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Avant que tout se brise de Megan Abbott

Editeur : Editions du Masque

Traduction : Jean Esch

Ce n’est un secret pour personne : je suis un fan de Megan Abbott. Depuis quelques romans, elle choisit de fouiller la psychologie des gens comme vous et moi, nous montrant le quotidien de ses personnages par petites touches. Ce nouveau roman s’intéresse à une famille dont la fille va devenir gymnaste et c’est l’occasion de regarder comment les parents et leur entourage va réagir face à des rebondissements. Une vraie réussite !

Dans la famille Knox, ils sont quatre. Eric le mari, Katie la mère, Devon la fille ainée et Drew le petit dernier. Quand elle était petite, Devon s’approcha trop près de la tondeuse à gazon, et elle eut quelques doigts de pied coupés. Ses parents furent choqués, marqués à vie par cet événements, et, à partir de ce jour, ils ont tout fait pour que Devon réussisse. Ayant un talent inné pour des figures et son équilibre, sa petite taille et sa musculature la dirigeait naturellement vers la gymnastique. Surtout, Devon faisait montre d’un esprit de fer, d’une volonté inébranlable.

Au club BelStars, Devon est devenue la star. Tout la regardait, l’adulait. Coach Teddy avait mis tous ses espoirs en elle. Rapidement, elle atteint le niveau 10 et il proposa d’entrainer leur fille pour qu’elle passe les qualification pour devenir Elite Junior, ce qui concerne 65 filles aux Etats Unis, les meilleures. Les entrainements étaient incessants, durs, et les parents de Devon avaient même installés des appareils d’entrainement dans leur sous-sol. Le jour des qualifications, Devon rata sa réception, la faute à ce maudit pied auquel il manquait deux orteils.

Loin de se laisser abattre, voulant le meilleur pour leur fille, et rongés par la culpabilité, Eric et Katie prirent les rênes du club de gymnastique et poussèrent le club à investir dans une fosse de réception : Puisque leur fille avait raté le concours Elite Junior, elle se préparerait pour celui d’Elite Sénior dans deux ans. C’est là qu’un beau jeune homme Ryan apparut, participant à la construction de la fosse. Alors que Devon travaillait d’arrache pied pendant les 18 mois suivants, Ryan fut découvert mort un soir, renversé par une voiture. Coupable d’un délit de fuite, le chauffard ne s’était pas arrêté. Ryan était le petit ami de Hailey, la nièce de Coach Teddy. Cette nouvelle bouleversa le petit monde qui gravite autour de BelStars.

Alors que je n’avais pas aimé son précédent roman, Fièvre, dans lequel je trouvais des répétitions et surtout beaucoup de sujets évoqués sans en creuser aucun, et abandonnant trop la psychologie des personnages à mon gout, je retrouve dans ce roman tout ce que j’aime dans la façon d’aborder une intrigue chez Megan Abbott. L’auteure prend quelques personnes comme vous et moi, et les regarde vivre, interagir avec leur environnement, en ajoutant quelques anecdotes liées à leur passé, ce qui permet de construire leur personnalité souvent trouble et à plusieurs facettes.

Et surtout, je retrouve cette subtilité dans les mots choisis, cette faculté de décrire une scène simplement, mais en rajoutant un ou deux mots ou adjectifs qui changent tout dans notre façon de percevoir le lieu et les pensées des protagonistes. Il faut être clair : le rythme est lent, et c’est un roman psychologique dans lequel on trouvera quelques événements en guise de rebondissement, mais le principal n’est pas là, car tout se situe dans les réactions des uns et des autres, leur amour ou leur haine de Devon (c’est selon), les petites cachoteries, les vacheries que les adolescentes s’envoient, les motivations des uns et des autres et leurs mensonges ou devrais-je dire les fausses vérités.

On va trouver dans ce roman toute une galerie de personnages, une bonne vingtaine, sans que l’on ne soit perdu, et ils vont créer le décor autour de la famille Knox. Car le sujet de ce roman, c’est bien la famille et le prix que les parents sont prêts à payer pour amener leurs enfants au succès, ou du moins à faire leur vie. Si Eric est rongé par culpabilité depuis que Devon s’est coupé 2 orteils, et s’il va faire tout ce qui est en son pouvoir pour corriger son erreur, Katie va quant à elle voir en sa fille sa deuxième victoire, la première étant d’avoir épousé son mari. Pour elle rien n’est trop beau, tout doit être fait pour que la victoire de sa fille devienne la sienne. Katie est aussi aveuglée par sa famille, par sa fille et c’est elle, en personnage principale qui va découvrir les dessous de la communauté et perdre ses illusions. Devon, quant à elle, est une jeune adolescente qui, après avoir raté son concours, va se dévouer à son sport, avant de découvrir le regard des autres et les émois liés à son âge. Quant à Drew, le petit dernier, il est un peu laissé à part et fera son apparition sur le devant de la scène dans la deuxième partie du roman.

Ce roman, comme je l’ai dit précédemment, est écrit avec toute la subtilité et la justesse que j’aime chez Megan Abbott. C’est un exercice bien difficile de créer des personnages communs et de les faire vivre de façon réaliste, et ici, c’est une nouvelle fois une grande réussite, comme dans Vilaines filles. C’est un pur roman psychologique qui, l’air de rien, fait monter la tension au fur et à mesure de l’évolution de l’intrigue, un petit régal de suspense familial et j’en redemande. Je tiens à signaler l’excellent travail du traducteur Jean Esch, qui a su retranscrire le choix subtil des mots de l’auteure pour nous faire apprécier toute l’intelligence de cette écriture.

