Chat sauvage en chute libre de Mudrooroo (Asphalte)

Attention, coup de cœur ! Ce roman a été chaudement recommandé par Claude le Nocher . Et comme je suis d’une nature curieuse, je me suis jeté dessus. Comme c’est un roman australien, cela me permet aussi de finir mon Défi pour la littérature policière des cinq continents.

Le narrateur dont on ne connaîtra pas le nom est en prison pour une peine de dix huit mois. Il a dix neuf ans, est un métis, moitié aborigène moitié blanc, et va bientôt sortir. Il sort mais sait très bien qu’il va retourner en prison, alors il va déambuler en ville, et, au gré de ses rencontres va se rappeler les événements passés qui ont forgé sa vie, sa personnalité.

Tout petit, le narrateur a été un enfant modèle, appliquant à la lettre ce que sa mère lui demandait de faire. C’est un métis, né d’une femme aborigène et d’un homme blanc. Sa mère lui a dit de toujours fréquenter les blancs, de se comporter comme un blanc, de toujours être un blanc. Car c’est la seule solution pour bien réussir sa vie.

Lui a mal interprété ce message, et dès l’age de neuf ans, il vole des vêtements et de l’argent pour que sa mère soit la plus belle. C’est son premier séjour en maison de correction. Il cherche à s’enfuir, est repris et entre tout doucement dans une spirale infernale où on ne lui donne pas de travail et où le vol devient un moyen de subsistance.

Je ne voudrais pas dévoiler l’intrigue de ce livre tant c’est touchant et moderne. Ecrit en 1965, on croirait lire un roman contemporain tant tout y est subtil, intelligent, suggéré, vrai, réaliste, avec une vraie réflexion sur les peuples dont le rêve est de vivre et qui cherchent à atteindre un rêve que les blancs ne veulent pas partager.

Ce personnage est fort à un point qu’on vit tout ce qu’il traverse, on entre sans problèmes dans sa logique et on finit par comprendre sa démarche pour conduire sa vie. Et il en va de sa relation avec sa mère, avec les filles qu’il rencontre, avec ses anciens amis, avec sa famille. C’est un être qu’on a éduqué avec des règles qui ne sont pas les siennes, et qui s’est brûlé les ailes à vouloir un bonheur qui, dès le départ, lui était interdit.

Vous l’aurez compris, ce livre est une visite d’une ville d’Australie, parsemée de flash back pour mieux comprendre son parcours. L’auteur utilise la passage de la première à la troisième personne du singulier, non pas pour passer du présent au passé mais pour montrer que le narrateur prend du recul par rapport à ce qu’il était, par rapport à ce qu’on lui a appris.

C’est indéniablement un roman fort, avec peu de sentiments, mais avec une psychologie et une narration impeccables. Sur une intrigue simple, Mudrooroo nous tisse un roman profond dans un style limpide et intemporel. Et à la question : est-ce qu’un chat sauvage en chute libre retombe sur ses pattes ? La réponse est non. C’était écrit, c’était son destin. C’est un coup de cœur de Black Novel. Un superbe roman noir comme je les aime.

Et comme je l’ai dit plus haut, ce superbe roman constitue mon dernier roman pour le défi de la littérature policière des 5 continents, dont vous pouvez lire les articles .

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Heureux au jeu de Lawrence Block (Points)

Honte à moi ! Je suis allé sur internet, et je me suis aperçu que Lawrence Block faisait partie des plusauteurs de romans noirs, à l’instar du très regretté Donald Westlake. Et je n’en avais jamais entendu parler !Eh bien, c’est maintenant chose faite, avec Heureux au jeu.

William Maynard est un tricheur professionnel, plutôt spécialisé dans les jeux de cartes. Il a commencé sa carrière à Chicago. Il était magicien, mais pas un grand magicien, plutôt un amateur éclairé qui aurait fini sa carrière dans un cabaret miteux. Pour les beaux yeux de sa partenaire, il accepte une proposition qu’on lui fait d’apprendre à tricher.

