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La guerre est une ruse de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Attention, coup de cœur !

On avait plutôt pris l’habitude de lire chez Agullo des romans étrangers (excellents, d’ailleurs) et c’est avec une surprise non dissimulée que je me suis jeté sur leur première parution hexagonale.

1992. Les élections démocratiques d’Algérie ont donné une majorité au Front Islamiste du Salut. Suite à ce résultat, l’armée réalise un coup d’état pour conserver le pouvoir. En réaction à ce coup d’état, de nombreux groupes islamistes se forment et entreprennent des actions armées pour faire valoir leur droit gagné par les urnes. Ces attentats arrangent les généraux en place, légitimant leur pouvoir par la lutte contre le terrorisme.

Au centre de cet imbroglio où tout le monde place ses pions, se méfie de l’autre et cherche à avoir un coup d’avance, le GSR, les services secrets de l’armée, est chargé d’assurer la position du gouvernement. Il est aidé et soutenu par la DGSE française, qui conserve plusieurs postes en Algérie et partage ses renseignements pour légitimer une présence dans son ancienne colonie.

Le commandant Bellevue a connu toutes les luttes dans les colonies françaises. Doté d’un esprit de déduction et d’une faculté d’analyse psychologique hors du commun, il est capable de prévoir les actions des uns et des autres longtemps à l’avance. L’un des agents les plus prometteurs de Bellevue est le lieutenant Tedj Benlazar, qu’il guide comme un pion, là où il a besoin d’informations. Car ce dont la France a peur, c’est bien que le conflit arrive dans l’hexagone.

Lors d’une séance de torture « habituelle », Benlazar surprend des phrases lui confirmant que la victime serait transférée dans un camp au sud de l’Algérie. La rumeur selon laquelle il existerait des camps de concentration en plein désert devient une possibilité. Benlazar envoie donc un de ses agents pour suivre la voiture qui s’éloigne vers le sud. Mais il y a pire : L’un des membres du GSR serait en contact avec des terroristes du GIA. Bienvenue dans la manipulation haut de gamme !

Ce roman va aborder les années de sang en Algérie de 1992 à 1995, commençant juste après le coup d’état pour se terminer par l’attentat à la station Saint Michel. Et c’est un sujet bien difficile, qui nous touche de près pour l’avoir vécu pour certains d’entre nous, sans en avoir compris les raisons. C’est d’ailleurs un gros point noir dans mes connaissances, que cette guerre d’Algérie et tout ce qui a pu se passer après.

Ce roman ne se veut pas un cours d’histoire, ni une dénonciation, ni une quelconque leçon de morale pour un camp ou pour l’autre. Il va, comme tous les grands polars historiques, ramener une guerre contemporaine à hauteur d’homme. En prenant des faits historiques connus, il va construire ce qui va devenir l’un des plus grands massacres que le XXème siècle ait connu. Je vais juste vous donner un chiffre : il y aurait eu plus de 500 000 morts en Algérie pendant cette période.

Ce roman va nous montrer sans être démonstratif tous les rouages qui œuvrent pour le pouvoir, au détriment du peuple, engendrant des attentats et des massacres tout simplement hallucinants. Si Tedj Benlazar est au centre de l’intrigue, nous allons suivre pléthore de personnages sans jamais être perdu. Et ce roman va parler de l’Algérie mais aussi la France qui a du mal à lâcher son ancienne colonie. Frédéric Paulin ne met pas d’émotions mais il fait pour autant vivre ses personnages.

Ce roman est tout simplement un grand roman, qui aborde une période trop méconnue où les intérêts des uns convergent avec les autres. L’armée veut imposer sa loi, les islamistes veulent faire respecter le résultat du scrutin, et la France veut surtout protéger ses fesses et éviter que le conflit arrive sur son sol. A aucun moment, personne ne s’inquiète des victimes, que ce soit du coté des militaires ou des espions divers et variés.

Ce roman possède un souffle romanesque, une efficacité stylistique, une agilité et un rythme qui le montent au niveau des meilleurs romans du genre. Ses personnages ont une force telle qu’il est difficile de les oublier. Oui, il y a du DOA dans ce roman dans l’ampleur du traitement du sujet. Oui, il y a du Don Winslow dans la construction des scènes. Et il y a du Frédéric Paulin dans la passion qu’il a mis dans ce roman et qu’il nous transmet à chaque page.