Une putain d’histoire de Bernard Minier (XO éditions)

J’ai découvert Bernard Minier avec Le cercle et ce fut un excellent moment. Avec N’éteins pas la lumière, il ajoutait à ses intrigues fort bien construites un sujet d’actualité, le harcèlement envers les femmes. Depuis, j’ai lu Glacé son premier roman, et c’est avec beaucoup d’envie que j’ai entamé la lecture de son dernier opus. Encore une fois, cet auteur a su me surprendre, et encore, ce n’est même pas le terme que je devrais utiliser. Bernard Minier m’a époustouflé.

Car depuis Glacé, que de chemin parcouru et que de progrès effectués. Bernard Minier a décidé d’abandonner son flic fétiche et personnage récurrent pour se lancer dans une aventure au long cours, mais aussi à une histoire casse-gueule. Combien d’auteurs seraient tombés dans l’ennui, ou même auraient abandonné leur manuscrit, perdus sur cette île issue de je ne sais où, en plein Pacifique Nord, à proximité des Etats Unis ? J’ai l’impression que Bernard Minier s’est lancé un défi, et qu’il a décidé de faire un marathon, tout en sachant parfaitement où il allait, et en écrivant avant tout pour lui, pour son plaisir.

La postface nous éclaire un peu à ce sujet et ce que je viens de dire est une extrapolation de ce qu’il y écrit. Il voit son roman comme un hommage aux grands auteurs américains, capables de nous faire vivre de formidables personnages au milieu d’une nature sauvage. En cela, Bernard Minier a pleinement réussi son pari, ses jeunes gens sont pleins de vie, d’interrogations, hésitants entre leurs décisions, leurs conséquences et leurs doutes. On pense évidemment à Stephen King, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup pensé au Maitre des Illusions de Donna Tartt. L’auteur m’a impressionné dans sa peinture des campus américains, dans celle de la nature de cette île totalement inventée, dans tous ces petits détails qui font la différence entre une scène vraie et un tableau ennuyeux.

Car c’est bien d’un roman psychologique à suspense dont il s’agit, et je connais bien Bernard Minier pour savoir manier et jouer avec les codes, mélangeant souvent tous les ingrédients d’un polar. Cette putain d’histoire est racontée par Henry Dean Walker, jeune adolescent de 16 ans, qui habite sur Glass Island, une île au large de Seattle. Il a déménagé là avec ses deux mères, France et Liv. Comme ils sont isolés du monde, les jeunes se sont regroupés et forment un groupe d’amis. Il y a Johnny, Charlie, Kayla et Naomi.

Henry a été accepté dans leur groupe via un rituel simple : plonger dans la mer glacée tout nu, ce qu’il a fait. Henry est passionné par les films d’horreur. Et Henry est tombé amoureux de Naomi. Ce soir là, ils rentrent du lycée par le ferry et Henry et Naomi se disputent. Naomi lui dit, sur le pont du ferry, en pleine tempête, qu’elle sait exactement qui est Henry. Quand ils débarquent, Naomi est introuvable.

Le lendemain, au lycée, Naomi n’est pas là. Le groupe de jeunes s’inquiète jusqu’à ce que, le soir, ils apprennent qu’un corps de jeune fille a été retrouvé sur la plage, pris dans un filet de pêche. Bien entendu, à cause de leur dispute, Henry est un suspect tout désigné. Alors, ils vont enquêter et essayer de savoir ce qui s’est passé … sous la surveillance d’un personnage mystérieux qui s’appelle Grant Augustine.

Je ne vous en dis pas plus, car l’auteur a construit son intrigue de telle façon que je pourrais vous en dire des tonnes, vous ne devineriez pas la fin. Je me suis demandé, après avoir tourné la dernière page, comment l’auteur avait construit son intrigue. Et je pense qu’il n’y a rien d’improvisé dans ce roman, tout est parfaitement construit, agencé, millimétré pour ajouter de petits détails qui vont nous faire vivre quelques dizaines de jours en plein mystère, perdu en pleine tempête. Et quand je me suis amusé à reprendre des passages, je me suis aperçu que tous les indices sont là, à portée de main, mais cachés par un voile. C’est formidablement fait, ça ne se voit pas, et cela fait référence aux meilleurs polars américains.

Et le vrai sujet du roman n’est pas là, et Bernard Minier aborde un sujet difficile et bigrement passionnant. J’ai évoqué dans mon résumé Grant Augustine. Cet homme immensément riche est à la tête d’une entreprise qui travaille pour la NSA. Dans ce cadre, il a accès à tous les moyens nécessaire à l’espionnage de tout le monde. Et cela dépasse même les pires cauchemars paranoïaques que l’on peut imaginer. Si Bernard Minier évoque ce sujet, et se permet de créer une deuxième trame dans son intrigue, il est explicite quand il affirme : « La révolution numérique était en train de bâtir brique par brique le rêve millénaire de toutes les dictatures – des citoyens sans vie privée, qui renonçaient d’eux-mêmes à leur liberté… ». Et je discutais récemment avec un autre auteur de polar Ben Orton, le créateur de Dari Valko, de cette suppression des libertés sous couvert de sécurité. A un moment donné, il m’a rappelé cette citation de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité, ne mérite ni l’un ni l’autre et finit par perdre les deux. ».

Non seulement Bernard Minier a concocté un polar psychologique impeccable, non seulement il a bâti un hommage au polar américain, non seulement il a construit une intrigue diabolique, mais il a aussi écrit un livre important qui porte à réfléchir. Clairement, Bernard Minier nous donne à lire son meilleur roman à ce jour. Mais où s’arrêtera-t-il ?

Ne ratez pas l’avis de la Belette ici

Hommage : Garde à vie de Abdel Hafed Benotman (Syros)

La rubrique Oldies de ce mois s’est transformée en hommage à un écrivain du noir qui nous a quittés trop tôt.