En quelques semaines, ses tours de passe-passe sont au point, et il se lance dans le grand jeu, au service de celui qui l’a initié. Puis, petit à petit, l’oiseau prend son envol et il se met « à son compte ». Un soir, il est démasqué et il est tabassé, y perd deux dents, y gagne un pouce déboité,  et on lui demande de quitter la ville. Il décide donc de partir pour New York.

En route il s’arrête dans une petite ville où il en profite pour se faire refaire les deux dents qui lui manquent chez le docteur Seymour Daniels. Ils sympathisent et celui-ci lui propose une partie de poker avec des amis. Maynard n’a jamais su refuser quoi que ce soit, il accepte. Il a donc renddez vous chez un avocat Murray Rogers.

Vraisemblablement, ce sont des amateurs et ils ne s’aperçoivent pas de la triche. Il gagne beaucoup d’argent. Toute cette petite mécanique déraille quand il rencontre Joyce Rogers, la femme de Murray. Elle voit bien qu’il triche, le fait savoir à Maynard en langage codé mais ne dit rien aux autres. Maynard n’a jamais résister aux belles femmes. Malgré cela, il ne fait rien.

C’est Joyce qui fait le premier pas. Elle lui rend visite à son hôtel, et lui explique qu’elle n’aime pas son mari, qu’elle l’a épousé pour l’argent, et que le contrat de mariage ne lui octroie rien si Murray meurt car tout revient à ses filles. Elle lui demande de trouver une solution pour récupérer l’argent (et elle par la même occasion). Maynard n’a jamais su dire non.

Au début, je n’ai pas fait atention à la date de publication de ce livre. Petit à petit, j’y ai ressenti un décalage, par les habitudes des personnages. Après vérification, l’action se situe dans les années 60 et le livre a été édité en 1964. A l’époque, les hôtels minables avaient quand même des gardiens et on avait le droit de fumer où on voulait. Donc, si vous commencez ce livre, ça se situe dans les années 60.

C’est à un beau personnage auquel on a droit. Escroc de profession, il lui reste quelques réminiscences de vivre une vie normale. Et c’est ce dilemme que nous décrit Lawrence Block au travers de cette histoire classique avec tous les poncifs du genre : Un escroc, des pigeons à plumer, une belle blonde fatale et le tour (de magie est joué).

Oui, mais ce livre va un peu plus loin. D’abord ce personnage de Maynard, ni bon ni mauvais, auquel on ne s’identifie pas, est un homme qui hésite. Sauf quand il s’agit de tricher, et il le fait tout le temps, Maynard ne sait pas s’il doit choisir l’escroquerie ou une vie normale d’agent d’assurances, s’il doit choisir la blonde fatale incendiaire ou la blonde calme. Et comme souvent dans ces cas, il se trompe, prend la rue à contre-sens pour son malheur.

Un bon roman noir donc, qui ne se démarquerait pas des autres s’il n’y avait ce style si pur, si simple (en apparence), s’il n’y avait cette narration si logique, s’il n’y avait pas cette qualité qu’ont les grands auteurs de raconter une histoire simple en donnant autant de plaisir au lecteur. Je l’ai avalé en deux jours, c’est vous dire, pour un bon moment de divertissement.

L’issue de Olen Steinhauer (Liana Levi)

Du roman d’espionnage, genre que je n’ai pas bordé depuis plus d’une dizaine d’années, j’en retiens James Bond et John Le Carré. Quand, sur le net, je lis qu’Olen Steinhauer renouvelle le genre depuis la chute du mur de Berlin, forcément, ça interpelle. Voici donc L’Issue.

Le Tourisme, c’est l’un des plus impénétrables services secrets des départements de la CIA. Cette organisation est chargée de collecter des informations grâce à de nombreux agents de terrain appelés les Touristes. Ceux-ci sont chapeautés par des analystes dont la mission est d’analyser ces informations.

Milo Weaver reprend du service au sein du Tourisme,. Pour ce faire, il doit effectuer un certain nombre de missions dont une qui consiste à récupérer 20 millions de dollars pour financer le Tourisme. Il décide de voler quatre tableaux de grands maîtres dans un petit musée situé en Suisse. Alors que l’opération se déroule sans anicroches, on lui demande de se rendre à Berlin.

