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True story de Kate Reed Petty

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

J’ai déjà dû le dire par le passé : il faut être vigilant sur les sorties du mois d’août des éditions Gallmeister, en ce qui concerne les premiers romans. Une nouvelle fois, ils nous ont déniché un sacré roman, époustouflant.

Nick entre dans sa dernière année de lycée. Il a vite appris que, pour être accepté parmi un groupe d’amis, il faut entrer dans l’équipe de crosse. Les deux meilleurs amis de Nick sont Max et Richard. Max est un jeune homme volubile, immature et toujours prêt à faire des bêtises, alors que Richard est plutôt mutique et discret. Par voie de conséquence, max a beaucoup de succès auprès des jeunes filles alors qu’on n’a jamais vu Richard sortir avec une fille. A la fin du trimestre, Nick réussit à sortir avec Haley, une jeune fille du lycée privé.

Les soirées de week-end sont mémorables, surtout celles où il y a des cigarettes, et de l’alcool. Les lycéens ont trouvé une parade pour récupérer de l’oxycodin. Quand l’un d’entre eux est blessé, il doit mettre des pilules de coté pour les soirées entre potes. Et puis, il y a les après midi chez Denny’s. Les discussions vont bon train, on se vanne, on s’envoie des piques et on raconte n’importe quoi.

Lors d’une de ces discussions, devant les bières, ils se remémorent la fête mémorable, la FOOTBRA : Fête Où On Baise Tous (Richard Aussi). Ils sont tous là, Max, Richard, Nick, Haley, ainsi que Ham et Alan. Max raconte alors comment, aidé de Richard, ils ont raccompagné Alice, une amie d’Haley, chez elle. Elle était saoule, inconsciente, et Max raconte qu’eux deux ont abusé d’elle. La rumeur ainsi lancée va faire bien des ravages dans la vie de ces jeunes.

Epoustouflant, ce roman, disais-je, car il faut avoir une sacrée dose de courage pour s’attaquer à un tel sujet. Ne nous trompons pas, le sujet n’est en aucun cas les débordements lors des fêtes estudiantines mais bien les conséquences d’une rumeur lancée dans un bar sur chacun des protagonistes, d’autant plus qu’Alice va se retrouver harcelée et Haley va se battre pour faire reconnaitre le viol.

Outre le courage de s’attaquer à un tel sujet, et de trouver cette fin mémorable qui va vous prendre par surprise, l’auteure a décidé non pas de faire un roman choral, mais de faire raconter cette histoire par Nick, qui est l’innocent de l’histoire, impliqué émotionnellement par son amitié pour ses potes et son amour pour Haley. Et j’y ai trouvé une allégorie de la religion, au sens où c’est Nick qui va être puni pour les crimes des autres …

Là où le roman atteint des cimes, c’est dans le choix de l’auteure pour la forme de la narration. Kate Reed Petty ose tout, passant de la narration à la première, deuxième, troisième personne, incluant des lettres de motivation d’Alice pour entrer à l’université ou même des extraits de scenario co-signés par Alice et Haley. J’ai trouvé extraordinaire qu’une jeune auteure prenne le risque de proposer un tel puzzle dont la colonne vertébrale est cette rumeur mais dont le paysage d’ensemble dessine une société de groupes avides de sensations qui ne doivent toucher que les autres.

On ressort de ce roman véritablement impressionné, par l’ampleur de l’ambition affichée, par la qualité de l’écriture (ainsi que la formidable traduction de Jacques Mailhos) et surtout par la cohérence de l’ensemble. De toute évidence, ce roman occupera une place à part dans ma mémoire, par son indéniable originalité et par sa faculté à avoir abordé tant de thèmes importants et surtout avec autant de réussite. Voilà un roman à ne pas rater, un des plus forts de cette rentrée littéraire.

L’homme de Tautavel de Jérôme Zolma

Editeur : TDO éditions

Cela faisait un petit bout de temps que je n’avais pas lu un roman de Jérôme Zolma … et voilà que m’arrive comme un don du ciel, ce roman au titre mystérieux. En route pour une enquête dans le Sud-Ouest.

Un coin de morilles, ça ne se partage pas, sauf au dernier jour de notre vie. C’est ce que Fernand Marty, l’oncle de Fabrice Puig, ne cesse de lui répéter. Et puis, au détour d’une soirée arrosée, Fernand l’emmène à l’endroit secret. Le lendemain, Fernand mourait. Depuis Fabrice, vigneron de son état, fait bien attention quand il va à la cueillette aux morilles à ne pas être suivi.

