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La fabrique de la terreur de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Attention, coup de cœur !

Après La guerre est une ruse puis Prémices de la chute, voici donc le troisième et dernier tome consacré au terrorisme moderne et à Tedj Benlazar, agent de la DGSE ayant vécu les soubresauts mondiaux des années 90 à aujourd’hui. Avec ce roman, cette trilogie se clôt de façon grandiose, passant en revue le monde de 2010 à 2015, tant Frédéric Paulin atteint un sommet en terme de roman politique international.

Janvier 2011, Sidi Bouzid, Tunisie. Mohamed Bouazizi vit dans la misère et ce n’est pas les quelques fruits et légumes qu’il arrive à revendre qui l’aident à s’en sortir. A bout, refusant de payer un bakchich aux policiers, il décide de s’asperger d’essence et s’immole par le feu. Cet appel au secours va entraîner le soulèvement du peuple tunisien, demandant le départ de Ben Ali, leur président.

Mis à la retraite prématurément, Tedj Benlazar termine sa vie dans une maison à Pontempeyrat. Mais il est hanté par ses cauchemars, et par les soucis que lui occasionne sa fille Vanessa, reporter international, qui veut couvrir la révolution du Printemps arabe qui s’annonce. Et il voit trop peu Laureline Fell, sa compagne, devenue commandant à la DCRI de Toulouse, nouvellement créée par Nicolas Sarkozy.

Vanessa Benlazar voit que le monde arabe est en train de basculer. Elle est de plus en plus absente, pour des voyages à l’étranger, et délaisse sa vie de famille, ses deux enfants Achille et Arthur, mais aussi son mari Reif, professeur de collège. Celui-ci décide d’ailleurs d’accepter une mutation dans le sud de la France à Lunel, proche de Montpellier, où le taux de chômage est dramatique.

Simon habite Lunel et il sait bien que travailler à l’école ne va le destiner qu’à gonfler le nombre de chômeurs. Et puis, il ne se reconnait pas dans la direction que prend cette société. Son copain Huseyin lui fait rencontrer Hasib, qui voyage au Maghreb et porte la bonne parole, celle de défendre leurs frères. Simon finit par se convertir à l’Islam, à regarder des videos de propagande sur Youtube, à écouter les discours religieux puis à rejoindre la Syrie pour défendre les croyants contre les haram.

J’ai déjà tout le bien que je pense de cette trilogie et tout le talent de conteur de son auteur Frédéric Paulin. Je ne vais pas vous dire que ce roman est comme les deux précédents, juste qu’il clôt de façon magistrale une trilogie sur notre Histoire contemporaine de façon énorme, gigantesque. Ce roman est d’une intelligence et d’une force telles que l’on ne peut qu’être ébahi devant cette œuvre.

Quelle force dans la construction ! Passant d’un personnage à l’autre, sans que nous, lecteurs ne soyons perdus, Frédéric Paulin plonge dans le cœur de l’histoire contemporaine pour nous montrer les mécanismes qui aboutissent aux actes terroristes qui nous ont tant marqués. Il mélange faits historiques et scènes inventées avec une maestria qui le fait rejoindre les plus grands auteurs du genre.

Quelle force dans les personnages ! Car ce sont eux qui sont au premier plan. Ce sont eux qui sont menés par leurs propres objectifs, que ce soit Vanessa poussée par sa volonté d’informer, Laureline par sa volonté de protéger les populations ou Simon par sa volonté de suivre ses croyances. Frédéric Paulin évite de faire de ses personnages des caricatures pour creuser leurs motivations et leur psychologie. C’est grand !

Quelle force dans l’histoire ! En ne prenant pas position, en plaçant ses personnages au premier plan, Frédéric Paulin arrive à nous écrire l’histoire de ce 21ème siècle sanglant. Il nous explique les rouages, les clans qui se créent et qui se combattent. Il n’accuse personne si ce n’est les gouvernements qui ont laissé le désespoir s’installer, le chômage grossir et la recherche d’un monde meilleur comme seul et unique but dans la vie ; ces gouvernements qui ont minimiser les risques et favorisé l’éclosion de la technologie, celle-là même qui permettra aux terroristes de frapper au cœur même des pays.

