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Brève histoire de sept meurtres de Marlon James

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Valérie Malfoy

On a beaucoup parlé de ce roman, avec des termes superlatifs, surtout dans la presse écrite spécialisée. Le fait qu’on la compare à James Ellroy était forcément un argument pour que je le lise. Le fait que ce roman soit sélectionner pour le prix du Balai d’or, organisé par le Concierge Masqué en était un autre.

Quatrième de couverture :

Kingston, 3 décembre 1976. Deux jours avant un concert en faveur de la paix organisé par le parti au pouvoir, dans un climat d’extrême tension politique, sept hommes armés font irruption au domicile de Bob Marley. Le chanteur est touché à la poitrine et au bras. Pourtant, à la date prévue, il réunit 80 000 personnes lors d’un concert historique

Construit comme une vaste fresque épique abritant plusieurs voix et des dizaines de personnages, ce livre monumental, couronné par le Man Booker Prize 2015, nous entraîne en Jamaïque et aux États-Unis, des années 1970 à nos jours. Convoquant hommes politiques, journalistes, agents de la CIA, barons de la drogue et membres de gangs, il s’interroge avec force sur les éternelles questions du pouvoir, de l’argent, de la politique et de la violence du monde.

S’affirmant ici comme le fils spirituel de Toni Morrison et James Ellroy, Marlon James signe un livre hors normes, tour à tour sombre, drôle, cru, et toujours passionnant, signe d’une rare ambition littéraire et d’un talent prodigieux.

« Un roman à la fois terrifiant, lyrique et magnifique, écrit par l’un des jeunes auteurs les plus talentueux d’aujourd’hui. »

Russell Banks

Mon avis :

Avant d’ouvrir ce roman, j’ai forcément eu un peu d’appréhension, au vu de la masse du livre, qui avoisine le kilogramme. C’est le genre de pavé que je me réserve pour mes vacances d’été, quand je veux faire du sport ! Ensuite, la comparaison avec mon Maitre James Ellroy a suscité beaucoup d’espoir, à un tel point qu’avant de lire la première page, j’envisageais de mettre un coup de cœur.

Ce roman est assez particulier, et je ne pense pas avoir jamais lu un roman structuré (ou déstructuré) de cette façon. Et on n’a pas le temps de souffler que l’on entre dans le vif du sujet. Divisé en cinq parties, celles-ci vont être découpées en chapitres narrés chacun par un personnage. Ce qui fait que nous avons plus d’une dizaine de personnages qui vont se suivre pour nous raconter à la fois leur vie, leur vision de l’histoire et leur role dans cette histoire. Et cette histoire est celle de la Jamaïque.

Dans la première partie, des membres de gangs, des agents de la CIA, des parrains de la mafia locale, le manager du Chanteur (comprenez Bob Marley), vont nous décrire un pays en prise à une violence de tous instants. Le pays est aux mains des communistes, alors les Etats-Unis veulent faire un coup d’état et arment les gangs d’armes automatiques. Ils organisent en sous-main un attentat contre la principale vedette du concert à venir le lendemain. Et ces gamins ivres de violence et de mort, qui se droguent et veulent devenir grands, se retrouvent avec des mitrailleuses et sont prêts à tuer n’importe qui.

Ces chapitres ont une grande qualité : le style de la narration varie en fonction de la personne qui parle. D’un style littéraire quand il s’agit d’un Américain, d’une expression simple quand il s’agit d’une groupie, il devient musical, rythmé et sans ponctuation quand c’est un jeune des gangs qui parle. Et ces chapitres ont un défaut : l’auteur ne fait aucun effort pour accrocher le lecteur. On sait qui parle car le chapitre porte le nom de la personne qui raconte, mais on ne sait pas où commence son histoire ni où elle se termine. C’est au lecteur de faire les efforts pour suivre l’histoire. Et ce sera de même pour la suite du roman, quand il nous racontera la guerre de crack à New York ou la Jamaïque d’aujourd’hui.

C’est donc une lecture en demi teinte pour moi, avec des chapitres extraordinaires, d’une puissance infinie, et la scène de l’attentat contre le Chanteur, écrite comme un slam de rap en est une. Et puis, il y a des chapitres moins intéressants, qui ne font pas avancer l’histoire et qui m’ont ennuyé. Mais même si elle est en demi-teinte, cette lecture restera pour moi une sacrée expérience.

