants aujourd’hui, deux réalités non comparables, mais une même barbarie à l’œuvre.

Mon avis :

1942, l’enfant s’appelait Simon. 2003, L’enfant s’appelait Moussa. Simon était juif. Moussa est noir. On leur fait sentir que les deux ne sont pas chez eux, qu’ils ne seront nulle part chez eux. De ce parallèle difficile entre deux époques différentes, Sébastien Gehan donne à prendre du recul et réfléchir sur le monde. Les époques changent, les hommes restent toujours des bêtes.

Cruel d’Isabelle Letélié :

« L’homme s’est arrêté de parler et de marcher et s’est laissé tomber dans le fond du  hangar, dans le noir. Votre cœur bat encore de ses mots, des images qu’il a fait surgir et de son désespoir qu’il vous a communiqué. Puis votre attention se reporte sur la femme. La compassion que vous éprouviez un peu plus tôt pour sa situation s’est considérablement amoindrie. Bien au contraire, l’histoire que vous venez d’entendre vous a empli d’une épouvante qui a mué votre commisération en quelque  chose qui ressemble maintenant à de la haine. »

Isabelle Letélié nous offre une nouvelle qui rend le lecteur complice et spectateur de l’action qui s’y déroule, la chute vous en donnera les raisons. Original et bougrement efficace.

Mon avis :

C’est une nouvelle auteure que je découvre, et j’ai beaucoup aimé son efficacité, même si sa violence m’a un peu mis mal à l’aise. Voici un duel entre un homme et une femme, une scène de baston, une scène de torture. Va-t-il gagner, va-t-elle perdre ? Est-on suffisamment armé pour assister à ce scenario jusqu’au bout ? Est-ce réel ou imaginaire ? Lisez donc cette nouvelle jusqu’au bout pour vous rendre compte que vous aussi, vous aurez été manipulé !

Comme du sang d’Isabelle Letélié :

« Mais le répit est de courte durée. Dans son esprit, meublant le ruban infiniment avalé de la route, commencent à surgir des fragments stroboscopiques des heures qui viennent de s’écouler.         

Du rouge, beaucoup de rouge. Du rouge carmin, du rouge cramoisi, du rouge mouvant, du rouge figé, du rouge en gouttes et en nappes. Du sang ! Beaucoup de sang !  

C’est beau, non ? Le sang est une matière merveilleuse. J’aime ses couleurs changeantes, sa texture, son odeur. Depuis toujours. Mon premier souvenir est celui du sang. Je devais avoir trois ans. »

Au fil de ses nouvelles, Isabelle Letélié révèle son talent de conteuse de noires histoires où des suggestions pointillistes distillent une angoisse qui est la marque du genre.

Mon avis :

Quand on aime, on ne compte pas. Avec la même réussite que dans sa nouvelle précédente, l’auteure nous immerge dans la tête d’un homme au volant d’une voiture, qui se remémore des scènes noires. Entre réalité et imagination, une nouvelle fois le sens de la chute finale fait mouche.

Mémoire vive de Louisa Kern :

« Nettie ne se souvient plus que le repas est déjà dans le four. Alors elle prend un autre plat et dispose à nouveau les couches de légumes, de viande hachée, avec un peu de crème et de fromage râpé. Nettie refait les gestes qui la rassurent. Au moins n’est-elle plus en train d’essayer de se rappeler.   

Georges secoue la tête. Bien sûr que non, elle ne se souviendra pas de la promesse d’il y a cinquante ans. Au fond, il a bien fait de les appeler. Qu’ils viennent le plus vite possible, ça ne peut pas durer. C’est trop douloureux de la voir comme ça. »

Louisa Kern possède la faculté d’embarquer le lecteur sur des voies étranges, où le réel n’est jamais vrai, où le mystère est une autre forme de réalité. Le faux semblant est ici manié avec la maestria d’une nouvelliste de grand talent.

Mon avis :

Un homme regarde une femme dans ses taches ménagères. De l’importance de l’observation des petits détails qui construisent les souvenirs, qui bâtissent la mémoire. Toutes ces petites pièces de puzzle dont sont faites nos vies sont juste brossées, avec une simplicité étonnante, avant de nous plonger dans une fin noire, presque déprimante. On ressort de cette nouvelle la gorge serrée.