L’auteur :

Abdel Hafed Benotman est un écrivain de langue française et de nationalité algérienne1, né le 3 septembre 1960 à Paris et mort le 20 février 2015 (à 54 ans)2. Vivant en France, il est l’auteur de romans policiers, de nouvelles, de poésies, de chansons, de pièces de théâtre et de scénarios de films. Il a également été condamné plusieurs fois pour vols et braquages de banques et a fait plusieurs séjours en prison.

Abdel Hafed Benotman est né à Paris le 3 septembre 1960. Il est le dernier né d’une famille de quatre enfants, de parents algériens arrivés en France dans les années 1950. Il passe son enfance dans le 6e arrondissement de Paris (Quartier latin). Il quitte l’école à 15 ans et connaît son premier séjour en prison à l’âge de 16 ans au Centre de Jeunes Détenus de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. À sa sortie, il occupe différents petits emplois : livreur-manutentionnaire, chez un fleuriste et dans le prêt-à-porter.

En 1979, à la suite d’un braquage, il passe devant la Cour d’assises. Il est condamné à deux fois sept ans de prison qu’il effectue dans différents centres pénitentiaires, dont la Maison centrale de Clairvaux. Il refuse le travail obligatoire en prison, mais il participe à des ateliers de théâtre. En 1984, il est libéré et s’installe à Troyes. Il y travaille pour la compagnie de théâtre de la Pierre Noire durant deux ans et demi. Il joue des pièces d’Anton Tchekhov, Victor Hugo…

Il anime des ateliers de théâtre avec différents publics : enfants psychotiques, personnes âgées, jeunes délinquants, handicapés.

En 1987, il revient à Paris et se lance dans l’écriture pour le théâtre. Il écrit deux pièces : M. Toz et La pension qui seront mises en scène par son frère et jouées à Aix-en-Provence et à Paris.

En 1990, il récidive et est à nouveau condamné à huit ans de prison pour vol. Il se rapproche de l’extrême gauche. Il se considère comme prisonnier politique et participe aux Luttes anticarcérales.

En 1993, son premier recueil de nouvelles, les Forcenés, est édité alors qu’il est encore en prison.

En 1994, du fait de l’application de la loi Pasqua sur la double peine, il est menacé d’expulsion vers l’Algérie, ne parvenant pas à faire renouveler son permis de séjour3. Il s’évade de prison et se cache (il totalisera 18 mois de cavale sur l’ensemble de ses peines de prison). Il vit sans papiers depuis 1996. En 1995, il est repris et condamné à 2 ans et 6 mois supplémentaires pour évasion, puis encore 3 ans de plus. En 1996, il est victime d’un double infarctus en prison et doit être opéré. Il est depuis en insuffisance cardiaque.

À partir des années 2000, François Guérif, éditeur chez Rivages/Noir soutient le travail d’écrivain d’Abdel Hafed Benotman et publie la plupart de ses livres4. C’est au cours de son séjour à la Maison d’arrêt de Fresnes, en 2004, que Jean-Hugues Oppel, auteur de romans policiers aux Éditions Rivage et ami depuis 2000 lui rend visite régulièrement et l’encourage à poursuivre son travail d’écriture. Il préface son livre Les Forcenés5. En 2005, alors qu’il est toujours incarcéré, Abdel Hafed Benotman épouse Francine. En 2007, il sort de prison et la retrouve. Elle ouvre le restaurant associatif « Diet Éthique » dans le 15e arrondissement de Paris. Depuis cette date, il continue d’écrire. Il participe régulièrement à des salons et festivals littéraires. En 2008, il rencontre le juge Éric Halphen, auteur de romans policiers lui aussi, dans le cadre d’un échange littéraire6. Abdel Hafed Benotman est aussi membre du jury pour le Théâtre du Rond Point des Champs-Élysées, en lien avec les conservatoires parisiens7. En 2012, il écrit et met en scène une nouvelle pièce de théâtre, Les Aimants au Vingtième Théâtre de Paris.

Quatrième de couverture :

 » On l’avait baladé dans un épouvantable voyage. Il avait vu

des morts aussi, dont lui-même. Il avait traversé des miroirs avant d’être jeté les bras chargés de ce paquetage dans cette cellule qui ne lui appartenait pas, et qu’il devait partager

avec il ne savait qui. Cette cellule angoissante avec ce lit

unique, très inquiétant de n’être pas le sien.  »

Hugues, arrêté en flagrant délit lors d’un rodéo avec une voiture volée, est placé en garde à vue.

Plus tard, en cellule, il se retrouve avec un dénommé Jean.

Abdel Hafed Benotman fait le récit d’un intenable face-à-face, entre réalité fantasmée et hyper-réalisme, et nous plonge dans les entrailles de cette machine à broyer les êtres vivants : la prison.

Mon avis :

Je n’ai rencontré Hafed qu’une fois, c’était à Paris Polar. Par hasard, parce qu’on devait se rencontrer, je lui ai payé une bière. Et on a commencé à parler. Cela a duré une demi-heure. Il a parlé de romans noirs, de l’écriture et des lecteurs. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est une personne qu’on avait envie d’entendre, d’aimer. Peu de temps après, j’ai lu Eboueur sur échafaud, sorte de biographie, mais aussi dénonciation de beaucoup de choses qui l’ont choqué au long de sa vie tumultueuse.

Garde à vie, en ce sens, est plus un roman pour les adolescents qu’un réquisitoire. Quoique ! La plongée dans l’enfer commence très tôt. Un simple vol de voiture et voilà Hugues aux mains des flics, traité comme un grand délinquant. Transféré en prison, il doit partager sa chambre avec Jean, un délinquant violent.

Hafed ne nous cache rien, il ne veut pas non plus en rajouter. C’est un roman ultra réaliste qui montre ce qu’est la prison, et comment elle produit de futurs grands délinquants. Le style est précis, la plume est sèche, le sujet difficile, mais le roman fonctionne à fond. On avance dans le roman, sonné comme un boxeur qui a pris trop de coups. On en oublie que Hugues n’est là que pour un vol de voiture.

