Archives du mot-clé Albin Michel

La toile du monde d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Alors, le voilà donc, ce troisième tome de la trilogie Bowman ! Pourquoi vous dis-je cela ? Parce qu’il y a 2 ans, j’ai eu l’occasion de discuter avec Antonin Varenne à l’occasion de la sortie d’Equateur et qu’il avait évoqué la volonté de clore le « cycle Bowman » par un roman parlant de la naissance du vingtième siècle. Et quel meilleur choix de décor peut-on trouver que l’Exposition Universelle de Paris de 1900.

Aileen Bowman, le personnage principal, est la fille d’Arthur Bowman (figure emblématique de 3000 chevaux vapeur) et la nièce de Pete Ferguson (Héros d’Equateur et frère d’Arthur  Bowman). Elle est bilingue, l’anglais grâce à son père et le français grâce à sa mère, et a migré à New York pour devenir journaliste au New York Tribune.

Sa soif de nouveautés et d’aventures la pousse à vouloir couvrir l’Exposition Universelle de Paris. Malgré le fait que le journal ait déjà un reporter Royal Cortissoz chargé de couvrir l’ouverture de l’événement, elle propose de suivre l’Exposition pendant toute sa durée. Le but se son voyage est aussi de retrouver son cousin Joseph Feguson, embauché par le Pawnee Bill’s show, LE concurrent de Buffalo Bill vieillissant.

Elle débarque donc au Havre et créée l’émotion par le fait que son allure est plus masculine que féminine : elle porte des pantalons et un large chapeau. Elle qui est habituée aux grands espaces, aux grandes villes, découvre une petite ville et des campagnes étriquées. Déjà, dans le bateau, puis dans le train, elle avait commencé ses interviews. Sa première visite fut pour le journal La Fronde, journal féministe, auquel elle propose des articles présentant Paris comme une putain accueillant tout le monde, sous le nom d’Alexandra Desmond. Grâce à Royal, elle obtient ses entrées dans tous les endroits qui comptent …

Antonin Varenne va jouer sur les oppositions dans ce roman. C’est l’opposition entre l’ancien monde et le nouveau monde tout d’abord puisque c’est une Américaine qui découvre la vieille Europe. C’est ensuite l’opposition entre les espaces gigantesques avec un pays plus petit, étriqué. C’est aussi l’opposition entre une mode de vie d’antan où les gens se déplacent à cheval avec un mode de vie moderne où le moteur à explosion fait son apparition, où le Métropolitain est en construction. Et malgré cela, si Paris ressemble à l’exemple même de la modernité, il est, vu de l’intérieur, étriqué, dépassé, démodé, en termes de liberté, de morale et de mœurs.

Que de contrastes dans ce roman mais aussi que de découvertes ! Antonin Varenne a su palper de sa plume l’esprit ouvert d’une jeune femme qui plonge dans un monde nouveau, dans une ville en construction, en totale reconstruction. Plus fort encore que la Tour Eiffel qui est le symbole de la ville des lumières, ce sont bien les innovations qui étonnent Aileen, avec l’avènement de l’électricité, du moteur à explosion et même une nouvelle conception de l’art, avec la peinture en premier plan, avec la rencontre de Julius LeBlanc Stewart.

Mais toute nouveauté a son revers de la médaille. Antonin Varenne pointe du doigt et insiste sur beaucoup d’aspects qui sont surtout liés à la société. Saviez-vous qu’une femme avait besoin d’une autorisation de la préfecture de police pour porter des pantalons ? Saviez-vous que les indiens étaient exhibés dans des spectacles comme des indigènes, presque des animaux ? Saviez-vous que seuls les hommes avaient le droit d’organiser des « parties fines » ? Aileen, avec sa soif de liberté, et son esprit libertaire est une icône montrant le chemin qui reste à faire avant la réelle modernité.