Coup de cœur, je vous dis !

Ne ratez pas les avis de 404, Yan , Kris et Jean Marc

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Un travail à finir d’Eric Todenne

Editeur : Viviane Hamy

Premier roman certes, mais apparemment pas forcément premier roman, puisque ce roman est annoncé comme un roman écrit à quatre mains par deux auteurs qui ne se dévoilent pas. La seule chose que l’on peut espérer est que ce roman soit le début d’une série …

Philippe Andreani est un vieux e la vieille à la brigade criminelle, avec ses vingt deux années au compteur. Même s’il a un taux de résolution d’affaires enviable, il n’est pas bien vu de sa hiérarchie. Cela est du à sa propension à utiliser des méthodes drastiques et directes pour mettre un point final à ses enquêtes. Seul son collègue Laurent Couturier le supporte, lui apportant un soutien grâce à ses qualités de fouineur informatique.

La dernière affaire en date risque de mettre un point final à sa carrière : Lors d’une planque pour arrêter un dealer de drogue, il est cantonné à une surveillance pendant que la brigade des stupéfiants fait sa descente. Quand il voit le dealer sortir d’une impasse pour se sauver, il n’hésite pas et tire sans sommation dans le dos du dealer, et le touche à la jambe. Andreani est immédiatement suspendu de ses fonctions en attendant l’enquête des bœufs-carottes et est obligé de participer à des entretiens avec une psychologue.

Mais ce soir, ce n’est pas ce qui l’occupe : il doit fêter l’anniversaire de sa fille Lisa, qui travaille dans une maison de retraite. Quand il arrive sur son lieu de travail, elle fond en larmes, lui annonçant qu’un de ses pensionnaires vient de se tuer en tombant sur le coin de sa table de nuit. Pour lui faire oublier ses soucis, il lui prépare un bon petit plat.

Andreani est tout de même embêté pour sa fille. Après avoir fait un détour par son bar « Le Grand Sérieux », tenu par un inénarrable ex-professeur en langues mortes Pierre Tournier, il va voir Legast le légiste. Après avoir analysé le corps du mort, plusieurs choses l’interpellent : La forme du coup derrière la tête du mort n’est pas logique puisqu’elle semble aller vers le haut, donc le corps n’est pas tombé sur la table de nuit. Sur sa nuque apparaît un étrange tatouage « SO. 3-02. AB+ ». Enfin, Lisa lui apprend que le mort n’a pas de numéro de Sécurité Sociale. Il n’en faut pas plus pour Andreani pour se jeter dans cette affaire.

Je ne vais pas vous parler de l’auteur, puisque ce roman a été écrit à quatre mains par deux auteurs qui ne se dévoilent pas. Le sachant avant d’attaquer ma lecture, j’ai effectivement ressenti une façon différente d’aborder les premiers chapitres. Est-ce du au fait que ce soit écrit à quatre mains ? En tous cas, passés les trois premiers chapitres, on est emporté par le rythme de la narration, et cela en devient passionnant.

Je ne connais pas suffisamment la réglementation pour juger si cela est réaliste ou pas, toujours est-il que quelques mystères vont rendre cette affaire douteuse et justifier qu’Andreani s’y plonge, pour aider sa fille d’abord puis par intérêt personnel, l’envie d’Andreani de rendre la justice de découvrir la vérité étant plus forte que tout. Et je dois dire que la psychologie de ce « commissaire » est bluffante.

Je dis « commissaire » car je fais référence au patron du bar « Le Grand Sérieux » qui est un second personnage énorme, qui pratique le latin comme ses clients les ballons de rouge. Ces passages, outre qu’ils sont des moments de calme dans l’enquête, s’avèrent fort drôles. Ce qui m’amène à dire que les personnages qui gravitent autour du « commissaire » sont tous très réussis et rendent le décor passionnant.

