Les anges s’habillent en caillera de Rachid Santaki (Moisson Rouge)

Voici un roman dont on va parler, un roman qui va faire du bruit. Car le sujet est brûlant, ça touche ce que l’on appelle dans les médias la petite délinquance. Au passage, je remercie les éditions Moisson Rouge pour la découverte d’un nouvel auteur et pour ce très bon moment de lecture.

Ce roman est basé sur une histoire vraie, mais c’est un roman. Ilyès est un voleur à la ruse (un terme que je ne connaissais pas), probablement le meilleur que l’on ait connu. Il a commencé en 1998, alors qu’il avait 13 ans et a perpétré ses larcins à Saint Denis. Accompagné de deux complices, il volait les sacs à main dans les voitures arrêtées au feu rouge, avant de passer au vol à la tire.

En 2008, Ilyès, que l’on surnomme le Marseillais, sort de la prison de Villepinte. Il vient de purger 18 mois. Son cousin l’attend à la sortie. Il retrouve alors les gens qui peuplent son microcosme et apprend que c’est Hervé qui l’a donné aux flics. Il demande alors à l’ancien de retrouver Hervé. Un peu plus tard, dans une cave, les Serbes amènent Hervé et Ilyès le descend de cinq balles.

Ilyès vient de franchir une nouvelle étape dans la spirale infernale de la délinquance. Pourtant, il a toujours refusé le vol avec violence. Quand il était mineur, il ne risquait rien avec le vol à la tire. Puis il a rencontré Many qui officie à Paris. Il apprend d’autres méthodes comme le vol de carte bleue mais Many utilise la torture pour obtenir la carte et son code. Ilyès finit par faire bande à part en s’arrangeant à noter les codes confidentiels et à voler les cartes sans violence. Il amasse l’argent et en profite, devenant un habitué des sorties nocturnes parisiennes. C’est là qu’il rencontre Hervé, qu’il considère comme son pote.

Ce roman aurait pu être un vrai casse gueule, un hymne à la petite délinquance, avec le risque de faire de Ilyès un héros. C’est un sujet très sensible, traité à la façon d’un équilibriste sur un fil distendu. Ce roman aurait pu être un total échec, un roman apportant un scandale de plus. Et finalement, c’est une totale réussite. Et le meilleur moyen de vous faire lire ce livre, c’est de vous conseiller d’aller dans une librairie, d’ouvrir ce livre, de lire la préface écrite par Oxmo Puccino (que je ne connais pas) qui parle de Rachid Santaki et de sa volonté d’aider et d’occuper les jeunes, de lire aussi l’Avant propos écrit par Rachid Santaki lui-même qui parle du contexte et de son choix d’auteur. Après cela, vous achèterez le livre.

J’ai suivi le parcours de Ilyès, avec la peur au ventre. Avec la quatrième de couverture, j’étais inquiet du sujet, et surtout de son traitement. Il aurait été facile et dangereux de faire un mode d’emploi du parfait petit voleur, de donner vie à un personnage auquel on se serait identifié. Grâce aux choix littéraires et au style de Rachid Santaki, les pièges ont été évités et le roman en devient passionnant, par le fait qu’il ne prend pas position, qu’il ne juge personne, qu’il ne justifie pas les actes mais se contente de placer quelques traits qui sonnent justes.

Les passages écrits à la première personne sont tout bonnement impressionnants, on a l’impression d’avoir Ilyès en face de nous, en train de nous conter son parcours, nous expliquant qu’il est conscient que ce qu’il fait est mal, mais que d’un autre coté, cela permet à ses parents de retourner au bled chaque été. Toujours, Ilyès oscille sur cette balance avec une lucidité et est prêt à assumer ses actes. Tout est une question de risques. Et dire qu’il a commencé comme ça pour passer le temps, presque s’amuser.