Doté d’une connaissance et d’une érudition sans faille. Il nous propose tant de thèmes que la parallèle entre monde ancien et monde moderne peut nous perdre en route. Je préfère dire qu’il m’a paru trop court et que donc, certains aspects n’ont pas été suffisamment évoqués. Et je retiendrai cette plongée dans le Paris de 1900, cette puissance d’évocation des racines de la capitale, tout en louant tous les thèmes abordés. Indéniablement, c’est un des romans de cette rentrée littéraire à ne pas manquer.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

Publicités

Le chouchou de l’été 2017

Après une période estivale mi-figue mi-raisin (mais évidemment, cela dépend du lieu où vous avez passé vos vacances), j’ai fait en sorte qu’un maximum de chroniques paraisse pour vous aider dans vos choix de lectures. Et comme j’aime bien me lancer des challenges, je vais vous en donner la liste avec un adjectif correspondant à mon avis. Cette liste est classée par ordre alphabétique des auteurs (car je n’ai pas trouvé mieux !).

Bref, faites votre choix, mesdames et messieurs !

Sisters de Michelle Adams (Bragelonne) : Magnifiquement pervers

Lagos Lady de Leye Adenle (Métaillié) : Voyage dans les bas-fonds du Nigéria

Une femme de ménage de Jérémy Bouquin (French Pulp) : Polar populaire

Les larmes noires de la terre de Sandrine Collette (Denoel) : Humain

Les murmures de John Connoly (Pocket) : La dixième de Charlie Parker

L’innocence pervertie de Thomas H.Cook (Points) : Une œuvre de jeunesse

Ne dis rien à papa de François-Xavier Dillard (Belfond) : Brillant dans sa forme

Dis-moi que tu mens de Sabine Durrant (Préludes) : Magnifiquement vicieux

Révolution de Sébastien Gendron (Albin Michel) : Révolté

Les sanctuaires du mal de Terry Goodkind (Bragelonne) : LA chronique de Suzie

Le Diable n’est pas mort à Dachau de Maurice Gouiran (Jigal) : Révoltant

Défoncé de Mark Haskell Smith (Rivages) : Humour décalé au programme

Je vis je meurs de Philippe Hauret (Jigal) : LE premier Hauret

Que Dieu me pardonne de Philippe Hauret (Jigal) : Le superbe deuxième Hauret

Compte à rebours de Martin Holmén (Hugo & Cie) : La deuxième enquête d’Harry Kvist

Brève histoire de sept meurtres de Marlon James (Albin Michel) : Saga Jamaïcaine

Maudit printemps d’Antonio Manzini (Denoel) : Schiavone est toujours détestable

Les disparus du phare de Peter May (Rouergue) : Protégeons les abeilles

Ice cream et châtiments de Nadine Monfils (Fleuve éditions) : Hilarant comme toujours

Le jeu des apparences de Muriel Mourgue (Ex-Aequo) : Voyage en 2046

Le bon frère de Chris Offutt (Gallmeister) : Un grand roman

Le douzième corps de Janine Teisson (Editions Chèvre-Feuille) : Saga familiale

La pension de la Via Saffi de Valerio Varesi (Agullo) : LE coup de cœur 2017

Le diable de la Tamise de Annelie Wendeberg (10/18) : Sherlock Holmes 30est de retour

La pomme de discorde de Donald Westlake (Rivages) : Hommage à un grand du polar

Pas facile de choisir ! Le titre honorifique du chouchou de l’été 2017 est donc décerné à Révolution de Sébastien Gendron (Albin Michel) qui est un livre qui m’a réellement secoué. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant n’oubliez pas le principal, lisez !

Révolution de Sébastien Gendron

Editeur : Albin Michel

Le dernier Sébastien Gendron est une véritable bombe, comme son nom l’indique. Si le titre peut inquiéter, le début du livre nous transporte dans un univers loufoque, fort rassurant avant de basculer intelligemment dans un questionnement de tout un chacun sur sa position dans la société. Un conseil : ce roman est à ne manquer sous aucun prétexte !

Le Torpedo est un bar où travaillent des sosies de gens célèbres. Le Torpedo est dirigé par M.Katzemberg, qui a un garde du corps qui se nomme Voyelle, car il ne s’exprime que par des voyelles. Franck est emmerdé car il a enlevé une jeune fille pour se faire un peu de liquide, mais la famille ne se manifeste pas. Alors il vient demander du boulot à M.Katzemberg. Dans la salle d’attente, il se pense en concurrence avec un type au mégot.