Quant à l’affaire elle-même, elle va se montrer au grand jour, après le deuxième meurtre dans la maison de retraite qui concerne un algérien. A partir de ce moment, les auteurs vont nous concocter une intrigue qui va revenir sur des moments peu glorieux de notre histoire contemporaine, voire carrément dégueulasses, nous apprenant sans en dire trop des implications de sociétés embauchant des mercenaires tuant sans foi ni loi, et n’étant jamais inquiétés.

Si le roman est relativement court, il a suffisamment posé de jalons pour nous inviter à suivre de futures enquêtes d’Andreani. Ce premier roman (puisqu’il faut le rappeler) est un pur plaisir à lire, et j’ai personnellement avalé les deux cent dernières pages en une journée, incapable que j’étais de m’arrêter dans ma lecture. Maintenant, Andreani fait partie des personnages que je vais suivre avec attention.

Toutes ces nuits d’absence d’Alain Bron

Editeur : Editions Les chemins du hasard

Son précédent roman, Le monde d’en bas, m’avait impressionné, à tel point que j’avais regretté de l’avoir laissé dormir sur mes étagères trop longtemps. Toutes ces nuits d’absence confirme qu’Alain Bron est un auteur à la plume rare qui parle de sujets graves.

Jacques Perrot est écrivain et était en train de déguster son thé, quand son chat Iago fit des siennes : perché sur une étagère, il fait tomber une boite métallique. Quand celle-ci tombe par terre, elle s’ouvre et répand son contenu : de vieilles photos datant de la jeunesse de l’auteur. Parmi elles, Jacques Perrot trouve une vieille photographie de classe, quand il était au lycée de Troyes. Il se rappelle aussitôt Brigitte, son amour de jeunesse, retrouvée assassinée.

Ce meurtre lui a laissé un gout amer dans la bouche. C’est Brigitte qui l’a initié aux joies de l’amour, en 1966. Elle avait son appartement et il la retrouvait après avoir traversé la ville sur son vélo de course jaune. Si elle avait une réputation de fille facile, il s’en moquait bien, puisque la seule chose qui comptait pour lui était son amour pour elle. Tout cela s’est terminé par un corps abandonné, après avoir été violé et étranglé.

Jacques Perrot s’arrange donc avec son éditeur pour organiser une séance de dédicace dans une librairie troyenne. Cela lui permettra de rendre visite aux bureaux du journal local, et ainsi de revenir sur ce qui s’est passé à cette époque. Il en profite pour y passer un week-end entier, et il fait la connaissance de Ninon, stagiaire au journal, qui accepte de l’aider à fouiller les archives. Il se rappelle, grâce aux articles, qu’un coupable avait été arrêté et que ce dernier s’était pendu dans sa cellule, scellant ainsi la fin de affaire. Mais il ne fait pas bon remuer la boue du passé.

Une nouvelle fois, Alain Bron nous emporte dans la passé, avec sa plume magique, qui nous fait visiter la France du début des années 60, avant les événements de mai 1968. Il y a dans sa façon de raconter une histoire, une sorte d’évidence et de naturel qui fait que l’on est prêt à suivre l’auteur dans tout ce qu’il raconte. C’est l’une des grandes qualités de ce roman qui m’a transporté ailleurs dans un passé que je connais mal.

Car le sujet de ce roman est bien cette période peu connue et trouble des années 60 qui a été occultée par ce qui s’est passé ensuite. Il nous montre la vie en ce temps-là dans une petite ville de province, avec ses notables qui dominaient les affaires, et les ouvriers qui vivaient dans un monde séparé. Dans une période de plein emploi, tout ne pouvait que bien se passer. L’affaire du meurtre de Brigitte aurait finalement pu remettre en cause cette joie de vivre de l’époque.

Sauf que la communication ne passait que par les journaux ou la radio et qu’elle était contrôlée par des gens qui avaient beaucoup d’argent. Et que ces gens là avaient des origines politiques extrémistes, issus des mouvements armés luttant contre l’indépendance de l’Algérie et que … Bref, je ne vais pas tout vous raconter, mais Alain Bron va dérouler son intrigue comme on déroule une pelote de laine … bien sale.