Aux enfants du Nord de Mathilde Bensa

« — Il faut que tu ailles le chercher à dix-huit heures chez Nelly avant de prendre les grands à la garderie. Je rentre tard ce soir.

— J’ai rendez-vous chez l’cardio à quatre heures. Je ne sais pas si je serai sorti.

— T’as appelé mon frère pour le boulot dont il t’a parlé dimanche ? Son copain, il ne va pas attendre cent sept  ans que tu lui téléphones.

— Je te dis que je vais chez le cardio et que je ne sais pas si je serai sorti.

— Mais t’as rien. Qu’est-ce que tu me prends la tête avec ça ! Arrête plutôt de jouer à la console et cherche du boulot. Ya six mois tu pouvais plus bouger à cause de ton dos, maintenant c’est le cœur. Et puis ce sera quoi après ? »

Cette nouvelle, fruit d’un atelier d’écriture dirigé par Jeanne Desaubry et organisé par l’association « Tu connais la nouvelle », illustre le thème « Famille, je vous Haime ».

Mon avis :

Cette nouvelle est terrible car terriblement encrée dans notre quotidien. De la difficulté à affronter le chômage au quotidien qui nous bouffe, cette histoire se termine horriblement alors qu’elle commence par une grand-mère qui veut rapporter son doudou à son petit-fils. Et la qualité est telle qu’elle rappelle Natural Ennemies de Julius Horwitz. A ne rater sous aucun prétexte.

Le Roi Richard de Jeanne Desaubry :

« Papa, je voulais te dire…

— Quoi ? Vas-y, allez ! T’as pas peur de ton Papa quand même !

— C’est les autres à l’école. Elles aiment pas leur papa comme moi.

— Et tu l’aimes grand comment ton Papa, hein, ma puce ?

— Je l’aime fort ! fort ! »

La petite Léna se love contre son père. Il la serre tendrement, pose un baiser dans ses cheveux. Malgré la journée d’école, il y reste des traces d’odeur du shampooing bébé à la fraise qu’elle affectionne toujours. »

Cette fiction est inspirée de deux fait divers ayant défrayé la chronique judiciaire : mêlant incestes, abus et meurtre. Le style acéré, elliptique de l’auteure donne des effets de réel parfois insoutenables. Un diamant noir par une orfèvre en la matière.

Mon avis :

Je le dis souvent, les femmes ont l’art d’écrire des romans beaucoup plus durs que ce que peuvent écrire les hommes. Elles ont ce talent de toucher juste, de trouver les mots qui marquent les émotions. Jeanne Desaubry réussit ce coup de force dans cette nouvelle de nous placer en confesseur d’une femme qui raconte son quotidien fait de violences et d’incestes. Sans tomber dans le glauque, dans le voyeurisme, l’auteure montre, démontre et dénonce l’inacceptable. C’est terriblement effrayant et tout simplement noirissimement génial.

 

Les compils de Jan Thirion et Jérémy Bouquin

Ça s’appelle Thirion, la compil’ et Bouquin, la compil’.

Le recueil de Jan Thirion regroupe 15 nouvelles de tous genres qui sont :

Le Voyage à dos de cailloux

L’Enfant couché

Lac noir

Les Échassiers

Réussir une séparation

Salon du livre et du reptile

La Grande Sortie du dimanche

Une signature héroïque

Schizo

Dans la nuit, une pierre blanche

10 rounds

Flash mortel

Plume de sang

Moi, gorille et auxiliaire de vie

La grande déculottée

Le recueil de Jérémy Bouquin en regroupe 5 qui sont :

No limit !

Music Box

Nickel

Echouée

Boudin

Dans les deux cas, ce sont deux recueils à ne pas manquer.

Ces nouvelles et recueils sont à commander sur Ska-Librairie bien sur. Et n’oubliez pas le principal, lisez !

