Des cadavres trop bavards de David Baldacci (Michel Lafon)

Ce nom vous dit certainement quelque chose. Vous avez sûrement du le rencontrer dans les linéaires de votre supermarché, ou chez votre libraire préféré. Je n’avais jamais lu de roman de David Baldacci, et celui-ci est l’occasion de faire la connaissance avec un nouvel auteur en ce qui me concerne.

Harry Finn est un jeune homme athlétique d’une trentaine d’années, vivant heureux en famille avec sa femme et ses trois enfants. Il travaille dans une société privée, qui a un contrat avec le Département de la sécurité intérieure, le DHS, pour tester le niveau de sécurité des installations sensibles. Ce matin là, Harry Finn se rend au National Airport de Washington, s’y introduit par l’entrée des employés, fait semblant de poser une bombe dans un A320, puis voyage dans la soute d’un 737 à destination de Détroit. Là bas, il se dirige vers le bureau de la sécurité avec des agents fédéraux pour leur montrer leur carence.

Mais Harry Finn ne rentre pas tout de suite à Washington. Auparavant, il tue Ross Thomas, en enduisant la poignée de sa voiture d’un puissant poison. Ross Thomas était sur la liste noire de Harry Finn. Le suivant s’appelle Carter Gray, l’ancien patron des agences de renseignement américain. Il le surveille au moment où il vient de recevoir la médaille présidentielle de la liberté. En fait, Carter Gray a été obligé de démissionner grâce à Oliver Stone, qui assiste justement à la sortie de Gray avec sa médaille.

Oliver Stone connaît bien Gray, il travaillait sous ses ordres. Oliver Stone, 61 ans, fait partie du Camel Club composé de Caleb Shaw, Reuben Rhodes, Milton Farb et Annabelle Conroy. Le Camel Club se donne pour mission d’enquêter sur des faits de façon à éviter les dérives du gouvernement. Auparavant, Oliver Stone était un tueur professionnel à la solde du gouvernement américain. Annabelle, elle, est une arnaqueuse professionnelle qui vient de voler 40 millions de dollars à Jerry Bagger, le célèbre et richissime propriétaire d’un casino à Atlantic city.

Le problème, c’est que Jerry Bagger retrouve tous les complices de l’arnaque un par un. Alors qu’Annabelle demande l’aide de Stone, celui-ci est invité par Carter Gray. Carter et Oliver parlent de la fille d’Oliver, adoptée par un sénateur, car Oliver est officiellement décédé sous le nom de Jason Carr. Il apprend aussi que ses anciens compagnons des services de renseignement sont morts récemment. Cette nuit là, la maison de Gray explose après qu’Oliver soit parti. Oliver décide d’enquêter et de rendre sortir Annabelle de son guêpier.

Rassurez vous, je ne vous ai résumé que 20% du roman. Car ça va vite, follement vite. J’avoue avoir eu un peu de mal dans les trente premières pages, car David Baldacci nous donne plein de noms, nous explique rapidement les situations, passant d’un personnage à l’autre. Et comme je n’ai pas lu les précédentes aventures du Camel Club, c’est peut être pour ça. Une fois que j’ai dépassé les trente premières pages, une fois les personnages installés, je me suis laissé prendre par cette lecture, car le style est très plaisant et le rythme relevé.

La construction du livre y est pour beaucoup. Le livre fait 400 pages et il y a 99 chapitres. C’est dire s’ils sont courts. David Baldacci nous fait passer d’un personnage à l’autre, et comme ils sont bien dessinés (il y en a tout de même une petite dizaine), cela se lit sans aucune difficulté. Evidemment, on nage en plein milieu des méandres de la politique américaine, mais sans cibler de période bien précise, juste pour servir le rythme de l’intrigue. N’y attendez pas de révélations époustouflantes, les politiques sont menteurs, les méchants sont méchants mais pas trop, les gentils sont gentils mais pas trop.

