Le sang des pierres de Johan Theorin (Albin Michel)

Après L’heure trouble et L’écho des morts, voici le troisième roman de Johan Theorin, dont les caractéristiques tiennent en un mot : Atmosphère. Celui-ci n’échappe pas à la règle.

Nous sommes sur l’île d’Öland, pendant les vacances de Pâques. La fonte des neiges est en cours et la nature reprend ses droits. Gerloff Davidsson, 83 ans, vient de voir mourir de vieillesse un de ses amis, l’ancien gardien du cimetière Torsten Axelsson. Alors, comme il pressent sa fin proche, il décide de revenir chez lui. Il décide donc de quitter la maison de retraite pour revenir chez lui, où il va apprécier le temps qui passe et lire enfin les carnets intimes de sa femme.

Comme le printemps arrive à grands pas, de nouveaux Suédois arrivent pour s’occuper de leurs riches résidences. Gerloff va donc avoir l’occasion de rencontrer de nouveaux voisins. C’est le cas de Max et Vendella Larsson. Vendella connaît bien la région pour y avoir passé son enfance et aime à faire revivre les légendes des Elfes et des Trolls. Max est plutôt un homme taciturne et secret qui prépare un livre de recettes de cuisine et prépare de futures conférences.

Vendella adore le footing et va courir avec Peter Mörner qui vient d’arriver lui aussi. Il a repris la maison de son oncle Ernst Adolfsson, l’ancien tailleur de pierres. Peter vient sur l’ile avec sa fille Nilla gravement malade et son fils Jesper, qui passe son nez plongé dans sa Game Boy. Lorsqu’un incendie ravage les entrepôts de son père Jerry, Peter doit aussi loger ce dernier, qui n’est autre que le propriétaire d’une entreprise de revues pornographiques.

Encore une fois, Johan Theorin prend la cadre de l’île d’Öland, et encore une fois, il imagine de toutes pièces le village où se déroule l’action. Action ? Euh pardon. Johan Theorin n’est pas spécialement connu pour faire des romans d’action. Et d’ailleurs l’intérêt n’est pas là. Dans ce roman, qui est situé au printemps, il ne peut pas déployer son talent à faire vivre des paysages mystérieux.

Qu’à cela ne tienne ! il parsème l’histoire des légendes entre les Elfes et les Trolls, les gentils et les méchants. Il parait qu’ils se partageaient l’île, et qu’ils se sont combattus à un endroit situé près de la carrière de pierres, ce qui a donné à la pierre une couleur rouge sang. Vendella, l’un des personnages de cette histoire a vécu son enfance sur cette île, et elle a toujours vécu en compagnie des Elfes, faisant de ces histoires une part de son passé.

Les personnages sont d’ailleurs ceux qui font avancer l’intrigue. On retrouve avec énormément de plaisir Gerloff, ce qui me manquait dans la précédente enquête, mais aussi Peter, un beau portrait de père dépassé par les événements, obligé de se confronter au passé de son père et d’assumer l’héritage bien peu glorieux que celui-ci lui laisse.

Alors, oui le rythme est lent. Mais les scènes, décrites dans des chapitres courts, s’enchaînent avec une logique implacable, pour faire avancer une intrigue qui peu à peu s’enfonce dans des abîmes qui font une telle opposition avec la beauté du printemps. Et l’on est d’autant plus surpris quand Johan Theorin nous jette à la figure une scène choc : on est tellement bien installé dans notre confort que cela nous frappe d’autant plus fort.

Ce troisième tome m’a semblé à la fois très différent des deux autres, et avec tant de ressemblances aussi. Car il y a tant de maîtrise dans les descriptions de la vie de tous les jours, tant de facilité à passer d’un personnage à l’autre, tant de fluidité dans l’écriture, que c’est un vrai plaisir à lire. Mais rappelez vous bien, que si vous cherchez un roman avec de l’action, ce roman n’est définitivement pas pour vous.