Equateur d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Sauf erreur de ma part, Antonin Varenne détient un record sur Black Novel, celui du plus grand nombre de coups de cœur, avec Thomas H.Cook. Avec Fakirs, Le Mur, le kabyle et le marin et Trois mille chevaux vapeur, les histoires sont aussi différentes, les univers aussi éloignés, mais il reste une constante, c’est cette écriture magique et imagée. Avec Equateur, nous retournons aux Etats-Unis, en plein 19ème siècle.

Lincoln City, Nebraska, juin 1871. Dans cette ville du Sud des Etats-Unis, la défaite lors de la guerre de Sécession est dure à avaler. Et le nouveau nom de la ville apparait comme une insulte aux yeux des sudistes. Pete Ferguson, un des deux jeunes gens recueillis par Arthur Bowman, arrive sur le dos de son cheval Réunion, et débarque au bureau où l’état donne les terres à ceux qui le veulent. Rempli d’une rage contre les maltraitances qu’il a connu de son père, il met le feu à la carte des terres, et sort. Après avoir vidé sa flasque de whisky, il monte sur son cheval et continue sa fuite.

Dodge City, Kansas, Septembre 1871. Bob McRae fait le commerce de fourrures. Il est à la tête de chasseurs de bisons, et est étranglé par les prix demandés pour le transport ferroviaire des peaux. C’est dans un bar qu’il rencontre Pete Ferguson, qui se fait appeler Billy Webb. Il va lui apprendre le métier de chasseur de bisons. Lors d’une chasse, Pete apprend l’existence de l’équateur. De l’autre coté de la Terre, les pyramides tiennent à l’envers sur leur pointe. On doit avoir des pierres dans les poches pour garder les pieds sur terre. De l’autre coté de la Terre, les soucis n’existent plus. Après avoir tué un homme pour se défendre, lors d’une chasse, Pete va reprendre son errance. Mais il a un but : Rejoindre les terres où tout est possible : L’équateur.

Antonin Varenne revient sur ces terres qui l’inspirent tant, à cette époque où tout est possible car tout est à construire. Loin des westerns que l’on peut voir dans les films américains, il nous invite à nouveau dans un monde de violence et de rêves, où l’espérance de vie dépasse rarement la quarantaine. Et il va nous inviter à un voyage extraordinaire, pour traverser le sud des Etats-Unis, le Mexique, le Guatemala et la Guyane.

Sans être véritablement la suite de Trois mille chevaux vapeur, Antonin Varenne nous plonge à nouveau dans cette époque pas si éloignée et pourtant très différente d’aujourd’hui. C’est un roman de grands espaces, que nous allons traverser, des déserts aux forêts humides, et c’est bien cette écriture si imagée et si juste qui nous plonge dans ces univers si différents à un tel point qu’on y croit complètement. On bouffe du sable dans le désert, on est harassé par la chaleur au Mexique, on est harcelé par la foule au Guatemala, et on est étouffé par l’humidité de la Guyane.

Il n’y a pas que les paysages et les ambiances qui sont à retenir de ce roman. Pete Ferguson, bien qu’il soit le personnage principal, est entouré d’une belle brochette d’autres personnages tous plus grands les uns que les autres, et en particulier Maria, que l’on rencontrera dans la deuxième partie du roman et qui apparait comme la salvatrice, la mère protectrice du roman. D’ailleurs, Ferguson est un personnage presque biblique, sorte de sauveur des âmes en peine, obligé par les circonstances de tuer pour sauver les autres et se sauver. Et Maria se révélera son ultime objectif, sa terre promise, son équateur à lui.

Une nouvelle fois, Antonin Varenne nous transporte dans un autre monde, dans son monde, le Nouveau Monde, où il a trouvé une source d’inspiration qui le situe à l’égal des plus grands auteurs américains. Equateur est une nouvelle fois une grande réussite, un grand roman, celui d’une fuite, d’une recherche d’un monde qui n’existe pas et au bout duquel on ne trouve que ce qui mérite qu’on s’y attache : l’amour.

Je remercie Babelio et les éditions Albin Michel pour cette lecture pleine d’aventures.05

Une mort qui en vaut la peine de Donald Ray Pollock

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Bruno Boudard

Donald Ray Pollock avec un premier roman absolument éblouissant. C’était en 2012, ça s’appelait Le Diable, tout le temps, et ce fut une des lectures les plus marquantes de ces cinq dernières années, en ce qui me concerne. A tel point que je ne me pose plus la question quand arrive un nouveau roman signé de cet auteur. Et ce roman confirme, car il ne faut pas oublier que ce n’est que son deuxième roman, le talent incommensurable de cet auteur que je considère comme le nouveau petit génie de la littérature américaine.