L’homme au mégot s’appelle Georges mais M.Katzemberg veut l’appeler Oli. Le seul souci, c’est que M.Katzemberg a fait deux rails de coke sur son bureau et qu’il en manque un. Il leur demande qui des deux a sniffé la coke. Ni une, ni deux, M.Katzemberg sort un flingue et abat Franck. Pour fêter ça, il propose à George, pardon Oli, de faire une séance de tir au sous-sol. Il lui balance une mitraillette, mais Georges la réceptionne mal et appuie sur la détente. Résultat : Georges Berchanko, qui était envoyé par l’agence Vadim Interim se retrouve avec deux cadavres sur les bras et un garde du corps cinglé.

Marjovent est un petit village dont le seul ornement est un calvaire de 1823 représentant Jésus, avec à ses pieds une vierge Marie éplorée. Alors que l’on doit construire un ensemble immobilier, personne ne veut démolir la statue. Raymond Ventura, le conducteur de travaux, fait appel à Vadim Interim qui leur envoie Pandora Guaperal, une femme musclée de 43 ans. Ni une ni deux, elle démolit le calvaire. Mais la populace la poursuit pour la punir du sacrilège. Elle arrive à s’enfuir, bien décidée à se venger de Vadim Interim.

Rien de tel que l’humour pour se moquer de tout un chacun. Ce roman commence comme une grosse farce, une histoire loufoque où les personnages et les situations sont tous plus drôles et ridicules les uns que les autres. Sébastien Gendron démarre donc son roman comme une caricature, en grossissant le trait, justement pour transporter le lecteur ailleurs. Et si ce roman n’était en fait qu’une vision de notre société d’aujourd’hui ?

Georges Berchanko et Pandora Guarupal vont se rencontrer (dans une scène extraordinaire qui se déroule dans un bar crade) et entamer leur croisade. Ils en ont marre et vont faire leur révolution. Mais elle est particulière dans le sens où ils vont demander aux gens de faire leur propre révolution. Et c’est là où c’est fort, car avec ces deux personnages qui agissent comme des catalyseurs, l’auteur va nous montrer des gens normaux, qui vont réagir par rapport à cette situation.

Des moutons qui regardent et ne font rien aux parvenus qui ne veulent pas remettre en cause une situation qui leur profite, des gendarmes qui ne veulent pas faire de bourdes aux journalistes qui veulent profiter du scoop, c’est toute une galerie Je ne vous en cite que  quelques uns car tout le talent de Sébastien Gendron fait le reste, comme une autopsie de notre société où tout le monde veut que ça s’améliore mais sans que rien ne change.

Le fait d’avoir choisi la comédie pour illustrer son propos est le meilleur moyen de montrer une situation actuelle sans froisser personne, mais en plaçant tout le monde devant ses propres responsabilités. Et en cela, ce roman, outre qu’il est un divertissement remarquablement bien fait et bien écrit, est important, ne serait-ce que pour, le temps de 390 pages se remettre en cause et se poser la question : Comment améliorer le présent de tout un chacun ? Ce roman humoristique, cynique et lucide, l’air de rien, est une bombe, un livre à ne pas manquer !

Brève histoire de sept meurtres de Marlon James

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Valérie Malfoy

On a beaucoup parlé de ce roman, avec des termes superlatifs, surtout dans la presse écrite spécialisée. Le fait qu’on la compare à James Ellroy était forcément un argument pour que je le lise. Le fait que ce roman soit sélectionner pour le prix du Balai d’or, organisé par le Concierge Masqué en était un autre.

Quatrième de couverture :

Kingston, 3 décembre 1976. Deux jours avant un concert en faveur de la paix organisé par le parti au pouvoir, dans un climat d’extrême tension politique, sept hommes armés font irruption au domicile de Bob Marley. Le chanteur est touché à la poitrine et au bras. Pourtant, à la date prévue, il réunit 80 000 personnes lors d’un concert historique

Construit comme une vaste fresque épique abritant plusieurs voix et des dizaines de personnages, ce livre monumental, couronné par le Man Booker Prize 2015, nous entraîne en Jamaïque et aux États-Unis, des années 1970 à nos jours. Convoquant hommes politiques, journalistes, agents de la CIA, barons de la drogue et membres de gangs, il s’interroge avec force sur les éternelles questions du pouvoir, de l’argent, de la politique et de la violence du monde.

