Archives pour la catégorie Oldies

Oldies : Lune d’écarlate de Rolo Diez

Editeur : Gallimard – La Noire

Traducteur : Alexandra Carrasco

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Ce roman avait été notifié comme étant le chef d’œuvre de son auteur dans Le Dictionnaire des Littératures Policières. Il faisait aussi partie du Top 100 de l’association 813 et avait été chroniqué par Jean-Marc Lahérrère. Que de bonnes raisons de le découvrir !03

L’auteur :

Rolo Díez, né à General Viamonte, dans la province de Buenos Aires, en 1940, est un écrivain argentin, auteur de roman policier.

Après avoir amorcé des études universitaires en droit à Buenos Aires, il bifurque vers la psychologie et le cinéma. Pendant ce temps, il milite dans un groupuscule politique proche des péronistes visant à la libération du pays par les armes. En novembre 1971, il est arrêté et incarcéré pendant plusieurs années dans un centre de détention de Villa Devoto, un quartier du nord-ouest de Buenos Aires, puis successivement dans les provinces de Chaco et de Chubut. En prison, il se radicalise et adhère au Parti révolutionnaire des travailleurs, fondé par Mario Roberto Santucho (es). En mai 1973, il est libéré grâce à l’amnistie décrétée par le président Héctor José Cámpora et reprend ses activités politiques qui le contraignent à l’exil en 1977. Il se rend en Europe et survit en France, en Italie et en Espagne grâce à une série de petits emplois mal rémunérés. Il s’installe à Mexico en 1980 et travaille comme scénariste d’émissions de télévision et de bandes dessinées. Il devient ensuite responsable des pages de politique internationale du quotidien mexicain El Día.

À la fin des années 1980, il se lance dans l’écriture. Los compañeros (1987), son premier ouvrage, est un récit en grande partie autobiographique qui revient sur la situation politique en Argentine dans les années 1970.

L’auteur aborde le roman policier, auquel il infuse une bonne dose d’ironie, avec Vladimir Ilitch contre les uniformes (1989), où plusieurs meurtres et enlèvements sont perpétrés sous le régime de la dictature militaire dans le Buenos Aires de 1977. Avec la crise économique de 1989 en toile de fond, Le Pas du tigre (1992) évoque la corruption des hauts dirigeants de la police impliqués dans un trafic de prostituées. Une galerie de personnages aussi désenchantés que cocasses brosse dans ce récit choral une fresque impitoyable de la société argentine de l’époque. Dans L’Effet tequila (1992) apparaît le policier Carlos Hernández, qui revient dans Poussière du désert (2001). Bigame, proxénète, maître-chanteur et ami des truands, c’est un bon père de famille et un agent de l’ordre qui, ironiquement, est soucieux de bien faire son métier. Ainsi n’hésite-t-il pas à payer de sa poche des collaborateurs pour faire toute la lumière sur une série d’assassinats visant des pornographes.

Selon Claude Mesplède, Lune d’écarlate (1994) est le chef-d’œuvre de Rolo Díez. À Mexico, Scarlett, une grande adepte de la littérature à l’eau de rose, croit encore au prince charmant, en dépit d’un divorce et d’une vie sexuelle qui tourne à vide. Quand elle rencontre Julio Cesar, elle est persuadée qu’il incarne le héros de ses rêves. Mais cet ancien malfrat, devenu indicateur de la police, s’avère plutôt un misérable petit sadique qui incendie et torture pour le compte d’un gouvernement néolibéral et corrompu qui ne recule devant rien pour se maintenir au pouvoir. Lune d’écarlate s’est vu décerner le prix Dashiell Hammett et le prix Semena Negra.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Dans son deux-pièces en plein cœur de Mexico, Scarlett est fin prête à devenir princesse. Dès le berceau, sa mère s’est brûlé les yeux à lui lire les chroniques mondaines et à lui confectionner des robes à la hauteur de ses ambitions. Mais le prince charmant tarde à se déclarer. En l’attendant, Scarlett est bien obligée de travailler et d’user de ses charmes pour arrondir ses fins de mois.

De son côté, poursuivi par la malchance, Julio César brûle ses amis sous les ponts, erre de prison en prison, écoute les délires d’ivrogne d’un émule de Bukowski, partage sa vie avec une clocharde, quand il ne travaille pas pour la police ou ne pousse pas les gamins sous les roues des camions dans son rôle de défenseur de la loi.

Que l’on poursuive un rêve absurde ou que l’on dérive de hasards en crimes, on est fichu si on ne sait pas déchiffrer les messages de la lune, une lune ensanglantée par les exactions d’une bande de flics aussi sadiques que pervers.

Rolo Díez, l’ancien militant, a un talent formidable pour pointer la brutalité du dieu Libéralisme. Sa condition d’exilé lui a appris à déporter son regard pour mieux voir. Dans la plus pure tradition de la tragédie grecque, Lune d’écarlate offre un tableau particulièrement lucide du Mexique des années 90. Rolo Díez confirme dans ce septième roman son art de concilier noirceur et humanisme.

Mon avis :

On naît pauvre, on meurt pauvre. Concepcion a toujours voulu le mieux pour elle, pour sa fille … mais surtout pour elle. Elle a tant rêvé devant le film Autant en emporte le vent, qu’elle a appelé sa fille Scarlett. Elle lui a tellement seriné, répété qu’elle était une future reine, qu’elle était la plus belle du monde, qu’elle avait tout d’une reine, que la petite y a cru. Mais la vie ne nous offre pas tous nos désirs.

Julio César est un truand, un moins que rien, dont le seul but est de ne pas mourir et de monter dans une échelle sociale sans grand intérêt. Il sera braqueur, indic, agent double, tortureur, tueur, violeur … et se fera mener par bout du nez par plus fort et plus intelligent que lui. Ces deux-là vont se rencontrer, ne vont pas se marier et ne vont pas avoir beaucoup d’enfants …

Voilà un conte moderne cruel et d’une noirceur sans pareil, probablement un des romans les plus durs et les plus pessimistes que je n’aie jamais lu. Alors qu’au début du roman, l’auteur utilise l’humour et la dérision pour se moquer des rêves, de l’égoïsme et des illusions de Concepcion, le ton devient vite noir et méchant pour mettre brutalement les personnages en face d’une société plus cruelle qu’eux, qui n’en a rien à faire des êtres humains.

Tous les personnages vont donc nous paraître dérisoires, mêmes ceux qui tentent juste de vivre (tels que Juan le père de Scarlett, qui tient une boulangerie pour subvenir aux besoins de sa famille, ou Œil du Diable, trop moche pour trouver des clients). Et cela va donner des scènes d’une violence émotionnelle rare, allant jusqu’à la description d’une orgie sexuelle à vomir.