« Un matin de 1917, juste avant l’aube, le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, alors qu’un autre mois d’aout torride touchait à sa fin, Pearl Jewett réveilla ses fils d’un aboiement guttural, plus animal qu’humain. Couchés chacun dans un coin des l’unique pièce qu’abritait la cabane, les trois jeunes hommes se levèrent sans un mot, puis enfilèrent leurs vêtements crasseux et encore humides de la sueur du labeur des jours précédents. »

Ainsi commence le roman. En deux phrases, tout y est posé, placé, décrit, construit. Les trois jeunes gens, ce sont Cane, Cob et Chimney. Depuis la mort de sa femme, Pearl Jewett mène sa ferme d’une main de fer. Cane, l’ainé de 23 ans, est le seul qui sache lire, et s’occupe de son frère Cob. Cob, a un esprit un peu lent, et est un gourmand insatiable. Enfin, Chimney est le bagarreur de la famille, n’en fait qu’à sa tête et est avide de liberté. Le soir, Cane lit à ses frères La vie et les Aventures de Bloody Bill Buckett de Charles Foster Winthrop III, un roman raté sur un gangster qui ne meurt jamais malgré les dizaines de balles qu’il traine dans le corps. Quand Pearl meurt en plein effort, les trois frères décident d’opter pour une carrière de bandits de grand chemin.

A plusieurs centaines de kilomètres de là, dans l’Ohio, Ellsworth Fiddler, paysan lui aussi, est surpris quand il s’aperçoit que son fils Eddie a quitté la maison familiale. Depuis que sa femme Eula et lui se sont faits arnaquer toutes leurs économies, ils essaient de survivre dans une misère totale, leur ferme ne suffisant pas à les nourrir. Il faut dire qu’il n’a pas inventé l’eau chaude. Ellsworth est un homme gentil, honnête mais naïf, tandis qu’Eddie est devenu un alcoolique très jeune. En allant chercher du sel, Ellsworth entend parler d’un bureau d’engagement pour partir à la guerre. Alors qu’il n’a jamais entendu parler de l’Allemagne, il se persuade qu’Eddie est parti s’engager pour défendre sa patrie.

Avec un seul roman au compteur (Le diable tout le temps) et un recueil de nouvelles (Knockemstiff), Donald Ray Pollock s’affirme et confirme sa position d’écrivain bourré de talent. Il suffit d’ailleurs de lire la première page, ou même les deux premières phrases (que je vous ai recopiées) pour se rendre compte que l’on passe dans une autre dimension. Avant que je lise ce roman, on m’avait dit que ce roman était différent du précédent … Oui, c’est vrai pour le contexte. Oui, c’est vrai pour l’époque. Par contre, on retrouve un roman choral, cynique, sarcastique, brutal.

On va suivre le chemin de deux groupes de personnes, le gang des frères Jewett d’un coté, et Ellsworth qui va chercher son fils de l’autre. Cela donnera l’occasion de rencontrer bien d’autres personnages et l’auteur, avec son talent si particulier, nous les présentera avec un naturel et une facilité telle qu’on aura l’impression de les connaitre depuis toujours. Roman choral, c’est aussi un roman multiple qui nous montre le chemin des hommes dans les paysages parsemés de champs du fin fond des Etats Unis.

Et Donals Ray Pollock s’en donne à cœur joie à présenter des Américains, des bouseux, plus grossiers, plus dégueulasses, plus ignares, plus comiques les uns que les autres. Rares sont les auteurs qui savent se moquer d’eux-mêmes, et c’est une des grandes qualités de cet auteur. Cela lui donne aussi l’occasion de créer des scènes burlesques, ou bien de s’adonner à de la critique virulente, sur la politique, le sentiment prétentieux qui nourrit tous ces gens, sur la violence, sur l’idiotie des incultes, sur le racisme.

Malgré ses 560 pages, on ne voit pas le temps passer, et on se laisse mener par les tribulations de ce gang à la manque, jusqu’à ce que tout le monde se retrouve dans la même ville. Il n’y a aucune nostalgie dans cette intrigue, juste un histoire de truands au pays des ploucs, écrite dans un style tour à tour comique ou poétique, intime ou flamboyant, qui sonne toujours juste, où l’auteur arrive à vous montrer qu’il a placé les bons mots là où vous vouliez qu’ils soient. Bref, encore un grand roman de ce grand auteur … et ce n’est que son deuxième roman !