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Le chouchou du mois de septembre 2014

On repart, la fleur au fusil, après des vacances pluvieuses, après de mauvaises surprises aussi puisque j’ai décidé de déménager, de changer de plateforme quand Overblog a décidé d’envahir Black Novel de publicités indésirables. Voici donc le premier chouchou de la deuxième vie de Black Novel sur https://blacknovel1.wordpress.com

On ne change pas de principe, je ne parlerai que des lectures que j’ai aimées. Le but de ce blog est de donner des pistes pour vos lectures, pas de descendre le travail des auteurs. De même, vous allez trouver les mêmes rubriques qu’auparavant. Je vais juste faire un petit rappel, et désolé pour les fidèles lecteurs. Mes avis de lectures nouvelles paraissent les mercredi et dimanche soir, et parfois le vendredi. Le billet du mardi ne concerne que des informations liées au polar que l’on m’a fournies et que je relaie.

A chaque début de mois, il y a la rubrique Oldies, qui passe en revue soit un roman fraichement édité mais qui a initialement été publié il y a plus de 10 ans, soit une lecture d’un ancien roman qui meuble mes bibliothèques. Ce mois-ci, j’ai lu et beaucoup apprécié le polar politique Get up ! Stand up !   de Perry Hanzell (Sonatine), surtout par sa façon de nous narrer le destin de personnages à la tête d’une île qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la Jamaïque.

Durant ce mois de septembre, j’ai aussi publié une lecture dans le cadre des chroniques virtuelles, qui sont un avis sur une lecture électronique. Ce mois-ci, j’ai continué la série de Maddog, un détective bourré d’humour aux aventures mouvementées. Sa dernière en date, Chasse à l’épaulard de William Exbrayat (Storylab) est très bonne. Retenez bien le nom de son auteur, on va en entendre parler …

J’ai inauguré une nouvelle chronique, qui s’appelle Novella. Il s’agit de parler de romans courts, d’une centaine de pages, que l’on peut lire en une journée. Ce mois-ci, j’ai lu et adoré Le 6 coups de minuit d’Antoine Léger (Paul & Mike). Là encore, cette lecture m’a permis de découvrir un auteur à la plume à la fois efficace et subtile, qui nous raconte une histoire noire et dure.

Je m’autorise aussi à accueillir des invités. Ce mois-ci, ce fut Gregory qui nous parle de Domermann, dont le premier tome de l’intégrale est sorti l’année dernière. Ce recueil de 7 histoires est, semble-t-il un livre violent, brutal. Du pur divertissement qui vient poursuivre le plaisir de regarder le film.

En cette rentrée de septembre 2014, j’aurais lu beaucoup d’auteurs anglo-saxons. Commençons par le plus impressionnant en ce qui me concerne, à savoir Le retour de Robert Goddard (Sonatine) : ce roman sous forme de saga familiale est passionnant de bout en bout, servi en cela par une écriture magique, hypnotique, extraordinaire. On se laisse à la fois bercer par le style, on suit les événements du personnage principal, et on finit le roman ébahi et heureux, comblé.

J’aurais retrouvé avec grand plaisir deux auteurs, dont j’avais beaucoup aimé les premiers romans. Dans deux genres différents, Donnybrook de Frank Bill (Gallimard) et Le chant du converti de Sebastian Rotella (Liana Levi) confirment et comblent toute l’attente que l’on pouvait mettre en eux. Donnybrook est un roman noir impressionnant aux couleurs rouge sang et noir comme l’âme des personnages. Le chant du converti nous montre à travers un roman d’espionnage une armée internationale que les pays occidentaux ont du mal à identifier. C’est un brûlot tristement réel et bien ancré dans l’actualité.

Deux nouveaux auteurs font leur apparition sur Blacknovel1, car j’adore découvrir de nouveaux auteurs, et en particulier lire les premiers romans. Coup d’essai largement remporté en ce qui concerne Le village de Dan Smith (Cherche midi), qui est un roman course poursuite dans la Russie des années 30 en plein hiver. Psychologiquement, ce roman est très fort. Coup d’essai moyennement réussi pour Deep Winter de Samuel Gailey (Gallmeister) qui est doté d’un excellent scenario, mais qui tire sur des ficelles trop faciles par moments, et surtout de façon trop voyante.