S’affirmant ici comme le fils spirituel de Toni Morrison et James Ellroy, Marlon James signe un livre hors normes, tour à tour sombre, drôle, cru, et toujours passionnant, signe d’une rare ambition littéraire et d’un talent prodigieux.

« Un roman à la fois terrifiant, lyrique et magnifique, écrit par l’un des jeunes auteurs les plus talentueux d’aujourd’hui. »

Russell Banks

Mon avis :

Avant d’ouvrir ce roman, j’ai forcément eu un peu d’appréhension, au vu de la masse du livre, qui avoisine le kilogramme. C’est le genre de pavé que je me réserve pour mes vacances d’été, quand je veux faire du sport ! Ensuite, la comparaison avec mon Maitre James Ellroy a suscité beaucoup d’espoir, à un tel point qu’avant de lire la première page, j’envisageais de mettre un coup de cœur.

Ce roman est assez particulier, et je ne pense pas avoir jamais lu un roman structuré (ou déstructuré) de cette façon. Et on n’a pas le temps de souffler que l’on entre dans le vif du sujet. Divisé en cinq parties, celles-ci vont être découpées en chapitres narrés chacun par un personnage. Ce qui fait que nous avons plus d’une dizaine de personnages qui vont se suivre pour nous raconter à la fois leur vie, leur vision de l’histoire et leur role dans cette histoire. Et cette histoire est celle de la Jamaïque.

Dans la première partie, des membres de gangs, des agents de la CIA, des parrains de la mafia locale, le manager du Chanteur (comprenez Bob Marley), vont nous décrire un pays en prise à une violence de tous instants. Le pays est aux mains des communistes, alors les Etats-Unis veulent faire un coup d’état et arment les gangs d’armes automatiques. Ils organisent en sous-main un attentat contre la principale vedette du concert à venir le lendemain. Et ces gamins ivres de violence et de mort, qui se droguent et veulent devenir grands, se retrouvent avec des mitrailleuses et sont prêts à tuer n’importe qui.

Ces chapitres ont une grande qualité : le style de la narration varie en fonction de la personne qui parle. D’un style littéraire quand il s’agit d’un Américain, d’une expression simple quand il s’agit d’une groupie, il devient musical, rythmé et sans ponctuation quand c’est un jeune des gangs qui parle. Et ces chapitres ont un défaut : l’auteur ne fait aucun effort pour accrocher le lecteur. On sait qui parle car le chapitre porte le nom de la personne qui raconte, mais on ne sait pas où commence son histoire ni où elle se termine. C’est au lecteur de faire les efforts pour suivre l’histoire. Et ce sera de même pour la suite du roman, quand il nous racontera la guerre de crack à New York ou la Jamaïque d’aujourd’hui.

C’est donc une lecture en demi teinte pour moi, avec des chapitres extraordinaires, d’une puissance infinie, et la scène de l’attentat contre le Chanteur, écrite comme un slam de rap en est une. Et puis, il y a des chapitres moins intéressants, qui ne font pas avancer l’histoire et qui m’ont ennuyé. Mais même si elle est en demi-teinte, cette lecture restera pour moi une sacrée expérience.

Equateur d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Sauf erreur de ma part, Antonin Varenne détient un record sur Black Novel, celui du plus grand nombre de coups de cœur, avec Thomas H.Cook. Avec Fakirs, Le Mur, le kabyle et le marin et Trois mille chevaux vapeur, les histoires sont aussi différentes, les univers aussi éloignés, mais il reste une constante, c’est cette écriture magique et imagée. Avec Equateur, nous retournons aux Etats-Unis, en plein 19ème siècle.

Lincoln City, Nebraska, juin 1871. Dans cette ville du Sud des Etats-Unis, la défaite lors de la guerre de Sécession est dure à avaler. Et le nouveau nom de la ville apparait comme une insulte aux yeux des sudistes. Pete Ferguson, un des deux jeunes gens recueillis par Arthur Bowman, arrive sur le dos de son cheval Réunion, et débarque au bureau où l’état donne les terres à ceux qui le veulent. Rempli d’une rage contre les maltraitances qu’il a connu de son père, il met le feu à la carte des terres, et sort. Après avoir vidé sa flasque de whisky, il monte sur son cheval et continue sa fuite.