Ne ratez pas l’excellent billet de Irene TheCannibalLecteur

Promesse de Jussi Adler Olsen (Albin Michel)

Cela faisait un petit bout de temps que j’avais laissé de côté mes amis du Département V, chargé de résoudre des enquêtes vieilles et délaissées. Il était donc temps pour moi de renouer des liens avec ces personnages sympathiques que sont Carl Morck, Assad et Rose.

Carl Morck est en train de travailler dans son bureau ; comprenez qu’il est en train de faire sa sieste. Le téléphone sonne. Un policier nommé Christian Habersaat se présente à lui et lui demande son aide dans une affaire vieille de 17 ans. Une jeune fille avait été renversée par une voiture, son corps projeté dans un arbre. Carl lui annonce brutalement qu’au département V, ils sont débordés. Puis, le téléphone sonne à nouveau. Sa mère lui apprend que son cousin part en Thaïlande pour récupérer le corps de son autre cousin mort là-bas, suite à un massage. C’est une nouvelle qui met Carl mal à l’aise.

Le lendemain, Rose apprend à Carl que Christian Habersaat s’est suicidé lors de son pot de départ à la retraite. Si Carl est peu affecté par cet événement, Rose de son coté, se sent plus coupable. Elle prend donc des billets d’avion pour toute l’équipe du département V à destination de l’île de Bornholm. Il s’avère que Habersaat a été marqué par l’accident d’Alberte, au point de s’y consacrer jours et nuits. Il y a même perdu sa vie de famille puisqu’il a divorcé. Personne au commissariat ne voit d’inconvénient à leur laisser cette affaire, puisqu’il n’y a pas d’enquête.

Quand ils débarquent chez Habersaat, ils découvrent des tonnes de documents, des murs entiers recouverts de coupures de presse, de photos, d’extraits d’enquêtes. Alors qu’il était simple policier de quartier, il a consacré sa vie à la résolution de ce mystère. Sa femme June ne veut pas entendre parler de lui. Par contre, quand quelques jours plus tard, le fils de Habersaat se suicide en laissant un mot de pardon envers son père, le Département V au complet décide de se consacrer à plain temps sur cette affaire.

On retrouve avec plaisir ces trois personnages bien particuliers et si vous ne les connaissez pas, courez donc acheter le premier tome de la série. Carl est plus fainéant que jamais, et poussé par son équipe. Rose est très impliquée, et se montre finalement la plus humaine des trois. Quant à Assad, il est plus mystérieux que jamais, et ce n’est pas dans cette enquête que l’on va en savoir plus.

Ceci dit, on en apprend un peu plus et en même temps, l’image que l’on s’en faisait de chacun est modifiée, altérée ce qui va surement relancer l’intérêt de cette série. On découvre un Carl un peu plus inhumain, toujours aussi égocentrique mais avec un caractère de lâche qu’on ne lui avait pas forcément vu auparavant. De plus, il s’est passé des choses dans son passé que l’on pourrait bien voir ressurgir. Assad est toujours aussi énigmatique, et alors qu’on le pensait syrien et musulman, on le découvre sous un autre jour, mais on ressort surtout avec encore plus de questions à son sujet. Quant à Rose, toujours aussi volontaire, c’est dans les dernières pages que l’on va s’inquiéter pour elle. Un quatrième personnage va rejoindre le groupe, apparemment apparu lors du précédent opus, mais je dois dire que je n’ai pas été convaincu par le présence de Gordon. A suivre …

Avec un peu de recul, il faut bien s’avouer que ce roman est une belle mécanique, bien huilée, réalisée avec métier, avec tous les arguments qu’il faut pour plaire au plus grand nombre. Avec un démarrage qui comporte bien peu d’indices, l’intrigue va se dérouler sans anicroches, tranquillement, et avec une logique qui force le respect. Alors, certes, le rythme est lent (plus que dans certains épisodes précédents) mais cela se lit bien et c’est passionnant parce que c’est porté de bout en bout par ces formidables personnages.