Le titre du chouchou du mois de septembre 2014, j’ai décidé de l’accorder à Beau temps pour les couleuvres de Patrick Caujolle (Editions du Caïman). Et ce fut bien difficile de choisir, mais ce roman est à la fois très fort, par son intrigue très simple en apparence, par ses personnages attachants, par son humour omniprésent, par son coté description du système policier et judiciaire.

Bref, vous l’aurez vu, ce mois de septembre confirme que l‘année 2014 est exceptionnelle, le nombre de coups de cœur n’aura jamais été aussi important, et les chouchous jamais aussi difficiles à choisir. Rendez vous donc le mois prochain pour un nouveau chouchou et d’ici-là, n’oubliez pas le principal : lisez !

Le Mur, le Kabyle et le marin de Antonin Varenne (Viviane Hamy)

Putain, deux ans ! Comme disaient les Guignols de l’info. Deux ans que je l’attends, ce roman de Antonin Varenne. Deux ans, depuis le choc Fakirs et le premier coup de cœur de Black Novel. Eh bien, le voici ! Et c’est un coup de cœur … encore !

Avril 2008. Combat de boxe sordide entre un jeune homme d’une vingtaine d’années et un autre boxeur de quarante ans. Le combat est âpre, difficile entre Gabin le jeune et Georges Crozat le flic, dit le mur. On l’appelle comme cela car il sait encaisser. Il est patient, prend les coups, et surveille les faiblesses de son adversaire. Il reçoit d’innombrables coups, les supporte mais aime ça. Puis, au cinquième round, Gabin est fatigué, baisse sa garde, et Le Mur le cueille d’un uppercut magistral : KO

A la fin du match, Paolo, son entraîneur, est fier de lui, même s’il aurait préféré qu’il attende le sixième round pour le descendre. Se pointe alors le Pakistanais, qui lui propose un marché : tabasser des mecs pour une bonne somme, tout cela sans risque, pour venger quelques cocus. Le Mur refuse puis finit par accepter cette manne qui va lui permettre de se payer quelques putes supplémentaires. Un bristol glissé dans sa boite aux lettres, le nom de la future victime et voilà Crozat devenu le poing armé de la pègre. C’est le tour de Dulac puis de Brieux puis de deux autres hommes, jusqu’à ce qu’il croise le chemin de Bendjema, qui va lui ouvrir les yeux.

1957. Verini est un jeune homme issu d’une famille d’ouvriers. Son père lui a dit : « casse toi, ne viens pas travailler à l’usine ». Alors, il s’applique pour ses études de dessin industriel puis s’engage dans l’armée. Avec l’aide du piston du père de sa petite amie, il est envoyé en région parisienne. Mais le coup de piston a un prix : il ne doit pas revoir sa copine. Il refuse alors l’autorité et reçoit sa punition : la mesure disciplinaire est de l’envoyer en Algérie, en plein cœur du conflit.

Après le choc Fakirs, attendez vous à une deuxième rafale, toute aussi puissante. Et là où Antonin Varenne montrait notre société avec une enquête sur un jeune homme qui se transperçait pour son public, cette fois ci, il nous oblige à regarder ce que beaucoup ne veulent pas se rappeler : la guerre d’Algérie. Entre les entraînements et les images de propagande, tout est bon pour monter les gentils Français contre les méchants Algériens. Puis, ce sont les descriptions des DOP (les Dispositifs Opérationnels de Protection), cette institution de torture des ennemis. Et, encore une fois, l’auteur nous décrit cela au travers de Verini sans prendre position, ce qui en rajoute encore dans notre imaginaire à nous, lecteurs. « La guerre ne forme pas la jeunesse, elle la viole ».