Il faut juste savoir que le style de l’auteur est brillant, maniant la langue entre description et sentiments (et je tire un grand coup de chapeau au traducteur !). Que certains passages ont des paragraphes longs de quelques pages mais ne sont pas lassants. Que le déroulement de ce conte pour adultes n’est pas chronologiquement linéaire. C’est donc une histoire noire qui se mérite. Qu’on se le dise.

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Franconville, Bâtiment B de Gilles Bornais

Editeur : Gallimard – Série Noire

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

J’avais noté cet auteur et ce titre grâce à Jean-Marc Lahérrère et son blog Actudunoir. Ce roman attendait donc patiemment son tour sur mes étagères. C’est un polar social qui, malgré le fait qu’il date du début des années 2000 montre que rien n’a changé …

L’auteur :

Gilles Bornais, né le 19 novembre 1958, est un écrivain et un journaliste français, auteur de romans.

Il passe son baccalauréat en section sports-études natation à Vichy. Il est nageur de niveau national en papillon, champion de France Masters et 4ème aux championnats du monde Masters en 1998. Il fait des études supérieures à l’université Paris XIII où il obtient une maîtrise de sciences et techniques de l’édition. Entraîneur de natation, il est pigiste pour le compte du journal Le Parisien en 1979, devient rédacteur au service des sports en 1982, puis est successivement reporter sportif et chef d’édition. Il occupe ensuite pendant plusieurs années les postes de rédacteur en chef et directeur général délégué de L’Écho républicain à Chartres avant d’être nommé rédacteur en chef et directeur de la réalisation du Parisien en 2005, puis directeur de la rédaction de France-Soir en 2009. Il dirige aujourd’hui une société de conseil et de formation dans les médias.

En littérature, il amorce sa carrière en 2001 avec Le Diable de Glasgow, un roman policier historique, mâtiné de fantastique, qui se déroule dans la Grande-Bretagne de la fin du XIXème siècle. Y apparaît pour la première fois le détective Joe Hackney de Scotland Yard, envoyé par son chef à Glasgow, en Écosse, pour aider la police locale à élucider une série de meurtres extrêmement étranges.

Dans l’aventure suivante, Le Bûcher de Saint-Enoch (2005), Hackney enquête sur le meurtre d’une femme retrouvée au sommet du terril d’une mine, puis, non loin de là, sur cinq cadavres découverts brûlés dans la cathédrale Saint-Enoch. « L’intrigue se déroule dans l’Écosse industrielle de 1889, période de lutte sociale des fondeurs et des mineurs. ».La série s’est poursuivie avec Le Mystère Millow (2007), Les Nuits rouges de Nerwood (2010) et Le Trésor de Graham (2011).

Gilles Bornais a également signé un roman noir, Le Serin de monsieur Crapelet (2002), ainsi que des romans policiers plus classiques, comme Franconville, bâtiment B (2001), paru dans la Série noire, et Ali casse les prix (2004).

Récemment, 8 minutes de ma vie (2012) est le récit d’une nageuse de haute compétition, J’ai toujours aimé ma femme (2014), une étude psychologique sur le couple moderne, Une nuit d’orage (2016), l’histoire d’un homme qui revient dans le village de son enfance 23 ans après qu’un meurtre y eut été commis.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Qui a dit qu’on s’ennuyait dans les banlieues-dortoirs ? À Franconville, Richard Mortin a une télé, un chien à faire pisser, des cannes à pêche à vendre, un dealer disparu à retrouver et un meilleur ami accusé de meurtre à défendre contre la terre entière. Pour que la banlieue puisse se rendormir tranquille, en oubliant ses mauvais rêves…

Mon avis :

Richard Mortin habite Franconville-La-Garenne dans la résidence de la Mare aux Fées. Il a arrêté ses études pour devenir vendeur d’articles de pêche. Un samedi, alors qu’il rentre de courses de chez Leclerc, il laisse entrer Raoul Théreux, son voisin. Puis il monte chez lui, il s’installe devant son poste de télévision, quand il entend des portes claquer. Ce sont encore les voisins qui s’engueulent … Puis c’est un coup de revolver qui résonne. Françoise Théreux, la voisine, est morte d’une balle dans la tête. Richard sort sur le palier, rencontre la petite Blanche, 7 ans, qui s’accuse du meurtre. La voisine du dessus, Madama Oriola, qui était aussi dans l’appartement dit que c’est Raoul qui l’a tuée. Mais Richard le connait, il n’aurait jamais pu faire cela …

Banlieue-Dortoirs, cages à lapins, métro-boulot-dodo. Ce sont autant d’expressions passées dans l’usage commun qui illustrent le quotidien des habitants des banlieues. Je n’ai jamais lu aucun roman qui illustre à la perfection ces journées si balisées par des divertissements et activités dont le but est d’oublier le quotidien terne. Et en plus, c’est fait avec finesse dans le roman, sans que l’on ne ressente aucun ennui, aucune lourdeur. Le pied !

Plus que roman policier ou roman noir, c’est un roman social avec une intrigue policière, remarquablement menée. Le personnage principal, qui au départ ne semble n’être qu’un voisin, s’avère plus impliqué que prévu, émotionnellement parlant … Ils se sont connus au collège, se sont fréquentés avant que Raoul ne tombe dans la drogue. C’est l’illustration d’une loyauté amicale et humaine dans un univers déshumanisé. Avec son format court (moins de 250 pages), ce roman est juste parfait. Il n’y a pas un mot de trop, pas une scène inutile. C’est un roman à ne pas rater, à redécouvrir.

Oldies : Nada de Jean-Patrick Manchette

Editeur : Gallimard

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Il fallait que je lise Jean-Patrick Manchette, et en particulier ce roman-ci dont j’ai beaucoup entendu parler. Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman.

L’auteur :

Jean-Patrick Manchette, né le 19 décembre 1942 à Marseille, mort le 3 juin 1995 à Paris, est un écrivain français, auteur de romans policiers, critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Reconnu comme l’un des auteurs les plus marquants du polar français des années 1970-1980, il est également connu pour ses opinions d’extrême gauche, proches de l’Internationale situationniste. Sur la couverture de la plupart de ses ouvrages, il est crédité en tant que J.P. Manchette, ou J-P Manchette.