Le roman regorge de personnages, tellement vrais, esquissés par de simples phrases, dont les frères, cousins, parents, flics pourris (ce sont les passages que j’ai le moins aimé). Tous parlent leur langage, entre le verlan et l’arabe, et cela aide à nous plonger dans ce monde, si proche de nous mais si lointain aussi. On y sent le décalage entre les parents qui travaillent et ces jeunes attirés par tant de facilité, par l’accès au luxe qu’ils n’auraient aucune chance de connaître autrement. Je ne cautionne en aucun cas ni ces actes, ni ces choix de vie, mais j’ai eu l’impression de comprendre un peu mieux, même si Ilyès n’est probablement qu’un cas. Pour finir, je citerai le dernier paragraphe de Oxmo :

Malgré tout ce que l’on peut voir et entendre des grands médias, j’ai la chance de rencontrer des personnes animées par un vrai désir politique et d’autres sont sur le terrain, porteurs d’espoir. Donc, je deviens optimiste et … oui, je suis convaincu que tout ira mieux lorsque tous donneront à bon escient ce qu’ils ont de plus cher : un peu de leur temps.

Ce livre est à lire, pour mieux comprendre, pour mieux aider, pour être plus tolérant, pour être positif, pour être moteur. D’aucun verront dans ce livre des exemples, des situations dont ils se doutent ou qu’ils imaginent au travers du miroir déformé des medias. On va en parler de ce livre, parce qu’il parle vrai, parce que le ton est réaliste et qu’il vaut mieux le lire que se boucher les yeux.

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L’été tous les chats s’ennuient de Philippe Georget (Jigal – Polar)

Ce roman aura donc été le dernier que j’aurais lu pour la sélection 2010, pour laquelle il est sélectionné pour la finale. Bien que je l’ai acheté tôt, je n’avais pas trouvé le temps de le lire. Et c’est un bon polar un peu particulier et original dans le traitement de son intrigue.

Nous sommes dans les Pyrénées Orientales, c’est le début du mois de juillet, il fait chaud et les touristes vont bientôt débarquer en masse. Robert est un ancien ouvrier à la retraite, qui vient toujours au même camping en vacances à Argelès. Comme tous les matins, il se lève à 4 heures du matin, pour uriner puis aller se promener sur la plage. Ce matin là, il découvre le corps d’une jeune femme assassinée. Au même moment, une autre jeune femme, néerlandaise aussi est portée disparue.

Au commissariat de Perpignan, les affaires ronronnent avec une régularité et une routine exemplaire. Les deux personnages principaux, Gilles Sebag et Jacques Molina gèrent les affaires courantes de vols de motos en petits larcins. Le cœur n’y est plus, et la priorité est clairement donnée à la vie personnelle, même si Molina est divorcé et Sebag heureux en ménage. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Sebag n’a jamais eu d’avancement et n’en attend plus.

Ce matin-là, Sylvie Lopez vient pour signaler la disparition de son mari, José, chauffeur de taxi. Cela fait deux jours qu’il n’est pas apparu, et même s’il lui arrive de découcher, cela fait suffisamment longtemps pour que sa femme s’inquiète. Sebag, poussé par son instinct, va mener l’enquête. Il s’avère que José a été vu en compagnie d’une jeune hollandaise avec un tatouage d’oiseau sur l’épaule droite deux jours avant de disparaître. Or, cette jeune fille n’a pas donné signe de vie à ses parents. Les coïncidences ne font que commencer et le mystère va s’épaissir.

Ce roman est épatant, d’autant plus que c’est un premier roman. Le style est fait de belles phrases explicites, d’une fluidité qui méritent le respect. C’est très agréable de lire un roman où le contexte (lété, la pression sur les policiers due aux touristes qui vont débarquer) est bien décrit, où les paysages (Perpignan et ses environs, les Pyrénées et ses montagnes à l’horizon) sont bien peints, où les personnages ont une vraie profondeur et où l’enquête est bien menée.

J’ai pris un vrai plaisir à me balader en compagnie de nos deux inspecteurs dans les environs de Perpignan, à arpenter les rues de cette petite ville où se trament de petits trafics à cause de la proximité de la frontière avec l’Espagne, d’entendre les habitants parler catalan. Et malgré une structure faite de petits chapitres, le rythme est assez lent, comme écrasé par la chaleur de l’été.