Contrairement à beaucoup de romans historico-contemporains, Alain Bron ne choisit pas de faire des Allers–Retours Présent – Passé mais bien de suivre l’enquête personnelle de Jacques Perrot et s’avère une belle dénonciation de la création de certains mouvements d’extrême droite et leurs financements actuels. De simple roman policier, il nous offre un roman fort intelligent dans la forme et dans le fond, en même temps qu’il est un pur plaisir à lire. Si après ce que je viens de vous dire, vous avez encore des doutes, alors je ne comprends plus rien !

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Ils ont voulu nous civiliser de Marin Ledun

Editeur : Flammarion

Marin Ledun fait partie des meilleurs auteurs français de polar social, du moins c’est mon avis, et ce n’est pas son dernier en date qui va me faire changer d’avis. Marin Ledun nous convie donc au pays basque pendant la tempête de 2009.

Thomas Ferrer est un escroc à la petite semaine, vivant de petits larcins. Il se contente de vols de volailles et les revend à Baxter pour quelques centaines d’euros. C’est sa façon à lui de survivre, surtout depuis qu’il est sorti de ses quelques mois de prison. Baxter est officiellement fournisseur de matériel de surf, sport pour lequel il voue une passion sans bornes. Ses activités de receleur lui permettent d’augmenter ses fonds. Ce jour-là, Ferrer rapporte des canards dérobés dans une ferme des environs. Baxter lui propose la moitié de l’argent qu’il avait promis. Ferrer devient furieux et laisse Baxter pour mort en emportant le contenu du tiroir de bureau de Baxter soit 112 000 euros dans une enveloppe.

Ferrer prend la fuite dans sa voiture pourrie, et a bien du mal à rester sur la route tant les vents sont violents. Il s’aperçoit un peu plus loin qu’il est suivi par Baxter, accompagné des deux frères Corral et Villeneuve, deux complices réputés pour être des tueurs sans pitié. La voiture de Ferrer finit dans le fossé quand celle de Baxter est écrasé par un arbre. Ferrer s’enfonce dans la forêt de pins et cherche refuge dans une maison isolée.

Cette maison perdue au fond des pinèdes est habitée par un vieil homme, bucheron de son état. Tout le monde l’appelle Alezan. Car il a fait la guerre d’Algérie, a connu l’horreur, la peur de tous les instants et en est venu à détester tout le monde. C’est pour cela qu’il ne sort jamais sans son pistolet et que son fusil est toujours à portée de main dans la cuisine. Ferrer et Alezan vont devoir s’allier pour faire face aux assauts de leurs poursuivants dans un décor d’apocalypse.

Ceux qui connaissent la plume de Marin Ledun ne seront pas surpris, tant le style s’avère sec et sans concession. Si je ne parlerai pas d’efficacité, il n’en reste pas moins qu’il y a une réelle volonté de n’écrire que ce qui est utile au propos. De ce coté là, on est en territoire connu et on retrouve le même plaisir à lire ce livre, puisque notre imagination remplit les vides que l’auteur ne veut pas remplir.

Par contre, là où d’habitude il place les personnages au devant de la scène, l’auteur prend son temps pour peindre son décor, un décor bien particulier puisque les forces de la nature se déchainent tout au long du livre. De ce point de vue là, le style minimaliste remplit son aoeuvre puisque l’on s’imagine les arbres tombés, les maisons transformées en ruine et un paysage dévasté.

Une nouvelle fois, les personnages sont très bien campés : outre Baxter et les frères qui sont les truands cinglés de l’histoire, il dessine Ferrer comme un marginal créé par la société et Alezan comme une victime collatérale de la guerre d’Algérie. De tout cela, on retrouve le thème cher à Marin Ledun qui est que la société maltraite les gens alors qu’elle devrait œuvrer pour leur bien. Pour autant, comme d’habitude, il ne prend pas position, laissant le lecteur se faire sa propre opinion.

Je pourrais conclure ce billet en vous disant que comme d’habitude, le nouveau Marin Ledun est formidable, s’il n’y avait cette thématique de fond, qui n’arrête pas de me hanter. Marin Ledun confronte ses personnages fous furieux à la folie de la nature. Il n’y aura pas de gagnant, que des perdants, mais il restera de cette lecture une question : Est-ce la nature qui rend les hommes fous ou les hommes qui la rendent folle ? Ils ont voulu nous civiliser est une nouvelle fois une grande réussite.