Jeunesse et débuts professionnels

Né à Marseille, où la guerre a temporairement conduit ses parents, Jean-Patrick Manchette passe la majeure partie de son enfance et de son adolescence à Malakoff, dans la banlieue sud de Paris. Issu d’une famille relativement modeste (un père ouvrier devenu cadre, une mère au foyer), il se montre bon élève et témoigne dès son plus jeune âge d’un goût très vif pour l’écriture. Au cours de son enfance, puis de son adolescence, il écrit des centaines de pages où les pastiches de mémoires de guerre ou de romans de science-fiction cèdent peu à peu la place à des tentatives de romans policiers et de romans noirs.

Lecteur boulimique, passionné par le cinéma américain et le jazz (il joue lui-même du saxophone alto), il deviendra également fervent praticien du jeu d’échecs et des jeux de stratégie en général. Destiné par ses parents à une carrière d’enseignant, il abandonne à leur grand désarroi ses études sans obtenir aucun diplôme, pour tenter de vivre de sa plume. Il enseigne un semestre le français en Angleterre, dans un collège pour aveugles de Worcester, puis revient en France.

Militant d’extrême-gauche pendant la guerre d’Algérie et auteur d’articles et de dessins pour le journal La Voie communiste, il s’écartera ensuite de l’action sur le terrain et se verra fortement influencé par les écrits de l’Internationale situationniste.

Son ambition initiale est de devenir scénariste pour le cinéma. Dans l’espoir d’y parvenir, il se lance dès 1965 dans une série de travaux alimentaires nombreux et variés : scénarios de courts métrages, écriture de synopsis, puis de deux films sexy pour Max Pécas (Une femme aux abois / La Prisonnière du désir et La Peur et l’Amour). En 1968, il rencontre son premier succès en rédigeant, avec Michel Levine, les scénarios et dialogues de onze épisodes de la série télévisée Les Globe-trotters réalisée par Claude Boissol. Parallèlement, il écrit des novélisations de films à succès (Mourir d’aimer, Sacco et Vanzetti), et d’épisodes des Globe-trotters, des romans pour la jeunesse, des romans d’espionnage, etc. Seul ou avec son épouse Mélissa, il s’attaque également à la traduction de nombreux ouvrages de langue anglaise, majoritairement des romans policiers ou des livres sur le cinéma (mémoires de Pola Negri, biographies de Humphrey Bogart ou des Marx Brothers…).

Mais ces travaux ne le rapprochent guère de la carrière à laquelle il aspire. L’idée d’écrire des romans lui apparaît alors comme une nécessité car il pense que, ses livres publiés, le cinéma s’y intéressera peut-être. Il considère en ce sens l’écriture de son premier roman comme un point de passage obligé vers le cinéma.

Œuvres romanesques

C’est assez logiquement que Manchette se tourne vers le roman noir, car il est déjà féru de ce genre littéraire et apprécie l’écriture « behavioriste » ou comportementaliste chère au romancier américain Dashiell Hammett. Dans ce style d’écriture, seuls les comportements, les actes et les faits sont décrits mais presque jamais les sentiments et les états d’âme. Il appartient au lecteur, à partir des fragments visibles du puzzle, de tirer la vision d’ensemble et d’entendre, par-delà les mots, ce qui n’a pas été dit.

Ayant adressé son premier manuscrit, L’Affaire N’Gustro, aux éditions Albin-Michel fin 1969, il se voit orienté par l’éditrice et écrivaine Dominique Aury vers la collection Série noire que dirige Marcel Duhamel aux éditions Gallimard. Son travail y est accueilli avec intérêt, mais on lui demande des retouches ; il les exécute dans les mois qui suivent, tout en travaillant sur un autre roman en collaboration. Neuf des onze romans de Manchette seront édités dans la Série noire.

En février 1971 paraît ainsi un premier roman, Laissez bronzer les cadavres !, écrit à quatre mains avec Jean-Pierre Bastid, puis deux mois après, un second, L’Affaire N’Gustro. Ces livres marquent le coup d’envoi de ce que Manchette lui-même baptisera par la suite le « néo-polar », genre en rupture radicale avec la Série noire française des années 1950/60. En s’appuyant sur la pensée situationniste, Manchette utilise la forme du roman policier comme tremplin à la critique sociale : le roman noir renoue ici avec sa fonction originelle. Pour François Guérif « l’arrivée de Manchette va faire l’effet d’une énorme claque dans la gueule, il va remettre la contestation sociale au centre du polar ». Le pittoresque de Pigalle et de ses truands cède la place à la France moderne des années 1970, avec son contexte politique et social spécifique. Cette tendance s’affirme clairement dans L’Affaire N’Gustro, récit directement inspiré de l’enlèvement, en 1965 à Paris, de Ben Barka, leader de l’opposition marocaine, par les services de sécurité marocains avec la complicité du pouvoir français.

En 1972, Manchette publie Ô dingos, ô châteaux !, roman dans lequel une jeune nurse et un garçonnet, fils de milliardaire, sont pourchassés par un tueur psychopathe et ses complices. Cette poursuite ponctuée d’éclats de violence est aussi l’occasion d’une peinture au noir de la société de consommation. Le roman obtiendra le Grand prix de littérature policière 1973.

En 1972 également paraît Nada qui relate l’enlèvement d’un ambassadeur américain par un petit groupe d’anarchistes, puis la destruction de ce groupe par la police. Dans ce livre, le plus directement politique de Manchette, l’auteur se penche sur l’erreur que représente le terrorisme d’extrême-gauche : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… » déclare le personnage central, Buenaventura Diaz. Le roman est adapté au cinéma par Claude Chabrol.

Dans son Journal 1966-1974, il écrit, le dimanche 7 mai 1972, à propos de Nada : « J’ai eu ce soir une discussion intéressante avec Melissa qui, de fait, pensait que mes personnages de desperados étaient en quelque mesure des « héros positifs » . J’ai tâché de la détromper en exposant qu’ils représentent politiquement un danger public, une véritable catastrophe pour le mouvement révolutionnaire. J’ai exposé que le naufrage du gauchisme dans le terrorisme est le naufrage de la révolution dans le spectacle ».

Après l’exercice de style que constitue L’Homme au boulet rouge, collaboré avec Barth Jules Sussman, amusante novélisation d’un scénario de western américain, viennent deux romans utilisant le personnage d’Eugène Tarpon, Morgue pleine et Que d’os !. Tarpon est un détective privé à la française, ancien gendarme responsable de la mort d’un manifestant et rongé par le remords, qui jette sur le monde un regard désabusé et se trouve mêlé à des affaires fort embrouillées.