Quelle force dans le style ! Jamais dans le livre, on ne se dit que Frédéric Paulin en fait trop. Jamais on ne se dit que tel événement ou scène a été rajoutée pour les besoins de l’intrigue globale. Tout y est d’une évidence rare et ce roman démontre une nouvelle fois que Frédéric Paulin est un conteur hors pair, que l’on est prêt à suivre n’importe où, quelque soit l’histoire qu’il nous raconte.

Quelle force dans l’évocation et dans les émotions ! Car il ya  quelque chose d’inéluctable dans ce roman : c’est que nous savons ce qui va arriver. Comme dans Prémices de la chute, nous savons que cela va se terminer par le massacre du Bataclan. Et nous avançons comme des soldats sur le front, en sachant qu’au bout, la Mort nous attend. Et malgré cette absence de suspense, le roman nous réserve des rebondissements d’une force émotionnelle qu’on en ressort bouleversé, le cœur serré.

Ce roman est un grand roman, cette trilogie est une grande trilogie. Elle permet, grâce à ces personnages formidablement vivants, de nous montrer les rouages d’une série meurtrière, voire même de nous expliquer la situation actuelle … car ce n’est pas fini, hélas ! Le monde continue de tourner, et les décisions politiques sont telles qu’elles créent de plus en plus de réactions violentes. Magistral !

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis de Quatre sans Quatre, Yves ou Velda

La crête des damnés de Joe Meno

Editeur : Agullo

Traductrice : Estelle Flory

Après Le blues de la Harpie que j’ai beaucoup aimé et Prodiges et miracles que j’ai zappé, ce roman là ne pouvait que passer entre mes mains. Les avis des blogs que je suis fidèlement étaient unanimes, la période évoquée (les années 90) me parle, les références musicales aussi. Bref, ce roman, il avait tout pour me plaire. Comme j’aime le suspense, il va vous falloir lire mon avis jusqu’au bout pour savoir ce que j’en pense.

Brian Oswald est un adolescent de 17 ans comme tous les autres. Il est affublé de grosses lunettes et n’est pas particulièrement beau. Il est amoureux de sa meilleure amie, Gretchen, qui est grosse mais a un esprit punk et non conformiste qui le séduit. Il passe tout son temps avec elle et ne souhaite qu’une chose : l’inviter au bal de fin d’année organisé par son lycée catholique de South Chicago.

Sauf que Gretchen est folle de Tony Degan, un suprémaciste dans toute sa splendeur (désolé, il fallait que je le fasse). Ce qui fait la différence entre Tony et Brian, c’est bien sa faculté à être à l’aise avec les autres et surtout les filles, enfin, les jeunes femmes. Car Brian se rend compte que grandir, cela veut dire passer de l’âge adolescent à l’âge adulte. Et cela veut dire que le monde apparaît tout de suite très compliqué.

Ce qui motive Brian, ce qui le fait vivre, c’est la musique. Il se lève en musique, chante de la musique dans sa tête, écoute de la musique dans la voiture de Gretchen. Il est persuadé qu’il la fera craquer en lui composant une cassette d’une compilation comprenant les meilleures chansons jamais écrites. Car c’est grâce à la musique, il en est persuadé, qu’il va réussir et grandir.

Que l’on soit clair, dès le début, ceci n’est pas un polar. Que l’on soit clair aussi, ce roman parle du début des années 90 et par ses références musicales, il parlera plus à un lecteur ayant dépassé la quarantaine qu’à un jeune d’aujourd’hui. Pour ceux-là, ce roman, par ses qualités de narration et surtout par son style parlé, honnête, vrai, il fera office de roman culte, comme c’est d’ores et déjà le cas pour moi.