Ne ratez pas l’avis des amis Claude, Yan,  et Fred

Le Français de Roseville de Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Voici un nouveau venu sur la scène du roman policier qui va nous donner l’occasion de suivre un nouveau personnage de commissaire Kémal Fadil. Pour un premier roman, c’est une franche réussite, à tel point que j’ai hâte de lire sa seconde enquête.

Oran, 2013. Dans le vieux quartier espagnol, la rénovation des immeubles bat son plein. Sur un chantier de la rue des Bougainvilliers, le grutier remarque des os. Il arrête tout de suite son travail et se trouve effectivement en présence d’os humains. Le commissaire Kémal Fadil va être chargé de cette affaire. Le médecin légiste Moss confirme que c’est le corps d’un petit garçon et qu’il a du être enterré plusieurs dizaines d’années auparavant. Entre la pression de la hiérarchie pour cette affaire non prioritaire et celle des promoteurs immobiliers, Kémal va avoir fort à faire. Dès le départ, il trouve un bijou en forme de crucifix en or avec les initiales A C. Puis, c’est un deuxième squelette qui fait son apparition. A priori, un homme et un enfant ont été enterrés là.

Kémal est célibataire et vit avec sa mère, Léna, handicapée suite à un accident de la route qui a vu la mort de son père. Il a bien une femme dans sa vie, Fatou, d’origine nigériane, mais il ne peut vivre avec elle car elle et sa mère ne s’entendent pas. Léna était dans les années 60 interprète et traduisait des discours officiels en espagnol lors de réunions politiques. C’est là qu’elle a rencontré l’amour de sa vie …

Années 50. Arthur Guillot est un Français travaillant en Algérie. Il est comptable, et ses déboires sentimentaux vont le faire plonger dans la délinquance au moment où il rencontre Roméro, un truand notoire.

Ce premier roman est époustouflant par son ambition. Il arrive, par des allers-retours passé présent à différentes époques, à nous présenter à la fois Kémal et ses parents, la situation de l’Algérie avant, pendant et après l’indépendance. Et tout cela est fait à travers des personnages, de façon parfaitement subtile, tout en ne prenant jamais partie pour qui que ce soit. En cela, je trouve que ce roman est à la fois intelligent et instructif.

Il ne faut pas attendre de ce roman beaucoup d’action. On a à faire avec un roman policier du type Cold Case (référence à une série télévisée que j’aime beaucoup) voire même aux premiers romans d’Arnaldur Indridason. On y trouve la même volonté de décrire les ambiances, les couleurs, les sons, et cette force d’inventer des personnages secondaires aussi forts que celui de Kémal lui-même.

Vers le milieu du roman, un nouveau personnage fait son entrée, Arthur Guillot. On se doute bien qu’il a quelque chose à voir avec cette affaire. C’est encore une fois l’occasion pour l’auteur d’évoquer l’Algérie avant l’indépendance. Mais cela a aussi pour conséquence de gâcher le suspense final ou du moins une partie.

Vous l’aurez compris, ce roman m’a impressionné. Cela m’a donné l’occasion d’apprendre plein de choses, qui sont évoquées par petites touches. Ma seule envie, c’est maintenant de poursuivre cette série pour en apprendre encore plus. Pour votre information, le deuxième tome des enquêtes de Kémal vient de sortir aux éditions de l’Aube et s’appelle Le désert ou la mer.

Djebel de Gilles Vincent (Jigal)

Jigal nous a dégotté là une véritable petite perle noire, de la part d’un auteur que j’avais eu la chance de découvrir avec Parjures. Déjà, j’étais tombé sous le charme de son héroïne principale et j’avais été envouté par l’efficacité du style. Si l’on ajoute un sujet important et bigrement émouvant, cela donne un excellent polar que vous vous devez de lire rapidement sous peine de passer à coté d’un excellent moment de lecture.