Ce jour-là, la récolte est bonne, le panier est plein. Alors qu’il s’apprête à partir, il aperçoit un corps, tourné face contre terre. N’écoutant que son civisme, il descend au village appeler les gendarmes. Arrivés près du mort, ils interrogent Fabrice qui ne sait que dire la vérité. Mais quand il veut justifier sa cueillette aux morilles, il s’aperçoit que son panier a disparu. Fabrice est immédiatement arrêté.

Raphaël Sarda, détective privé, lit son journal chez son ami boucher Gervais, qui tient la célébrissime boucherie Carné d’Aubrac. Dans un entrefilet, il apprend la découverte d’un mort et l’arrestation d’un suspect qui ressemble à s’y méprendre à son ami Fabrice Puig. N’écoutant que son sens de l’amitié et sa curiosité, il se lance dans l’aventure, qui sera l’occasion de rencontrer l’avocate Lina Llopis.

Depuis la disparition des éditions de la Baleine, nous ne pouvons que regretter l’absence du Pulpe, Gabriel Lecouvreur, des étals des libraires. Cette enquête avait été destinée à mettre en scène le détective aux bras démesurés, mais le destin en a décidé autrement … Exit Gabriel, exit les signes distinctifs physiques, exit Cherryl et le bar de la Sainte Scolasse, voici Raphaêl Sarda et son amie Kristgerour, islandaise d’origine.

Après un petit relifting des caractéristiques de la série, on se retrouve avec une enquêtes fort bien menée, écrite dans un style fluide. L’auteur va nous faire suivre des pistes sans suite avant de trouver enfin le nom de l’assassin. Remarquablement mené, le rythme apporté au déroulement et l’intrigue en forme d’hommage au Poulpe en font un très bon divertissement. D’ailleurs, ça me donne envie de reprendre une histoire du Poulpe, moi !

Le pacte de l’étrange de John Connolly

Editeur : Presses de la Cité (Grand format) ; Pocket (Format poche)

Traducteur : Jacques Martinache

Je continue mon exploration de l’univers de Charlie Parker avec sa seizième enquête. Une nouvelle fois, John Connolly nous enchante avec cet excellent thriller. La liste des billets chroniqués sur Black Novel sur Charlie Parker est à la fin de ce billet.

Quatrième de couverture :

« Vous croyez aux fantômes, monsieur Parker ?

– Aux miens seulement. Mais peu importe ce que je crois. »

Charlie Parker, le privé tourmenté revenu d’entre les morts, est chargé par le FBI de retrouver Jaycob Eklund, un autre détective manquant à l’appel. L’homme enquêtait discrètement sur une série de meurtres sauvages et de disparitions s’étalant sur plus d’un siècle, tous associés à des événements surnaturels.

Flanqué de ses deux inséparables acolytes, Louis et Angel, Parker ne tarde pas à remonter la piste d’une mystérieuse organisation fondée au XIXe siècle, les Frères, dont les actions violentes ont laissé derrière eux des monceaux de cadavres. Mais les dangers qui guettent Parker prennent bien d’autres formes, notamment celle de la redoutable veuve d’un baron de la pègre à la tête d’un empire criminel, ou encore celle d’insaisissables fantômes qui semblent en vouloir aux vivants…

Avec l’extravagance, l’humour et le style qui le caractérisent, John Connolly continue ici à explorer l’occulte et les méandres de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir et nous prouve, si cela est encore nécessaire, qu’il est un des seigneurs de l’angoisse.

Mon avis :

Mon petit plaisir de vacances estivales …

L’intrigue entre vite dans le vif du sujet et on retrouve toutes les raisons qui font que j’adore cette série : une histoire foisonnante mettant en scène une multitude de personnages, des scènes angoissantes à souhait et le plaisir de retrouver Charlie, Louis, Angel et Samantha sa fille.

La thématique de la société secrète, les Hommes Creux, retrouvée lors des premiers tomes passe au second plan et John Connoly nous parle du monde des morts et du monde des fantômes, comme les grands auteurs de romans d’angoisse savent le faire.

Dans ce tome, Charlie Parker doit faire face à beaucoup d’éléments qui vont bouleverser sa vie, comme la demande de divorce de sa femme et son droit très restreint de visite auprès de sa fille. Nous découvrons aussi Angel atteint de maladie et qui refuse de voir un docteur, ce qui laisse augurer d’aventures dramatiques à venir.