On finit par suivre aisément l’histoire, les personnages, car leur psychologie est bien décrite sans que cela soit voyant. Oliver Stone est un personnage auquel on s’attache aisément, même si ce n’est pas le seul héros de cette histoire. C’est un livre que j’ai lu très vite, dès que j’avais cinq minutes de libre, réalisé par un auteur qui maîtrise parfaitement les règles du best seller, et c’est très réussi. L’ensemble en fait un bon page-turner, qu’il faut prendre pour ce qu’il est : un bon divertissement très prenant.

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Suite (s) impériale (s) de Brett Easton Ellis (Robert Laffont)

Un roman de Brett Easton Ellis est forcément un événement, et cela pour deux raisons : c’est un auteur doué tout d’abord, et ensuite il n’est pas très prolifique (5 roman en 25 ans). Voici donc Suite (s) impériale (s), la suite de Moins que zéro, que j’ai eu la chance lire grâce à Blog O Book.

Clay est scénariste pour le cinéma. Il passe son temps entre New York et Los Angeles. Il revient donc à Los Angeles à l’occasion du casting d’un film issu de son nouveau scénario Les auditeurs. Pour ce film, il est producteur associé et passe en revue les acteurs et les actrices amateurs dont le rêve est d’atteindre la célébrité.

De réception en fêtes, logotwitterClay traîne sa solitude comme un chien en laisse, jusqu’à ce qu’il remarque une jeune femme blonde, Rain Turner, d’une beauté éblouissante. A partir de là, il se croit amoureux et son obsession pour cette femme va lui donner un but qui est de l’avoir exclusivement pour lui. Le challenge est grand sachant qu’elle est passée entre les bras (et les draps) de ses amis et ses connaissances.

Lors de ses déambulations, enivrées d’alcool et de drogues diverses, Clay s’aperçoit qu’il est suivi. Une Jeep bleue est garée en face de son hôtel, une Mercedes le suit souvent. Et surtout, il reçoit sans cesse des SMS anonymes lui disant : « Je t’ai à l’œil ». Pour quelqu’un qui ne veut pas s’attacher à la réalité, c’est le seul lien, la seule raison qui peut occuper son esprit malade. Sa paranoïa se développe pour se protéger et il se demande si Rain n’est pas avec lui uniquement pour parvenir à ses fins : obtenir un rôle dans Les auditeurs.

Brett Esaton Ellis, je le connaissais dès Moins que zéro. Les lois de l’attraction et surtout American Psycho m’ont fait l’effet d’une bombe dans les années 80-90. J’avais raté Glamorama (à cause du nombre de pages) et arrêté Lunar Park au milieu (A l’époque, je n’avais pas envie de lire ce genre de roman). Brett Esaton Ellis, c’est un auteur qui oscille entre fantasme et réalité, ce qui fait que le lecteur est désarçonné, ne sachant plus si l’intrigue est vraie ou si c’est un rêve (ou plutôt un cauchemar). Ses personnages ne veulent pas tenir compte du présent, se détachant de leur vie et de leur sentiment pour mieux montrer la vacuité de leur vie.

N’attendez pas de ce livre un roman comme les autres. Le personnage de Clay, qui est le narrateur de cette histoire, est quelqu’un de complètement détaché. En vingt cinq ans, il n’a pas changé. Il ne ressent rien, n’a aucun sentiment, aucune sensation, n’apprécie personne, tant que ça n’atteint pas sa petite personne. C’est aussi pour lui une façon de se protéger, de ne pas se mettre en danger.

Ce roman est court, 227 pages, formé de paragraphes plus ou moins longs. Il y a très peu de dialogues. Cette structure sert complètement l’histoire et la psychologie de Clay puisqu’il est tellement absent de sa vie qu’elle se résume à des scènes, ou du moins celles dont il se rappelle et qu’il interprète. De même, il parle peu avec les autres et les écoute à peine. Il glisse sur sa vie, attend que le temps passe, à coups de vodka, de cocaïne ou de Xanax.