En 1976 paraît Le Petit Bleu de la côte ouest, qui suscite à sa sortie des articles de presse revenant sur « le malaise des cadres » dans les sociétés libérales. Dans ce livre, Georges Gerfaut, cadre commercial, témoin d’un meurtre, devient à son tour la cible des assassins. Il abandonne abruptement sa famille et sa vie trop parfaite avant de rentrer au bercail, une fois ses poursuivants éliminés, car au fond, il ne sait que faire d’autre. Jalonné de références au jazz West Coast et rempli de morceaux de bravoure, ce roman reste l’un des chefs-d’œuvre de Manchette.

Vient ensuite Fatale, l’histoire d’Aimée Joubert, une tueuse à gages fragile qui affronte les notables d’une petite ville côtière. Le livre, refusé par la Série noire pour manque d’action, paraît hors collection chez Gallimard. Manchette explique qu’il a tenté dans ce « roman expérimental » de mettre en parallèle la dégradation idéologique du marxisme à la fin du XIXème siècle et la décadence du style flaubertien à la même époque, et précise que « ce n’est pas vraiment un sujet de polar. Je ne le ferai plus. »

En 1981, dans La Position du tireur couché, nouvelle expérience radicale d’écriture behavioriste à partir d’un thème classique, Martin Terrier, jeune tueur à gages désireux de prendre sa retraite, est de nouveau victime du monde qui l’entoure. Sa tentative de retour au pays tourne court, et son image d’aventurier se dégrade à mesure qu’il perd sa maîtresse, son argent, son ami, son adresse au tir. Ce roman est adapté une première fois au cinéma en 1982 sous le titre Le Choc avec Alain Delon dans le rôle principal. Il est adapté une deuxième fois en 2015 sous le titre de The Gunman avec Sean Penn et Javier Bardem.

Dans les années qui suivent, cependant qu’il est régulièrement identifié par la presse comme le père spirituel du courant néo-polar, Manchette ne publie plus de romans, mais il continue à écrire pour le cinéma ou la télévision, à traduire et à rédiger ses chroniques sur le roman policier. Il pense avoir conclu un cycle avec son dernier roman, qu’il conçoit comme une « fermeture » de son travail sur le champ du roman noir. Manchette explique dans une lettre de 1988 à un journaliste :

« Après cela, comme je n’avais plus à appartenir à aucune sorte d’école littéraire, je suis entré dans un secteur de travail bien différent. En sept ans, je n’ai pas encore fait quelque chose de satisfaisant. J’y travaille encore. »

À partir de 1996, après sa mort, paraissent plusieurs ouvrages qui témoignent de son activité durant les années où il n’a pas publié, en particulier le roman inachevé La Princesse du Sang, thriller planétaire entamé en 1989, qui devait marquer le début d’un nouveau cycle romanesque intitulé Les gens du Mauvais Temps et voir s’ouvrir une autre phase de la carrière de Manchette, tournée vers une relecture sur le mode romanesque de l’histoire contemporaine depuis l’après-guerre.

Travaux pour le cinéma

À partir de 1973, Manchette travaille régulièrement pour le cinéma comme adaptateur, scénariste et dialoguiste. Parmi ses travaux, Nada (Claude Chabrol, 1973) adapté de son propre roman, L’Agression (Gérard Pirès, 1974), L’Ordinateur des pompes funèbres (Gérard Pirès, 1976), La Guerre des polices (Robin Davis, 1979), Trois hommes à abattre (Jacques Deray, 1980), Légitime Violence (Serge Leroy, 1982), La Crime (Philippe Labro, 1983).

En 1974, il travaille avec Abel Paz, Raoul Vaneigem et Mustapha Khayati sur un projet de film portant sur la Révolution sociale espagnole de 1936 et la vie de Buenaventura Durruti.

Par ailleurs, plusieurs de ses romans sont portés à l’écran, dont trois pour Alain Delon, mais après Nada qui ne le satisfait pas entièrement, Manchette refuse de travailler sur ces adaptations. En effet, Claude Chabrol coupe au montage une phrase du communiqué du groupe Nada où sont attaqués le Parti communiste et L’Humanité. Manchette estime que le message du roman est dénaturé et désavoue le film.

Il considère la vente de ses droits au cinéma comme le moyen de financer son activité d’auteur. Son intérêt pour l’écriture cinématographique et son sens du dialogue l’amènent toutefois à se trouver sollicité pour de nombreux projets de films d’un intérêt très inégal, souvent adaptés d’autres auteurs de romans noirs (William Irish, Hillary Waugh, Wade Miller, etc). Il écrira ainsi un grand nombre de sujets et de scénarios sur commande, dont beaucoup ne verront pas le jour. Il travaille occasionnellement pour la télévision, par exemple à la collection de fictions TV « Série Noire » au début des années 1980, écrivant deux téléfilms de la série et presque tous les textes de présentation des épisodes, dits par le comédien Victor Lanoux qui incarne un détective privé.

Autres travaux littéraires

La traduction est une activité que Manchette juge noble et qu’il pratique tout au long de sa vie : entre 1970 et 1995, il signe au total une trentaine de traductions, parmi lesquelles des romans de Donald E. Westlake, Robert Littell, Robert Bloch ou Margaret Millar, plusieurs titres de Ross Thomas ainsi que le comic Watchmen.

Il s’est aussi essayé au scénario de bande dessinée avec l’album Griffu, réalisé avec Jacques Tardi, au récit pour la jeunesse, a écrit des préfaces, des notes de lecture, des nouvelles et une pièce de théâtre.

Parallèlement à ses romans et à ses travaux pour le cinéma, Manchette a également tenu un abondant journal intime de 1965 à 1995, qui forme au total un ensemble de plus de cinq mille pages manuscrites.

Écrits divers

Parmi ses multiples autres activités, Manchette a aussi été directeur de la collection de science-fiction « Futurama » (Presses de la Cité, 1975-81), chroniqueur des jeux de l’esprit (Métal hurlant, 1977-79) sous le pseudonyme du Général-Baron Staff, rédacteur en chef de l’hebdomadaire BD (1979-80), critique de cinéma (Charlie Hebdo) bien que ne se donnant pas toujours la peine de voir les films dont il parle, et surtout auteur de chroniques sur le roman noir (Charlie Mensuel, 1977/81) sous le pseudonyme de Shuto Headline. Avec ses chroniques sur le roman policier et ses Notes noires, parues dans la revue Polar (1982-83 et 1992-95), il s’est confirmé comme un théoricien majeur de la littérature de genre. Une collection de science-fiction, baptisée « Chute libre » par Jean-Patrick Manchette et dirigée par Jean-Claude Zylberstein, exista également de 1974 à 1978 aux Éditions Champ Libre.