Après avoir refermé le roman, on se met à réfléchir, sur le message mais aussi et surtout sur l’expérience que l’on vient de vivre. D’un voyage en enfer, on en est revenu indemne … enfin, pas tout à fait. Car ce livre laisse des cicatrices sur les mémoires, tant il est dur. Un fantastique roman à lire à partir de 15 ans (enfin, c’est mon avis).

L’homme de la montagne de Joyce Maynard (Editions Philippe Rey)

La découverte de ce roman, je le dois à Richard, dit le Concierge Masqué. Je n’aurais jamais eu idée de le lire, pour deux raisons. La première est que ce roman est sorti au rayon littérature blanche, la deuxième est que la quatrième de couverture ma parait bien peu aguicheuse. Tout cela m’amène à une conclusion : Le clivage entre littérature blanche et littérature noire est d’un ridicule risible, ce qui est important, c’est qu’un roman soit bon … ou pas. Mon conseil est donc simple : Ne lisez pas le résumé en quatrième de couverture, achetez ce roman et dégustez.

Dans les années 70, Rachel Toricelli est une jeune adolescente de 13 ans. Les vacances estivales approchent et elle va être obligée de passer ses vacances dans la maison familiale, avec sa sœur Patty, âgée de 11 ans. Elle préférerait passer son temps avec ses copines, qui se targuent d’avoir leur règles et d’être décidées à avoir leur première expérience sexuelle. Au lieu de cela, elle va passer ses journées dans la montagne boisée qui s’élève juste derrière la maison.

Quand le corps d’une première jeune fille est retrouvé dans les bois, cela va pigmenter des vacances qui auraient pu paraitre bien mornes. En plus, c’est le père de Rachel et Patty qui va être chargé de l’enquête. Alors, outre les jeux auxquels peuvent s’adonner deux jeunes enfants laissés libres à elles mêmes par une mère absente (ou du moins un peu déprimée), elles vont se faire des scenarii et essayer d’aider leur père, comme lui les aide en leur donnant des règles de vie.

Quand les meurtres vont s’accumuler, ce père protecteur va être de plus en plus absent. Ajouté à cela qu’il est un charmeur naturel, l’éclatement de la cellule familiale est inéluctable. La relation entre le père et les filles va donc devenir épisodique et Rachel va assister à la déchéance de son père héros, harcelée qu’elle est avec ses problèmes personnels de la découverte de la vie sexuelle.

Ce roman n’est pas un bête thriller, où l’héroïne part à la recherche d’un serial killer. C’est en fait, sous la forme d’un roman écrit par la narratrice, un journal introspectif de toutes les émotions et les attentes que peut ressentir une jeune fille de 13 ans, à l’aube du passage à l’âge adulte. Et l’auteure creuse différents thèmes centrés sur la famille, les relations Père-Fille, sur l’adolescence, sur l’amitié et sur les liens si particuliers entre sœurs. Je me suis souvent dit d’ailleurs que c’est un roman très proche de l’univers de Megan Abbott ou de Thomas H.Cook.

On suit l’évolution de Rachel, de ses relations avec le père héros, figure inébranlable du protecteur, renforcée par le fait qu’il est la vedette de ces événements, puisqu’il passe à la télévision en tant qu’enquêteur sur les meurtres qui surviennent dans cette petite ville. Malgré la menace qui plane autour de cette forêt, les deux enfants vont continuer à s’amuser, comme si de rien n’était. Puis, la police étant en échec devant ces mystères, la pression augmente sur les épaules du père de Rachel, et il y laisse sa santé, devient plus absent, taciturne, fatigué, épuisé. Alors les deux filles vont mener leur enquête pour inverser les rôles et essayer de l’aider.

Le roman est tellement juste, les sentiments exprimés tellement réalistes, que l’on se laisse prendre par cette histoire. On en vient même à oublier les meurtres et à suivre les histoires de famille, on est immergé dans la psychologie de cette jeune fille qui parait à la fois si adulte et si inconsciente. Et cela est d’autant plus fort qu’on se prend d’amitié pour Rachel et pour son entourage. Quand arrivent les événements dramatiques (annoncés mystérieusement au début du roman), ils sont décrits en une seule phrase et ces trois phrases sont tellement simples et bien écrites que l’on est frappé directement au cœur. Et je n’ai pas honte à la dire, j’ai pleuré, j’ai relu ces phrases et j’ai pleuré à nouveau.

Alors, certes, au début, j’y ai trouvé des moments maladroits. Est-ce voulu par l’auteure ou bien est-ce des faiblesses de traduction ? Je ne sais pas, mais je me suis laissé emporter, j’ai dévoré cette histoire, j’ai parcouru ces sentiers boisés si inquiétants la nuit venue, j’ai voulu aider Rachel, j’ai voulu la serrer dans mes bras. C’est un roman à forte teneur émotive, que je garderai bien au chaud au fond de mon cœur, que je ne suis pas prêt d’oublier, et qui démontre une fois de plus qu’il est bien idiot de vouloir mettre des étiquettes sur les styles de romans, de vouloir séparer littérature blanche et littérature noire. Quand un roman est bon, il est bon, et celui-ci est excellent.

Des forêts et des âmes de Elena Piacentini (Au-delà du raisonnable)

Attention, Coup de cœur !

Je me demande bien comment j’ai pu ne pas décerner de coup de cœur au précédent roman d’Elena Piacentini, Le cimetière des chimères. Peut-être avais-je besoin d’une confirmation ? ou peut-être étais-je timoré ? ou peut-être étais-je prudent ? Pour cette nouvelle enquête du commissaire Leoni, je n’hésite pas : Coup de cœur ! Cela fait deux romans que je lis de cette auteure, et me voilà sous le charme. A tel point que j’envisage de lire ses autres romans … dans l’ordre. Car Des forêts et des âmes est en fait la sixième enquête de cet inspecteur corse expatrié à Lille.