Et le gros point fort de ce roman, et son originalité réside dans la vie privée de ses personnages et en particulier de Sebag. Il me semble que c’est la première fois que je lis un personnage avec autant de détails sur sa vie privée, ses relations avec sa femme malgré le cynisme de son collègue Molina, ses sentiments envers ses enfants, de leur naissance jusqu’à l’adolescence d’aujourd’hui. Cela permet de suivre la philosophie de la vie, somme toute simple, d’un homme qui considère son travail comme alimentaire et qui a placé sa vie familiale au premier plan.

Alors, oui, le rythme est lent, l’enquête avance doucement mais n’est ce pas plus réaliste, et puis, les auteurs nordistes le font aussi. Certaines situations et dialogues sont un peu longs, mais au global, j’aurai passé un bon moment au soleil en compagnie d’une personne profondément humaine, qui veut vivre tranquillement et sereinement sa vie de famille. Je voudrais en lire beaucoup des premiers romans comme ça, et j’espère en lire beaucoup des romans de Philippe Georget.

Le monde est un bousillage de José Noce (Krakoen)

Après Scarelife de Max Obione, voici une récidive en bonne et due forme chez les éditions Krakoen, avec un auteur à découvrir et une quatrième de couverture aussi alléchante que mystérieuse.

Extrait de la quatrième de couverture : Un beau jour sur une petite île, un type est débarqué d’un hélico avec une oreille en moins, et un petit trou en plus dans la tempe. Sur le point de trépasser, on le ranime avec toutes sortes de petits cailloux blancs aiguisés comme les dents des requins du même métal. Doucement, avec plus ou moins de tact, on ressuscite sa surprenante réalité.

En réalité, Ludo Tana est professeur de français qui a un défaut : il tombe facilement amoureux, et vient de tomber amoureux d’une de ses étudiantes. C’est ce défaut qui va l’entraîner dans un chantage qui va le dépasser : Raymond Lopes se présente à lui comme un flic faisant aussi partie d’une organisation la C.C.S.M. qui élimine des personnes néfastes à la société. On va donc demander à Ludo de tuer 7 personnes. Puis il va se retrouver dans un asile psychiatrique complètement amnésique.

Comment fait on quand on devient amnésique ? Vraiment amnésique ? Amnésique au point d’oublier non seulement son passé, mais aussi son vocabulaire ou la grammaire. C’est le pari que s’est lancé José Noce dans ce roman, au suspense fort bien entretenu et à la forme curieuse et déconcertante. Et la construction et le style jouent un grand rôle dans cette histoire. Je m’explique.

Ludo est enfermé dans un asile psychiatrique. Il a tout oublié. Et donc, il va se reconstruire, en se basant sur les lectures qu’on lui donne, en interprétant les phrases qu’on lui raconte, en notant tout dans son carnet de notes personnel. Alors, on a droit au début à un homme qui écrit ce qu’il entend sans comprendre le sens des mots. Puis, il se forge une image de ce qu’il est, du monde qui l’entoure, agrémenté en cela par ses souvenirs qui reviennent par bribes.

Je parlais de la construction : l’auteur alterne un extrait du journal de Ludo avec un souvenir écrit à la troisième personne. Comme l’intrigue n’est pas chronologique, il faut accepter le jeu du puzzle. Si on entre dedans, cela devient très intéressant et nous pousse à cette réflexion de la manipulation des gens par le savoir. Finalement, nous ne pouvons raisonner que par rapport aux données et informations que l’on nous donne, vend, inculque. Au final, c’est un roman très intéressant, plus profond qu’il n’y parait, pour peu que l’on accepte la forme imposée par l’auteur. On pourra juste reprocher une structure répétitive de l’intrigue rythmée par les 7 meurtres.

Enfin, si l’on regarde le dictionnaire, bousillage veut dire : Grosse erreur, ouvrage bâclé. Ce roman ne l’est pas lui, un bousillage; pour le monde, je vous laisse y réfléchir. Vous me rendrez vos copies pour la semaine prochaine.