Est-ce une autobiographie ? Est-ce une volonté de replonger dans cette époque mouvementée de la musique ? En tous cas, Joe Meno atteint son but : parler à la fois de la société américaine d’alors (mais a-t-elle réellement changée ?) très carrée, figée dans un modèle ultra conformiste, entre religion et respect des règles, et de la difficulté d’un jeune homme de passer au stade d’adulte.

Il serait erroné de résumer le roman à la vie d’un adolescent cherchant à tout prix à perdre sa virginité. Il y a tous ces moments de la vie de Brian, qui semblent tellement vrais, si communs qu’on les a tous vécus. Qui construisent un paysage fascinant parce qu’on a l’impression d’avoir vécu la même chose.

Entre refus d’un destin tout tracé, difficultés familiales et besoin d’être aimé, reconnu, Joe Meno nous offre un roman universel sur la nécessité de trouver sa place dans la société, quelle qu’elle soit. Et il illustre parfaitement la contradiction du passage à l’âge adulte, où il faut choisir entre faire partie d’un groupe et s’affirmer comme être humain unique. Comment devenir adulte dans une société ouvertement raciste ?

Accompagné d’une bande son qui m’a fait rêver, entre punk et hard-rock, en passant par le jazz (avec les formidables passages chez son ami Rod), ce roman souffle une tempête de nostalgie en citant beaucoup de chansons qui ont tant compté pour moi (et qui comptent encore). Il est amusant de voir apparaître pêle-mêle les Smiths, Black Flag, Les Ramones, les Misfits, les Dead Kennedys ou les New York Dolls, aux cotés d’AC/DC ou Van Halen. J’en ai même découvert beaucoup ! J’ai adoré, c’est un roman qui m’a fait grandir, même encore aujourd’hui. A noter Roman Culte !

Au passage, je tire un grand coup de chapeau à la traductrice Estelle Flory.

Le chouchou du mois d’octobre 2019

Globalement, ce mois d’octobre fut un bon mois : j’ai publié beaucoup d’avis (puisque j’y ai inclus quelques lectures faites pendant cet été) et j’aurais décerné deux coups de cœur, ce qui est exceptionnel (pour moi).

Honneur donc aux deux coups de cœur :

J’avais adoré son précédent roman, Par les rafales, c’est dire que j’attendais beaucoup de son deuxième polar. Zippo de Valentine Imhof (Editions du Rouergue) m’a subjugué par la qualité de l’intrigue et surtout de la qualité psychologique des personnages, tout cela embelli par une plume d’où sort une lave incandescente. Pour moi, c’est indéniablement l’un des grands romans de 2019 et la confirmation d’une grande auteure.

Claude Mesplède m’avait conseillé Le grossium de Stanley G.Crawford (Gallimard-Série Noire). Ce roman s’avère être un petit chef d’œuvre de comédie policière, une parodie de polar dénonçant les travers de la société de consommation. Il était totalement normal que je lui décerne un coup de cœur.

J’annonçais récemment une prévision quant à la prochaine déferlante de polars japonais. J’ai eu l’occasion de lire un inédit d’un des plus grands auteurs du genre : Dans l’œil du démon de Jun’ichiro Tanizaki (Editions Picquier). C’est un roman de déduction à la « Sherlock Holmes » où l’auteur joue avec notre don d’observation et d’analyse logique, pour nous induire en erreur. C’est un excellent divertissement.

Au rayon science-fiction, ce qui est rare chez moi, InKARMAtions de Pierre Bordage (Editions Leha) est le dernier roman en date de cet auteur prolifique, un roman qui part du principe qu’une entité supérieure, formée de plusieurs sages, régit la destinée humaine. Animé, vivant, mais aussi complexe, c’est un beau roman humaniste.