En lisant des interviews de Brett Easton Ellis, où il serine qu’il écrit avant tout sur lui, je m’interroge. Car ce livre est l’illustration même de l’Ennui, c’est son sujet. Clay n’a rien à faire, il ne cherche pas de nouvelles émotions ni de nouveaux amis. Si réellement Ellis parle de lui, alors je le plains. Un tel détachement par rapport au monde, aux gens doit être dur à supporter … mais ce n’est que ma vision.

Suite (s) impériales (s) est un bon Ellis, mais seulement. C’est du Ellis sans surprises, et je dirai même du classique. Les fans adoreront, ceux qui n’aiment pas détesteront. Il n’en reste pas moins que l’écriture est neutre mais extrêmement précise. Chaque phrase est parfaitement construite, chaque mot soigneusement choisi, chaque scène décrite de façon très analytique. C’est un auteur doué que j’attends dans un autre registre de peur d’avoir l’impression de relire un de ses précédents romans.

Tokyo ville occupée de David Peace (Rivages Thriller)

Si vous vous intéressez un peu au polar, vous avez sûrement entendu parler de David Peace, l’auteur du célèbre Red Riding Quartet. Je les ai tous lus, car j’ai été tout de suite convaincu par la description de son monde, son style, sa construction. Tokyo ville occupée est le deuxième tome de sa trilogie sur le Tokyo d’après guerre, après un premier tome Tokyo année zéro (qui vient de sortir en poche chez Rivages noir) qui était difficile à lire.

Le Tokyo de 1948 est une ville qui se reconstruit. Le Tokyo de 1948 est une ville qui est traumatisée. Le Tokyo de 1948 n’a pas oublié sa défaite. Le Tokyo de 1948 subit la honte de l’occupation américaine. C’est dans ce contexte psychologique difficile que commence le roman. Dans ce Tokyo dénaturé, un écrivain a décidé de mener à terme un livre sur un événement dramatique.

Le lundi 26 janvier 1948, à 9H30, l’agence Shiinamachi de la banque impériale ouvre ses portes. C’est une journée comme les autres, le directeur de l’agence fait son discours du matin. En début d’après midi, M Ushiyama, le directeur, rentre chez lui car il ne se sent pas bien. Puis, juste avant la fermeture, un homme se présente en imperméable marron, avec un brassard du ministère de la santé publique. Sa carte de visite porte un nom : Yamagushi Jiro. Il annonce une épidémie de dysenterie et dit avoir un remède. Deux flacons sont sortis d’une malette métallique. Les seize employés boivent le breuvage.

Sur les seize employés, dix meurent aussitôt. Les six autres se tordent de douleur. Seuls quatre d’entre eux vont survivre. La banque impériale va signaler que d’importantes sommes d’argent ont disparu, soit 164 405 yens et un chèque de 17 450 yens. Ce chèque sera d’ailleurs encaissé par un homme qui a fourni une fausse adresse et dont le signalement ne correspond pas au portrait robot.

L’enquête de police sur cet empoisonnement collectif va avancer doucement. L’inspecteur H va suivre la piste des cartes de visite et arrêter un homme : Hirasawa Sadamichi. Mais une des survivantes va être formelle : ce n’est pas le coupable. De toute évidence, c’est une erreur judiciaire.

David Peace est connu pour prendre des affaires véridiques et recréer un monde son monde autour, avec un style et une construction toujours originaux. Parfois, cela est déroutant, éprouvant, difficile à lire et à suivre. Ici, ce n’est pas le cas. Autant, Tokyo Année Zéro m’avait désarçonné, autant celui là m’a passionné. Le livre est construit autour de douze chandelles pour les douze personnes décédées, racontant l’affaire par un des protagonistes. Cela va d’une survivante à des inspecteurs, en passant par un enquêteur de l’armée américaine ou un journaliste. Et, comme d’habitude, son style fait à base de phrases courtes, de répétitions, de morceaux de poésie pure, nous fait plonger dans la psychologie des personnages.

Mais son ambition est aussi de montrer le traumatisme d’une nation, désarçonnée, déboussolée, déracinée, assommée par la défaite. C’est une nation qui se reconstruit à partir de rien, et qui découvre les horreurs que leurs congénères ont fait pendant la guerre, à savoir les recherches sur des poisons bactériologiques à des fins militaires avec des essais sur des cobayes humains que furent les prisonniers de guerre. Et personne n’est épargné avec le rôle trouble des Etats-Unis qui veulent récupérer les résultats de ces recherches.

