Johan Theorin : L’heure trouble (Livre de Poche)

Lieu : Öland, une petite île de la Baltique. Un matin de 1972, le petit Jens disparaît. Son grand père Gerlof s’était absenté, préférant réparer ses filets de pêche. Sa mère Julia était partie au travail. Jens n’a jamais été retrouvé. Julia ne s’est jamais remise de cette énigme, elle se refuse à accepter l’absence ou la mort de son enfant, et Gerlof  reste miné par sa culpabilité, cherchant une explication rationnelle à cette disparition. Vingt ans plus tard, Gerlof reçoit dans sa maison de retraite une lettre contenant la sandale du petit Jens. A partir de ce moment, les spectres du passé resurgissent, et en particulier celui d’un tueur issu de l’île nommé Nils kant, soi-disant mort mais dont la mémoire hante les habitants de cette tranquille petite île.

Voilà, je viens de vous résumer les cinq premiers chapitres. C’est dire comme le contexte est dense. Vous allez me dire : encore un polar nordique ! Eh bien oui. Et plutôt à classer dans les romans d’ambiance. Car sur cette île, tout le monde se connaît. Tout le monde vit sa petite vie tranquille, chez soi car dehors, il fait un temps de cochon : en effet, le roman se passe à l’automne, quand le brouillard tombe tôt le soir. Cette ambiance est bien réussie par Johan Theorin, sans trop de répétitions (cela aurait été le piège).

Je ne vais pas m’appesantir sur le style, cela reste facile à lire comme tout bon best seller qui se respecte. Il a tout de même été élu meilleur roman policier suédois en 2007 par la Swedish Academy of Crime. Ça en impose. Pour ma part, j’ai passé un agréable moment, et je dois dire que lire un petit pavé en une semaine, cela prouve que cela se lit bien.

La construction, elle, est plutôt classique : trois personnages principaux, un chapitre pour chaque : D’abord Julia, puis Gerlof, puis un flash back sur des passages de la vie de Nils Kant. Quand je vous dis que c’est écrit comme un best seller, c’est aussi construit comme un best seller. L’évolution de l’intrigue, par contre, est parfaitement maîtrisée. Jamais on ne ressent un indice irréaliste ou non crédible. C’est du bon travail, surtout pour un premier roman.

J’ai apprécié, en particulier, les personnages secondaires et la façon qu’a l’auteur de petit à petit dévoiler ce qu’ils cachent. C’est redoutable. Même ceux que l’on écarte en tant que coupable potentiel dès le départ, se retrouvent avec un secret. Et puis, la vie d’un petit village est bien suggérée. Cela regorge de toutes les histoires ou les légendes des anciens, et cela se confond avec la vérité. Mais rappelez vous : c’est un best seller, donc pas de message trop évident. Cela reste quand même très lisse. Avis aux amateurs !

Voilà. Si vous voulez vous rafraîchir après une journée sur la plage, si vous voulez faire un tour dans le brouillard après votre bain de soleil, alors allez faire un tour du coté de la légende de Nils Kant. Ce n’est pas trop mon genre, mais je dois reconnaître que c’est efficace, sans prétention. Un vrai livre pour l’été et pour ne pas se prendre la tête.

A noter que l’auteur signale, dans les remerciements à la fin du bouquin, qu’il a totalement inventé le village et tout le contexte de son histoire. Si c’est vrai, alors chapeau !

DOA : Le serpent aux mille coupures (Gallimard Folio)

J’ai plein de copains qui n’arrêtent pas de me dire que DOA, c’est génial. Alors, l’année dernière, je m’étais essayé à Citoyens clandestins, dont j’adorais le titre. Ca tombait bien, c’était pendant les vacances, et je me réserve toujours le lourd pour ces périodes de repos. Au final, c’était bien, mais c’était tout. Je trouvais que les copains exagéraient un peu. Pas dégoutté pour un sou, je récidive, pour ne pas rester sur une impression mitigée.

Moissac, Sud Ouest de la France. En plein milieu des vignes, un règlement de comptes entre trafiquants de drogue et un mystérieux motard donne lieu à une déferlante de meurtres. Dont la torture dite du « Serpent aux mille coupures » qui vient de Chine. La police évidemment entre en jeu, toujours en retard et un peu dépassée. Seul le lieutenant colonel Massé du Réaux arrive à comprendre et à suivre le rythme.