Dodge City, Kansas, Septembre 1871. Bob McRae fait le commerce de fourrures. Il est à la tête de chasseurs de bisons, et est étranglé par les prix demandés pour le transport ferroviaire des peaux. C’est dans un bar qu’il rencontre Pete Ferguson, qui se fait appeler Billy Webb. Il va lui apprendre le métier de chasseur de bisons. Lors d’une chasse, Pete apprend l’existence de l’équateur. De l’autre coté de la Terre, les pyramides tiennent à l’envers sur leur pointe. On doit avoir des pierres dans les poches pour garder les pieds sur terre. De l’autre coté de la Terre, les soucis n’existent plus. Après avoir tué un homme pour se défendre, lors d’une chasse, Pete va reprendre son errance. Mais il a un but : Rejoindre les terres où tout est possible : L’équateur.

Antonin Varenne revient sur ces terres qui l’inspirent tant, à cette époque où tout est possible car tout est à construire. Loin des westerns que l’on peut voir dans les films américains, il nous invite à nouveau dans un monde de violence et de rêves, où l’espérance de vie dépasse rarement la quarantaine. Et il va nous inviter à un voyage extraordinaire, pour traverser le sud des Etats-Unis, le Mexique, le Guatemala et la Guyane.

Sans être véritablement la suite de Trois mille chevaux vapeur, Antonin Varenne nous plonge à nouveau dans cette époque pas si éloignée et pourtant très différente d’aujourd’hui. C’est un roman de grands espaces, que nous allons traverser, des déserts aux forêts humides, et c’est bien cette écriture si imagée et si juste qui nous plonge dans ces univers si différents à un tel point qu’on y croit complètement. On bouffe du sable dans le désert, on est harassé par la chaleur au Mexique, on est harcelé par la foule au Guatemala, et on est étouffé par l’humidité de la Guyane.

Il n’y a pas que les paysages et les ambiances qui sont à retenir de ce roman. Pete Ferguson, bien qu’il soit le personnage principal, est entouré d’une belle brochette d’autres personnages tous plus grands les uns que les autres, et en particulier Maria, que l’on rencontrera dans la deuxième partie du roman et qui apparait comme la salvatrice, la mère protectrice du roman. D’ailleurs, Ferguson est un personnage presque biblique, sorte de sauveur des âmes en peine, obligé par les circonstances de tuer pour sauver les autres et se sauver. Et Maria se révélera son ultime objectif, sa terre promise, son équateur à lui.

Une nouvelle fois, Antonin Varenne nous transporte dans un autre monde, dans son monde, le Nouveau Monde, où il a trouvé une source d’inspiration qui le situe à l’égal des plus grands auteurs américains. Equateur est une nouvelle fois une grande réussite, un grand roman, celui d’une fuite, d’une recherche d’un monde qui n’existe pas et au bout duquel on ne trouve que ce qui mérite qu’on s’y attache : l’amour.

Je remercie Babelio et les éditions Albin Michel pour cette lecture pleine d’aventures.05

Une mort qui en vaut la peine de Donald Ray Pollock

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Bruno Boudard

Donald Ray Pollock avec un premier roman absolument éblouissant. C’était en 2012, ça s’appelait Le Diable, tout le temps, et ce fut une des lectures les plus marquantes de ces cinq dernières années, en ce qui me concerne. A tel point que je ne me pose plus la question quand arrive un nouveau roman signé de cet auteur. Et ce roman confirme, car il ne faut pas oublier que ce n’est que son deuxième roman, le talent incommensurable de cet auteur que je considère comme le nouveau petit génie de la littérature américaine.

« Un matin de 1917, juste avant l’aube, le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, alors qu’un autre mois d’aout torride touchait à sa fin, Pearl Jewett réveilla ses fils d’un aboiement guttural, plus animal qu’humain. Couchés chacun dans un coin des l’unique pièce qu’abritait la cabane, les trois jeunes hommes se levèrent sans un mot, puis enfilèrent leurs vêtements crasseux et encore humides de la sueur du labeur des jours précédents. »