Au rayon fantastique, je l’avais lu il y a un certain temps et j’avais oublié de le publier : il s’agit de Le livre des choses cachées de Francesco Dimitri (Hugo & Cie). Voilà un premier roman mettant en scène des amis à la recherche de l’un d’eux manquant à leur rendez-vous annuel. Retenez bien ce nom, car c’est un premier roman prometteur par ses personnages et ses ambiances.

Il y a quelques mois, je vous parlais de Pierre Pouchairet. Les trois brestoises, comportent trois romans et j’ai publié mon avis sur les tomes 2 et 3 : La cage de l’albatros & L’assassin qui aimait Paul Bloas (Editions du Palémon). Comme le précédent Haines, ce sont des romans policiers costauds avec des intrigues bien construites et des personnages féminins que l’on adopte et suit avec passion.

Au rayon Roman noir, Atmore Alabama d’Alexandre Civico (Actes Sud) s’avère aussi grand que son format est petit. Cette errance au pays de l’Oncle Sam est illuminé par une plume noire et poétique et possède une chute à la fois brutale et inoubliable. Cela donne une lecture réjouissante et indispensable pour tout fan du genre.

Au rayon humour et cynisme, ne cherchez pas plus loin : Carrément à l’Est de James Holin (AO éditions) est fait pour vous. C’est à la fois délirant et cinglant et quand on prend un peu de recul, scandaleux. On y suit un homme s’engageant dans une ONG qui a pour but de reconstruire un pays après une guerre civile, mais selon les critères occidentaux. A ne pas rater !

Du cynisme à la politique, il n’y a qu’un pas qu’en tant que lecteur de polar, je franchis allègrement. Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz (Agullo) est un premier roman surprenant de maîtrise, qui remporte l’adhésion dès les premiers chapitres. A la façon d’un Robert Altman, l’auteur va introduire ses nombreux personnages et nous brosser un paysage sinistre et désespérant d’une Slovaquie d’après ère soviétique totalement corrompue et laissée aux mains des mafieux.

Le polar (historique, souvent chez lui à ne serait rien sans Maurice Gouiran. Son dernier roman en date Qaraqosh de Maurice Gouiran (Jigal) signe le retour de Clovis Narigou pour une double enquête : les documents ésotériques collectionnés par Himmler et un jeune homme pourchassé après s’être engagé en Irak dans la milice Qaraqosh. C’est une nouvelle fois une belle réussite où on apprend beaucoup de choses.

Pour ceux qui cherchent un polar humaniste dépaysant, Paz de Caryl Ferey (Galimard Série Noire) vous promet une visite de tous les coins et recoins de la Colombie, un pays où la vie humaine vaut moins que la boue qui noie ses rues. L’auteur y implante l’histoire d’une famille, compliquée et complexe dans un contexte de Violencia. C’est grand comme du Ferey, Brutal comme du Ferey, violent comme du Ferey et humaniste comme du Ferey. Du grand œuvre.

Pour les adeptes de polar psychologique, L’accident de l’A35 de Graeme Macrae Brunet (Sonatine) démontre une nouvelle fois que l’auteur est le digne héritier de Simenon et Chabrol, qu’il sait comme peu d’auteurs s’intéresser à la psychologie de ses personnages et à la vie des campagnes. Malgré son rythme lent, son roman n’en reste pas moins passionnant.

Pour le titre du chouchou du mois, j’ai longuement hésité. Deux titres sont difficilement départageables pour moi, J’ai finalement décidé d’attribuer ce titre à Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz (Agullo). Juste devant Paz, coiffé au poteau. J’espère que ces avis vous auront été utiles. Je vous donne rendez vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz

Editeur : Agullo

Traducteur : Barbora Faure

Les éditions Agullo ont l’habitude de dégoter de sacrées pépites noires. Quand j’ai lu la quatrième de couverture de ce roman, j’étais dubitatif. Ce sont les avis de Yan et Jean-Marc qui m’ont décidé. Ils avaient une nouvelle fois raison.