Ses nouveaux supérieurs lui demandent alors d’assassiner Adriana Stanescu, une jeune Moldave de quinze ans. Alors qu’il est père d’une jeune fille de 7 ans, Milo ne peut se résoudre à effectuer cet ordre. Milo se contente d’enlever Adiana et la confie à son père, Ièvguéni Primakov. Mais quelques jours plus tard, la jeune fille est retrouvée assassinée.

A cette mission, s’ajoute la suspicion de la présence d’une taupe qui menacerait l’existence même du Tourisme en transmettant des informations à la Chine. Milo est alors chargé d’interroger un Ukrainien nommé Dzubenko. Celui-ci semble connaître des détails importants sur une précédente mission de Milo, qu’il tient d’un colonel chinois Xin Zhu.

Mais une source ne permet pas d’établir un fait ou même de faire naître un doute. Or il s’avère que ce colonel chinois soit bavard avec sa secrétaire elle aussi. Or, les Chinois ne sont pas réputés pour avoir des agents doubles, ni pour avoir confiance en eux. Milo va donc enquêter avec un autre Touriste Einner avec qui il doit s’entendre, malgré un passé mouvementé et douloureux.

Vous croyez que j’en ai trop dit ? Détrompez vous ! Amis des intrigues bien touffues, des personnages passionnants, des voyages dans de multiples villes autour du monde, des dossiers noirs des gens influents, ce livre est pour vous. Il a toutes les qualités requises voire même plus. Car l’ensemble est super bien fait pour que l’on ne lâche pas le livre du début jusqu’à la fin.

En fait, j’avais deux livres d’espionnage à lire : celui ci et Traîtrises de Charles Cummings. J’ai choisi donc L’issue et, du coup, ça me donne envie de lire l’autre. L’issue est un roman d’espionnage un peu particulier au sens où tous les ingrédients de base (une intrigue touffue, des bons, des méchants, des doutes, de la paranoïa) sont là, avec le petit plus qui est le personnage de Milo Weaver.

Ce personnage est vraiment à part. Rien à voir avec James Bond qui est un personnage de BD ou avec John Le Carré où ils sont opaques et manipulateurs. Pas de gadgets extravagants ici, ni de surhomme blessé à l’épaule gauche. Là, on a affaire à quelqu’un d’implacable mais avant tout humain, qui se fait manipuler comme un pantin, à un homme tiraillé entre son désir de vivre avec sa famille et la volonté de bien réalisser sa mission. C’est un savant mélange qui pourrait le rendre irréaliste, mais qui fonctionne très bien ici, grâce à l’auteur qui est sacrément doué. Et, donc on s’identifie facilement à Milo, on tourne les pages dans le brouillard avec ce style hyper efficace et ces chapitres courts.

A la limite, j’ai regretté de ne pas avoir lu le premier tome. Au début, on est plongé dans des affaires dont on ne sait rien (d’ailleurs je ne sais même pas si c’est dans le premier tome), mais on n’est jamais perdu, juste dans le flou, comme Milo. Et on se laisse mener par l’intrigue, pour finalement se rendre compte que le livre est déjà fini. On devient nous-même paranoïaques, on passe par tous les sentiments, c’est vraiment divertissant et on se prend à espérer le prochain volume. C’est un très bon roman pour les vacances d’été qui approchent à grands pas. Pour ma part, je vais lire le premier tome, et ça tombe bien car il est sorti chez Pocket.

Aime moi Casanova de Antoine Chainas (Folio Policier)

Dans la série des invités de Black Novel, voici Benjamin. C’est un petit jeune qui a  été apprenti avant de travailler avec moi. Ce n’est pas un gros lecteur, mais je lui ai prêté quelques livres pour « l’initier » au roman noir. Il avait adoré Versus, alors je lui ai passé Aime moi Casanova à la condition qu’il me fasse un article, et voici donc sa prose :

« Vous avez 2 jours pour me trouver le fin mot de l’histoire! » 2 jours pour retrouver un coéquipier évanoui dans la nature, dont il ne sait pratiquement rien et avec cette satanée libido à rassasier… La partie s’annonce serrée!