Dans ce petit roman (200 pages), il y a une multitude de personnages (une quinzaine) et une multitude de sujets (le trafic de drogue, le racisme, le fonctionnement de la police, la politique …) Bref, ça part dans tous les sens, ça bouge, ça tire, ça tue, ça va vite. Et je dois dire que la facilité de la lecture aide beaucoup. Le style de DAO se marie très bien avec l’action, c’est très imagé avec peu de dialogues mais il faut dire que les protagonistes tuent avant de parler et que dans les petits villages, on n’aime pas parler aux inconnus.

Mais à part ça, je dois reconnaître que je suis resté sur ma fin. Il y a tant de sujets abordés mais pas traités, entre le trafic de drogue des Colombiens qui veulent s’implanter en Europe, l’impuissance des moyens de la police face à ce fléau, ou le racisme des villageois envers les non-blancs. Pourquoi ne pas avoir fait un roman de 400 ou 500 pages, de prendre le temps de placer les personnages, et de parler de ces thèmes forts.

Alors, oui, je reste sur ma fin. En voulant faire court comme un coup de poing à l’estomac, la psychologie des personnages reste au second plan, laissant la place à l’action. Le sujet est au final trop complexe ou les thèmes trop nombreux pour être traités aussi vite. J’ai surtout l’impression que l’auteur a voulu écrire une petite histoire de film d’action (facilement scénarisable) alors que pour le coup, il pouvait faire quelque chose de monumental.

Voilà : je reste sur ma fin. D’ailleurs, c’est la fin de mon article … pour faire un peu d’humour. Je suis curieux d’avoir d’autres avis à ce sujet.

John Harvey : Cœurs solitaires (Rivages noir)

Il arrive que, quand on vient de finir un bouquin, on se demande ce qu’on va attaquer après. J’ai une quantité pharaonique de livres à lire, et je les choisis en fonction de mon état du moment, c’est l’avantage d’en avoir beaucoup. Quand j’hésite, je préfère prendre un « vieux » roman, ce qui veut dire pas une nouveauté. C’est le cas pour celui là.

Le dernier Harvey venant de sortir, j’ai décidé, enfin ! ,  de me plonger dans le cycle Resnick. Le détail du cycle est donné dans un article chez Actu du noir là link. Mais revenons à ce « Coeurs solitaires ».

Shirley Peters est retrouvée morte chez elle, et très vite les soupçons se tournent vers son ancien amant. Mais un deuxième meurtre fait son apparition, avec quelques similitudes. Rapidement, l’inspecteur Resnick dirige ses enquêtes vers un meurtrier qui choisit ses victimes via une rubrique de petites annonces nommée Cœurs Solitaires.

Je ne vais pas vous faire l’affront de critiquer John Harvey. Ses qualités sont connues : style fluide, personnage principal passionnant, personnages secondaires avec beaucoup de profondeur psychologique, intrigue tirée au cordeau. Bref, rien que pour cela, il faut lire ce roman de John Harvey. Il fait vivre le quotidien des flics en centrant ses intrigues sur ses personnages plus que sur l’environnement du commissariat, et l’impact de leur vie privée sur leur travail.

Mais là où ce roman dépasse le roman policier standard, et où il devient noir, c’est par la vision qu’il donne de la société actuelle, sur l’incommunication entre les hommes et les femmes. Les hommes aussi bien que les femmes qu’il décrit dans ce roman sont seuls, sans cesse à la recherche non pas de l’amour parfait (les gens de quarante ans savent que cela n’existe pas) mais juste de compagnie. Cette analyse, très bien servie par le sujet, est éclatante mais jamais jugée. Harvey reste toujours au service de ses personnages, il leur fait vivre les actes de tous les jours pour démontrer son message, son sujet. Et même son personnage principal est dans le même moule imposé par la société.

Donc, si vous ne savez pas quoi lire, que vous hésitez entre quelques nouveautés dont vous n’êtes pas sur de la qualité, replongez vous dans ce roman qui se lit comme on mange un bon fromage : tranquillement et avec énormément de plaisir. Nul doute que je lirai un roman des aventures de Resnick dans un futur proche.