Et puis, on a encore affaire à de beaux portraits d’hommes entre Crozat, ce policier municipal, « même pas policier », boxeur bientôt à la retraite, désespérément seul, qui aime la douleur, qui est vide comme une baudruche, qui est bigrement attachant aussi. Brahim Bendjema, un vieil algérien qui a tout vu, tout connu et qui trouve la bonne raison au bon moment pour se venger, essayer de créer un semblant de justice, et Verini, ce jeune homme devenu un homme vide, une victime dans le clan des gagnants / perdants marqué à vie et qui veut juste oublier.

L’ambiance est lourde, glauque, violente, malsaine, avec toujours cette qualité pour les dialogues. Par contre, j’ai l’impression d’une grande progression dans l’utilisation de la langue, une volonté de ne pas en rajouter, mais de trouver les mots justes, les verbes qui frappent. C’est un roman que j’ai lu lentement, buvant chaque mot, avalant chaque phrase de peur de rater un moment ou une expression important. C’est le roman de la maturité pour Antonin Varenne, le roman qui ne se lit pas comme on lirait un thriller mais qui se déguste comme un verre de cognac : doucement mais avidement, avec un goût âpre et inoubliable sur la fin. Bienvenue dans l’horreur, celle qui fait mal aux tripes.

La dernière page du livre est un hommage de l’auteur pour son père, ce père qui a connu ces horreurs, qui a tout caché jusqu’à dévoiler quelques bribes du passé avant de mourir. De cette page, avec cette page, le roman prend un tout autre éclairage, devient d’autant plus éblouissant, plus lourd à porter aussi. Votre père peut être fier de vous, M.Varenne.

Installation de Steinar Bragi (Métailié noir)

Peut-on réellement résister à une telle quatrième de couverture ? Un roman qui parle d’ultra sécurité, de la transformation de la société, de la déshumanisation. Voilà les raisons qui m’ont poussé vers Installation.

Eva Einarsdóttir se sépare de son fiancé et rentre chez elle en Islande après avoir vécu à New York. Elle a connu un drame trois ans auparavant, ayant perdu son bébé de deux mois. De retour dans son pays natal, elle emménage dans un appartement ultra sophistiqué, avec toutes les nouveautés en terme de sécurité et de technologie. Mais son pays a bien changé, les pêcheurs ont disparu et cadres de banques et traders ont envahi la ville.

En contrepartie de cet appartement, elle doit s’occuper des plantes et du chat. Sauf qu’il n’y a ni plantes, ni chat dans le logement. Dans la chambre, au plafond, une moulure en plâtre en forme de masque semble la regarder. Difficile de dormir avec cette menace en face d’elle. Dans cette tour, seuls quelques habitants résident là. A commencer par une voisine qui devient très vite envahissante. Sans compter le gardien, qu’elle peut regarder à l’aide d’une caméra et qui se masturbe la nuit. Ainsi que des voisins, un couple, dont les conversations sont bien étranges.

Petit à petit, Eva va se renfermer sur elle-même, ne vivant que par les informations qu’elle regarde sur Internet, la télévision ou le programme qui retransmet les caméras de surveillance de la résidence. Les cauchemars apparaissent, la solitude s’installe comme quelque chose de rassurant, et elle se retrouve enfermée dans une tour qui ressemble à elle-même.

De la vie de Eva, on découvre petit à petit les événements, ceux d’une jeune artiste fainéante superficielle. Ce qu’elle reproche aux autres, c’est aussi ce qu’elle est elle-même. Puis le mystère s’installe, les voisins font connaissance, disent des choses qui sont en contradiction de ce qu’elle apprend le lendemain. Même l’amie de son ami, celui qui la loge, s’avère morte, suicidée.

L’ambiance devient bizarre, glauque, jusqu’à la deuxième partie où on navigue entre rêve et réalité, entre délires alcooliques et actes idiots voire dangereux. Les pièces changent de couleur, changent de forme, Eva subit des violences ou bien ce ne sont que des punitions. Est-elle victime de ses rêves, de ses désirs ou de séquestration. On nage en plein surnaturel jusqu’à un final surprenant.