Surtout reprendre les choses dans l’ordre…Sur quoi enquêtait-il déjà, Giovanni ?… Ah oui, « la macchabée zoophile du XXème »… Quand l’avait-on vu pour la dernière fois ?…Hum, vendredi dernier sur le parking du bercail… Il discutait avec ce tordu de Gus… Mais qu’est ce qu’il pouvait bien lui vouloir à celui là?

Voilà donc Casanova, inspecteur de police à ses heures perdues et grand séducteur devant l’éternel, lancé malgré lui à la recherche du K d’or du commissariat. Mais sa quête de vérité le conduira bien au-delà de l’enquête officielle, à la rencontre de sa vraie nature, sur le sentier de sa guérison…

Bienvenue en « CHAINASSIE », une province où sévissent violence, sexe, faux-semblants, personnages atypiques et j’en passe. Tous les ingrédients du monde que nous connaissons, mais sous un jour que nous ignorons, ou tentons d’ignorer. Bien sûr, comme toute contrée hostile, ce pays des cauchemars n’est pas à visiter par tout le monde…

On voit déjà apparaître dans ce premier opus des thèmes récurrents dans l’œuvre de CHAINAS, telle la quête personnelle du héros, de l’antihéros pardon, tiraillé entre son devoir et ses démons intérieurs. Les seconds rôles ne sont pas en reste, avec une galerie de tarés hauts en couleurs, torturés et tortionnaires.

J’aime particulièrement l’atmosphère du bouquin, bien que certaines situations me semblent exagérées, ainsi que les différentes réflexions, distillées par CHAINAS tout au long du texte, sur notre rapport à la douleur, à l’amour, sur nos obsessions ou sur le jeu des apparences et les vérités innommables qui se cachent derrière le masque de la couverture.

La fin du livre, quant à elle, m’a un peu déçue, trop brutale et pas forcement maîtrisée, à moins que ce ne soit pas celle que j’attendais.

Enfin, j’ai dévoré l’ensemble avec plaisir et je recommande ce livre aux personnes pas trop sensibles qui recherchent une vision hors normes de notre société. Bonne lecture et souvenez vous : « Toute ressemblance avec des personnages ou des faits réels est fortuite et ne saurait engager la responsabilité de l’auteur »

Pour conclure ce très bon article (ce n’est que mon avis), c’est un livre que j’ai lu il y a fort longtemps et qui, malgré ses (quelques) défauts, m’a plongé dans la noire vision de Chainas. Depuis, je ne rate plus aucun de ses livres. Je dirais juste que ce livre est pour moi une pierre fondatrice de son œuvre, et que si vous vous lancez dans un livre de Chainas, ne le prenez surtout pas au premier degré.

Un nageur en plein ciel de Lorent Idir (Rivages Noir)

Voilà un livre bien particulier, que l’on m’a chaudement recommandé. Mes critères de choix pour un livre sont simples : Il y a d’abord les auteurs que j’adore et dont je lis les livres quand ils sortent. Il y a ensuite les articles sur les blogs. Il y a enfin les conseils des amis, qui s’ils sont convaincants, font que je craque pour un bouquin. Ce roman fait partie de mon défi sur la littérature policière des 5 continents dont voici le lien.

Le livre est découpé en deux parties : Le livre d’Amar et le livre de Lorent. Il est donc difficile de résumer le livre en ne parlant que de la première partie et pas de la deuxième, ou au contraire de parler des deux parties et d’éventer toute l’histoire. Alors, comme c’est un livre particulier, je vais faire un article particulier.

