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Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt

Editeur : Seuil (Grand format); Seuil (Format poche)

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman de Franz Bartelt. Comme ce roman est parmi les finalistes du trophée 813, voilà une bonne occasion de renouer avec de l’humour bien cynique.

Reugny est un charmant petit village à la frontière franco-belge, qui mériterait d’être plus connu. La seul fait remarquable dans l’histoire du coin fut le tournage d’un film Le village oublié, 50 ans plus tôt dans la région, où apparaissait la star romantique Rosa Gulingen. Ce fut d’ailleurs son dernier film, puisqu’elle mourut dans la baignoire de l’Hôtel du Grand-Cerf. C’est cet anniversaire qui donne l’idée au producteur de seconde zone Charles Raviotini de réaliser un documentaire sur la star et sa mort mystérieuse. Pour préparer le terrain, il demande à son homme à tout faire Nicolas Tèque d’aller enquêter.

L’Hôtel du Grand Cerf, justement, est un honorable établissement tenu de grand-mère en mère en fille. Léontine Londroit, la grand-mère règne en reine mère depuis son fauteuil roulant, capable de savoir, rien qu’avec son ouïe, combien on sert de bière en bas. Thérèse, sa fille, est aux petits soins pour sa mère et fait tourner l’hôtel presque toute seule. Sophie enfin, rêve de partir ailleurs et attend que la grand-mère passe l’arme à gauche pour hériter d’un peu d’argent et se faire la malle.

A coté de Reugny, se trouve un établissement particulier : le centre de motivation de l’entreprise Bating, dont le siège social est situé à Antwerpen. Dirigé par Richard Lépine, ce centre s’occupe de réunir les cadres de ce conglomérat belge pour leur offrir des jeux de rôles ou des activités sensées leur redonner un coup de piston au moral. Surtout qu’en ce moment, certaines usines du groupe s’ont en grève …

Anne-Sophie, ce matin-là s’en va en direction du centre bourg, sur sa mobylette, et salue Brice Meyer, l’idiot du village, qui lui donne un message énigmatique. Puis, elle rencontre Jeff Rousselet, douanier à la retraite qui a la particularité de détester tout le monde. Sa disparition fera partie d’un des événements qui vont secouer Reugny, avec l’incendie et le meurtre du douanier et celui de l’idiot. Vertigo Kulbertus, humble inspecteur à deux semaines de la retraite va être dépêché sur place.

Nous allons suivre tous ces personnages pendant sept chapitres, comme autant de jours que va durer cette enquête, ou plutôt devrais-je dire ces enquêtes. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ni Vertigo Kulbertus ni Nicolas Tèque ne vont être les personnages principaux de ce roman. Ils vont apparaître, disparaître, et leurs enquêtes vont se croiser, se décroiser, s’entrecroiser avant de se rejoindre … quoique.

J’ai retrouvé avec grand plaisir toute la verve de la plume de Franz Bartelt. Le ton y est volontairement et ouvertement sarcastique, autant envers les situations que les personnages. On est très proches de la caricature, et quand elle atteint ce niveau, c’est forcément drôle, excellemment drôle. Franz Bartelt nous montre surtout qu’on peut être caustique, cynique sans pour autant être méchant. On obtient un petit bijou d’humour noir, qui se lit comme du petit lait.

Que ce soient les personnages, hauts en couleurs, ou l’intrigue, tout y est gros (et je ne parle pas de Vertigo Kulbertus qui ressemble à un mammouth). Mais tout le monde en prend pour son grade, des aubergistes qui comptent leurs sous aux producteurs de documentaires prêts à inventer n’importe quoi, des douaniers hargneux d’avoir perdu leur travail et par là même leur pouvoir aux syndicats prônant une grève dure pour … euh … on ne sait pas, de l’idiot du village, vraiment idiot mais pas longtemps au directeur du centre de motivation dictatorial, et tous prêtent à rire. L’intrigue aussi est drôle, surtout dans la façon qu’a Vertigo Kulbertus de mener son enquête et surtout, surtout de la conclure. Je vous le dis : ce roman est un vrai bijou noir, hilarant, à ne pas rater.

Retour en noir de Jean Pierre Ferrière (Noir Délire)

Avec plus de 70 romans au compteur, Jean Pierre Ferrière fait partie des auteurs français prolifiques encore en activité pour notre plus grand bonheur. Retour en noir marque son retour après Dérapages en 2011.

Nous sommes en France, dans les années 60. Nathalie Farnel est une actrice qui a une quarantaine d’années, et qui a connu le succès au cinéma avant de tomber dans l’oubli. Aujourd’hui, elle joue dans des pièces de théâtre et fait des tournées en province dans des salles à moitié vides. Elle regrette le bon temps, quand les gens l’adulaient et qu’elle n’avait pas à se soucier de l’argent.

Quand elle revient sur Paris, elle découvre qu’un de ses anciens films est ressorti et connait un grand succès dans les salles obscures. Il s’agit de Dévotion de Richard Stresner, qui fut tourné en 1944. Le réalisateur a été accusé de collaboration à la libération et est mort en détention. Finalement, elle se décide à aller voir le film, et s’aperçoit que la fin a été changée, puisque la femme mariée décide de rejoindre son amant, alors qu’il était prévu qu’elle reste avec son mari.

Elle décide alors de reprendre contact avec l’assistant du réalisateur, Pierre Rémusat, qui lui parait abandonné et dépressif. Il a tout donné à Richard Stresner et personne ne lui propose rien. Nathalie voit dans le succès du film une occasion de revenir sur le devant de la scène, et l’interview à Hervé de Saint Lieu une bonne occasion d’occuper la une des journaux. Mais le suicide de Pierre Rémusat va tout remettre en cause. D’ailleurs, s’agit-il d’un suicide ?

Si le personnage est Nathalie Farnel, cette actrice déchue, l’auteur se permet de passer de l’un à l’autre, et donc de fouiller quelques caractères tout en nous laissant dans le doute. Car on se demande à chaque fois qui est le gentil et qui est le méchant. Et, en nous trimballant entre chaud et froid, tous sont admirablement dessinés avec leurs qualités et leurs défauts. Et que ce soient les descriptions, les situations ou les dialogues, tout est fait avec une grande subtilité.

Par rapport aux autres romans de l’auteur, on retrouve cette fluidité du style, cette façon irrémédiable de conduire cette histoire jusqu’à une fin dramatique attendue, qui n’est pas celle que l’on attend. Si j’adore toujours la créativité de chaque scène, l’histoire m’a paru plus linéaire, le déroulement plus construit. Et puis surtout, le personnage de Nathalie Farnel qui peut apparaitre comme une victime se trouve être un sacré personnage trouble, obligé de commettre des horreurs pour assouvir un objectif qu’elle finit même par oublier, aveuglé par un Graal inatteignable.

Jean Pierre Ferrière nous donne à lire une bonne histoire où, l’air de rien, on dissèque la psychologie humaine, où il nous montre le monde des strass et leur futilité, où personne n’est tout blanc ni tout noir, tout cela avec une simplicité qui force le respect. Chacun a ses propres motivations, et va utiliser les autres pour arriver à ses fins et ce ballet s’avère finalement un opéra intemporel. Ce roman est une belle occasion de découvrir cet auteur si ce n’est déjà fait.

 Retrouvez l’avis de l’ami Claude ici