Ce roman s’avère plus abordable que le précédent (un des chapitres est dur à suivre, mais ne gêne pas la compréhension), mais tout aussi brillant. Sa construction très originale et son sujet parfaitement bien maîtrisé confirment tout le talent de cet auteur décidément à part dans le monde du roman noir. Si le suspense est très bien entretenu, n’en attendez pas un roman d’action, mais plutôt un roman qui fouille les âmes, dans toute leur complexité. Tokyo Ville Occupée se révèle un très bon roman de David Peace, et si vous ne connaissez pas cet auteur, c’est le moment de vous y mettre.

2030 odyssée de la poisse de Antoine Chainas (La Baleine)

Cela faisait un bout de temps que je ne m’étais pas penché sur le cas de Gabriel Lecouvreur, dit Le Poulpe, même si j’ai continué à en acheté quelques uns. J’avais lu les trente premières aventures, mais je ne pouvais pas rater celle-ci qui est signée Antoine Chainas.

Nous sommes en 2030. Notre société est devenue de plus en plus dirigée par les media, et l’état est devenu, sans l’avouer ouvertement, un gouvernement fasciste. La situation économique ne s’est pas améliorée, et les recherches scientifiques se sont développées, jusqu’à autoriser la production de clones humains. La société Omnicron Inc a récupéré le droit exclusif de les produire et de les louer à des usages ludiques. Ces clones s’appellent des Omnimorphes. Tout humain a la possibilité de les incarner pour réaliser des taches, essentiellement liées aux loisirs, et en particulier le sexe. Ces clones sont obéissants et ne ressentent aucun sentiment, n’ont aucun souvenir.

Gabriel Lecouvreur a 70 ans en 2030. Avec Cheryl, il a décidé de s’offrir une partie de pur plaisir sexuel par l’intermédiaire des omnimorphes. Quelle joie ce fut de retrouver sa jeunesse évaporée. Car, notre Poulpe est maintenant un vieillard, avec des courbatures, des douleurs, et des rides. Gabriel s’incarne alors dans Georgie. Lors de cette expérience, Gabriel ressent des sentiments qui ne sont pas à lui. Alors qu’il se rend au bar de Gérard, les informations télévisées l’informent qu’un nouvel omnimorphe vient de se faire assassiner.

Gabriel est sûr de reconnaître la victime : c’est l’omnimorphe en qui Cheryl s’est incarnée. Il décide d’aller voir un vieux libraire, Selmer. Lui seul peut lui en dire plus sur les omnimorphes. En effet, il a participé aux recherches sur le clonage et connaît bien Georgie. Qui est cet étrange assassin des clones ? Pour quelle raison fait-il ces actes ? La société Omnicron Inc est-elle impliquée ? L’enquête peut commencer et elle va s’avérer éprouvante pour un vieillard de 70 ans.

Je vais faire court, comme le nombre de pages de ce roman, format Poulpe oblige. Et ne croyez pas que l’intrigue est survolée, que la description de ce monde futuriste est esquissée. Antoine Chainas réalise un coup de force en nous transportant loin dans le temps, grâce à sa structure mais aussi son style précis, épuré et efficace. Il laisse ses descriptions minutieuses pour une vision cauchemardesque répondant à ce vieil adage : Panem et circenses. L’idée (géniale) est d’insérer en tête de chaque chapitre des encarts qui décrivent mieux que de longs paragraphes comment les gens vivent, à coups de publicités, programmes télévisuels ou comptines.

Ce futur est une société fasciste, qui dirige, guide ses citoyens par l’omniprésence des média et des loisirs. Il y a autant de pauvres qu’aujourd’hui, autant de racisme qu’aujourd’hui, autant de grosses sociétés opaques qu’aujourd’hui. La culture en est absente, plus personne ne lit de livres, et le top du loisir, c’est de pouvoir faire des choses extravagantes ou extraordinaires par clone interposé. La vision du futur made in Chainas est noire, très noire, pas réjouissante du tout. Ne croyez pas qu’il n’y a pas d’humour, les clins d’œil sont nombreux et j’ai souri souvent.