Anne Secret : Les villas rouges (Seuil -Roman noir)

Tout commence avec l’évasion d’un terroriste allemand. Kyra fait partie du commando qui réussit cette opération. Elle l’a fait car elle est amoureuse de Udo. Suite à cette évasion, Kyra va donc aller de planque en planque pour éviter la police, de ville en ville. Mais son obsession, le but de sa vie, c’est de retrouver Udo. Car il est son seul et unique amour.

Le synopsis de cette histoire est simple. Donc, l’intérêt de ce roman ne réside pas là. On suit plutôt cette histoire avec une vraie passion pour l’écriture de Anne Secret. C’est incroyable comment c’est dépouillé. Aucun artifice, aucun effet facile de style, juste une précision dans les décors et les sentiments. Par moments, c’est tellement simple que c’en est beau.

Jamais je n’ai ressenti de lassitude devant la fuite en avant de Kyra. C’est la quête de l’impossible, un livre sur la solitude, sur la fuite d’elle-même, sur sa capacité à s’en sortir, à oublier l’homme. Kyra est une jeune femme avec une cicatrice qui ne veut pas se refermer car elle ne veut pas qu’elle se referme. Tous les endroits, toutes les choses lui rappellent ses moments passés avec Udo. En lisant ce roman, on imagine bien Anne Secret cherchant la perfection des mots, la puissance de la phrase parfaite sans digression.

Maître Marc Villard résume cela en quatrième de couverture : « Anne Secret, dépositaire inspirée d’une écriture du comportement, évite les afféteries stylistiques et le pathos encombrant. Nous sommes dans le factuel, la fuite, la naissance du désespoir au centre de paysages noyés, de contacts improbables, de manipulations désinvoltes ». Pas de commentaires.

Les villas rouges n’est pas une enquête policière, pas un polar, pas un thriller, mais un roman noir, un très bon roman noir qui explore l’âme perdue d’une jeune femme seule, qui se raccroche à l’espoir d’un amour impossible.

Pierre Lemaître : Robe de marié (Le livre de poche)

Sophie était heureuse, avant. Avant qu’elle ne devienne folle, que tout se mette à déraper, à lui glisser des doigts, du cerveau. Des passages à vide, une accumulation de petites choses qui, au départ, ne semblaient pas bien graves, mais qui tournent en spirale jusqu’aux drames, et des plus horribles. Lorsque nous la rencontrons, elle croit être au plus bas. Elle a tout perdu, son boulot, sa maison, le bébé qui grandissait en elle, son mari, sa mère. Elle est devenue garde d’enfant, mais voilà qu’elle prend en grippe également ce petit bonhomme de six ans. Sophie a des trous, des absences, elle ignore ce qu’elle fait. Ce matin-là, un réflexe de survie prend les commandes, et… Elle descendra beaucoup plus bas, elle ira beaucoup plus loin…

Ce roman se décompose en trois parties. La première ne m’a pas particulièrement emballé, même si a posteriori, elle ne fait que préparer la suite, et quelle suite ! Quand on quitte Sophie pour se retrouver dans la partie de Franz, alors tout bascule dans l’horreur. La lecture devient poisseuse tant on assiste impuissants à des actes, non pas gore, mais psychologiquement durs. Et tout cela amené comme un journal intime.

Là on assiste à un grand moment de littérature. On se fait mener par le bout du nez. On y croit à fond. On ne peut plus lâcher ce bouquin et on se demande comment cela va finir. Et la troisième partie vient finir tout cela en apothéose. Que du très bon. Pas un chef d’œuvre car j’aurais aimé une première partie plus prenante (peut-être le style et l’accumulation de petites choses qui nous font un peu décrocher par manque de vraisemblance). Mais en persévérant, on termine ce livre à bout de souffle en ayant conscience d’avoir vécu un grand moment dont on ne ressort pas indemne.

Alors, à la fin, on est mitigé à cause du début. Mais Pierre.Lemaître m’aura bien mené en bateau. C’est comme si on voyait un film du grand Hitchcock. Ça démarre doucement avec une héroïne qui n’est pas innocente mais qui s’enfonce dans les méandres de la folie, et on ressort avec une histoire de manipulation comme j’en ai rarement lu. On passe un très bon moment de lecture avec ce « Robe de marié », pourvu qu’on ait le courage de dépasser la première partie.