Les harmoniques de Marcus Malte (Gallimard)

Voici donc le dernier roman noir de Marcus Malte en date. Et pour qui a lu Garden of love, cette lecture est forcément indispensable. Cette fois ci, il nous donne à lire un roman plus classique mais toujours écrit avec tant de classe.

Vera Nad était une jeune Yougoslave de 26 ans. Etait car son corps a été retrouvé carbonisé dans un hangar. Deux jeunes ont été arrêtés et ont avoué le meurtre. L’affaire est donc classée comme un règlement de comptes entre bandes rivales dealant de la drogue. En apparence, tout cela n’est rien d’autre qu’un banal fait divers comme il y en a tant dans les journaux.

Mister et Bob sont deux amis inséparables, à la vie, à la mort. Mister est pianiste de jazz dans un petit club Le Dauphin Vert, Bob est conducteur de taxi dans une 404 fondu de jazz. Mister connaît Vera car elle venait écouter des morceaux de jazz dans le club où il joue, ils ont échangé quelques mots, et la thèse officielle de la police ne colle pas avec le portrait qu’il se faisait de la jeune femme.

Mister, contre l’avis de son ami Bob, va donc voir au club de théâtre, où Vera prenait des cours. Le professeur, Madeleine Stein ne peut ou ne veut pas en dire plus sur Vera. Mais Mister rencontre là-bas une autre comédienne qui l’a très peu connue. Par contre, elle le met sur la piste d’une galerie d’art, où sont présentés 12 tableaux sur lesquels est peinte Vera nue. La seule piste de Mister réside donc dans le peintre dont il a récupéré le nom : Josef Kristi. Celui-ci accepte de les recevoir dans son château de Neauphle-le-Château.

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par un coup de gueule : Mais qu’est-ce que c’est que cette couverture ? Que le fond soit noir, je veux bien, mais cette couleur jaune !!! A ce niveau là, ce n’est plus une faute de goût, c’est une faute professionnelle. On pourra toujours argumenter que nos deux héros sont passionnés de jazz, je ne bougerai de mon opinion que ce disque jaune est à vomir. Voilà, c’est fait et ça fait du bien !

Ce roman est très sympathique, à l’image de nos héros, deux justiciers n’ayant rien à perdre ni à gagner, et ne cherchant qu’à trouver la vérité : Bob chauffeur de taxi qui est la personne raisonnable du couple avec les pieds sur terre et Mister pianiste qui est le rêveur utopique. Nos deux comparses vont pédaler dans la semoule, vont nager dans la boue pour, au bout du compte perdre un peu plus les illusions qui les aidaient à rêver mais sûrement pas à vivre.

Si le roman repose entièrement sur eux, il ne faut pas oublier l’intrigue, fort bien menée, qui nous plonge dans tout ce que ce monde peut trouver de dégueulasse. Si certains indices tombent du ciel, et font avancer l’ensemble, j’ai lu ce livre rapidement et avec beaucoup de plaisir. Et Marcus Malte nous décrit une belle brochette de pourris, entre mercenaires et politiques, pour nous montrer ces horreurs perpétrées par ces horribles personnages avec suffisamment de tact pour ne pas arriver à la conclusion bateau : « tous des pourris ! » ou « la guerre, c’est pas bien !».

Le message passe bien grâce aussi au talent de Marcus Malte. Le style est fluide, très agréable à lire, le rythme est lent, les phrases mélodiques et cet ensemble fait penser à une ambiance jazzy (bien que je n’y connaisse pas grand-chose). Certains passages sont même empreints de poésie, surtout ceux qui décrivent la mer (au début) ou la nuit à Paris. J’ai aussi particulièrement apprécié les chapitres consacrés à Vera ainsi que l’absence de violence dans la narration alors que l’intrigue reste prenante du début à la fin.