A coups de chapitres ultracourts, le livre se lit très vite, s’avale presque goulûment, car le suspense est très bien mené et prenant. On est dans un remake de I robot, Blade Runner et Minority Report à la fois, avec des citations de 2001, le fantastique livre de Arthur C. Clarke. On retrouve les obsessions de Antoine Chainas, ses réflexions sur la vie, la mort, les sentiments, les sensations, mais avec moins de passages choquants que dans ses romans de la série noire. En fait, ce Poulpe est de très bonne facture et c’est aussi une bonne introduction au monde littéraire de Chainas. C’est un roman fantastique pour passer deux heures de détente et de réflexion. Et puis, ça coûte 8 euros, ça ne coûte pas cher pour un voyage dans le futur.

Un employé modèle de Paul Cleave (Sonatine)

Encore un thriller prometteur de la part de Sonatine, encore un bouche à oreille qui a commencé avant même que le livre sorte, encore un nouvel auteur à découvrir. Une chose est sure : chez Sonatine, ils ont le nez fin, et ils savent vendre leurs livres. Voici de quoi il en retourne.

Angela est une jeune femme comme beaucoup d’autres. Ce matin là, elle prend sa douche, et en sortant de sa salle de bains, elle découvre un homme assis dans son salon. Cet homme s’appelle Joe Middleton, connu sous le surnom de Boucher de Christchurch. Quand il sort un grand couteau, elle s’enferme dans la salle de bain. Joe menace de tuer son chat, alors elle ouvre la porte. Avec un sang froid effrayant et une application méthodique, Joe assomme Angela, l’attache à son lit, la viole et la tue. Puis il rentre chez lui comme tout un chacun, s’occuper de ses deux poissons rouges, Cornichon et Jéhovah, ses deux seuls amis.

Joe Middleton doit alors aller voir sa mère qui perd un peu la tête, mais pour laquelle il a une empathie et un respect énorme. Puis il va à son travail, au commissariat de Christchurch, où il fait le ménage. Il est connu là bas sous le sobriquet de Joe Le Lent, car il se fait passer pour un attardé mental. C’est aussi grâce à ce subterfuge qu’il a obtenu ce poste, car la police doit avoir un certain quota d’handicapés. Cela lui permet aussi de se donner bonne figure car tout le monde le considère comme une gentille personne. C’est le cas de Sally, une jeune agent de police dont le frère handicapé Martin est mort quelques années auparavant.

Au commissariat central, il a la possibilité de savoir exactement l’avancement de l’enquête. Car tout le monde travaille pour retrouver le Boucher de Christchurch, auteur de sept meurtres. Mais six seulement sont l’œuvre de Joe. Le septième, qui concerne la mort de Daniela Walker, a été perpétré par un copieur. Joe y voit la chance de l’identifier pour lui mettre la totalité de ses assassinats. Lors de la visite de l’appartement de Daniela, un détail le met sur la bonne piste : En comparant les photographies prises par la police et le salon, il voit qu’un stylo qui traîne par terre n’est pas le même. Le copieur est donc un flic. Dans le dossier, que Joe a photocopié, il est mentionné que 94 personnes sont affectées à l’enquête visant à trouver le Boucher de Christchurch. Joe va pouvoir occuper les grands vides de ses journées, et de nombreux rebondissements vont lui occasionner des difficultés.

Ce roman est très bon à plusieurs égards. L’intrigue est parfaitement bien menée, et l’écriture est d’une limpidité que beaucoup pourraient envier. Il y a suffisamment de rebondissements pour tenir en haleine le lecteur. Et si on ajoute à cela la « légende » qui est que l’auteur a mis douze ans à écrire son livre, il y a une cohérence de l’ensemble qui force l’admiration. Pour un premier roman, c’est une œuvre qui impressionne. Mais ce n’est pas tellement l’intrigue qui m’a intéressé, mais plutôt le portrait psychologique de ce serial killer décidément hors du commun, et la façon de le décrire.