Je me demande d’ailleurs si cet épisode en forme de roman policier plutôt classique, qui consiste surtout à trouver l’identité d’un gourou de secte, ne sert pas à Jussi Adler Olsen de transition entre les épisodes précédents et ceux à venir. J’ai réellement l’impression qu’après avoir résolu des enquêtes sur le passé, l’auteur va maintenant se pencher sur le passé de ses personnages. En tous cas, cela donne vraiment envie de lire la suite, l’année prochaine puisqu’il sort un épisode par an. Quant à cet épisode-ci, il démontre une nouvelle fois tout le savoir faire de cet auteur de talent, et vous aurez l’assurance d’avoir entre les mains un roman policier nordique certes classique, mais bien fait.

Les temps sauvages de Ian Manook (Albin Michel)

Après le gigantesque succès de Yeruldelgger, le premier tome de cette série, que je n’ai pas lu parce que je n’ai pas trouvé le temps, je passe directement au deuxième, qui s’appelle Les temps sauvages. Avec un certain clin d’œil, l’auteur aurait pu appeler son roman Les temps modernes.

Le roman commence en Mongolie. Là-bas, les hivers sont de plus en plus longs, les étés de plus en plus courts, signe des temps. Les terres n’ont plus le temps de se réchauffer, de plus en plus de gens meurent de froid. Le roman débute sur une scène de crime insolite : l’inspecteur Oyun découvre le cadavre d’un cavalier écrasé sous un yack. Afin de sortir les corps, ils vont installer une yourte et chauffer les environs.

Ailleurs, Yeruldelgger est appelé par un professeur, spécialiste des oiseaux. Lors de ses recherches, il a trouvé un bout d’os humain, dans le nid de gypaètes. La curiosité étant un vilain défaut, il découvre alors au bout de ses jumelles le corps d’un homme suspendu dans une crevasse. Quand Yeruldelgger se fait arrêter pour le meurtre de Colette, une de ses anciennes indics et prostituée, il décide de se lancer dans cette enquête personnelle et laisse les deux autres cadavres à son équipe.

Une video d’un hôtel incrimine Yeruldelgger mais il semble bien que cela ne soit qu’un coup monté. Dans tous les cas, on s’est donné bien du mal pour éliminer le commissaire. En plus de tous ces événements, Yerulgelgger découvre que Gantulga, un jeune garçon qu’il a envoyé chez les moines Shaolin a disparu. Ces affaires vont emmener nos enquêteurs aux quatre coins du monde.

Pour commencer mon avis, je dois dire que je n’ai pas lu le premier roman de Ian Manook, et que c’est bien dommage. Car, à cause de cela, j’ai eu bien du mal à entrer dans l’histoire. Car l’auteur ne cherche pas à expliquer le passé de ses personnages et je dois dire que j’ai un peu « ramé » pour m’attacher à eux et comprendre ce qui les motive. Ajouté à cela que les chapitres s’enchainent avec un rythme infernal, cela donne un roman où il faut s’accrocher. Donc, je vous donne un conseil en or : lisez le premier volume des enquêtes de Yerulgelgger afin de mieux apprécier celui-ci.

Je me suis accroché … et je dois dire que c’est un roman d’action remarquablement écrit que Ian Mannok nous livre. Passé les 100 pages, j’ai digéré ce début difficile (pour moi), et bien apprécié ces aventures de notre super héros mongole. Mais ce roman n’est pas que cela et Ian Manook creuse certains thèmes qui lui sont chers. Le dérèglement climatique fait partie de ceux là, quand il nous montre que les hivers sont de plus en plus longs et les températures en chute libre. Et puis, il nous montre la situation géopolitique de la Mongolie, coincée entre les deux géants que sont la Chine et la Russie, un peu comme Sebastian Rotella avec Triple Crossing. Enfin, il dénonce les trafics dans ce qu’ils peuvent avoir de plus odieux, et cela va nous permettre de voyager à travers le monde.

Quant aux personnages, c’est toujours un plaisir de se retrouver avec des personnages exotiques. L’auteur, d’ailleurs, nous détaille bien la vie privée des Mongoles ce qui aide au dépaysement. J’ai aussi trouvé dans Yeruldelgger un peu de Harry Hole, avec cette même habitude de se faire tabasser, prendre des coups sur la tête ou bien une balle dans le pied. Et les autres personnages sont du même acabit, de vrais héros capables de se sortir de situations inextricables, avec quelques cicatrices. Le trait est parfois un peu gros, mais cela participe à la légende des romans d’action.