Maladies et décès

Jean-Patrick Manchette souffre, entre 1982 et 1989, de symptômes notables d’agoraphobie, qui le laissent la plupart du temps retranché dans son appartement du XIIe arrondissement. Grand fumeur depuis l’âge de 13 ans (Celtiques, Gauloises, Gitanes, toujours des brunes sans filtre), il contracte en 1991 un cancer du pancréas, est opéré, connaît une période de rémission, puis en 1993, le cancer s’étend aux poumons. Il en meurt le 3 juin 1995 à Paris, à l’hôpital Saint-Antoine.

Parutions posthumes

Après son décès, sont parus son ultime roman inachevé, La Princesse du sang (1996), ainsi que des recueils de ses articles sur le roman policier (Chroniques, 1996), de ses chroniques de cinéma (Les Yeux de la momie, 1997) et de ses nouvelles accompagnées de son unique pièce de théâtre, Cache ta joie ! (1999), des extraits de romans abandonnés comme Iris (1997), un scénario inédit (Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, écrit en 1968, publié en 2008 dans la revue Temps noir) et un volume de son Journal couvrant les années 1966 à 1974. La Nouvelle Revue française (octobre 2008, no 587) a publié des Notes noires inédites suivi de Mise à feu, la dernière fiction écrite par Manchette avant sa mort.

Ces parutions sont venues confirmer l’importance de Manchette dans le panorama littéraire français. Ses livres sont traduits dans de très nombreuses langues à travers le monde, y compris en langue anglaise ce qui est le cas de très peu d’auteurs de romans policiers français.

En 2009, Doug Headline, fils de Jean-Patrick Manchette, fait paraître une adaptation en bande dessinée de La Princesse du sang (sur des dessins de Max Cabanes) dont il a achevé le scénario d’après la trame rédigée par son père.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Ils sont six : Épaulard, l’expert vieillissant ; D’Arcy, l’alcoolique violent ; Buenaventura Diaz, le caméléon aux identités multiples ; Treuffais, le prof de philo désabusé ; le jeune Meyer, dont la femme folle finira bien par le tuer un de ces quatre ; et Cash, la putain autoproclamée à l’intelligence troublante. Des profils aussi disparates que leurs passés respectifs. Pourtant, ensemble, ces paumés d’extrême gauche formeront le groupe « Nada ». Leur premier coup d’éclat : enlever l’ambassadeur américain, en visite discrète dans une maison close parisienne. Une opération aussi risquée exige audace et maîtrise. Mais si le gang de marginaux l’exécute sans coup férir, la suite ne sera pas si simple. Chargé de l’affaire, le rusé commissaire Goémond va mener une sanglante traque aux « anarchistes »… Entre morts inutiles, dégâts collatéraux et pressions politiques, les membres du groupe « Nada » s’apprêtent à passer les plus longues heures de leur existence… Avant quelle fin ?

(Source : Dupuis)

Mon avis :

180 pages suffisent pour nous mettre KO, avec un scénario simple, une construction classique que l’on peut découper en trois parties : La préparation de l’enlèvement, l’enlèvement et le duel final. Jean-Patrick Manchette démontre ce qu’est le polar béhavioriste et le démontre de grandiose façon. On n’y trouve ni description de lieux, ni sentiments des personnages. Le lecteur est suffisamment pour s’imprégner des phrases cinglantes et construire son propre décor.

Le contexte du roman se situe dans une France aux prises avec de nombreux groupuscules terroristes et revendicateurs, opposés à un gouvernement buté et ultra-violent. Le message de ce roman n’est pas de fustiger un camp ou l’autre. Il est plutôt comme il est écrit majestueusement vers la fin de proclamer : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… ». Règlement de compte, surement. Vision réaliste et lucide sans aucun doute.

Les personnages sont tous marquants, et c’est probablement ce que je retiendrai de ce roman. Chacun a sa propre vie, sa propre motivation. Seule la femme fatale du roman, Cash, traînera une aura de mystère de ce point de vue là. On ne peut pas pencher d’un coté ou de l’autre, prendre parti pour les uns ou les autres, on assiste juste à un gigantesque gâchis sanglant et pour le coup, sans concession ni négociation, du groupe terroriste Nada aux plus hautes sphères de l’état.

Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman. Ce qui est sûr, c’est que c’est un roman qui s’est inspiré des romans Hard-boiled américains qui était en avance sur son temps. Ce qui est sur, c’est que c’est une lecture indispensable, pour tout fan de polar, comme les écrits de son auteur qui sont regroupés dans un volume de la collection Quarto. Nul doute que je vais revenir sur ses romans très bientôt.

Oldies : La danse de l’ours de James Crumley

Editeur original : Albin Michel puis Gallimard

Réédition illustrée par Aude Samama : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Permettez-moi de vous souhaiter à nouveau une excellente année 2019, pleine de découvertes littéraires enthousiasmantes.

2018 fut l’année Rivages Noir. 2019 sera l’année Série Noire. Et quoi de mieux que de commencer par un gigantesque auteur du roman noir, qui a influencé nombre de jeunes auteurs actuels. Il est à noter que ce roman fut édité par Albin Michel, puis le Livre de poche, avant d’être repris par Gallimard Série Noire puis Gallmeister.

L’auteur :

James Crumley est un écrivain américain, né le 12 octobre 1939 à Three Rivers, au Texas, et mort le 17 septembre 2008 à Missoula, dans le Montana.

James Crumley est né dans une région rurale reculée du Texas en 1939.

Après y avoir fait ses études et servi pendant deux ans dans l’armée, il devient professeur de composition littéraire. Il est ainsi embauché successivement par de nombreuses universités, il a la bougeotte, et le métier de professeur ne lui convient guère. Attiré par le poète Richard Hugo, comme d’autres écrivains de sa génération (James Welch, Bob Reid, Neil McMahon, Jon A. Jackson), il débarque à Missoula, Montana, au milieu des années 1960.

Il s’essaye à la poésie et à l’écriture de nouvelles, en plus d’animer des ateliers d’écriture en compagnie de Richard Hugo, James Lee Burke et d’autres écrivains.

En 1967, il écrit son premier roman, Un pour marquer la cadence (One to Count Cadence), qui n’est publié qu’en 1969. Sur fond de guerre du Viêt Nam, ce roman raconte une histoire d’amitié entre un sergent dur-à-cuire et un soldat gauchiste. Crumley met déjà le pied dans le roman noir, genre dans lequel il excellera par la suite. « Jamais de polar pur et dur mais des ouvrages où le suspense et l’intrigue servent avant tout à nous faire pénétrer au plus profond des questionnements humains sur le bien et le mal, la violence, la dépendance, le pouvoir », comme le dit Jean-Marie Wynants dans un article relatant la rencontre des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo avec la ville de Missoula et ses écrivains.