Car Paul Cleave a choisi de narrer son histoire à la première personne, avec non pas un humour noir mais un cynisme comme j’en ai rarement lu. Joe est quelqu’un d’extrêmement intelligent, qui ne rentre pas dans le moule de la société de consommation et de loisirs. Alors il s’ennuie. Il n’est pas un psychopathe mais un jeune homme qui cherche à s’amuser. Il n’est pas fou, bien au contraire, il ne cherche pas à assouvir de pulsions meurtrières, il n’a pas été maltraité, il ne veut pas se venger d’un quelconque traumatisme. Il veut juste combler ses longues journées où il n’a rien à faire, car nourrir ses deux poissons rouges lui parait bien peu passionnant. Il veut s’occuper.

Le fait qu’il soit intelligent entraîne forcément de sa part un dédain des autres, qu’il juge stupides. Il est aussi très fort dans l’art de jouer la comédie, pour se créer un masque, et il arrive parfaitement bien à berner son entourage. D’ailleurs, Paul Cleave introduit dans son histoire des chapitres consacrés à Sally (qui sont écrits à la troisième personne) pour mieux montrer comment les autres voient le personnage de Joe. Sa décision de faire l’enquête en parallèle de la police n’est pas pour lui de démontrer qu’il est plus fort, cela se transforme petit à petit en une volonté de se montrer qu’il peut vivre sans les autres, le rêve de tout individualiste de ce nom, l’aboutissement du prédateur qui tue pour le fun.

Mais Joe n’est pas un être parfait, sinon il serait Dieu. D’ailleurs, il le croit. Mais il a comme tout le monde ses propres chaînes. La sienne, c’est sa mère. Je peux vous dire que même si les scènes sont répétitives, j’ai pris un énorme plaisir pendant ces scènes. Car Joe ne l’aime pas, ne la déteste pas, mais se soumet aux bonnes volontés de sa mère pour une raison qu’il ignore. C’est sa mère, et alors ? Richard disait dans son billet qu’il était amoral et immoral, mais pas totalement. Cette relation est bien le seul lien qu’il garde avec la moralité, et c’est une relation Amour / Haine qu’il n’analyse pas de peur de se révéler aussi faible que les autres. C’est un individualiste hypocrite, et Paul Cleave pousse le raisonnement jusqu’au bout.

Au-delà d’un thriller avec tous les ingrédients pour en faire un best seller, et malgré quelques longueurs et répétitions, surtout au début, ce roman s’avère plus profond et psychologiquement plus intéressant qu’il n’y parait. Vous pouvez le lire et l’interpréter à plusieurs niveaux. La lecture de ce roman est fortement recommandée … en espérant que le prochain roman de Paul Cleave, qui devrait paraître l’année prochaine chez Sonatine, soit aussi passionnant.

Eté de Mons kallentoft (Serpent à plumes)

Il vaut mieux lire que regarder le football à la télévision en ce moment. Je vous propose une de mes lectures de cet été. Après le premier coup d’essai qui s’appelait Hiver, Eté se devait de figurer en bonne place sur ma liste de livres à lire. Et le titre est suffisamment explicite pour qu’il soit lu tranquillement sur la plage. Ce fut donc ma première lecture estivale.

Malin Fors est sur les nerfs. A Linköping, il fait une chaleur d’enfer. Cette petite ville connaît les plus chaudes heures qu’on ait jamais enregistrées de mémoire de Suédois. Les incendies de forêt ravagent la campagne et il règne une odeur de brûlé permanente en ville. Pour couronner le tout, Jan, son ancien mari emmène leur fille Tove à Bali ; C’est un voyage qu’il dans une loterie de la caserne de pompier où il travaille. Alors, Malin tourne et retourne, s’ennuie, se sent seule, abandonnée et n’a même pas le travail pour s’occuper car il n’y a rien à faire au commissariat.