Veronika Bodnarova, dit Nika sort d’un supermarché et marche sur la route, en faisant de auto-stop. Une voiture s’arrête, avec à bord deux énergumènes qui se présentent comme étant Vasil’ et Mammouth. Puis ils changent de route au lieu d’aller à Roztoka, et après quelques baffes, se dirigent vers une maison esseulée. Pendant quelques jours, ils vont la séquestrer et la violer. Simulant une crise d’allergie, elle obtient des médicaments qu’elle leur donne pour les endormir et s’enfuit.

Son père s’est inquiété de l’absence de sa fille et s’est rendu au poste de police. Mais ils n’ont pas l’air de s’en faire plus que cela. Il faut dire que les disparitions de jeunes filles, ce n’est pas ce qui manque en Slovaquie. Quelques jours plus tard, c’est le lieutenant Miko qui la recueille. Quand Nika lui dit que l’un des deux hommes s’appelle Mammouth, Miko sait que c’est un homme de Sasà, le caïd du coin. Il va donc mener l’enquête avec son coéquipier Valent le Barge.

Quand Mammouth se réveille, il appelle Sasà et lui demande un service. Vasil’ ne s’est pas réveillé, il est mort à cause du somnifère de Nika. Mammouth a besoin des services du nettoyeur Maxo. Sasa va débarquer, accompagné de ses deux sbires Pat et Mat. Effectivement, il va falloir faire disparaître le corps et se préparer à des difficultés. Heureusement que Sasà le Grand les tient tous sous sa coupe. Quoique …

A la manière d’un Robert Altman, Arpad Soltesz va petit à petit introduire ses personnages dans cette intrigue qui se veut une vision de la société slovaque. On va donc passer en revue plus d’une dizaine de personnages dans des situations qui en d’autres temps pourraient être comiques ou traitées d’une façon comique. Mais on est dans le noir, le vrai de vrai, le pur.

Car il vaut mieux avoir le moral avant d’attaquer ce roman, ce premier roman, au style détaillé, descriptif mais jamais bavard. La vision que l’auteur nous partage est noire, je l’ai déjà dit, et sert presque de témoignage devant tant de pourris qui tiennent les gens par leurs trafics et leur corruption. Des flics aux juges, en passant par les avocats, les journalistes ou même les politiques, l’héritage du communisme est bien noir.

Si vu de chez nous, on peut penser que ce peuple a enfin atteint à la démocratie, au Graal du bonheur politique, on s’aperçoit que tous sont bien pourris, bien dégueulasses, et qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre. La force du discours est étayée par une intrigue déroulée comme un métronome, d’une précision suisse, mais aussi par ces personnages forts et réels auxquels on croit d’emblée.

Et puis, il y a cette opposition entre les truands (globalement ils le sont tous !) et les honnêtes gens (Nika et ses parents) écrasés par tous les trafics possibles et imaginables, sans limites, sans aucune considération de l’humain. Et la chute finale, entrecoupée de quelques figures qui tombent dans des chapitres au présent, est énorme de cynisme. Bref, ce roman a tout pour me plaire, il est lucide, vrai, honnête et franc dans sa démonstration. Il aide à arrêter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et c’est un premier roman fantastique, écrit avec une telle passion que l’on se demande ce que Arpad Soltesz va pouvoir écrire ensuite. En tous cas, je serai au rendez-vous, c’est sûr.

La Colombienne de Wojciech Chmielarz

Editeur : Agullo

Traducteur : Eric Veaux

La Colombienne est la troisième enquête du Kub, l’inspecteur Mortka, après Pyromane (bien aimé) et La ferme aux poupées (pas encore lu). Comme toutes les séries mettant en scène un personnage récurrent, je ne peux que vous conseiller de les lire dans l’ordre pour suivre l’évolution du Kub.