Crumley est terriblement ancré à Missoula, comme tous les autres écrivains du coin. Missoula est leur coin de paradis, un paradis où règnent tolérance, bonne humeur, où l’alcool coule à flots et où les écrivains sont une denrée incroyablement fréquente. À Missoula, tout le monde écrit. Au milieu des montagnes, dans cette ville de 50 000 habitants, Crumley reste donc. Il essaye bien parfois de s’en « échapper », mais il finit toujours par y revenir. « On s’y sent bien, alors on y reste, c’est tout. Cette ville m’a adopté. Il y fait bon vivre, niché entre les montagnes du Montana. Il y a de tout chez nous. Même un policier-écrivain, comme Robert Sims Reid : c’est un bon gars… même s’il est flic ! », révèle Crumley dans une interview accordée à Guillaume Chérel et Hervé Delouche.

En 1966, peu de temps après son arrivée à Missoula, il laisse définitivement tomber l’enseignement, constatant qu’il n’est pas fait pour ça. En revanche, il est passionné par l’écriture. Il en parle d’ailleurs comme d’une drogue, quelque chose de vital et quasi obsessionnel : « En période d’écriture, je rêve de ce que j’écris toutes les nuits. Si je travaille trop longtemps, je plane littéralement parce que ça marche, alors je dépasse mes 4, 5 heures de travail quotidiennes. Ça peut aller jusqu’à 7 ou 8 heures. Mais après, je suis tellement excité que je ne peux plus dormir pendant 2 ou 3 jours. La sensation de ce trip dans l’écriture est géniale, j’adore ça. Mais après c’est terrible, très dur. Comme pour un camé en pleine descente ».

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

L’ancien détective privé Milo Milodragovitch s’est assagi : délaissant les drogues, il limite désormais ses vices à l’alcool et s’est trouvé un job paisible d’agent de sécurité à Meriwether, Montana, en attendant de pouvoir toucher l’héritage parental le jour de ses cinquante-deux ans. Quand une riche vieille dame, ancienne maîtresse de son père, vient remuer de vieux souvenirs et lui confier une enquête si facile qu’elle ne semble pas justifier ses généreux émoluments, l’aubaine est trop alléchante pour pouvoir résister. Mais ce qui devait n’être qu’une mission de routine ne tarde pas à exploser en tous sens et se transforme en une course frénétique entre voitures en feu, lancers de grenades, tirs de mitrailleuses et rails de cocaïne.

À travers les yeux d’un antihéros dur à cuire et attachant, qui regarde avec amertume l’hédonisme des années 1970 se changer en matérialisme des années 1980, James Crumley nous livre un roman saccadé, brutal et sans concession, ponctué de descriptions méditatives de l’Ouest américain.

Un texte rock ’n roll et irrévérencieux que j’adore – Élise Lépine, FRANCE CULTURE

Tout l’humour et le désespoir de Crumley sont là, portés par un style puissant, une poésie sombre. Son portrait sans concession d’une Amérique des années 70-80 n’a pas pris une ride – Bruno Corty, LE FIGARO LITTÉRAIRE

Mon avis :

La réédition du troisième polar de James Crumley est une bonne occasion de démarrer cette nouvelle année 2019 sous les meilleurs auspices. Car James Crumley fait partie du Panthéon du genre, il a allié ses personnages cassés à un style balançant entre humour grinçant et pureté poétique. Il a enfin creusé un sillon entre le polar et la littérature blanche, démontrant que l’on peut être une grande plume et raconter des histoires noires. Il fait partie de ces auteurs qui créent un pont, un lien pour le pur plaisir des lecteurs.

L’intrigue de ce roman est d’une simplicité enfantine : Une vieille dame convoque Milo Milodragovitch pour lui confier une affaire absurde. Elle voit en face de chez elle un couple qui se rejoint une fois par semaine et elle voudrait en savoir plus sur eux, par pure curiosité. Comme elle est proche de la fin et qu’elle a été l’une des amantes de son père, il ne peut pas lui refuser ça, d’autant plus qu’elle paie très bien. Sauf que cette affaire ne va pas être de tout repos, loin de là.

Raconté à la première personne, ce roman place au centre de l’intrigue Milo, avec son mal-être, son esprit jusqu’au-boutiste et ses actions déraisonnables. Âgé de 47 ans, il doit encore patienter 5 ans avant de toucher son héritage et en profite pour s’occuper d’affaires sans importance lui permettant de se payer son alcool et sa coke. Si on ajoute qu’il ne peut résister à un sourire charmeur, vous avez l’exemple même du détective sans limites.

Là où James Crumley se détache du lot, c’est par son humour grinçant, sa façon de décrire ses scènes à base de digressions visuelles, et par sa faculté d’être lucide et de créer des scènes soit drôles, soit tristement réalistes. On y trouve ici des passages d’un burlesque étonnant juste avant qu’il ne descende en flammes la société de consommation américaine. Et tout cela avec une langue qui tangue entre hargne et poésie, rage et fatalisme, si bien que c’en est un vrai plaisir de lecture.

Ce roman-ci démarre doucement, par beaucoup de fous rire, puis passe par une séquence émotion, quand Milo rencontre la vieille dame, avant de plonger dans un roman d’action débridé, une course poursuite sans but ni avenir, où Milo se retrouve à contempler notre monde de violence entre noirceur et détachement, essayant juste de sauver sa peau. Parce que, à un moment, c’est la seule chose qui reste à faire … tout en gardant le recul et l’humour nécessaire pour ne pas péter un câble.

Comme les deux précédents réédités par Gallmeister, Fausse piste et Le dernier baiser, la traduction m’a semblé proche de celle de Gallimard, mais le roman bénéficie d’illustrations en Noir et Blanc qui collent parfaitement au style de l’auteur. Et comme les deux précédents, c’est une lecture à ne pas rater, qui n’a pas pris une ride. Un indispensable, quoi !

Oldies : Night Train de Nick Tosches

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Julia Dorner

Quand j’ai décidé de consacrer cette année 2018 à la collection Rivages Noir, je m’étais dit que cela me donnerait l’occasion de lire des auteurs que j’adore. Ce roman-là, je l’ai déjà lu une fois, j’en parlerai plus bas, et je l’ai relu dans le cadre de la sélection 2019 du Grand Prix des Balais d’Or (N°630).

