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Avant les diamants de Dominique Maisons

Editeur : Editions de la Martinière

Attention, coup de cœur !

Après toutes les bonnes critiques parues sur ce roman, je me joins aux autres … avec un peu de retard … pour vous inciter à acquérir et à dévorer ce roman qui nous plonge dans le monde d’Hollywood de 1953. Le plaisir et l’immersion sont totaux.

17 mars 1953, Nevada Test Site, Mercury, Comté de Nye. Plusieurs invités viennent assister à la démonstration de force organisée par l’armée américaine. La bombe Annie vient confirmer la prédominance des Etats-Unis dans la course aux armes atomiques. Convoqué par le général Trautman, le major Chance Buckman se voit confier une mission de la plus haute importance : Comme le Maccarthisme s’essouffle, l’armée doit subventionner des producteurs indépendants des grands studios qui diffuseront des messages démontrant la grandeur de l’Amérique. A l’avenir, chaque pays aura deux cultures : la sienne et la culture américaine. Pour cette mission, il sera secondé par l’agent Annie Morrisson.

17 mars 1953, Lone Pine, Comté d’Inyo, Californie Larkin Moffat, producteur maniable de westerns à petits budgets, travaille au bouclage de son dernier film en date, avec une figure vieillissante du cinéma américain, Wild Johnny Savage. Il est obligé d’aller chercher la star dans sa roulotte car le tournage des scènes va bientôt démarrer. Il découvre un acteur épuisé, endormi dans ses vapeurs de drogue. Sans hésiter, le producteur sans scrupules appelle un docteur pour qu’il lui injecte un remontant pas tout à fait légal, de quoi lui faire tourner les scènes du jour. Puis il va passer ses nerfs sur sa compagne, Didi, à coups de ceinturons, avant de la violer. C’est le prix à payer pour devenir une Star.

17 mars 1953, Little Church of the West, Las Vegas, Nevada. Le père Santino Starace a réussi à faire fructifier son église et devient incontournable au sein de la Legion of Decency,  une ligue de vertu donnant des étiquettes de visionnage très strictes aux films pour préserver la morale du peuple américain. Ayant terminé sa journée, il retrouve son amant Juanito, qui a la moitié de son âge et qui rêve de devenir acteur. Quand Buckman et Morrisson le contactent, il accepte de faire l’intermédiaire avec Jack Dragna, qui gère les affaires du mafioso Mickey Cohen, incarcéré depuis peu pour évasion fiscale. En échange, le père Starace négocie des papiers en règle pour Jancinto. Dragna y voit l’occasion de diversifier les investissements de la mafia et la possibilité d’un rendement extraordinaire.

Je ne sais pas ce qu’il en est de vous, mais je suis passionné par le cinéma américain d’après-guerre. C’est aussi le cas de Dominique Maisons, dont chaque ligne de ce roman est écrite avec passion. Et c’est un vrai grand beau roman noir auquel on a droit avec ce pavé de 500 pages, comme une sorte de voyage enchanté dans un monde féérique, mais aussi superficiel et irrémédiablement violent.

La comparaison en quatrième de couverture avec les grands auteurs contemporains est flatteuse (James Ellroy, Robert Littell ou Don Winslow) et ce roman n’a pas besoin de ces références pour se situer au-dessus du lot. Ce roman formidablement évocateur, possède sa propre identité et se place parmi les meilleurs romans évocateurs de cette période. Car, avec une plume érudite et une puissance évocatrice, le lecteur que je suis a fait un voyage dans le temps, et découvert l’envers du décor imprimé sur la toile de cinéma.

L’auteur n’avait pas besoin de parsemer son histoire de personnages illustres (on y croise entre autres Errol Flynn, Clark Gable, Gary Cooper, Franck Sinatra, ou HedyLamarr) pour sonner vrai. Et pourtant, ils sont tellement bien utilisés dans l’intrigue qu’ils se fondent dans le décor. On y sent l’odeur de la peinture fraiche, on y entend les caméras tourner, on y voit des acteurs ou actrices malades se transformer dès qu’on entend le mot « Moteur ».

Et puis, derrière les fastes exhibés devant la caméra, l’ambiance tourne au scénario le plus noir que l’on puisse imaginer. Des luttes d’influence aux relations entre l’armée, le cinéma et la mafia, des actions violentes perpétrées pour assouvir un besoin sexuel, ou une envie de meurtre ou juste un besoin de vengeance, quand ce n’est pas pour éliminer une concurrente, ce roman ne nous épargne rien, tout en restant en retrait, factuel comme un témoin de cette époque apparemment idéale mais en réalité si cruelle et immonde.