Bref, avec son style très agréable, ses chapitres courts, son action sans temps morts, ce roman est indéniablement un roman fort bien fait qui va répondre aux attentes des fans du premier tome. Par contre, je ne peux que vous répéter ce conseil : lisez le premier tome, sinon vous risquez de rester sur le bord du chemin et d’arrêter votre lecture au bout de 100 pages, ce qui a bien failli m’arriver.

 Je tiens à remercier Babelio et Albin Michel pour cette lecture en partenariat.

Trois mille chevaux vapeur de Antonin Varenne (Albin Michel)

Attention, coup de cœur ! Enorme coup de cœur !

D’Antonin Varenne, j’aurais lu tous ses romans. Parce que, le jour où je suis tombé sur Fakirs, j’ai eu un choc, j’ai trouvé un auteur formidable capable de créer des personnages incroyables et une ambiance glauque au possible. Avec Le Mur, le Kabyle et le Marin, on changeait de dimension avec un roman sur la guerre d’Algérie, mais toujours avec des personnages aussi forts. Déjà, dans ses deux précédents romans, on pouvait sentir cet amour de raconter des histoires basées sur des personnages. Antonin Varenne, c’est un auteur de personnages.

Lors d’une rencontre aux Quais du Polar, je lui avais fait remarquer qu’il avait toujours dans ses romans trois personnages. Quel pied de nez avec ce roman, le personnage principal de Trois mille chevaux vapeur est seul, solitaire même. Je lui avais dit aussi que sa description de la société contemporaine était bigrement noire et glauque. Quel pied de nez avec ce roman. Nous nous retrouvons balancés en plein 19ème siècle. Avec ce roman, Antonin Varenne ne monte pas une marche supplémentaire, il a carrément grimpé tout l’étage et nous offre un grand roman.

De personnages, Antonin Varenne nous en offre un, mais quel personnage ! Arthur Bowman est de ces hommes qu’on n’oublie pas, qu’on le rencontre en vrai ou en roman. Il a ce regard acéré qui lui permet de savoir quand la personne qui est en face de lui ment. Et les autres le savent. Sergent à la Compagnie des Indes, il se bat contre les Birmans. Si le stress est permanent, les combats font rage et le bateau de Bowman est en renfort au large … jusqu’à ce qu’on lui confie une mission : diriger une barque sans armes, déguisés en locaux, pour mener une mission étrange. Mais voilà, être sur le fleuve, dans la savane, entourés d’ennemis, cela ressemble à un arrêt de mort. Le village cible va être incendié, il y aura des milliers de morts et Bowman et ses hommes faits prisonniers.

Quelques années plus tard, Bowman est de retour, policier à Londres. Il n’a pas oublié les tortures, ses hommes qui sont morts, et d’ailleurs, il est victime d’une crise d’épilepsie dès que le stress monte. Un corps est retrouvé dans les égouts, torturé comme seuls savent le faire les Birmans. Sur la scène du crime, un mot est inscrit avec le sang du mort : SURVIVRE… Evidemment, tout accuse Bowman, alors que lui sait que le coupable est un de ses hommes. Il va donc poursuivre les dix hommes qui en sont revenus.

Quel sujet, et quel portrait d’homme ! Cet homme droit comme la justice, soldat exemplaire au sens où il obéit à tout ordre qui lui est donné, cet homme trahi par les siens, torturé qui revient dans la civilisation, marqué à jamais. Si Bowman se jette dans cette enquête, ce n’est pas tant pour se disculper, car il n’a plus de but dans la vie, il survit comme ses dix compatriotes, s’il poursuit cette quête, c’est un peu une rédemption mais aussi un espoir, celui de stopper enfin le cauchemar qui le poursuit jour après jour, nuit après nuit. Ce personnage est incroyable de justesse, d’émotions, mais aussi d’actualité tant on pense à des événements récents.

Et puis il y a les pays traversés par Bowman. De la Birmanie à Londres, sans oublier la traversée des Etats Unis, Antonin Varenne nous convie à un voyage non seulement dans le temps, mais aussi autour du monde. Autant la savane birmane est inquiétante, mystérieuse, sombre et humide, autant Londres est sale, noir de suie, les rues moites de caniveaux qui déversent leur pourriture, autant la traversée des Etats Unis pendant la conquête de l’ouest est sèche, chaude et on en prend plein les yeux (dans tous les sens du terme).