L’auteur :

Nick Tosches, né le 23 octobre 1949 à Newark, dans l’État du New Jersey, est un écrivain, romancier, poète, biographe et journaliste rock américain.

Né d’un père italo-albanais et d’une mère irlandaise, Nick Tosches grandit à New York. Après divers petits boulots, il publie ses premiers papiers dans les magazines de rock Creem et Fusion.

Son premier ouvrage, Hellfire, une biographie de Jerry Lee Lewis publiée en 1982, le place d’emblée au rang des écrivains majeurs de la scène musicale. Les biographies qu’il a écrites par la suite retracent les itinéraires de Dean Martin, Michele Sindona, Sonny Liston, Emmett Miller (un des derniers chanteurs de minstrel show) et Arnold Rothstein.

Nick Tosches a également publié un recueil de poésie, Chaldea (Chaldea and I Dig Girls, 1999) et quatre romans policiers : La Religion des ratés (Cut Numbers, 1988), qui remporte en France le prix Calibre 38, Trinités (Trinities, 1994), un roman noir opposant la pègre asiatique et la mafia sicilienne, La Main de Dante (In the Hand of Dante, 2002), dans lequel des mafieux tentent de mettre la main sur un manuscrit de La Divine Comédie que possède le Vatican, et enfin, Moi et le Diable (Me and the Devil, 2012), dont le point de départ est la rencontre entre un écrivain vieillissant et une envoûtante inconnue, une nuit, dans un bar de New York.

Le Roi des Juifs (King of the Jews, 2005) est une biographie romancée du gangster Arnold Rothstein. Des articles et divers textes de Nick Tosches ont en outre été publiés dans les revues Vanity Fair et Esquire. La plupart de ces écrits sont regroupés dans le recueil The Nick Tosches Reader en 2000. En 2009, Nick Tosches fait paraître Never Trust A Loving God, un ouvrage écrit en collaboration avec son ami et peintre Thierry Alonso Gravleur.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Devenu champion du monde des poids lourds en 1962, Charles Sonny Liston semblait avoir exorcisé son passé de fils d’esclave. Il s’était frayé un chemin jusqu’au sommet, et ceux qu’il affrontait sur le ring disaient que personne ne pouvait l’arrêter. Ses liens avec la pègre en avaient fait un champion craint mais impopulaire. Et lorsqu’il perdit son titre face à Muhammad Ali, presque sans combattre, tout le monde eut l’air de s’en moquer.

On connaît les qualités de Nick Tosches quand il s’agit de rendre le réel aussi passionnant qu’un roman. Il avait déjà percé à jour le mystère Dean Martin et mis en lumière les démons de l’Amérique dans Dino (Rivages/Noir n° 478). On lit avec la même passion son récit de la vie du boxeur Sonny Liston, personnage également énigmatique.

Témoignages, documents officiels, archives privées, tout est matière pour Nick Tosches qui brosse le portrait d’un homme pitoyable et mythique, dans un style expressif et dense qui révèle son immense talent d’écrivain.

Mon avis :

Être ou ne pas être, là est la question. Relire ou ne pas relire des romans que j’ai déjà lus et adorés, là est la question. Et c’est réellement la question que je me pose alors que je viens de relire ce roman. Comme je l’ai dit, ce roman est sélectionné pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019 et donc je me suis re-penché sur ce livre sur l’insistance de mon ami Richard. Si on peut le classer dans la catégorie Polar, c’est bel et bien la biographie de Sonny Liston, champion du monde de boxe des Poids Lourds en 1962.

Les biographies ne sont pas ma tasse de thé, mais je dois dire que Nick Toshes, auteur trop méconnu en France, a l’art d’insuffler un rythme rapide, avec son écriture coup de poing. J’attends d’une biographie qu’elle soit documentée, passionnante, et vivante. Pour la documentation, elle est impressionnante puisque l’auteur fait intervenir des extraits de journaux, des interviews et des personnages dont il va résumer leur vie. Ce roman noir biographique est passionnant, oh oui !, car il nous montre et dénonce l’esclavagisme, le racisme, et surtout l’emprise de la mafia ou des mafias sur un sport qui permettait de se faire beaucoup d’argent rapidement et sans risque. Vivante, éloquente, incroyable, cette histoire l’est assurément.

Incroyable de voir comment Sonny Liston n’a jamais ressenti de frontière entre bien et mal, comment il a participé à des meurtres payés par la mafia, comment il était doué, comment il était lié à la religion, comment il adorait les enfants. Incroyable, ce personnage l’est par sa dualité bon / mauvais, et c’est probablement pour cela qu’il a été aussi mal aimé par le peuple américain. Incroyable, ce roman l’est par la passion que Nick Toshes y a mise, s’impliquant dans certains passages en parlant à la première personne, et en restant derrière les faits comme le journaliste génial qu’il est. Incroyable, cette dénonciation l’est, de toutes les magouilles, à tous les niveaux, les corruptions, les contrats faussés et les paris arrangés d’avance. Incroyable, l’itinéraire de cet homme l’est, à qui on n’a voulu donner sa chance que tard dans sa vie, dont la défaite face à Mohamed Ali est empreinte de doute, dont la mort est encore aujourd’hui empreinte de bizarreries et de contradictions.

Que vous dire d’autre ? Il vous faut lire, dévorer, les romans de Nick Toshes, celui-ci, mais aussi Dino, qui retrace la vie de Dean Martin, sans oublier ses premiers polars ou même La main de Dante. Voilà les romans que j’ai adorés de cet auteur et que je vous recommande pour une analyse juste et rageuse de la société américaine.

Miasmes d’Elisabeth Sanxay-Holding

Editeur : BakerStreet editions

Traducteur : Jessica Stabile

Depuis quelque temps, des éditeurs vont déterrer des romans anciens qui n’ont jamais été publiés en France, et leur donnent une chance. Si certains sont surtout intéressants pour des raisons anthropologiques culturelles (j’ai trouvé cette expression dans le Larousse), d’autres méritent très largement que l’on s’y intéresse. Miasmes d’Elisabeth Sanxay-Holding est un must de roman psychologique.

Alexander Dennison est un jeune docteur qui n’a qu’un seul objectif : pouvoir s’installer à son compte avant d’épouser sa fiancée Evie. Quand il s’installe à Shayne, les patients ne se pressent pas et les journées deviennent longues. Son rêve de mariage s’envole, à son grand désespoir.

Quand le docteur Leatherby le convoque, c’est pour lui proposer de le seconder, car il devient trop âgé pour assurer ses visites à l’extérieur et les consultations dans sa grande demeure. Evidemment, Dennison accepte de suite, d’autant plus qu’il est logé sur place et qu’on lui propose une avance sur son salaire qui va lui permettre de s’acheter des habits convenables.