Le roman s’ouvre sur trois chapitres présentant chacun le portrait de trois adolescents :

Mathieu, jeune adolescent effacé, est devant le cercueil de son père. Il se rappelle comment celui-ci a abusé de lui étant jeune. Refusant de s’alimenter, sa mère l’envoya dans un centre adapté pour jeunes adolescents en difficulté

Juliette était une jeune fille princesse qui, pour se faire de l’argent, accepta une proposition d’une de ses amies de se prostituer auprès de vieux hommes argentés. Quand elle arrive dans une somptueuse propriété, en pleine partouze, elle reconnait son père allongé près de la piscine avec une autre gamine.

Lucas fut toujours un jeune homme délicat. Ses parents refusaient de voir en lui un homosexuel, considérant cela comme une tare. Quand ils apprirent l’existence d’un centre pour adolescents, ils pensèrent que sa maladie pourrait être traitée par des médicaments.

Fée, qui s’appelle en réalité Aglaé Cimonard, est la spécialiste informatique de la brigade criminelle de Lille. Pendant son footing, elle est renversée par une voiture, qui prend aussitôt la fuite. Alors qu’elle est dans le coma, Pierre Arsène Leoni va mener l’enquête et s’apercevoir que Fée a changé de nom après la mort de sa mère et qu’elle venait de passer des vacances à Wissemberg dans les Hautes-Vosges où elle a rencontré Sophie Delaunay. Leoni et son amante Eliane Ducatel vont aller sur place pendant que Mémé Angèle va tenir compagnie à Fée.

Géniaux ! Les trois premiers chapitres sont des petits concentrés de pure littérature, parfaits dans leur description de la psychologie de trois adolescents et des aprioris de leurs parents. Le roman démarre très fort, très vite et suscite l’intérêt et l’envie d’en savoir plus.

Formidables ! Les personnages de ce roman le sont à plus d’un titre. On commence à connaitre les policiers de la brigade criminelle, leur psychologie, leurs habitudes, leurs hésitations, leurs qualités, leurs défauts et c’est avec un immense plaisir qu’on les retrouve ici. Mais que dire alors des personnages secondaires, tous formidablement décrits, tous formidablement vivants, tous formidablement inoubliables.

Extraordinaire ! L’intrigue est menée de main de maître, car même si les pièces du puzzle se mettent en place petit à petit, tout est remarquablement fait, avec plusieurs pistes, plusieurs personnages, plusieurs mystères. Et tout survient avec une logique qui ne heurte jamais le lecteur mais qui force le respect par un savoir faire rare.

Dénonciateur ! ce roman ne se contente pas d’être un formidable roman policier. Il montre aussi tout ce que l’industrie pharmaceutique est capable de faire, en terme de d’actions de lobby ou même de tests illégaux ou de financements de centres soi disant adaptés pour améliorer leur chiffre d’affaire et leur marge. D’ailleurs, Elena Piacentini nous explique dans un dernier chapitre le fond de l’histoire qui fait froid dans le dos, et comment la santé des gens devient un commerce.

Impressionnant ! Le roman l’est de A jusqu’à Z. Car ce roman, d’une subtilité rare, avec un style d’une finesse et d’une évidence éblouissantes démontre qu’Elena Piacentini se situe sur le dessus de la pile des auteurs de romans policiers. Cette auteure est d’ailleurs une de mes plus impressionnantes découvertes depuis Thomas H.Cook ou Megan Abbott. Elle est capable, au travers d’une intrigue policière minutieuse, d’aborder des sujets de société graves, tout en nous faisant partager le quotidien de personnages simples et formidables. Je ne peux pas faire autrement que de lui décerner un coup de cœur Black Novel !

Le lapin borgne de Christoffer Carlsson (Balland)

Dans les lectures de polars, il faut parfois faire preuve de curiosité. Parfois ça marche, parfois pas. Il faut dire qu’un auteur inconnu chez nous, puisque Le lapin borgne est son premier roman traduit en France, où l’on annonce qu’il est annonciateur d’une nouvelle vague nordique, c’est aguichant. Mais quand on lit ce titre énigmatique, et surtout quand on voit cette couverture géniale, franchement, je ne pouvais pas résister.

Quand enfin, j’apprends que son auteur Christoffer Carlsson vient de remporter le prix littéraire « Best crime novel », en Suède pour l’un de ses ouvrages, je peux d’ors et déjà vous dire que l’on tient là une grande plume du polar, et qu’il va falloir suivre de très près ses futures publications.

David est un jeune étudiant en faculté de philosophie à Stockholm. Pour les vacances d’été, il va revenir dans son petit village natal, Dalen, et retrouver ses copains d’enfance, avec qui il va passer du bion temps. Depuis quelque temps, ils ont trouvé une vieille maison abandonnée, perdue au milieu des bois qui entourent Dalen. Ils se retrouvent donc là-bas, à bronzer, faire des barbecues, prendre des drogues ou faire l’amour. Le frère de David, a un frère, Markus qui est serveur dans un fast food. Avec ce travail là, ses parents jugent qu’il est en train de rater sa vie, alors que David passe pour le génie de la famille. David retrouve aussi Alex, la sœur de son meilleur ami Lukas. Si Lukas a un tempérament instable, Alex est une pure beauté et David ne tarde à retrouver la douceur de ses bras.

A la maison abandonnée, David découvre de jeunes gens comme lui. Il y a Rickard et Martin qui sont amoureux et qui souffrent de leur homosexualité devant les reproches des autres. Il y a Julian et Justine, frère et sœur mais amants dans la vie de tous les jours. Il y a enfin Lukas, leur chef de file, qui leur a soufflé l’idée de cambrioler les maisons fermées pour revendre des bibelots et ainsi se faire de l’argent facile.