Un matin, une jeune fille est retrouvée complètement nue au milieu d’un parc pour enfants. Elle est consciente, a des traces de blessures et saigne du bas ventre. Elle semble avoir tout oublié de ce qui s’est passé, volontairement ou involontairement. Elle s’appelle Josefin Davidson et a 14 ans. Elle a été torturée et pénétrée par un objet bleu, mais elle a aussi été minutieusement nettoyée avec du détergent, afin de ne laisser aucune trace provenant du criminel.

Au même moment, une autre jeune fille de la même école est portée disparue. Elle s’appelle Theresa Eckeved, a le même age, et ses parents ne veulent pas croire à l’improbable. De fil en aiguille, les soupçons portent sur un groupe de lesbiennes ou sur des travailleurs immigrés. De nombreuses pistes apparaissent, mais l’enquête n’avance pas, jusqu’à ce qu’on retrouve Theresa, morte, enterrée sur la plage. L’examen du corps montre qu’elle a été violée avec le même outil peint en bleu et que son corps a été nettoyé de la même façon que Josefin, si bien qu’aucune trace d’ADN ne peut être relevée. Malin va d’autant plus s’impliquer dans cette enquête que sa fille Tove a à peu près le même age.

Après Hiver que j’avais beaucoup aimé pour sa narration efficace et sa façon de mener une intrigue, Mors Kallentoft continue son cycle des saisons et nous offre une fois de plus une enquête policière de fort bonne facture. Et il est bien difficile de ne pas faire de comparaison. En résumé, c’est aussi bien que le premier, aussi passionnant sans les quelques temps morts du premier tome.

L’intrigue est compliquée à souhait et le style de Kallentoft toujours aussi plaisant. Il a gardé sa narration à trois personnes : le tueur à la première personne, la morte en italique et Malin Fors à la troisième personne. Si vous avez lu Hiver, cela ne vous étonnera plus. Dans ce tome, on entre bien plus profondément dans l’analyse psychologique de Malin Fors, la découvrant plus fragile, plus réservée, plus énervée contre elle-même, plus désespérément seule.

Et puis, au-delà d’une enquête fort bien menée, il y a la dénonciation des préjugés d’une société qui se veut sinon idéale, du moins exemplaire avec une image tellement lissée de société parfaite. En ville, c’est-à-dire à Stockholm, les gens peuvent vivre comme ils le veulent, mais dans l’ignorance des autres. Là, on est à la campagne et tout ce qui sort de l’ordinaire est suspect. On regarde de travers les immigrés ou les lesbiennes, qui sont des gens qui ne sont pas dans le moule.

Cela en fait un roman aussi passionnant qu’intéressant, et même si Mons Kallentoft n’a pas encore signé son chef d’œuvre, celui-ci est plus mur, plus abouti, sans temps mort. Les deux tomes peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre mais il serait dommage de rater cette tétralogie, dont j’attends avec impatience la troisième partie. Un dernier conseil : ne lisez pas la quatrième de couverture sinon vous connaitrez un rebondissement qui intervient vers la fin du livre.

La huitième vibration de Carlo Lucarelli (Metallié)

Si vous ne connaissez pas Carlo Lucarelli, il va falloir vous y mettre. Quand j’ai vu que le dernier sortait, je l’ai tout de suite mis dans mes priorités. Derrière ses romans de trame classique, il y a toujours une farouche lutte contre le fascisme. Dans la Huitième vibration, Carlo Lucarelli revisite l’histoire italienne et nous assène des vérités bonnes à rappeler.

Massaoua, Ethiopie, 1896. Un nouveau navire débarque avec à son bord de nouveaux colons et des soldats. L’Italie a décidé de doubler ses efforts pour redorer son blason. Il s’agit de repousser les troupes de Menelik 2. Sur place, la vie est différente, les gens sont différents, le paysage est différent, les coutumes sont différentes. Et pour ces Italiens colonisateurs, différent veut dire inférieur.