Ainsi commence le roman. En deux phrases, tout y est posé, placé, décrit, construit. Les trois jeunes gens, ce sont Cane, Cob et Chimney. Depuis la mort de sa femme, Pearl Jewett mène sa ferme d’une main de fer. Cane, l’ainé de 23 ans, est le seul qui sache lire, et s’occupe de son frère Cob. Cob, a un esprit un peu lent, et est un gourmand insatiable. Enfin, Chimney est le bagarreur de la famille, n’en fait qu’à sa tête et est avide de liberté. Le soir, Cane lit à ses frères La vie et les Aventures de Bloody Bill Buckett de Charles Foster Winthrop III, un roman raté sur un gangster qui ne meurt jamais malgré les dizaines de balles qu’il traine dans le corps. Quand Pearl meurt en plein effort, les trois frères décident d’opter pour une carrière de bandits de grand chemin.

A plusieurs centaines de kilomètres de là, dans l’Ohio, Ellsworth Fiddler, paysan lui aussi, est surpris quand il s’aperçoit que son fils Eddie a quitté la maison familiale. Depuis que sa femme Eula et lui se sont faits arnaquer toutes leurs économies, ils essaient de survivre dans une misère totale, leur ferme ne suffisant pas à les nourrir. Il faut dire qu’il n’a pas inventé l’eau chaude. Ellsworth est un homme gentil, honnête mais naïf, tandis qu’Eddie est devenu un alcoolique très jeune. En allant chercher du sel, Ellsworth entend parler d’un bureau d’engagement pour partir à la guerre. Alors qu’il n’a jamais entendu parler de l’Allemagne, il se persuade qu’Eddie est parti s’engager pour défendre sa patrie.

Avec un seul roman au compteur (Le diable tout le temps) et un recueil de nouvelles (Knockemstiff), Donald Ray Pollock s’affirme et confirme sa position d’écrivain bourré de talent. Il suffit d’ailleurs de lire la première page, ou même les deux premières phrases (que je vous ai recopiées) pour se rendre compte que l’on passe dans une autre dimension. Avant que je lise ce roman, on m’avait dit que ce roman était différent du précédent … Oui, c’est vrai pour le contexte. Oui, c’est vrai pour l’époque. Par contre, on retrouve un roman choral, cynique, sarcastique, brutal.

On va suivre le chemin de deux groupes de personnes, le gang des frères Jewett d’un coté, et Ellsworth qui va chercher son fils de l’autre. Cela donnera l’occasion de rencontrer bien d’autres personnages et l’auteur, avec son talent si particulier, nous les présentera avec un naturel et une facilité telle qu’on aura l’impression de les connaitre depuis toujours. Roman choral, c’est aussi un roman multiple qui nous montre le chemin des hommes dans les paysages parsemés de champs du fin fond des Etats Unis.

Et Donals Ray Pollock s’en donne à cœur joie à présenter des Américains, des bouseux, plus grossiers, plus dégueulasses, plus ignares, plus comiques les uns que les autres. Rares sont les auteurs qui savent se moquer d’eux-mêmes, et c’est une des grandes qualités de cet auteur. Cela lui donne aussi l’occasion de créer des scènes burlesques, ou bien de s’adonner à de la critique virulente, sur la politique, le sentiment prétentieux qui nourrit tous ces gens, sur la violence, sur l’idiotie des incultes, sur le racisme.

Malgré ses 560 pages, on ne voit pas le temps passer, et on se laisse mener par les tribulations de ce gang à la manque, jusqu’à ce que tout le monde se retrouve dans la même ville. Il n’y a aucune nostalgie dans cette intrigue, juste un histoire de truands au pays des ploucs, écrite dans un style tour à tour comique ou poétique, intime ou flamboyant, qui sonne toujours juste, où l’auteur arrive à vous montrer qu’il a placé les bons mots là où vous vouliez qu’ils soient. Bref, encore un grand roman de ce grand auteur … et ce n’est que son deuxième roman !

Ne ratez pas l’excellent billet de Irene TheCannibalLecteur

Promesse de Jussi Adler Olsen (Albin Michel)

Cela faisait un petit bout de temps que j’avais laissé de côté mes amis du Département V, chargé de résoudre des enquêtes vieilles et délaissées. Il était donc temps pour moi de renouer des liens avec ces personnages sympathiques que sont Carl Morck, Assad et Rose.