Les novellas de la Manufacture de Livres

Editeur : Manufacture de livres

On voit de plus en plus apparaître de courts romans que les anglo-saxons appellent des novellas, qui sont entre le format du roman et celui de la nouvelle. Je vous propose de jeter un œil sur deux romans de la Manufacture de Livres :

Vagabond de Franck Bouysse :

vagabond

Présentation de l’éditeur :

Un homme dont on ne connaîtra pas le nom, ses soirées, il les passe à jouer du blues dans les cafés de Limoges, mais ce pourrait être ailleurs. Mais pas n’importe où : il faut que ce soit une ville avec des traces d’histoire, des ruelles sombres, des vieilles pierres. La journée, il marche dans les rues, voyant à peine les humains qui sillonnent d’un pas pressé les rues, ceux qui ont quelque chose à faire, une vie à construire alors que la sienne, de vie, ressemble à une ruine. Et voilà qu’un soir apparaît au bar une femme, une inconnue magnifique, pour laquelle il se met à jouer sa propre musique, à chanter ses propres mots. Ils boivent un verre, il la raccompagne au pied de sa demeure et rentre à son hôtel miteux. La reverra-t-il ? Saura-t-il qui elle est ? Il rentre à son hôtel pour dormir, pour rêver à Alicia, celle avec qui il y a quinze ans il partageait la scène, celle qui est partie et qui lui a brisé le cœur. Alicia est en ville. Elle chante au Styx. L’homme sera au Styx, bien sûr, pour Alicia. Ça n’est pas une bonne idée, et il le sait. L’apparition de ce fantôme va déclencher chez l’homme une plongée dans le passé, dans l’enfance et la douleur. Bouysse bascule alors dans la poésie, noire, violente, obsessionnelle, et achève son roman en beauté et en désespoir, emmenant avec lui un lecteur consentant, déconcerté, pris.

Mon avis :

Avec son style poétique et ses sujets noirs, il fallait bien que Franck Bouysse s’intéresse à la musique, et au Blues en particulier. Son personnage principal est guitariste et joue tous les soirs pour des ombres, celles de son passé. Jusqu’à cette apparition qui va le faire basculer vers une conclusion inéluctable.

Encore une fois, Franck Bouysse m’enchante. Et même si le format est court, même si le sujet est classique, je ne peux m’empêcher à chaque phrase de me dire que c’est très bien trouvé, que c’est très bien écrit. Je ne peux m’empêcher de me laisser bercer de plaisir, de plonger dans cette histoire noire et entêtante. C’est une nouvelle fois une grande réussite, le genre de romans que l’on a envie de lire plusieurs fois, juste pour le plaisir.

Albuquerque de Dominique Forma

albuquerque

Présentation de l’éditeur :

Décembre 2001, Albuquerque, Nouveau-Mexique, Jamie Asheton est gardien de parking. Voici l’instant qu’il redoutait depuis un après-midi poisseux de septembre 1990, lorsqu’ils avaient, sa femme Jackie et lui, déserté leur appartement de Manhattan. Une Pontiac firebird avec deux hommes à bord s’approche de sa guérite. Il va falloir faire vite, très vite pour s’échapper du traquenard et aller chercher Jackie. Ensuite il faudra fuir vers Los Angeles pour retrouver les hommes du programme fédéral de protection des témoins. Mais la route est longue jusqu’à la cité des Anges… longue pour un couple traqué, longue pour un homme que sa femme n’aime plus et qui est condamnée à partager sa vie.

Mon avis :

Entre Dominique Forma et moi, cela ressemble à un rendez-vous raté. Au sens où j’ai beaucoup de ses livres à la maison et je n’ai jamais trouvé le temps de les ouvrir. Je répare donc cette injustice avec ce court roman où il se passe beaucoup de choses en très peu de pages.

Si contrairement à Franck Bouysse, je ne suis pas emporté par le style, ici on se laisse porter par l’histoire, en regardant les miles défiler sur la célèbre route 66. Ce couple en fuite, poursuivi par des truands, cherche une protection avec une certaine naïveté. On va donc suivre cette histoire plutôt classique avec plaisir, et tourner la dernière page sur une bouffée d’optimisme teintée d’espoir vain. Cela nous donne un bon moment de lecture divertissante.