Sauf qu’un de ces cambriolages se passe mal. Le vieil Emmanuel les surprend et les jeunes gens l’assomment avant de le ramener à la maison. Quand ils arrivent, David est en train de bronzer. Après une petite discussion sur le devenir du vieil Emmanuel, ce dernier se réveille, Lukas sort un pistolet et l’abat froidement dans le dos. Comment ces jeunes gens vont-ils surmonter leur culpabilité ? Et comment le jeune voisin Kasper affublé de son lapin borgne Lukas sait-il autant de choses ?

Inutile de vous dire que ce sujet est casse gueule : Faire vivre un village, sept jeunes gens devant nos yeux, les rendre suffisamment familiers pour que le lecteur de n’y perde pas entre eux. Christoffer Carlsson a choisi de ne pas nous assommer au début de son roman en nous les présentant longuement. C’est tout le contraire, il nous les pose les uns après les autres, au fur et à mesure de l’intrigue, et même si au début on a un peu de mal à suivre, on finit par identifier qui est qui très rapidement.

Ce roman est écrit à la première personne, c’est David qui parle, un témoin assisté comme on le dirait de nos jours. La période n’est pas forcément définie, mais il y a des téléphones portables. Les psychologies des personnages est ébouriffantes de justesse, écrite et décrite avec une sincérité qui joue beaucoup dans le charme de ce roman.

Et puis outre le drame qui va survenir, il y a toutes ces auras de mystère que Carlsson sème dans son roman, cette vieille maison qui, d’ans les yeux de David, semble évoluer. Il y a ce jeune voisin qui semble tout savoir parce que son lapin lui a raconté, il y a les parents qui sont absents, ces interrogatoires des policiers, ces réponses abstraites, qui veulent tant dire … et ne rien dire du tout. Et puis, la dernière page tournée, on se dit que ce roman est un témoignage, que la vérité est ailleurs, que tout ce qu’on vient de lire n’est que la vue d’une personne avec toute sa subjectivité. Et dans ces cas là, moi je dis : « BRAVO ! »

J’ai été littéralement pris par cette lecture, abasourdi par tant de finesse, de talent. Je viens de m’avaler 420 pages en 3 jours sans même me rendre compte de l’entourloupe. Evidemment, ceux qui aiment les romans d’action passeront leur chemin … ou essaieront pour assouvir leur curiosité. Ce roman m’a fortement fait penser au Maître des Illusions de Donna Tartt, c’est un roman totalement bluffant et impressionnant de maitrise. Nul doute qu’il trouvera sa place au pied du sapin, il en vaut largement la peine.

Vilaines filles de Megan Abbott (Jean Claude Lattès)

Depuis Adieu Gloria, Megan Abbott fait partie des auteurs dont je lis tous les romans, car j’adore sa façon d’écrire, sa subtilité, sa finesse, la façon qu’elle a de construire ses intrigues par petites scènes avec un choix fin de ses phrases, de ses mots, et des émotions qu’elle transmet. Ce roman, encore une fois, tape dans le mille.

A Sutton Grove, les cheerleaders agrémentent les matches de leur équipe. Beth est la capitaine et Addy, sa meilleure amie est sa lieutenante. Pour démarrer cette nouvelle saison, une nouvelle coach débarque. Elle s’appelle Colette French et est bien décidée à leur faire franchir un pas, devenir les meilleures. Elle leur fait faire des entrainements extrêmement durs physiquement, arbore une attitude distante et sans concession, et sa première décision est de destituer Beth de son rang de capitaine.

Addy est subjuguée par Colette. Elle passe bientôt beaucoup de temps avec la famille French, Matt le mari qui est comptable, travaille beaucoup et est souvent absent et la petite Caitlin, âgée de quatre ans. Addy, qui ne voyait que par Beth, la suivant partout, croyant ce qu’elle disait, buvant chacune de ses paroles se trouve une nouvelle icône, Colette, passant de nombreuses soirées en sa compagnie.

Le sergent Will est recruteur pour l’armée, détaché auprès du lycée. Il est d’une beauté confondante et a cet air triste des gens qui ont perdu leur femme trop tôt. Beth a vite compris que Colette et Will sont amants. Addy va aussi le découvrir. Après quelques semaines, Will est retrouvé dans son appartement, suicidé d’une balle dans la tête. Mais s’est-il réellement suicidé ? Addy, aveuglée par ses idoles, va découvrir une vérité douloureuse.

Une nouvelle fois, Megan Abbott nous concocte un suspense psychologique parfait, à travers les yeux d’Addy qui en est la narratrice. Addy, jeune adolescente, en mal d’émancipation, à la recherche d’un pilier sur lequel se reposer, curieuse du monde des adultes et à l’écoute du moindre des ragots, faisant toutes les déductions sur ce qu’elle apprend pour comprendre ce monde auquel elle ne comprend bien.

Il y a de l’amour dans ce livre, il y a de la haine dans ce livre, il y a de la manipulation dans ce livre, et dans chaque phrase, chaque mot est soigneusement choisi pour semer le doute, pour faire naître le trouble. Encore une fois, la traduction rend formidablement hommage à la subtilité du style de Megan Abbott et en cela, je vous remercie, M. Jean Esch. Car, jusqu’à la dernière ligne de la dernière page, on appréciera le suspense, les questionnements et les doutes que l’on ressent à la lecture de ce roman. Et Megan Abbott excelle dans ces situations intimes de faux semblants.

J’avais déjà apprécié La fin de l’innocence ou Envoutée, qui avançait selon le même principe, mais avec une addition de petites scènes. Cette fois-ci, la narration est plus linéaire, mais avec toute une foultitude de détails qui nous plongent dans le monde inconnu (ou mal connu) pour nous des cheerleaders, ces reines du sport qui prennent des risques inconsidérés pour se lancer des défis, pour se sentir plus grandes que la vie, pour grandir, franchir le pas et devenir adultes.