Carl Morck est en train de travailler dans son bureau ; comprenez qu’il est en train de faire sa sieste. Le téléphone sonne. Un policier nommé Christian Habersaat se présente à lui et lui demande son aide dans une affaire vieille de 17 ans. Une jeune fille avait été renversée par une voiture, son corps projeté dans un arbre. Carl lui annonce brutalement qu’au département V, ils sont débordés. Puis, le téléphone sonne à nouveau. Sa mère lui apprend que son cousin part en Thaïlande pour récupérer le corps de son autre cousin mort là-bas, suite à un massage. C’est une nouvelle qui met Carl mal à l’aise.

Le lendemain, Rose apprend à Carl que Christian Habersaat s’est suicidé lors de son pot de départ à la retraite. Si Carl est peu affecté par cet événement, Rose de son coté, se sent plus coupable. Elle prend donc des billets d’avion pour toute l’équipe du département V à destination de l’île de Bornholm. Il s’avère que Habersaat a été marqué par l’accident d’Alberte, au point de s’y consacrer jours et nuits. Il y a même perdu sa vie de famille puisqu’il a divorcé. Personne au commissariat ne voit d’inconvénient à leur laisser cette affaire, puisqu’il n’y a pas d’enquête.

Quand ils débarquent chez Habersaat, ils découvrent des tonnes de documents, des murs entiers recouverts de coupures de presse, de photos, d’extraits d’enquêtes. Alors qu’il était simple policier de quartier, il a consacré sa vie à la résolution de ce mystère. Sa femme June ne veut pas entendre parler de lui. Par contre, quand quelques jours plus tard, le fils de Habersaat se suicide en laissant un mot de pardon envers son père, le Département V au complet décide de se consacrer à plain temps sur cette affaire.

On retrouve avec plaisir ces trois personnages bien particuliers et si vous ne les connaissez pas, courez donc acheter le premier tome de la série. Carl est plus fainéant que jamais, et poussé par son équipe. Rose est très impliquée, et se montre finalement la plus humaine des trois. Quant à Assad, il est plus mystérieux que jamais, et ce n’est pas dans cette enquête que l’on va en savoir plus.

Ceci dit, on en apprend un peu plus et en même temps, l’image que l’on s’en faisait de chacun est modifiée, altérée ce qui va surement relancer l’intérêt de cette série. On découvre un Carl un peu plus inhumain, toujours aussi égocentrique mais avec un caractère de lâche qu’on ne lui avait pas forcément vu auparavant. De plus, il s’est passé des choses dans son passé que l’on pourrait bien voir ressurgir. Assad est toujours aussi énigmatique, et alors qu’on le pensait syrien et musulman, on le découvre sous un autre jour, mais on ressort surtout avec encore plus de questions à son sujet. Quant à Rose, toujours aussi volontaire, c’est dans les dernières pages que l’on va s’inquiéter pour elle. Un quatrième personnage va rejoindre le groupe, apparemment apparu lors du précédent opus, mais je dois dire que je n’ai pas été convaincu par le présence de Gordon. A suivre …

Avec un peu de recul, il faut bien s’avouer que ce roman est une belle mécanique, bien huilée, réalisée avec métier, avec tous les arguments qu’il faut pour plaire au plus grand nombre. Avec un démarrage qui comporte bien peu d’indices, l’intrigue va se dérouler sans anicroches, tranquillement, et avec une logique qui force le respect. Alors, certes, le rythme est lent (plus que dans certains épisodes précédents) mais cela se lit bien et c’est passionnant parce que c’est porté de bout en bout par ces formidables personnages.

Je me demande d’ailleurs si cet épisode en forme de roman policier plutôt classique, qui consiste surtout à trouver l’identité d’un gourou de secte, ne sert pas à Jussi Adler Olsen de transition entre les épisodes précédents et ceux à venir. J’ai réellement l’impression qu’après avoir résolu des enquêtes sur le passé, l’auteur va maintenant se pencher sur le passé de ses personnages. En tous cas, cela donne vraiment envie de lire la suite, l’année prochaine puisqu’il sort un épisode par an. Quant à cet épisode-ci, il démontre une nouvelle fois tout le savoir faire de cet auteur de talent, et vous aurez l’assurance d’avoir entre les mains un roman policier nordique certes classique, mais bien fait.