Le seul bémol qui m’empêche de mettre un coup de cœur pour ce roman est d’avoir eu l’impression d’avoir une intrigue aidée par moments par des petits coups de pouce pas forcément justifiés. Ceci dit, c’est un livre que j’ai lu avec beaucoup de plaisir, sans jamais m’ennuyer et qui est d’un très bon niveau. Mais c’est quand même du Marcus Malte, alors c’est normal, mais Garden of Love m’a paru meilleur.

Redemption street de Reed Farrel Coleman (Phébus-Rayon noir)

Voici l’exemple type de roman que j’achète suite à une critique dithyrambique, que je stocke dans une de mes bibliothèques, en attendant l’envie de l’ouvrir, mais en sachant que ça va me plaire. Il m’aura fallu 4 années avant de le lire. Et me voilà lancé dans un nouveau personnage récurrent.

Nous sommes à New York, dans les années 80. Moses dit Moe Prager, n’est plus flic depuis quatre ans. Une blessure au genou l’a obligé à prendre sa retraite et se reconvertir, d’abord en obtenant son diplôme de détective privé, ensuite en ouvrant une boutique de vins et spiritueux avec son frère dans Manhattan. Il a trouvé un certain équilibre entre sa femme Katy et sa fille Sarah.

Un matin juste avant Thanksgiving, un homme à la dégaine de loser le demande. Il s’appelle Arthur Rosen et lui demande de retrouver sa sœur Karen. Or, karen fait partie des dix-sept victimes d’un incendie qui a ravagé un hôtel des Catskill quinze ans plus tôt. Arthur insiste sur le fait qu’il a connu la sœur de Moe au Lycée. Moe s’est fait une réputation lors de son passage dans la police : il est capable de trouver n’importe qui. Sauf que c’était un coup de chance. Moe n’a pas l’intention de faire cette enquête, alors il décline l’offre.

Deux jours plus tard, un homme mystérieux demande à le voir dans sa gigantesque Lincoln. Son nom est R .B. Carter. C’est le frère de Andrea Cotter, une jeune fille qui est morte dans le fameux incendie. Il explique que la famille Rosen n’a jamais cru à la mort de Karen, et est allée jusqu’à attaquer en justice tous les éventuels responsables des pompiers aux compagnies d’assurance avant de se retourner vers la famille Cotter. Carter veut s’assurer que Moe ne s’occupera pas de l’enquête et lui propose de l’argent. Moe refuse à nouveau lui assurant qu’il ne fera rien.

Aiguillonné par tant de sollicitations, Moe apprend que Arthur est hébergé dans un institut psychiatrique, le Sunshine Manor. Moe s’y rend le jour même et découvre que Arthur s’est pendu dans sa chambre avec sa propre ceinture accrochée à l’armoire. Sur le mur, le défunt a gravé cinq mots : FAUX, HAMMERLING, INCENDIE, POEMES et JUDAS. En dessous, il a écrit avec son propre sang PRAGER. Décidément, Moe va devoir s’en occuper.

L’édition française est bien étrange. Ce livre, sorti en 2006, est en fait la deuxième enquête de Moe Prager, après Angle obscur qui sortira chez nous en 2007. Décidément, on ne fait rien comme les autres, en inversant les aventures. Reed Farrel Coleman est bien peu connu chez nous, et c’est bien dommage. Car c’est un super écrivain, capable de prendre une situation inextricable et inédite pour nous emmener dans une enquête qui va fouiller le passé.

Le gros point positif de ce roman est évidemment ses personnages. Ils sont fort bien décrits, et si on a tendance à s’identifier à ce détective privé juif un peu particulier, qui semble subir sa vie et les événements, on s’aperçoit bien vite que chez Coleman, les méchants sont méchants et les gentils pas trop gentils. L’ambiance est bizarre, Moe étant obligé de se faire accepter dans une région qui n’est pas la sienne à coup de blagues typiquement juives pleines de dérision et d’absurde.