Megan Abbott creuse aussi le thème du mensonge et de son poids dans la vie. Si Beth apparait comme une intrigante, une star déchue de son piédestal, Colette apparait comme une idole étrange, auréolée d’un mystère fascinant tandis qu’Addy est triturée entre les deux personnes qu’elle adore. Mais que s’est-il réellement passé dans cette chambre ? Megan Abbott ouvre toutes les portes du possible et nous livre un roman sur les adolescentes rêvant de la pureté du soleil remarquable. Mais, qui s’approche trop près du soleil se brule les ailes. D’ailleurs, le soleil existe-t-il pour ces jeunes en mal de reconnaissance ? La fin justifie-t-elle tous les moyens ?

Le cercle des tueurs de Annie Ramos (Citron bleu)

Vous connaissez mon appétit pour les premiers romans. Alors en voici un qui a pour qualité un sujet bigrement intéressant allié à une aisance stylistique pour mener à bien une intrigue qui vous surprendra jusqu’à la dernière ligne. A croire d’ailleurs que l’auteur avait en tête à la fois son sujet et la fin du roman. En voici donc le sujet.

Belfort de nos jours. Ils sont cinq, cinq adolescents qui ont créé le cercle des tueurs. Tout avait commencé comme une discussion autour de leur passion, les films d’horreur et les romans d’épouvante. Puis ils avaient édicté des règles jusqu’à mettre leur projet à exécution. Ils ont donc choisi cinq œuvres de suspense et cinq futures victimes, choisies parmi des gens qui n’ont aucun rapport avec eux mais qui sont passés au travers des mailles de la justice. Chaque meurtre comportera un indice rappelant un film ou un livre de suspense. Ils sont cinq, William le chef, entouré de Thomas, Nathan, Fabrice, et Sylvain.

La police, en la personne du capitaine Francis Pouchard, épaulé de la jeune Paula Martinez se retrouve rapidement face à trois personnes poignardées, un professeur, un homme sans histoire et un étudiant. L’enquête va s’avérer difficile pour résoudre ces meurtres perpétrés sans aucune logique.

Annie Ramos a construit son roman de façon originale : les premiers chapitres sont consacrés au cercle des tueurs ce qui fait que l’on ne cherchera pas le nom des coupables. En fait, le livre alterne entre les tueurs et le commissaire Pouchard, même si le déroulement de l’intrigue fait la part belle à William et ses quatre comparses. Ils vont donc réaliser leur projet, puis se retrouver pour discuter de leurs exploits.

J’ai trouvé que le rythme était tendu, l’écriture très descriptive et agréable. Bref, vous l’aurez compris, c’est un livre très plaisant à lire, et ce d’autant plus qu’Annie Ramos est aussi à l’aise dans ses descriptions de la ville de Belfort que dans ses dialogues. Elle pointe aussi le danger des images violentes assénées aux jeunes influençables, que ce soient des films ou des livres. Ces cinq jeunes, pleins d’insouciance mais aussi ayant renié toute notion de bien et de mal, passent leur vie comme on joue à un jeu vidéo, sans se soucier le moins du monde des conséquences.

Pour un premier roman, c’est une réussite, même s’il m’a manqué des choses, surtout du coté de la psychologie des personnages. Je trouve que le sujet est très bien trouvé mais c’est par là qu’il pêche un peu. Car comme la motivation du groupe d’adolescents est floue, et en particulier on n’y trouve aucune rébellion, on en vient à généraliser sur tous les adolescents. En fait, il m’a peut-être manqué un personnage auquel j’aurais pu me raccrocher, soit pour éprouver de l’empathie, soit pour le détester.

Alors même si j’ai adoré la fin, si j’ai lu avec avidité la totalité du roman, j’ai ressenti un malaise face à ce manque de psychologie qui aurait pu faire de ce roman un formidable coup d’essai. Reste que ce roman est vraiment prenant, que c’est un premier roman qui laisse augurer d’un avenir brillant pour son auteure. D’ailleurs, elle a plein de projets que vous pouvez découvrir sur son site : http://annie-ramos.e-monsite.com/

Un petit jouet mécanique de Marie Neuser (L’écailler)

Après le grinçant et controversé Je tue les enfants français dans les jardins, voici la dernière production de Marie Neuser, qui démontre que cette auteure est indéniablement douée par son univers noir et sans concession.

Il semblerait que l’univers des jeunes soit à l’honneur en ce moment ; du moins, c’est mon impression au vu de mes lectures récentes. Et la période de l’adolescence est une charnière, un moment bien particulier de passage de l’enfance à l’âge adulte. Le roman s’ouvre sur Anna, une jeune femme qui retourne dans la maison familiale d’Acquargento, en Corse. Elle se rappelle cet été maudit, quand elle avait 16 ans, ses moments de solitude, de lassitude, et l’arrivée de sa sœur Hélène.

Car, Anna a toujours mal vécu l’écart d’âge avec Hélène, ces 14 années qui ressemblent à un rempart infranchissable. De même, Hélène a toujours été adorée par ses parents, là où Anna s’est sentie délaissée, comme le vilain petit canard. Et comme il est facile de s’enfermer dans une culture cinématographique ou musicale qui parle de ce qu’elle ressent, mais a du mal à identifier, et que ses parents dénigrent. Comme il est facile de s’isoler, de foncer dans sa chambre à écouter au casque Nick Cave ou les Cure.

Mais comme il est difficile de comprendre les autres, d’ouvrir les yeux devant les attitudes des « grands ». Que c’est compliqué de comprendre sa mère si attentionnée envers la fille de Hélène, Léa qui a un an, et pourquoi son père semble si absent en laissant tout faire, pourquoi Hélène agit-elle si bizarrement envers sa fille, au risque de lui faire prendre de réels dangers, pourquoi les hommes la regardent-ils sur la plage ? Autant de questions restées sans réponses auxquelles d’ailleurs il n’y a peut-être pas de réponses.