Ce programme parait bien alléchant. Mais c’est sans compter l’écriture, bourrée de fautes de grammaire, de mots mal utilisés, ou de mots utilisés à la place d’autres. Est-ce de la faute de l’auteur ou bien du traducteur ? Je ne sais pas, mais certains passages sont agaçants, certaines expression involontairement amusantes et m’ont sorti de cette histoire. C’est en tous cas une histoire pas comme les autres, bigrement originale à mi chemin entre un huis clos et du David Lynch, dont je ne suis pas sur d’avoir compris la fin. Je n’ai pas trop aimé celui là, mais je relirai probablement son prochain roman.

Totally killer de Greg Olear (Gallmeister-Americana)

Après le billet de Richard, il fallait bien que je lise ce roman, qualifié de politiquement incorrect. Avec un sujet dont l’idée, déjà vue, se révèle intéressante, cela faisait suffisamment de raisons pour découvrir Greg Olear.

Todd Lander se souvient. Il lui aura fallu 18 années pour oser coucher sur papier la vie qu’il a connue en 1991. A l’époque, il venait de finir ses études, rêvait de travailler dans le show business comme acteur ou comme scénariste. 1991, c’est aussi la guerre du Golfe, le père Bush aux commandes du pays et la crise économique qui laisse sur le carreau toute une génération de jeunes gens diplômés, ce qui créé chez eux une haine des baby-boomers.

En 1991, Todd vit de petits boulots, et partage son appartement avec Taylor Schmitt, une jeune femme belle et excitante, bourrée d’ambition. Taylor veut travailler dans le monde de l’édition et fait tous les bureaux de placement. Mais la réponse est toujours la même : « laissez nous votre adresse et on vous écrira ». Un matin, elle trouve une invitation d’une nouvelle agence Quid pro quo, dont le slogan est : « Un job pour lequel vous seriez prêt à tuer ».

Chez Quid pro Quo, elle rencontre Asher Krug, un cadre très élégant dont elle s’éprend. Du jour au lendemain, Taylor est placée chez un éditeur, pour un salaire beaucoup plus élevé que ce qu’on lui propose ailleurs. Elle est immédiatement en charge de la promotion d’un nouveau roman. Quid pro quo lui demande en contrepartie de ce travail, 20% de son salaire et une tâche et une seule : le licenciement d’une personne, c’est-à-dire l’assassinat de celle-ci.

A lire tous les billets qui fleurissent sur le net à propos de ce livre, on finit par se faire une idée préconçue de l’intrigue. Je dois dire que j’ai été un peu surpris, je m’attendais à un roman à l’humour débridé, très cynique et inconvenant. J’y ai plutôt trouvé un premier prometteur, une belle analyse de société et un auteur qui sait faire vivre ses personnages et qui sait sacrément bien écrire.

Car si le sujet est annoncé en quatrième de couverture, à savoir pourquoi ne pas tuer nos aînés pour que les jeunes aient du travail, j’ai trouvé un intérêt ailleurs dans cette intrigue : un très beau portrait de jeunes gens perdus face à leur entrée dans le monde du travail. Que ce soient Todd ou Taylor, nous avons deux personnages vivants, confrontés à leurs incertitudes, leurs doutes, leurs difficultés de tous les jours. Les Américains sont très forts quand il s’agit de parler d’eux-mêmes, mais quand c’est un premier roman, ça force le respect.

Et puis il y a le contexte. Sans être lourd ou répétitif, Greg Olear nous montre comment la vie était il y a vingt ans, seulement vingt ans ! Les gens sont les mêmes, les crises économiques sont les mêmes, les gens qui cherchent du travail sont les mêmes, mais la société a évolué d’une façon incroyable. Il sait nous plonger dans le passé de façon remarquable, avec ce détachement et parfois cette petite dose de cynisme qui fait sourire.

C’est aussi une belle démonstration de la guerre des générations, qui existait avant, qui existe aujourd’hui et qui existera demain. Place aux jeunes ! Et les personnages nous font des démonstrations tellement logiques que cela dépasse le simple coup de force littéraire, et il faut une bonne dose d’humour noir pour accepter certaines phrases qui vont du pur racisme à la logique de meurtres des gens haut placés. Ce n’est pas désagréable, mais surprenant de lire cela alors que l’on sort de vingt pages « sérieuses ». C’est un livre vraiment particulier qui donne à réfléchir. Et malgré quelques longueurs et un égocentrisme appuyé, c’est un bon premier roman qui laisse augurer une oeuvre à venir intéressante de Greg Olear.