« On ne se rend pas compte de la vitesse à laquelle on tombe, jusqu’au moment où l’on touche le sol ». Car c’est autant une descente aux enfers, qu’une plongée dans les souvenirs. On n’échappe pas à son passé, il faut juste accepter les conséquences de son destin (celle là est de moi). Ce roman est certes une enquête classique, mais l’histoire est bigrement attachante, celle d’un miroir que l’on vous oblige à regarder. Ce n’est pas toujours beau, mais c’est très agréable à lire. Et ne ratez pas le troisième tome des aventures de Moe Prager qui s’appelle Soul Patch, qui sort ces jours ci aux éditions Phébus, dont nous reparlerons bientôt.

Serena de Ron Rash (Editions du Masque)

Après le formidable Un pied au paradis, il m’était difficile de ne pas lire son dernier roman en date. Serena s’avère une histoire ambitieuse, décrivant l’Amérique des campagnes en pleine crise économique des années 30.

Nous sommes dans les années 30, juste après la grande crise économique. Pemberton est un riche et puissant exploitant forestier, à la tête de plusieurs bûcherons qui abattent des arbres pour les chemins de fer. Il n’est pas particulièrement attaché à cette région, car quand ils auront fini ces forêts, il s’en ira ailleurs abattre une autre forêt. La crise économique est un avantage pour lui : elle lui permet de payer ses ouvriers au minimum et de les virer comme bon lui semble.

Il vient de se marier avec Serena, une jeune femme extrêmement belle. Elle s’avère aussi très mystérieuse car personne ne connaît son passé, on ne sait d’elle que ce qu’elle veut bien raconter et les quelques légendes qui circulent sur son nom. Elle est très autoritaire, et démontre de grandes compétences dans plusieurs domaines comme les arbres, les animaux; c’est ainsi qu’elle acquiert le respect des hommes de Pemberton, malgré son attitude dure et implacable.

Avant de se marier avec Serena, Pemberton a vécu brièvement avec Rachel Harmon, une jeune femme de 17 ans qui est la fille d’un de ses ouvriers. Rachel est enceinte de Pemberton, mais il la renie allant même jusqu’à tuer Harmon. Rachel va mettre au monde et élever Jacob, avant de revenir travailler au camp à la cantine. Mais Pemberton ne sera plus jamais attiré par une autre femme que Serena.

L’exploitation de Pemberton est en difficulté depuis que l’état a décidé de créer un parc national. L’état décide donc d’exproprier les propriétaires terriens ou de leur racheter à bas prix leurs terres. Mis Pemberton ne vendra pas à moins qu’il ne fasse un substantiel bénéfice. Pemberton va employer tous les moyens qu’il a à sa disposition pour éviter la perte de ses forêts.

Serena est un roman impressionnant par son sujet et son traitement. Ron Rash s’affirme comme l’auteur des campagnes américaines, en créant des personnages incroyablement forts. J’avoue avoir eu un peu de mal au début, car il nous plonge dans les années 30, sans introduction, sans description particulière des lieux, des gens. Une fois dépassé les 50 premières pages, on a placé les personnages, l’action est là et on se délecte de cette histoire d’hommes.

Histoire d’hommes car même les femmes sont dures comme le roc. Serena est une femme mystérieuse, belle, intelligente et sans pitié, animée d’une haine farouche quand il s’agit de s’en prendre au petit Jacob et à sa mère. Il y a Pemberton, un homme implacable comme devaient l’être les propriétaires de l’époque, cherchant tous les moyens possibles pour s’enrichir, mais c’est aussi un homme tiraillé par l’amour paternel qu’il porte envers son fils naturel. Et puis, il y a Rachel, la seule présence féminine et humaine de ce livre, sans famille depuis l’assassinat de son père par Pemberton, obligée de travailler de longues journées pour élever son enfant, qu’elle aurait tant aimé détester, mais c’est impossible pour une mère.

C’est donc à un grand voyage dans le temps auquel Ron Rash nous convie, avec toutes les qualités qu’il nous avait montré dans Un pied au paradis, ces descriptions au plus juste, ces dialogues avec le parlé des pauvres gens, avec une distance dans la narration pour ne pas prendre parti.Et ne venez pas y chercher des chapitres courts avec des phrases hachées.C’est primitif comme les motivations ancestrales de l’homme, sauvage comme la nature sans pitié, violent comme les pires tréfonds de l’âme humaine, brutal comme la vie, comme la mort. Serena est un sacré roman.