Mars 1960, à Ouadhia en Kabylie. Antoine Berthier est un jeune soldat qui vient de passer dix huit mois en pleine guerre. A trois jours de la quille, il a comme un gout amer dans la bouche. Le capitaine Murat l’a choisi pour être son opérateur radio car il le juge trop tendre pour les combats, et du coup, Antoine se demande ce qu’il va bien pouvoir raconter sans passer pour un pleutre. Il n’aura assisté à aucun combat, n’aura tué aucun Algérien. Alors, ses camarades Ferrero, Mangin, Michaud et Hadj lui préparent un baptême du feu. Sur le bateau du retour, à l’arrivée à Marseille, on remet à la famille d’Antoine son cercueil, en leur expliquant qu’il est mort en héros au combat.

Septembre 2001, Marseille. Viviane Dimasco, la sœur jumelle d’Antoine contacte Sébastien Touraine, ancien flic à la brigade des mœurs et aux stups, et détective privé de son état. Un des camarades d’Antoine aurait dit sur son lit de mort qu’Antoine s’est en fait suicidé sur le bateau du retour. Elle l’engage donc pour qu’il découvre la vérité et qu’il soulage Viviane. Mais, rapidement, tous les anciens soldats et compagnons d’Antoine meurent dans des circonstances suspectes.

254 pages ! Pendant 254 pages, Gilles Vincent va vous prendre par la main et vous faire courir. Grace à son style rapide et sec, avec juste ces deux ou trois petits détails qui suffisent à décrire une scène, il va construire un modèle de polar. Du prologue qui vous cuit sur place par le soleil écrasant des montagnes de pierre jusqu’au final haletant, le rythme de ce roman est tout simplement hallucinant. De la première ligne à la dernière.

Et que dire de l’intrigue, tirée au cordeau, toujours sous tension, sans aucun temps mort, avec des rebondissements aussi inattendus que violents et surtout marquants. Fichtre ! Quand vous ouvrez ce livre, c’est pour le reposer au bout de 70 pages, par hasard, parce que quelqu’un vient de vous poser une question qui vous sort de ce marasme.

Le thème est tout aussi important et formidablement bien traité. Car si on peut penser à une recherche d’un tueur, j’ai vite ressenti de l’empathie envers les victimes, avant de me rendre compte que l’on parlait de la guerre, et qu’une guerre propre, ça n’existe pas. D’un coté comme de l’autre, on se bat pour un bout de territoire ; d’un coté comme de l’autre il s’agit de descendre l’autre, l’ennemi, avant qu’il vous descende ; d’un coté comme de l’autre, on fait des horreurs inimaginables en temps de paix.

Et puis, ce roman qui est le premier d’une trilogie consacrée à Sébastien Touraine est aussi l’occasion de la rencontre entre Sébastien et Aïcha Sadia, jeune femme d’origine kabyle aujourd’hui commissaire principale. Si on peut penser que ces moments vont être de tout repos, détrompez-vous. Même dans ces scènes, il y règne une tension, liée aux origines même d’Aïcha.

Et en plein milieu de cette lecture en apnée, qui va à 100 à l’heure, on y trouve des vérités, qu’il ne fait pas bon dire. Alors il vaut mieux les écrire. Celle-ci que j’ai prélevée vers la fin illustre bien les cicatrices encore ouvertes, qui ne saignent plus mais à propos desquelles il ne faudrait pas grand-chose pour dégénérer. Et je la trouve remarquable de vérité, d’efficacité, de vérité :

« Et quarante ans après, nos deux pays en sont toujours à se méfier l’un de l’autre. Et tu sais pourquoi ? Parce que de chaque coté de la Méditerranée, les hommes ont la mémoire qui saigne encore. Voilà pourquoi. C’est pas la peine d’aller chercher plus loin. »

Remarquable du début à la fin, avec des personnages bien trempés, un sujet fort, ce roman est une véritable petite perle noire. Et comme c’est édité au format poche, vous n’avez aucune excuse pour ne pas le lire. Quant à moi, je souhaite de tout cœur que Jigal réédite les deux volumes suivants, mettant en scène Sébastien Touraine et Aïcha Sadia. Pour finir, voici quelques avis glanés sur le net, dont celui de Carine sur le blog Lenoiretmoi qui m’a poussé à lire si rapidement ce livre.

http://lenoiremoi.overblog.com/djebel-de-gilles-vincent

http://unpolar.hautetfort.com/archive/2013/06/07/djebel-de-gilles-vincent.html

http://lectureamoi.blogspot.fr/2011/03/djebel-de-gilles-vincent.html

Le boucher de Guelma de Francis Zamponi (Folio)