Alors, n’y cherchez pas un thriller, mais une belle plongée dans les années 90, un roman à ne pas prendre au sérieux mais avec quelques belles réflexions. Et puis, cela vous donnera sûrement envie de lire Le couperet de Donald Westlake (qui est un chef d’oeuvre, plus que le film) dans le genre cynique, Le tri sélectif des ordures de Sébastien Gendron dans le genre délirant ou Mort aux cons de Carl Aderhold pour rire et réfléchir.

De nombreux avis sont disponibles sur la toile, et parmi eux ceux des collègues Jean Marc et Jeanne. A vous de vous faire un avis.

N’ayez crainte de Peter Leonard (L’archipel)

De Elmore Leonard, cultissime romancier noir, je n’aime pas tout mais c’est une valeur sure avec une bonne intrigue et de formidables personnages. Son fils Peter Leonard débarque sur la planète avec un roman speedé.

A Détroit, Karen Delaney est un mannequin d’une trentaine d’années qui vit avec Lou Starr, le riche propriétaire de plusieurs restaurants. Un matin, ils se font braquer chez eux par deux minables Bobby et Lloyd. Cette incursion donne une idée à Karen : utiliser ces deux ratés pour cambrioler Samir fakir, son ancien mari, un prêteur sur gages qui lui a emprunté 299 560 dollars et ne lui a jamais rendu. Et Karen n’a aucun document pour prouver qu’elle lui a donné l’argent.

Pour réussir le vol du coffre fort de Samir, il faut juste trouver un troisième comparse en plus de Bobby et Lloyd. Le troisième larron s’appelle Wade, un énergumène que Karen rencontre et qu’elle embobine facilement. Ces trois truands sont tous à la recherche d’argent facile, et Bobby plus que d’autres puisqu’il est un malade du jeu et a de grosses dettes à rembourser. Quant à Lloyd, il sort tout juste de prison.

Samir est plutôt bien organisé. Et comme tout prêteur sur gages, il a des problèmes de remboursement. Alors il fait appel Ricky son neveu, Johnny un obsédé sexuel, et O’Clair un ancien policier qui a connu la prison avant de se reconvertir dans ce « métier musclé » avec succès. Ce soir là, trois hommes déguisés en policiers débarquent chez Samir, volent son coffre fort et tue un homme en le laissant pour mort. Nos trois comparses s’aperçoivent que le coffre est vide et Karen prend la fuite, poursuivie par Bobby et Lloyd.

Il est bien difficile de ne pas faire de comparatif entre le père et le fils. Elmore Leonard est réputé pour être un auteur capable de bâtir des intrigues solides avec des personnages solidement décrits. Cela donne dans la majeure partie des cas des romans noirs bons voire très bons, n’ayant pas lu ses romans westerns. Ce qu’on peut dire c’est qu’Elmore Leonard prend le temps d’installer et la psychologie de ses personnages et son intrigue.

Peter Leonard, lui, n’a pas le temps. C’est un homme pressé. Il décrit une scène par un paragraphe, un personnage par une phrase, un dialogue par une ligne. Si on ajoute à cela que les chapitres sont courts, cela donne une impression de vitesse vertigineuse. Et comme le scenario est en béton et qu’il se passe quelque chose à chaque page, quand on ouvre ce livre, on ne le referme que bien tard dans la nuit.

Et des beaux personnages, on en a à la pelle dans ce roman : ils sont tous cinglés, désaxés, obsédés, tarés, avec plusieurs cases en moins. A la naissance, ils ont dû oublier de connecter deux neurones. Cela peut par moments impacter la crédibilité de certaines scènes mais la lecture en devient d’autant jubilatoire voire hilarante. Seule Karen, qui est parfois malmenée, arrive à manipuler, avancer ses pions, et s’en sortir.