Le travail de Polaco, c’est de faire du rabattage, trouver des naïfs jeunes dans une discothèque, qui veulent gagner de l’argent facile. Polaco se pointe dans une discothèque, et rameute quelques jeunes pour leur proposer de tourner une publicité pour Coca-Cola avec son van rouge. Polaco emmène le groupe de jeunes dans un hôtel de luxe, sur la mer des Caraïbes, all inclusive, tous frais payés. Quelques jours après, la mauvaise nouvelle tombe : le tournage de la pub est annulé, mais les frais sont payés. Quelques jours plus tard, les jeunes doivent payer leur séjour auprès d’un groupe armé ou faire un travail pour eux : ramener en Pologne de la cocaïne. Cette fois-là, Agnieszka se rebelle. Elle sera battue puis arrêtée par la police.

Deux clochards, frère et sœur, finissent de cuver leur vin quand ils aperçoivent une voiture qui s’arrêtent un peu plus loin. Le conducteur porte un colis sur le pont enjambant la Vistule. Apercevant le clochard, le conducteur leur ordonne d’appeler la police pour venir constater son œuvre. L’inspecteur Mortka arrive sur les lieux pour découvrir un corps suspendu et éviscéré. Embringué dans ses affaires familiales et sa séparation d’avec sa femme, il doit aussi faire face à une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête : Il doit impérativement vérifier s’il est atteint du virus du SIDA. Malheureusement pour lui, il va devoir mener cette enquête seul : son adjoint est assigné à une affaire étrange : le corps d’une femme a été retrouvé les poignets tailladés dans sa baignoire alors que l’appartement est fermé à clé : un suicide évidemment. Quoique …

Comme vous pouvez le lire sur mon résumé, les intrigues foisonnent dans cet excellent roman policier, troisième de la série. Par rapport au premier roman, Pyromane, le style s’est affermi et le mélange entre vie privée de Jakub Mortka et vie professionnelle se fait plus consistant. Il en ressort que l’on partage ce que le Kub traverse et que l’on compatit (plus qu’on ne s’identifie) à ce qui lui arrive.

On y voit un personnage de père fort, attaché à ses deux garçons, et toujours aussi meurtri de sa séparation avec sa femme. Professionnellement parlant, il se retrouve affublé d’une nouvelle collègue, l’aspirante Suchocka, dite La Sèche, eu égard à son physique, et doit reprendre du service avec un bras dans la plâtre. Avec la menace du SIDA, cela créé autour du Kub une tension émotionnelle intense que l’on ressent très bien à la lecture, que l’on vit même.

Outre le trafic de cocaïne, qui grandit en Pologne, Wojciech Chmielarz aborde nombreux autres thèmes, dont les loisirs faciles, l’acceptation des homosexuels, les malversations financières et la facilité de détourner de l’argent ou de le blanchir, et enfin, la maltraitance des femmes. Tous ces thèmes se mêlent, s’entremêlent, se fondent dans les différentes intrigues pour donner un roman plus qu’intéressant, passionnant par ce qu’il montre, et c’est d’autant mieux fait que tout se fond de manière parfaite avec les différents personnages.

Par rapport à Pyromane, j’ai trouvé le style plus fluide (merci pour cette formidable traduction), et la multiplicité des intrigues font qu’il ressort de ce roman une puissance fictionnelle et émotionnelle intense. A la limite, c’est un roman où on est plus concerné par le devenir de son personnage principal que par le dénouement des intrigues, ce qui est paradoxal. En tous cas, cela m’inspire un regret : celui de ne pas avoir lu (encore) La ferme aux poupées. Ne ratez pas cette série polonaise !

Ne ratez pas l’avis de Velda

Les mains vides de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Ce roman n’est que le quatrième publié en France de cet auteur, après Le fleuve des brumes, La pension de la via Saffi et Les ombres de Montelupo, et déjà, j’ai l’impression qu’à chaque fois, ce sont des lectures impératives, obligatoires, tant ces lignes disent tant de choses.