Je ne vais pas faire de réumé des cinquante premières pages, mais parler du sujet. C’est l’histoire d’une famille d’immigrés. Le père Saïd Ben Bourriche est un ancien Harki, qui lutte pour devenir un vrai Français. Sa vie oscille entre le boulot de chantier et le bistrot du soir. Et quand il rentre bourré, commencent des scènes de ménage, voire même il tape sa femme Zakia. Et il y a les enfants Noria, Sonia et Amar. D’ailleurs la première partie est vue par les yeux de Amar. Il raconte des morceaux de sa vie, ou du moins ce qu’il en interprête.

Et comme tout ce que racontent les enfants, c’est parfois imagé, parfois poétique, parfois drôle, parfois triste, parfois cruel, parfois poignant. La première partie qui s’appelle donc Le livre d’Amar est très bien écrite. On a vraiment l’impression qu’elle est écrite par un enfant de dix ans. Et, de souvenirs en ellipses, d’impressions en sentiments, Amar nous montre ce qu’était la vie d’un enfant, balotté entre son appartement minable et le bar où son père se saoûle, entre le sanatorium où on est sensé soigner sa soeur Sonia et l’école avec les copains et les bétises.

Et puis, il y a le livre de Lorent, quelques dizaines d’années plus tard. Les espoirs du père de devenir français ont laissé des enfants sans racines, sans forcément d’amertume, mais sans aucun lien auquel se raccrocher. Lorent est le neveu d’Amar, le fils de Noria. Noria est à l’hôpital, la famille se donne rendez vous, se réunit, se ressoude. Le ryhtme de l’écriture change, plus directe, plus franche, plus violente aussi. On retrouve la cadence des chansons rap dans cette deuxième partie, comme pour marquer aussi la différence de vie entre hier et aujourd’hui. Amar est là, lui aussi; il est devenu l’oncle, comme un modèle, un repère. En grandissant, il a gardé cette habitude de raconter des histoires. Et Lorent s’en est servi. Et puis arrivent les dernières pages, et des frissons me parcourent l’échine en essayant de me tirer au moins une larme … Dur.

Au global, c’est un livre très stylisé et totalement à part. Ce n’est pas un livre policier, ni un roman noir, mais une chronique familiale, sociale et dramatique. Parfois un peu difficile à suivre tant les ellipses et les rêves d’Amar passent d’un sujet à un souvenir, mais indéniablement très agréable à lire. Et aussi très intéressant. Alors, comme c’est un livre de poche, qu’il ne coûte pas cher, et qu’il est court, faites donc ce petit voyage dans la famille de Lorent. Cela fourmille d’anecdotes et de personnages si réalistes avec une fin très réussie. J’espère que ce livre annonce la naissance d’un auteur … un futur grand.

Cadres noirs de Pierre Lemaitre (Calmann Levy)

Lors de la sélection Polar SNCF de l’année dernière, j’avais découvert Robe de marié de Pierre Lemaitre. Même si j’avais été mitigé sur la première partie du livre, la suite m’a montré que Robe de marié était un excellent thriller psychologique. Je me devais de lire ce Cadres noirs et donc voici de quoi il en retourne. A noter que Cadres Noirs est aussi sélectionné pour Polar SNCF pour l’été 2010.

Alain Delambre est un cadre au chômage depuis quatre ans. Il était DRH et a été licencié à la suite d’une restructuration. Il n’a pas cessé de chercher du travail, pour garder sa fierté et pour sauver son image vis-à-vis de sa femme Nicole. Son ménage survit tant bien que mal avec le salaire de sa femme. Heureusement, ses filles, Mathilde et Lucie, sont indépendantes, l’une institutrice, l’autre avocate.

Il travaille donc comme manutentionnaire aux Messageries pharmaceutiques, où il doit s’occuper du tri des cartons de médicaments. Mehmet y est superviseur, ce qui veut dire qu’il s’occupe d’une équipe de trois personnes dont Alain Delambre. Un jour, Mehmet lui donne un coup de pied au cul ce qui met Delambre hors de lui. La bagarre éclate et Delambre casse le nez de Mehmet d’un superbe coup de boule ce qui a pour conséquence le licenciement immédiat de Delambre.