Alors ce roman est à classer dans la catégorie des bons romans noirs, à la différence près que l’auteur a dû prendre des substances illicites pour écrire une histoire qui va aussi vite. La galerie des personnages tous aussi loufoques les uns que les autres en fait une lecture très agréable. Peter Leonard vient de se faire un prénom.

Tank de Orin (Editions Kirographaires)

Orin est un jeune auteur français qui m’a contacté pour donner mon avis sur son roman, qui est son deuxième après Aux quatre coins du cercle. Ce roman possède une vraie personnalité que je vais vous décrire.

« Le rédacteur en chef de Liberté Française m’a fait savoir qu’il porte plainte. En guise de réponse, je lui ai envoyé une boîte dans laquelle j’ai chié. » C’est ainsi que commence ce roman … surprenant.

Ce roman est écrit par un narrateur dont on ne connaîtra pas le nom. Celui-ci est un anarchiste coléreux et lâche, ce qui en fait un sacré mélange. Alors qu’il s’essaie à plusieurs métiers, il est en opposition avec toutes les règles. C’est alors qu’il pissait sur un mur dans la rue qu’il rencontre le rédacteur de chef du magazine Tank. Celui-ci lui propose un poste de journaliste.

Tank, un journal à la ligne éditoriale révolutionnaire voire anarchiste, se veut en guerre avec les fascistes de tout bord. Le narrateur se retrouve donc mêlé à une enquête sur un groupuscule, qui se termine mal : il est poursuivi par une bande d’allumés et fait par hasard la rencontre d’un Autrichien. Au début, leur relation était moyenne, mais ils doivent bientôt faire front pour retrouver le rédacteur en chef de Tank qui vient d’être enlevé.

Ce roman est, comme je le disais plus haut, surprenant. Nous y suivons les déambulations du narrateur, qui est entraîné de droite et de gauche dans une course poursuite ou une chasse à courre dont il est le gibier. C’est un personnage anarchiste mais pas spécialement violent, préférant fuir que se heurter aux décalés du bulbe qui lui en veulent pour cette mauvaise plaisanterie (le petit cadeau empaqueté). C’est un personnage qui globalement se moque de tout, en réaction contre la société, contre les institutions, contre les gens.

Le roman n’est pas vraiment un polar, ni un thriller, mais plutôt une course poursuite, suite de scènes où le narrateur rencontre des gens, où il est poursuivi par des nazillons belliqueux. Le style adopté est proche du langage parlé, avec des phrases courtes, des dialogues qui claquent, ce qui donne une impression de vitesse, ce qui fait penser à une personne speedée, stressée, comme si elle était constamment sous amphétamines. De plus, il y a beaucoup d‘humour (tout ce qui est féminin s’appelle Géraldine, prénom de sa première amoureuse à l’école, mais aussi la voiture de l’Autrichien ou même un chien) et en particulier des scènes très réussies telles celles du mariage ou celle de l’église, qui sont hilarantes et des moments de poésie (si, si !). Et le dernier chapitre est beau, il m’a touché, car tellement simple et rempli d’émotions.

Si l’ensemble se tient, si cela se lit vite, les qualités de ce roman sont aussi ses défauts. Le parti pris de l’auteur dans ce style direct peut paraitre jusqu’au boutiste, il est en tous cas original, au risque de laisser des lecteurs sur le bas coté. Et puis, le personnage principal n’est pas sympathique (mais est-ce un défaut ?) , et on a du mal à accepter ses justifications contre la police, la religion; c’est plutôt à prendre au deuxième ou troisième degré. Et on a l’impression que le livre ressemble plus à un assemblage de scènes qu’à une intrigue bien déroulée. C’est donc un roman sympathique et je serais curieux de confronter d’autres avis au mien … donc n’hésitez pas à me faire des commentaires.

Vous pouvez acheter le livre sur le site http://lemondedorin.free.fr/

Ce blog a pour unique but de faire partager mes critiques de livres qui sont essentiellement des polars et romans noirs. Pour me contacter : pierre.faverolle@gmail.com