C’est le mois d’aout dans la ville de Parme et la chaleur est insupportable. On aurait pu croire que la ville sommeillerait tranquillement en attendant la baisse de la température de la soirée. Mais il devait en être autrement. Dès le matin, un appel à la radio signale un braquage, réalisé par quatre individus. Puis c’est une bagarre générale qui se déclenche Via Trento, impliquant une quinzaine de personnes. Puis, c’est un fou qui menace la foule avec un couteau.

Mais c’est l’appel suivant qui attire l’attention du commissaire Soneri : deux hommes viennent de voler l’accordéon du musicien qui joue sur les marches du Teatro Regio. « On peut tout supporter de cette ville : sa chaleur, ses voyous … Mais pas qu’on lui vole sa musique. » L’après midi commence sur le même rythme : une jeune fille a été agressée puis un homme est retrouvé mort chez lui. On demande à Soneri d’aller voir cette affaire bien étrange.

En plein quartier des boutiques de fringues, Soneri arrive dans l’appartement de Francesco Galluzzo. Le mort, brun et bronzé, est couché à coté du canapé, sa tête tournée vers la porte. L’appartement est en total désordre et l’homme a le visage tuméfié, avec des traces de corde aux poignets. C’est son associé qui l’a découvert, après être allé chercher la clé chez la sœur de Galluzzo. Pour Soneri, c’est clair : c’est un passage à tabac qui s’est mal terminé.

Ceux qui ont lu les trois premières enquêtes de Soneri risquent d’être surpris au démarrage de ce livre. Là où Le fleuve des brumes jouait sur les ambiances, où La pension de la via Saffi et Les ombres de Montelupo abordaient les relations du commissaire avec son passé familial, nous sommes plongés dans une canicule en pleine ville. Le style et le rythme s’en ressentent : les phrases sont rapides, toutes en actions, en mouvements, et il y a peu de place pour les sentiments.

A partir d’une affaire simple en apparence, l’affaire va non pas se complexifier, mais dévoiler des liens sur la vie secrète de Parme et l’implantation de la mafia dans les commerces de la ville. Puis, le commissaire va se montrer un témoin des changements de sa ville, de sa vie, empli de nostalgie, de ce passé où la vie semblait si simple, si limpide, plus en relation avec la loi et le respect des gens.

Car le monde a choisi un nouveau roi, un nouveau Dieu, celui de l’argent. Tout se vend, tout s’achète et plus on en donne aux gens, plus ils en demandent. On trouve cette phrase éloquente et remarquable dans la deuxième moitié du livre : « L’argent est la nouvelle idole unique et totalitaire. Il ne nous reste plus que deux possibilités : soit en profiter, soit tenter de s’y opposer. Moi, j’ai choisi la première et vous, la seconde. Le seul point sur lequel on se retrouve, c’est le mépris qu’on peut ressentir pour ce monde-là. »

Si le sujet n’est pas nouveau, le regard que pose Valerio Varesi et son commissaire sur notre monde et sur son évolution permet de prendre un peu de recul par rapport à ce qu’on subit tous les jours. Publié en 2004, il avait des allures de visionnaire ; aujourd’hui, il fait office de constat pessimiste. Mais il y a une qualité que l’on ne peut lui reprocher : c’est de nous avoir emmené dans cette Parme magique, pour parler d’un sujet universel, avec un beau constat d’échec. Et quand on a tourné la dernière page, on a envie d’éteindre la télévision quand il y a des pages de publicité.

Prémices de la chute de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Ceux qui se demandent comment Frédéric Paulin peut faire mieux que La guerre est une ruse, ceux qui ont, pour cette raison, peur de s’attaquer à ce roman, ceux là peuvent se rassurer. Prémices de la chute n’est pas moins fort, pas plus fort, il est aussi fort. Voilà le deuxième tome d’une trilogie qui fera date.

Roubaix, 1996. Riva Hocq et Joël Attia de la police judiciaire de Lille sont en planque, quand ils entendent un appel au secours. Des collègues ont été pris à parti dans une fusillade à Roubaix. Le temps d’arriver sur place, ils ne peuvent que constater les dégâts : 4 morts du côté de la police.