Ce roman regorge de multiples personnages aussi divers que Vittorio le commis colonial chargé de répertorier les marchandises, Leo le rêveur capitaliste qui veut batir une ville à la gloire de l’Italie et à la sienne, Cristina la femme de Leo qui veut revenir en Italie, Ahmed et Gabre deux hommes s’aimant d’un amour impossible, Serra un carabinier qui s’est engagé pour poursuivre un assassin de jeunes enfants, Aîcha la prostituée du camp, Pasolini l’anarchiste qui ne veut tuer personne. Tous ces personnages vont vivre leur dernier moment, jusqu’à la fameuse bataille d’Adoua, qui sera redoutable et sans pitié.

Quel plaisir personnel de retrouver Carlo Lucarelli, en particulier quand il est dans une telle forme. Cela faisait sept ans que je l’avais laissé de côté. Et une nouvelle fois, ce roman est très différent des précédents, Après l’humour loufoque de Phalange armée, après le style direct et nerveux de Laura de Rimini, après le brûlot anti-fasciste de L’île de l’ange déchu, voici l’histoire de la colonisation italienne de l’Afrique. En effet, le contexte de ce roman est la bataille d’Adoua, la première grande défaite d’une armée blanche devant des troupes africaines.

Car c’est un sacré pavé ambitieux qu’il nous livre avec toutes les qualités d’auteur (j’allais écrire d’artiste) dont il est capable. Car c’est un énorme roman (en qualité et en quantité) que l’on savoure avec délectation, lentement. Carlo Lucarelli a un style qui fait appel à tous nos sens : on voit les paysages, les personnages, on sent la poussière, on sent les voilages, on entend la musique sur laquelle danse de jeunes noires nues, on goûte la nourriture. C’est une véritable expérience sensorielle, un pur plaisir des sens.

C’est aussi, sous ses dehors de roman, une fronde contre l’esprit colonialiste d’alors mais aussi d’aujourd’hui. Les colonisateurs décrits par Lucarelli font preuve d’une suffisance, d’un racisme ordinaire, d’un dédain tels que l’on est presque content du résultat de la bataille d’Adoua. Et, en cela, les esprits des pays industrialisés n’a pas beaucoup changé : dans le livre, ce qui n’est pas comme eux, ce qui est différent est forcément sauvage, anormal, bizarre, inférieur à eux.

Autant roman d’ambiance, roman d’amour, roman social, roman historique, roman dénonciateur, roman noir, roman de guerre, ce Huitième vibration est tout cela à la fois mais avec ce style , cette poésie, ces scènes parfaitement découpées, ces personnages si différents, si vivants avec leur histoire, leur passé, leur présent, leur destin. Je suis tombé amoureux de Cristina, j’ai détesté Leo et certains autres, j’aurais aimé devisé avec les Italiens comme avec les Ethiopiens.

Mais tous ces plaisirs se méritent. On n’entre pas dans un tel roman sans quelques sacrifices. Car il y a plus d‘une dizaine de personnages, et chacun a droit à un chapitre, chaque chapitre étant séparé par un sous-chapitre relatant le passé d’un des protagonistes. L’intrigue avance lentement, la pression monte doucement jusqu’au feu d’artifice final, les phrases sont longues, les dialogues réduits au minimum. C’est un roman que l’on prend quand on a une bonne demi-heure devant soi pour bien s’immerger, se laisser imprégne, pas un de ceux que l’on prend quand on a cinq minutes à perdre entre la poire et le fromage. Mais c’est un de ces romans que vous n’ètes pas prêts d’oublier.

Les fans de thriller ou de page-turner (excusez ces anglicismes) passeront leur chemin. Les fans de littérature (policière ou non) adoreront, pour le voyage dans l’espace et dans le temps. J’ai adoré, je le conseille à ceux qui veulent un grand roman classique (mais pas tant que ça) un grand roman ambitieux qui vous fait frémir et qui fait appel à vos cinq sens.

Jean Marc a un avis très proche du mien ici.

Ce blog a pour unique but de faire partager mes critiques de livres qui sont essentiellement des polars et romans noirs. Pour me contacter : pierre.faverolle@gmail.com