Anna subit ce que Baudelaire a si bien décrit, l’Ennui avec un grand E. Elle assiste aux futilités des uns, aux actes inutiles des autres. Anna regarde le monde comme si elle était spectatrice, se découvrant pas tout à fait femme, mais ressentant un sentiment inconnu d’elle, un attrait inédit envers un petit être sans défense, qu’elle ne comprend pas, qu’elle pense être de la pitié, puis un sentiment d’amusement, avant de devenir de l’amour filial.

Vous l’aurez compris, ce roman est un magnifique portrait d’une adolescente mal dans sa peau, qui va trouver son salut dans sa nièce, mais l’intrigue est et restera noire. Marie Neuser va suivre son personnage d’un seul point de vue, totalement subjectif et sans jamais en rajouter. C’est magnifique de sensibilité, de pureté, d’intelligence, un portrait sans concession, sans forcément juger les différents personnages.

C’est aussi un roman écrit à la deuxième personne, avec un « vous » obsédant, dérangeant, énervant parfois, provocant ; ce « vous » qui force le lecteur à se mettre à la place de Anna, qui donne l’impression de se retrouver devant un tribunal, devant des juges sans pitié. Je me suis d’ailleurs posé la question si le roman n’aurait pas été plus direct, plus frappant s’il avait été écrit à la première personne du singulier.

N’allez pas y chercher de suspense quant à l’issue de l’intrigue, elle va être dramatique. N’allez pas non plus y chercher une quelconque leçon de morale, ou la moindre piste vers un avis ou une opinion. Par contre, je suis resté époustouflé par la justesse des sentiments exprimés, par l’acuité de la psychologie d’Anna, tantôt aveuglée par ses doutes, tantôt ébahie par la beauté des paysages corses. Avec ce deuxième roman, Marie Neuser frappe fort et ne laisse aucun doute quant à son énorme talent à construire des intrigues incroyablement noires et fortes au travers de la vision subjective de personnages torturés. Un des romans à ne pas rater pour cette rentrée littéraire 2012.

Vous trouverez un excellent article chez l’amie Jeanne ici.

La fin de l’innocence de Megan Abbott (Jean Claude Lattès)

Je pense que nous sommes plusieurs à attendre les romans de Megan Abbott, car ils sont d’une subtilité rare, et nous offrent bien souvent des sujets de réflexion intéressants alliés à des intrigue noires de grande qualité. Celui-ci est conforme à mes attentes.

Lizzie est une jeune fille de treize ans, et sa meilleure amie est sa voisine Evie Verner. Leur relation est telle qu’elles passent toutes leurs journées ensemble. Comme les parents de Lizzie sont divorcés, elle aime se retrouver parmi la famille de Evie, au milieu d’une famille normale. D’autant plus que la sœur ainée de Evie, Dusty, est une grande de 17 ans, une icône, un exemple à suivre.

Un soir, à la sortie de l’école, Evie disparaît. Toute la région se mobilise pour retrouver la jeune fille, imaginant le pire. Lizzie est la dernière à lui avoir parlé, lui demandant si elles rentraient ensemble, mais Evie va refuser. Lizzie va donc être particulièrement impliquée dans l’enquête, devenant aussi de plus en plus présente dans la famille Verner. D’autant plus qu’elle se rappelle avoir vu une voiture de couleur Bordeaux trainer devant la maison des Verner. Or, Harold Shaw, l’assureur de la famille possède ce genre de voiture. Lizzie est donc persuadée qu’il est le coupable.

Le titre anglais est bien plus précis que le titre français. The end of everything (La fin de tout) indique clairement ce à quoi vous devez vous attendre. Ce roman, narré à la première personne du singulier, nous place dans la peau d’une jeune fille de treize ans, innocente, naïve, vivant dans un monde idéal entre sa famille et surtout ses amies. Et c’est là toute la qualité de ce roman, subtil comme tous ceux de Megan Abbott.

Car La fin de tout nous montre bien la fin de la jeunesse, la fin de l’enfance, la fin de la pureté et l’entrée dans l’âge adulte. A son niveau, elle va être submergée par des émotions qu’elle ne comprend pas encore, être à la fois sure de ce qu’elle ressent, de ce qu’elle raconte, de ce qu’elle invente, et faire progresser l’intrigue à son niveau. Toujours, nous allons nous retrouver devant cette petite fille qui va à la fois être subjuguée par Dusty, puis attirée par M.Verner, tout cela décrit par de petites scènes mises bout à bout, comme de magnifiques petites briques montant un mur imparable.

Et là où je suis abasourdi, c’est par la maitrise du suspense psychologique mis en place par Megan Abbott, utilisant un mot flou à plusieurs significations, nous laissant avec plusieurs interrogations, et impatients de connaître la suite. D’ailleurs, je voudrais souligner l’excellent travail de la traductrice Isabelle Maillet, pour avoir aussi bien rendu toute la subtilité, le doute et l’insouciance cachés dans le texte. Quelle maitrise dans le choix des mots, dans la construction des phrases, dans le flou des expressions.

C’est un roman que j’ai eu beaucoup de mal à lâcher, tant on est envahi par les pensées de Lizzie, tout en gardant ce léger détachement pour se rendre compte de ce qu’elle raconte ; en gros, c’est une expérience assez bouleversante, qui nous rappelle sans cesse qu’un drame est en train de se dérouler. Le suspense est très bien entretenu, avec une grande tension car c’est Lizzie qui est aux commandes, et jamais on ne se doute de ce qui va arriver. Elle nous démontre combien il est difficile de descendre de la vie de princesse, de sortir de l’enfance pour entrer dans la vie des grands. Un roman tout simplement magnifique.