Pour illustrer ces aspects, des personnages fictifs vont émailler cette intrigue, Didi, Liz, Juanito, Buckman, Annie, Moffat, Storance, et tous sont justes, vrais, psychologiquement impeccables, tout au long de cette année 1953 que parcourt cette histoire. Ils vont tous être tour à tour innocents, coupables, bourreau et victimes. Hollywood vend du rêve mais l’envers du décor ressemble plutôt à une machine à broyer des êtres humains.

Avec son scenario en béton, sans oublier sa fin apocalyptique, avec ses personnages formidables, avec sa puissance d’évocation, et son style si fluide et hypnotique, Dominique Maisons a écrit un grand livre, que je ne suis pas prêt d’oublier. Il a aussi garder sa passion intacte, ne jamais faiblir tout au long des 500 pages, et nous offrir un grand moment de littérature, tout simplement.

Coup de cœur !

Si j’ai lu (dévoré) ce roman, c’est surtout grâce aux billets de Laulo et Yvan

Des romans policiers chez de petits éditeurs

Récemment, j’ai lu deux romans policiers édités par deux petits éditeurs. D’où l’idée de regrouper mes deux avis pour faire un billet thématique. Si Théâtre au sang est un polar sympathique, Le train pour Tallinn vaut largement le détour.

Théâtre au sang d’Eliane Arav

Editeur : Le Chant des Voyelles

Au théâtre Charles Victor, la pièce de Samuel Beckett bat son plein depuis six mois. Et la présence de la grande, l’immense actrice Tessa Saguine y est pour quelque chose. Tout le gratin de Paris s’est déplacé ce soir, mais la diva se fait attendre. Pour faire patienter le public, on leur propose une lecture, jusqu’à ce qu’un corps tombe des cintres. Tessa est morte. Didier Daille, dit Didaille, commandant de police est dans la salle. Il va devoir trouver le coupable parmi tous ceux qui disent aimer l’actrice et tous ceux qui la détestent réellement … c’est-à-dire tous !

La petite maison d’édition Le Chant des Voyelles nous propose un roman policier classique, dont la forme peut sembler surannée. On a en effet l’impression de lire une enquête de Maigret, où l’on voit le commandant Didaille enquêter seul, sans être obligé de faire de point pour le procureur ou sa hiérarchie. Pour autant, il a accès à la technologie moderne telle que l’analyse ADN. Cela en fait un roman doucement décalé.

C’est aussi un sacré pavé, avec un format de livre plus long que large, qui se lit avec un grand plaisir, grâce à la fluidité du style et à ses nombreux dialogues. D’ailleurs, l’enquête va surtout avancer par dialogues, avec une scène par chapitre, ce qui est tout à fait classique mais très bien fait. De même, les indices sont parsemés de ci de là, et l’auteure a même ajouté une touche de fantôme, une touche de mystère bienvenue.

Et ce que j’ai apprécié, c’est cette plongée dans le monde du spectacle, plongée aidée par l’utilisation de termes spécifiques liés au théâtre (expliqués dans un lexique en fin de roman), mais aussi la peinture de ce monde de faux-semblants. Et donc, tout le monde ment et / ou joue la comédie … Aidé en cela par une bonne dose de dérision et de sarcasme, ce roman s’avère être une lecture bien agréable et surprenante.

Le train pour Tallinn d’Arno Saar

Editeur : La Fosse aux Ours

Traducteur : Patrick Vighetti

Dans le train qui relie Saint Petersburg à Tallinn, le contrôleur essaie de réveiller un homme qui s’est endormi après avoir bu une bouteille entière de vodka bon marché. Depuis la chute du communisme et l’indépendance des pays baltes, cette ligne de train doit faire des arrêts prolongés aux douanes. L’homme décédé est allé boire au bar pendant le trajet en Russie et ne s’est plus déplacé ensuite. Peut-être s’est-il contenté de boire sa bouteille d’alcool bon marché ? Et comme on ne vend pas cette marque dans le train, peut-être l’avait-il avec lui ? Toutes les hypothèses sont permises quand on apprend son identité : Igor Semenov, un homme d’affaires russe.

L’inspecteur Marko Kurismaa a la cinquantaine et souffre de narcolepsie. Seul Kalio Kuslap, le commissaire-chef le sait et le couvre. Il n’est pas apprécié, surtout parce que son père était un fervent opposé à l’ancien régime politique. N’ayant pas d’enfant, ni de femme (il a une liaison avec Kristina Lupp, une policière), il se consacre à son travail. Affublé d’une jeune recrue, Kasper Mand, il préfère travailler en solitaire, sans compter ses heures.