On ne peut pas dire que les Français aiment parler de leur passé, surtout leur passé sombre, celui où on n’a pas à en tirer une quelconque fierté, mais plutôt celui qui fait que devant le monde entier on passe pour des cons, des fêlés ou même des assassins. Avant de lire ce livre, je n’avais aucune idée de ce qui s’est passé en Algérie, la faute d’abord à moi-même qui n’ai jamais ressenti le besoin de connaitre l’histoire contemporaine, mais aussi la faute au programme scolaire qui, quand je somnolais sur les bancs de l’école, ne m’inculquais que les Egyptiens, la première guerre mondiale et surtout la seconde guerre mondiale.

Alors, certes, j’étais au collège à la fin des années 70, au lycée dans les années 80, et il est difficile d’avoir le recul nécessaire pour inculquer un pan de l’histoire française avec seulement 10 à 20 ans de recul. Mais quand même, la lecture de ce roman me fait poser des questions quant à la pertinence du programme scolaire d’histoire, quoiqu’il ait pu évoluer depuis … Bref, au mois de mai 1945, à Guelma, en Algérie, eut lieu un soulèvement de la population locale puis un massacre des habitants, perpétré par la police française entre autre. Le nombre de victimes s’élèverait entre 6 000 et 45 000 victimes.

Le personnage principal de ce roman se nomme Maurice Fabre. Alors qu’il est à la retraite et part en voyage en Tunisie, son avion est obligé de s’arrêter en Algérie pour faire le plein de carburant. Il fait un chaleur d’enfer dans l’avion et il demande à boire, et devant le refus de l’équipage de bord, il fait un scandale. La police algérienne l’arrête alors et découvre qu’il est en fait celui que l’on nomme Le boucher de Guelma, le sous-préfet qui a ordonné les massacres qui ont commencé le 8 mai 1945 et qui ont duré un mois.

Le 8 mai 1945, les Français fêtent la capitulation de l’Allemagne. Les Algériens en profitent pour organiser des manifestations demandant leur indépendance. Lorsque les militaires tuent un scout qui brandit le drapeau algérien, les insurrections commencent et la répression va irrémédiablement se mettre en place.

Ce roman est terrible au sens où il est écrit à la première personne. D’un vieillard qui part en vacances, il va passer par plusieurs phases et le lecteur va découvrir plusieurs facettes de cet horrible personnage. Il va tout d’abord préparer sa défense, se révélant un raciste dédaigneux, puis s’avérer un manipulateur hors pair, avant de se montrer sous son jour le plus sombre, un fou meurtrier qui n’écoute que son ambition personnelle, un véritable psychopathe qui n’en a rien à faire des hommes inferieurs, des indigènes comme il les nomme.

Ce qui est terrible dans ce roman, c’est qu’il est écrit à la première personne du singulier, et que l’on entre directement dans cet esprit malade en se faisant manipuler de la même façon que la juge qui est chargée de l’interroger. Et ne croyez pas que ce roman est lourd à lire, car le scenario de ce roman est impitoyable, relançant le rythme grâce à des révélations qui font changer notre perception de cet assassin. Et quand, en plus, l’auteur insère des documents officiels tels que des articles de journaux ou des lettres à caractère officiel en provenance de la France ou bien des extraits d’interrogatoire des témoins, il est bien difficile de discerner la part de vérité de ce qui n’est que pure invention. L’auteur a beau nous signaler que ce roman est une fiction, j’ai eu bien du mal à le penser et je suis allé me documenter sur Internet.

En fait, je vois ce roman comme un éclairage sur un épisode sombre de l’histoire de France, un roman qui vous oblige à vous poser des questions et vous documenter pour savoir ce qui s’est réellement passé. Et on a bien du mal à se dire que ce n’est qu’un roman. C’est un roman impressionnant et passionnant à lire, que je classe immédiatement aux cotés de La mort est mon métier de Robert Merle. C’est un beau compliment pour un roman important qu’il faut lire.

Et ne ratez pas l’excellente interview de l’auteur par le Maître Concierge masqué ici