Dennison doit donc s’adapter à un nouvel environnement, dans une grande demeure, avec pléthore de domestiques, sans qu’on lui explique clairement les rôles des uns et des autres. Bien vite, le doute s’insinue dans l’esprit de Dennison. La secrétaire du docteur, Miss Napier, lui dit qu’il n’aurait jamais du accepter ce poste. Quand il apprend qu’un des patients du docteur est mort de crise cardiaque, alors qu’il était en consultation la veille, Dennison essaie de comprendre ce qui se passe dans cette maison.

Alors que c’est un roman psychologique, l’atmosphère devient vite mystérieuse, puis angoissante avant de se transformer en une explication finale regroupant tous les protagonistes, comme le fera par la suite la grande Agatha Christie. A part la dernière scène que l’on peut juger datée, le roman est d’une modernité impressionnante, ce qui démontre finalement que l’Homme n’évolue que bien peu en un siècle !

Le docteur Dennison est donc au centre d’un environnement et l’auteure va donc nous décrire les événements, en les faisant suivre par les interprétations de Dennison. C’est remarquablement bien fait et surtout remarquablement efficace. Car cela ne nous donne que la vision que Dennison a d’une situation qu’il ne comprend pas. Et comme il est jeune et n’ose pas ni s’imposer, ni poser des questions, il en arrive à s’embringuer dans des histoires qui n’existent pas … ou qui vont se révéler totalement erronées.

En tant que lecteur, j’ai suivi le raisonnement de Dennison, la tête dans le guidon, sans jamais me douter de comment cela pouvait finir. Et jamais, je ne me suis demandé si ce roman avait été écrit en 1929 ou aujourd’hui. En cela, c’est un roman remarquable de modernité (Je l’ai déjà dit ? Bon, tant pis, je le répète). Et puis la fin soulève un problème très actuel à propos duquel on entend de nombreux débats encore aujourd’hui.

Je voudrais juste ajouter une dernière chose : ne croyez pas que parce que c’est un roman « ancien », tout se termine bien dans le meilleur des mondes. Si cela ne termine pas en drame, la toute fin se révèle est à la fois cruelle et bien noire. Avec tous ces arguments, je ne comprends pas que vous n’ayez pas encore acheté ce roman !

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Scarface d’Armitage Trail

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Frank Reichert

Quand j’ai décidé de consacrer cette année 2018 à la collection Rivages Noir, je m’étais dit que cela me donnerait l’occasion de lire quelques classiques. En termes de romans de gangsters, Scarface en est même le précurseur !

L’auteur :

Armitage Trail, nom de plume de Maurice Coons, né le 18 juin 1902 à Madison, dans l’État du Nebraska, aux États-Unis, et mort le 10 octobre 1930 à Los Angeles, en Californie, est un écrivain américain, auteur de roman policier.

Son père est imprésario dans le théâtre. Dès l’âge de 16 ans, il se consacre à l’écriture. Il écrit d’abord, sous son patronyme, des nouvelles policières pour divers pulps. Puis, selon Claude Mesplède, « il devient l’unique auteur de plusieurs numéros de magazines policiers en utilisant divers pseudonymes »

En 1929, il donne un premier roman intitulé The Thirteenth Guest. En 1930, il fait paraître l’œuvre qui le rend célèbre, Scarface, l’histoire de l’ascension d’un jeune gangster de Chicago. Selon le critique littéraire, « si le protagoniste est inspiré du célèbre gangster Al Capone, le récit n’a qu’un lointain rapport avec la véritable histoire de celui-ci ». Armitage Trail qui s’est servi de sa connaissance du milieu et de la mafia de Chicago, écrit dans ce roman une « reconstitution de l’époque de la prohibition […] rendue d’excellente façon et relève presque du documentaire ».

Scarface est adapté à deux reprises au cinéma : en 1932, dans un film réalisé par Howard Hawks sur un scénario de Ben Hecht et, en 1983, dans une réalisation de Brian De Palma sur un scénario d’Oliver Stone.

Appelé à Hollywood pour devenir scénariste, il meurt, à 28 ans, d’une crise cardiaque dans un cinéma de Los Angeles.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Dans les rues de Chicago au début du XXe siècle, sous le regard inquiet de son frère aîné Ben, un policier, le jeune Tony Guarino, montre d’évidentes dispositions pour les activités délictueuses. Vite nommé second d’un caïd local, puis revenu balafré de la Première Guerre

mondiale, il va connaître une ascension fulgurante au sein de la pègre, avant d’en devenir le  » big boss « .

Façonnée par la violence, sa vie s’achèvera de la même manière, dans un face-à-face tragique avec son propre frère. La réédition d’un grand classique des années 1920,

Premier roman de gangsters inspiré de la vie d’AI Capone, adapté par Howard Hawks en 1932 puis modernisé par Brian De Palma en 1983.

Mon avis :

En introduction de ce roman, on trouve un article de Maxime Jakubowski nous présentant la biographie d’Armitage Trail. Il est hallucinant d’apprendre qu’il est mort à 28 ans, qu’il n’a pas connu le succès de son livre, ni les films qui en ont été adaptés. Se basant sur la vie d’Al Capone, la légende veut que ce dernier n’ait pas lu le livre. Et pourtant, il aurait pu se reconnaître dans chaque page.

Tony Guarino a été élevé dans une famille bien comme il faut. Sa mère se démène au travail pour leur donner une éducation décente, son frère est policier et sa sœur poursuit ses études. Mais lui en veut plus. Il tombe surtout amoureux de Vyvyan Lovejoy, la femme du caïd d’un quartier de Chicago Al Spingola. N’écoutant que sa soif de violence, il flingue le malfrat et se retrouve obligé de s’engager dans l’armée pour se faire oublier de la police. A son retour, avec une balafre sur la joue gauche, il apprend qu’on le croit mort. Il change donc de nom, s’engage en tant que tueur dans le gang de Lovo et commence une ascension sociale à base de meurtres et de guerre des quartiers.

En 220 pages, Armitage Trail va donner naissance à un nouveau genre dans le polar : le roman de truand. Ecrit sur une base de phrases courtes, amoncelant les scènes avec énormément de créativité et une logique implacable, ce roman ressemble à une biographie qui se lit d’une traite. Oubliez Mario Puzo et son parrain, qui va vous sembler bien terne. Il y a dans ce roman de la passion, de la violence, de la stratégie, et une histoire magnifique, inoubliable, grandiose.