Val McDermid : Noirs tatouages (J’ai lu)

Jane est une jeune chercheuse, spécialiste du poète William Wordsworth. Elle est originaire de la Région du Lake district. Une légende veut que Fletcher Christian, le chef des mutins du Bounty aurait regagné clandestinement l’Angleterre?

Et justement, à cause de pluies incessantes, un cadavre est retrouvé, couvert de tatouages dans les tourbières du Lake District. Serait-ce lui?

Jane est persuadée que le grand poète a écrit un texte relatant la vraie histoire de son ami Fletcher. Elle décide de laisser ses cours et ses recherches pour revenir chez elle essayer de découvrir le précieux poème. Malheureusement, elle n’est pas la seule, d’autres personnes plus mercantiles aimeraient bien aussi découvrir le document pour le revendre.. Plusieurs vieilles personnes, descendantes d’une servante de Wordsworth vont mourir mystérieusement..

Il serait temps de reconnaître en Val McDermid une géante du roman policier. Celui-ci n’a rien à voir avec les autres, du moins ceux que j’ai lu, puisqu’il s’agit d’une intrigue policière sur fond historique. De quoi me plaire tant que ça ne délire pas genre Dan Brown et consorts.

Ce qui est extraordinaire avec Val McDermid, c’est qu’elle prend le temps de placer son intrigue, de décrire les personnages et leur psychologie, les paysages, les traditions … On a affaire avec son livre à une véritable visite du Lake district. L’enquête avance avec minutie, mais s’il n’y avait pas d’enquêtes, on la suivrait quand même. Le style est comme d’habitude impeccable, bien qu’un peu moins noir que d’habitude, moins froid surtout. Les personnages sont attachants et on s’identifie facilement à eux. Bref, on y croit.

En conclusion, une bonne enquête prenante qui se lit facilement. A lire pour décompresser de certaines lectures plus noires et oppressantes. C’est moins froid et moins noir que les autres, mais cela reste une valeur sure. Et, ne pas hésiter à se replonger dans d’autres romans de Val McDermid tels que « Le chant des sirènes », « la fureur dans le sang » ou « quatre garçons dans la nuit » que je n’ai pas encore lu mais que ma femme m’a conseillé.

Barbara Garlaschelli : Deux sœurs (Rivages Noir)

C’est l’histoire de deux sœurs quarantenaires et célibataires qui vivent dans une maison légèrement à l’écart d’un village italien. Il y a Amelia, brune, institutrice, forte et qui est celle qui dirige la famille. Il y a Virginia blonde, légèrement attardée, qui tient la maison et est passionnée par la télévision. Elles sont deux inséparables sœurs, mais aussi totalement différentes. Elles sont inséparables comme deux branches de menottes. Et puis arrive Dario, un bel homme qui va bousculer leur paisible petite vie.

Le rythme de ce court roman est le même que celui de la vie des deux sœurs. C’est lent, très bien écrit, avec une profondeur psychologique très intéressante, passant en revue tous les protagonistes un par un. Et les souvenirs sont distillés savamment pour faire avancer ce « drôle » de petit drame, pas drole du tout.

La construction est très bien maîtrisée et jamais on n’a l’impression de deviner une quelconque trame que l’auteur aurait prévue d’avance. On avance dans ce livre comme dans la vie, on s’attend au pire, on ne devine pas ce qui va arriver, et puis, on les aime bien ces personnages.

Mais surtout, il y a le style. Il y a une violence toute contenue, une agressivité constante dans ce livre. Par moments, on ressent la haine d’Amelia envers tout ce qui peut bousculer sa vie réglée d’avance, décidée par elle. Amelia, c’est la constance, la tranquillité, mais aussi l’agressivité et la jalousie. Virginia, c’est l’inconscience mesurée, prête pour l’aventure sans pouvoir aller au-delà de ses limites. Dario, c’est la victime qui comprend tout un peu trop tard. On est plus proche de Massimo Carlotto, tant le style est dépouillé et direct.

En conclusion, un bon petit thriller psychologique qui prend toujours par surprise, même la fin (que je ne vous dirai pas bien sur !). Un court roman qui prouve qu’il n’est pas besoin de faire un roman de 500 ou 600 pages pour passionner ses lecteurs.

Ce blog a pour unique but de faire partager mes critiques de livres qui sont essentiellement des polars et romans noirs. Pour me contacter : pierre.faverolle@gmail.com