Mais ce n’est pas grave, car Delambre a postulé à un poste de DRH auprès d’une annonce de BLC Consulting. Il passe un examen, puis un entretien et reçoit une lettre l’informant qu’il est retenu, ainsi que trois autres personnes pour ce poste. Il devra passer un dernier test, qui est une simulation de prise d’otages pendant laquelle cinq personnes de sa future boite seront impliqués à leur insu. Pour ce faire, BLC Consulting a fait appel à un genre de barbouze qui s’appelle Fontana. Cette prise d’otage va permettre de juger les candidats DRH qui doivent identifier ceux qui vont etre virés parmi les « victimes » ainsi que celui qui sera retenu pour la fermeture d’une usine en Normandie.

A partir de là, Delambre va vouloir mettre toutes les chances de son coté. Il va chercher le nom de cette entreprise qui organise ce « jeu de rôles », va identifier les cadres qui vont être impliqués dans cette prise d’otages, engager un détective privé pour avoir des arguments décisifs et un ancien du RAID pour comprendre les bases d’une prise d’otages. Pour cela, il va s’éloigner de sa femme, de ses filles, s’isoler dans une quête où les dés sont pipés dès le départ.

Pour moi, lire Pierre Lemaitre s’apparente à une séance de torture mentale. Lors du premier roman, Robe de marié, j’ai lu avec horreur ce que Franz faisait subir à Sophie, incapable que j’étais de lâcher le livre. Pour celui là, le personnage de Delambre est tellement bien dessiné que je pensais voir des collègues ou des connaissances, ou imaginer qu’ils auraient réagi de cette façon. J’ai trouvé ce livre particulièrement dérangeant d’un point de vue personnel. Et c’est probablement le but recherché de ce livre.

J’ai eu beaucoup de difficulté à prendre du recul par rapport à ce livre, mais je dois reconnaître que Pierre Lemaitre est très doué pour plusieurs choses :

D’une, ses personnages sont réalistes et vrais. Sa façon d’aborder la psychologie humaine ajoutée à un style qui s’adapte au personnage fait que l’on est plongé au cœur de la narration, et que par conséquent on est littéralement pris à la gorge, pas par l’action mais par l’identification au personnage (ou le dégoût dans mon cas).

Ensuite, il a un art certain pour mener une intrigue. A chaque fois, ses intrigues sont diaboliques et chaque rebondissement nous étonne parce qu’on ne l’a pas vu venir. Comme dans Robe de marié, Lemaitre m’aura bien mené par le bout du nez. Et le fait d’alterner les points de vue (ici Delambre puis Fontana) permet de mieux manipuler le lecteur en ne proposant qu’un seul point de vue à la fois. Indéniablement, celui-ci est plus fort, plus abouti que Robe de marié.

Enfin, ne cherchez pas dans Pierre Lemaitre un porte-parole pour ou contre la société actuelle, pour ou contre les patrons voleurs, pour ou contre les délocalisations et les licenciements. Il prend cela en toile de fond comme on choisit des ingrédients, ajoute un personnage comme une pincée de sel, et mélange en laissant l’histoire se dérouler comme une recette où il est le seul à savoir ce que ça va donner, ce qu’on va manger. Et la cuisine, c’est une question de goût.

Alors, pour ou contre ? Je ne peux pas dire que j’ai détesté, ni que j’ai adoré, mais un peu des deux. Par contre, j’ai adoré la fin, bien noire. Pierre Lemaitre est indéniablement doué pour écrire des thrillers et je souhaite qu’il continue sur cette lancée. Personnellement, ce livre m’a plusieurs fois gêné par son contenu, mais je suis persuadé que les livres de cet auteur valent le coup d’être lus pour leur qualité. Il y a des passages que je n’ai pas aimés, d’autres que j’ai adorés, mais ce n’est qu’un ressenti lié à mon vécu personnel et professionnel. Et le pire, ou le comble, vous savez, c’est que j’achèterai et que je lirai le prochain.

Le village de Dan Smith (Cherche Midi)

Le village est le premier roman traduit et publié en France de cet auteur anglo-saxon, résidant à Newcastle. Ne vous arrêtez pas au titre, sachez juste que c’est un des romans impressionnants de cette rentrée littéraire 2014.