De ce roman, Antonin Varenne a certainement voulu changer de genre, changer de style. Et pour autant, les fans vont s’y retrouver dans ce style qui est un excellent mélange entre description et efficacité. En une phrase, il est capable de vous faire traverser un continent, un siècle, un personnage. Et ce roman se veut aussi une vraie réflexion sur la société et la solitude, sur les buts que se fixent les hommes, sur la folie des hommes, sur les massacres qu’ils sont capables de créer uniquement pour un peu de calme, de sécurité. De ce roman, on retiendra que l’homme n’est rien d’autre qu’un animal, que si les soldats sont fous, leurs chefs le sont plus et que la vie de tous les jours n’est rien d’autre qu’une guerre sans merci où seul le décor change. Dans ce roman, Antonin Varenne n’est plus loin d’un Steinbeck ou d’un McCarthy. Je n’aurais jamais cru un auteur français capable d’écrire une telle aventure avec un tel souffle épique. Antonin Varenne l’a fait.

Zalbac Brothers de Karel de la Renaudière (Albin Michel)

Un petit tour dans le domaine de haute finance, c’est le voyage auquel nous invite ce Zalbac Brothers, au titre mystérieux et au sujet qui peut être sulfureux.

Jean Demester est Français, il vient de finir ses études de mathématiques et finances et il quitte la France pour les Etats Unis suite à mort de sa mère. Il se retrouve alors voiturier pour un hotel de luxe de Park Avenue. C’est alors qu’une Maybach s’arrête à son niveau, avec au volant un vieil homme qui écoute de la musique classique. Au bout de quelques questions, il lui demande de passer à son travail, au siège de Zalbac Brothers.

Le vieil homme est Bruce Zalbac, propriétaire de Zalbac Brothers, la célèbre boite financière qui s’occupe de fusions d’entreprises. Jean n’a rien à perdre et se présente le lendemain. Paul Donovan l’accueille et lui fait visiter les bureaux. Au 17ème étage, c’est La galère, l’étage réservé aux stagiaires, « le niveau zéro de la conscience ». Ils travaillent comme des forcenés pour faire des photocopies de dossiers et apporter les cafés. Juste au dessus, il y a les analystes, les agents bêtas. Puis, viennent les vice-présidents sous la responsabilité des directors, et enfin les managings partners.

Jean Demester va donc découvrir le domaine sans pitié de la haute finance et gravir les échelons un par un dans une ascension vertigineuse, jusqu’à une chute programmée et irrémédiable.

Ce roman peut être lu à plusieurs niveaux. Karel de la Renaudière nous a concocté un thriller financier, fait de phrases courtes et de chapitres courts, allant à un rythme effrené pour suivre l’itinéraire foudroyant de Jean sur quelques années. On n’a pas le temps de s’ennuyer tant cela va vite, et tous les ingrédients sont là pour passionner le lecteur, car tout est expliqué simplement jusqu’à une histoire d’amour avec une riche héritière. Si on est loin d’un Martin Eden de Jack London, j’ai plutôt eu l’impression de revivre les premiers Paul Loup Sulitzer tels que Money ou Cash (avant que Sulitzer se perde dans des romans illisibles à mon gout).

Le deuxième niveau est la découverte du monde de la finance et le dégout que l’on peut éprouver à la lecture de ce roman. Les personnages sont tous aussi détestables et vains. Leurs seules motivations sont l’argent et le pouvoir, voyageant de palaces et palaces, fréquentant des gens de la haute comme on dit, entre rois du monde.

Même si Karel de la Renaudière veut rendre son personnage principal sympathique, le montrant gentil, plein d’envie et honnête (?), j’ai quand même eu du mal à éprouver de l’empathie envers ce jeune homme qui détruit des sociétés pour créer des conglomérats tous puissants. Il faut dire que les aspirations de ces gens là sont tout autres, qu’ils ne cherchent ni l’amour, ni la compagnie d’une bien-aimée, mais qu’ils veulent faire un gros coup, le plus gros coup pour faire le plus d’argent possible.

Nul doute que ces gens là existent dans le monde d’aujourd’hui, et l’auteur n’a pas voulu montrer le tableau plus beau qu’il n’est. Il a bâti un thriller aussi réaliste que possible, qui pourra ravir les amateurs de thrillers financiers car il tient la dragée haute à certains auteurs américains, mais en ce qui me concerne, cela n’aura fait que me confirmer dans mes opinions.