Crucifix et crustacés de Hervé Mestron (Papier libre – Polar en poche)

Les éditions Papier libre éditent une collection de polars en format de poche avec des couvertures en noir et blanc fort belles. Ce roman de Hervé Mestron sorti au mois de novembre de l’année dernière vaut le détour.

Le père Walter est un curé qui forme de nouveaux curetons dans la paroisse de Saint Ouen. Il les prend alors qu’ils sont sur le point de tomber dans la délinquance et leur montre la voie sacrée du seigneur. Puis ils les envoie en province faire leurs armes. C’est le cas de Joe, à qui Walter va confier une mission : Denisov le précédent cureton a été envoyé à Montmirail. A la fin d’une rave non autorisée par les autorités, Denisov a été écrasé par une voiture qui ne s’est pas arrêtée. Le père Walter demande à Joe d’aller enquêter, d’autant plus que la police a classé l’affaire comme un regrettable accident.

Daniel Bensila est un écrivain, ou plutôt un scénariste. Les droits du dernier de ses romans (dont le titre est Le Kat) vient d’être acheté par un producteur qui s’appelle Krieber et qui a produit et réalisé deux films : Veller et Confessions d’une sainte. Ces films sont un peu particuliers avec une vision violente et décalée de l’humanité. Daniel travaille sur l’adaptation du roman mais celui-ci ne verra pas le jour. Pour se venger, il vole la MG de Krieber et au détour d’une rue, écrase une jeune femme. Pour ne pas se faire arrêter, il commet un délit de fuite.

Au fil de ces deux histoires qui n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, nous allons rencontrer toute une panoplie de personnages, que ce soient la famille Affatigati dont l’entreprise vend des objets du culte, une ex star du cirque naine et acrobate, des gendarmes, des propriétaires de bar, une femme de ménage, le maire de Montmirail qui tient une entreprise d’engins agricoles, et un mystérieux personnage qui a été témoin de l’accident. Et les morts vont pleuvoir dans cette partie de la Seine et Marne, en apparence bien tranquille.

Hervé Mestron n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il a écrit plus de 30 livres. Et on ressent à la lecture un savoir faire pour mener une intrigue avec des personnages hauts en couleurs. Le roman est écrit en courts chapitres ce qui permet une lecture rapide, et comme il se passe toujours quelque chose, on ne s’ennuie jamais. J’ai particulièrement apprécié l’humour désabusé de Daniel dans les passages écrits à la première personne. Il détaille comment un auteur tente de vivre de sa plume tout en sachant que le monde du cinéma se fout des œuvres.

Ce roman regorge de personnages que j’ai adorés. Une des grandes qualités de ce livre est d’avoir fait vivre une bonne dizaine de personnages dont les traits de caractères sont décrits en un paragraphe. Et c’est tout. Avec des dialogues qui collent à l’image que l’on se fait d’eux, la lecture devient très plaisante. On peut ajouter à cela l’ambiance petite ville, où tout le monde sait quelque chose, ou croit savoir. En cela, les dialogues, pleins de sous entendus sont remarquablement réussis.

J’ai apprécié aussi le personnage de l’écrivain, sorte de double de l’auteur. C’est amusant de lire le B-A-BA d’une intrigue réussie, où il détaille qu’il faut une intrigue n°1 et qu’il faut ajouter une intrigue n°2 pour tenir le lecteur en haleine. Je regrette juste la fin brutale qui part dans tous les sens, comme s’il fallait se débarrasser des gens. Avec des personnages désenchantés, n’espérant rien, et une intrigue fort bien écrite et décrite, ce roman, dédié à Pascal Garnier est un bon polar très divertissant d’une collection que je vais surveiller de près.

L’avis d’Oncle Paul est ici.

Ce blog a pour unique but de faire partager mes critiques de livres qui sont essentiellement des polars et romans noirs. Pour me contacter : pierre.faverolle@gmail.com