C’est une vraie curiosité que ce roman à plusieurs égards. Tout d’abord, l’auteur Arno Saar est italien, et il n’est autre qu’Alessandro Perissinotto, auteur de littérature blanche. Ensuite, il situe son intrigue dans un pays balte après la chute du mur et l’indépendance de l’Estonie. Si le déroulement de l’intrigue est classique, avec une enquête à base d’entretiens, beaucoup de pistes et un inspecteur immédiatement sympathique, ce roman est réellement une excellente surprise.

Sans en rajouter outre mesure, Arno Saar nous présente un pays scindé en deux, une partie de la population regrettant la rupture des liens avec les Russes, les autres détestant l’époque communiste et les exactions du KGB. Le contexte est un pays froid, où le soleil est peu présent dans la journée. Et ce petit pays possède aussi ses casseroles, et quelles casseroles ! La fin de ce roman en est une illustration éloquente.

Savoir que ce roman est la première enquête de Marko Kurismaa est une excellente nouvelle. Car la lecture de ce roman est un pur plaisir, le dépaysement est garanti sans en rajouter et on a hâte de retrouver notre commissaire dans sa deuxième enquête qui s’appelle La neve sotto la neve, La neige sous la neige. Tout un programme !

 

Il et moi de Philippe Setbon

Editeur : TohuBohu éditions

Depuis ses parutions aux éditions du Caïman, j’essaie de lire les romans de Philippe Setbon au fil de l’eau. Son petit dernier sort aux éditions TohuBohu, toute jeune maison d’édition et c’est une nouvelle fois un scénario fantastique.

Constantin Lepage, dit Costa est un acteur cinquantenaire, qui voit bien sa carrière décliner et qui se cherche un rôle.

Jean-Louis Rey est romancier et scénariste, et son dernier roman vient d’être refusé par sa maison d’édition.

Willy Willemetz est à la tête de sa maison d’édition, Double-V éditions et c’est aussi le meilleur ami de Jean-Louis. Mais il est bien ennuyé depuis que sa femme Elise a demandé le divorce.

Pour se venger, Jean-Louis monte un traquenard et propose à Willy de lui faire rencontrer un tueur à gages de ses connaissances, Henk Van Der Weld. Il pourrait s’occuper de gommer ses problèmes matrimoniaux. Puis, Jean-Louis propose à Costa un rôle à sa mesure, si ce n’est que ce sera dans la vraie vie. Après sa rencontre avec le tueur (en réalité Costa, vous l’aurez compris) et quelques jours de réflexion, Willy accepte le marché et paie 50% de la somme promise.

Costa, qui s’est pris au jeu, va se déguiser et aller voir la femme volage pour lui dire que son mari veut la tuer. Mais elle se met à paniquer devant l’air inquiétant de cet homme qui s’est introduit chez elle sans prévenir. Dans le feu de l’action, Henk Ven Der Weld / Costa lui lance un cendrier massif à la tête et la tue. Pris au dépourvu, il balance le corps par la fenêtre pour faire croire à un suicide et tape une lettre sur le micro-ordinateur. Ce qui ne devait rester qu’une blague va se transformer en spirale infernale.

Il et moi ou Il est moi ? Tout est question d’identité dans ce roman, avec un superbe jeu de mot en guise de titre. Tout part d’une situation simple, comme à chaque fois avec Philippe Setbon que je lis depuis maintenant quatre polars. Et après, tout déraille, juste à cause d’un petit grain de sable. Ce qui est remarquable dans ses romans, c’est la logique avec laquelle va se dérouler l’intrigue, ajoutée à une fluidité de l’écriture.

Ici, la situation de blague vengeresse va placer Costa, excellent acteur, dans un rôle qui va le hanter, au point de créer chez lui une bipolarité. Tout le sel de l’histoire va dans un premier temps résider dans la spirale infernale dans laquelle les deux compères vont s’enfermer, puis savoir comment tout cela peut bien se terminer. Et concernant Philippe Setbon, il faut vous attendre à une fin … surprenante et fort bien trouvée. On peut même y trouver une réflexion sur les acteurs, capables de se glisser dans la peau de personnages, et le risque de perdre leur propre personnalité, voire leur peau …

On n’a pas le temps de s’ennuyer, le roman est découpé en scènes qui chacune va constituer une brique à insérer dans le mur. Les dialogues vont participer à la logique de l’histoire, il n’y a pas de psychologie à rallonge, les actes parlent d’eux-mêmes. Bref, tout ceci ne vous surprendra pas si vous connaissez déjà Philippe Setbon. Sinon, c’est le moment de découvrir cet extraordinaire artisan de polars. Et encore une fois, ce roman là est une grande réussite à mettre au crédit d’un auteur injustement méconnu.

Ne ratez pas les avis de Julie et de PsychoPat sur QuatreSansQuatre