Le petit village de Vyrif, en Ukraine, est perdu au milieu des bois. Il n’a pas encore été envahi par les armées révolutionnaires russes, à la recherche de main d’œuvre pour les camps de travail. En cette année 1930, l’hiver est particulièrement rigoureux. Le paysage est d’un blanc immaculé et les gens survivent de la chasse en attendant que les températures remontent.

Luka, le narrateur, est un ancien soldat russe. Il a combattu dans les armées impériales avant de rejoindre la révolution et de se battre aux cotés des armées rouges. Puis, il s’est exilé en Ukraine, s’est marié avec Natalia où il élève ses deux fils jumeaux Petro et Viktor et sa fille Lara. Même si sa vie de paysan l’occupe, son instinct de chasseur, de tireur d’élite est toujours présent en lui.

Alors qu’ils étaient partis à la chasse, Luka et ses fils trouvent un traineau dans lequel ils trouvent un homme mourant et deux enfants morts. Il s’avère que la cuisse de la fillette a été découpée comme un morceau de viande par un boucher. Luka décide de ramener le traineau mais les habitants du village sont inquiets qu’il ait ramené un tueur d’enfants parmi eux. Dimitri, le beau-frère de Luka fait partie de ceux qui veulent lyncher le nouveau venu. La foule s’excite tant et si bien qu’elle finit par pendre le pauvre homme. Luka, en fouillant dans ses affaires, s’aperçoit que les villageois ont pendu un innocent. Peut-être traquait-il l’assassin de ses enfants ? Quand Dariya, la fille de Dimitri et nièce de Luka disparait, Dimitri, Luka Petro et Viktor partent à la poursuite du ravisseur d’enfants.

La première chose qui frappe dans ce roman, c’est la fluidité du style de l’auteur. Et j’en profite pour saluer le travail du traducteur, Hubert Tezenas, qui a su retranscrire aussi bien le talent de l’auteur. Car dès le départ, on est plongé dans la vie des ces gens, dans un petit village perdu au milieu de nulle part, isolé au milieu des steppes enneigées, comme un petit point noir au centre d’une feuille de papier immaculé.

Le talent de cet auteur ne s’arrête pas là, car dès les premières pages, il nous plonge dans la psychologie d’un homme qui a changé de vie, devenant paysan pour fuir les horreurs de la guerre, mais dont la nature est d’être et de rester un soldat. Dans tous les gestes de tous les jours, dans sa façon d’observer et d’analyser les gens qui sont autour de lui, il agit comme un chasseur, à la poursuite de sa proie. Il est tout le temps en train de prévoir les réactions des gens de son entourage.

De ce fait, par le contexte et par le personnage de Luka, le rythme de l’intrigue est lent. Mais c’est tellement bien écrit que tout est passionnant, et tellement réaliste. Mais c’est surtout très stressant. On se retrouve, après une centaine de pages dans le village, en plein milieu de forêts enneigées, traquant un tueur, mais surtout dans une situation où les proies deviennent tour à tour chasseur puis chassé. Le roman, dans les dernières pages, devient beaucoup plus violent et plus cruel. Et pour autant, dans toutes ces péripéties, l’auteur est toujours aussi à l’aise pour nous placer au centre des événements.

On peut avoir l’impression que l’intrigue est touffue, voire mal maitrisée, mais en fait Dan Smith nous présente l’itinéraire d’un homme, soldat dans l’âme, qui va découvrir les autres, et en particulier ses fils. A la fois roman d’aventures, thriller, roman dramatique, ce roman remarquable du début jusqu’à la fin est aussi et surtout la découverte d’un auteur dont il va falloir suivre les prochaines publications. Pour finir de vous décider à le lire, j’ai eu l’impression à sa lecture de retrouver un style de narration proche de Seul le silence de Roger Jon Ellory, que j’ai adoré.

Ce blog a pour unique but de faire partager mes critiques de livres qui sont essentiellement des polars et romans noirs. Pour me contacter : pierre.faverolle@gmail.com