Réif Arnotovic préfère qu’on l’appelle Arno ; cela évite les petites remarques racistes ou les méfiances. Réveillé ce matin-là par le rédacteur en chef de son journal, il doit aller sur les lieux de la fusillade, et laisser la jeune fille avec qui il vient de passer la nuit. Pas sûr qu’elle soit majeure d’ailleurs ! Et puis, c’est quoi, son prénom ? Arno se dit qu’il vient encore de faire une belle connerie. En contactant un de ses indics, il apprend deux noms potentiels concernés par cette fusillade : Dumont et Caze. Ces deux-là sont deux anciens mercenaires de la brigade El-Moudjahidin, qui a combattu en Bosnie.

Cela fait un an que le commandant Bellevue est mort. Tedj Benlazar, après une période de bureau en France, a repris son balluchon pour une mission de surveillance à Sarajevo, laissant sa fille Vanessa derrière lui. C’est là-bas qu’il apprend que Dumont et Caze, les Ch’tis d’Allah, ont pour mission de réaliser des casses pour récupérer de l’argent qui financera le nouveau Djihad. Il va immédiatement en informer Ludivine Fell, commissaire à la DST, qu’il connait très bien puisqu’ils ont été amants.  Ce qu’ils vont découvrir va changer le monde, mais qui va les croire ?

Si vous reprenez mon avis sur le premier tome, La guerre est une ruse, vous y trouverez tout ce que je pense de ce roman. Frédéric Paulin a le talent de ces grands auteurs qui prennent des faits historiques pour y rajouter des personnages fictifs. Parfois c’est pour réécrire leur histoire comme James Ellroy, parfois c’est pour expliquer, comprendre comment on en est arrivé à la situation actuelle. C’est le cas ici.

Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin complexifie la construction de son roman, passant de deux personnages principaux à quatre (Tedj, Arno, Vanessa et Laureline). Et il le fait avec toujours autant d’aisance en prenant soin de bien les positionner psychologiquement. Cela lui permet par ce biais de placer son action en différents coins du globe, de la France à l’Algérie en passant par la Bosnie, l’Angleterre pour finir par les Etats Unis, puisque l’on va balayer la période 1996 – 2001.

Comme je le disais dans mon billet sur La guerre est une ruse, « Ce roman ne se veut pas un cours d’histoire, ni une dénonciation, ni une quelconque leçon de morale pour un camp ou pour l’autre. ». Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin va nous expliquer l’évolution de l’islamisme et le développement de l’extrémisme. Et il arrive à nous montrer les mécanismes, les situations, les raisons d’une façon tellement fluide et naturelle qu’on arrive à y comprendre quelque chose. Moi qui adore l’histoire contemporaine, il y a des choses que j’ai comprises, d’autres que je savais. D’ailleurs, à ce sujet, lisez Le Bibliothécaire de Larry Beinhart.

Outre ces personnages que l’on adore suivre, et envers qui on a beaucoup d’attachement, on y voit très nettement pointer une volonté de dire que beaucoup de gens étaient au courant, avaient en leur possession une partie des informations. Et que certains n’ont rien fait, n’y ont pas cru ou n’ont pas voulu agir. Ceci rend encore plus impressionnante la dernière partie, dédiée au 11 septembre qui s’avère émotionnellement forte, surtout pour les conséquences de ce l’auteur nous a montré avant.

Indéniablement, ce deuxième tome répond aux attentes qu’il avait suscitées et répond surtout à beaucoup de questions que l’on peut se poser. Il y a au moins deux questions auxquelles on a d’ores et déjà les réponses :

1-     Frédéric Paulin est un formidable conteur

2-     Sa trilogie va compter dans la littérature contemporaine.

Quelle force ! Quelle puissance ! quelle émotion ! Vivement la suite !