Enfin, outre le fait que cette enquête est très tournée vers l’entourage de Charlie Parker, cette histoire est écrite avec beaucoup d’humour, surtout dans les répliques hilarantes dans les dialogues et nous laisse avec l’eau à la bouche sur l’avenir de nos amis. Vivement la suite …

Les enquêtes de Charlie Parker dans l’ordre de parution sur Black Novel sont :

Tout ce qui meurt

Laissez toute espérance …

Le Pouvoir des ténèbres

Le Baiser de Caïn

La Maison des miroirs

L’Ange noir

La Proie des ombres

Les anges de la nuit

L’empreinte des amants

Les murmures

La nuit des corbeaux

La colère des anges

Sous l’emprise des ombres

Le chant des dunes

Le temps des tourments

07 07 07 d’Antonio Manzini

Editeur : Denoël

Traducteur : Samuel Sfez

Si vous ne connaissez pas le sous préfet Rocco Schiavone, il va falloir rapidement rattraper votre retard, puisque quatre enquêtes sont déjà parues avant celle-ci : Piste noire, Froid comme la mort, Maudit printemps et Un homme seul. Et comme toute série qui se respecte, je ne peux que vous conseiller de les lire dans l’ordre, d’autant plus que 07 07 07 est la suite de Un homme seul, un polar dont la chute est une des meilleures (et les plus noires) que j’aie lues avec Le Dramaturge de Ken Bruen (rien de moins). Bref, si vous choisissez de vous lancer dans la lecture de ces romans, ne lisez pas le paragraphe suivant.

Eté 2013. Rocco Schiavone est réveillé par du Heavy Metal, que son voisin écoute à fond. A peine habillé, il se jette sur la porte du malotru pour lui expliquer la vie. De mauvaise humeur, il achète le journal et trouve un article relatant la mort d’Adèle Costa, la compagne de son ami Sebastiano, tuée à sa place (voir le tome précédent). Arrivé au commissariat, le préfet Baldi et le juge Costa le convoquent. Ils savent que ce meurtre est lié au passé de Rocco et lui demandent de s’expliquer.

Eté 2007. Quand Rocco se réveilla par cette chaleur étouffante de fin juin, ce fut pour trouver son lit vide. Il trouva sa femme Marina assise à la table du salon, en train d’éplucher les comptes en banque. Elle venait de découvrir les sales activités rémunératrices de son mari. Déçue, dégouttée, elle se leva et s’en alla, arguant qu’elle avait besoin de temps pour réfléchir. Heureusement, il allait être convié à une affaire qui occuperait son esprit.

Un jeune homme a été retrouvé mort dans une carrière, poignardé derrière la tête. La carrière était gardé par un vieil homme alcoolique qui dormait pendant ses gardes et n’a rien vu ni  entendu. Le grillage n’enfermait pas totalement la carrière, il suffisait de le suivre pour se retrouver près d’une route, en face d’une station service. Et si le jeune avait été en mauvaise compagnie, avait réussi à s’enfuir avant d’être rattrapé puis tué ?

En revenant en arrière, en plongeant dans le cauchemar de cette journée du 07 juillet 2007, Antonio Manzini nous permet à la fois de mieux comprendre son personnage et son attitude quand il a été muté à Aoste. On s’attendait à un livre fort, et l’auteur est au rendez-vous, dans une histoire remarquablement menée, porteuse d’une charge émotionnelle immense, digne des plus grands drames noirs que le polar est capable de nous offrir.

On comprend mieux les origines de Rocco, d’une famille pauvreuse, on rencontre sa femme Marina, belle comme le jour, dont il est fou amoureux (et c’est réciproque), on rencontre ses amis unis comme les doigts de main, Sébastiano l’ours lent, Furio le généreux rapide, et Brizio le beau gosse un peu bête. On participe à leurs repas, leurs discussions pleines de dérision de d’humour. Antonio Manzini réussit le coup de force de nous inviter dans ce cercle fermé grâce à des dialogues formidablement savoureux même si certains auraient mérité d’être mieux traduits.

Et puis, il y a cette intrigue qui part d’un meurtre d’un jeune, et qui se déploie comme une toile d’araignée pour monter vers des sommets de maîtrise. Ce roman se suit comme une évidence, l’enquête se révèle totalement logique et les scènes se suivent avec plaisir tant on démonte les rouages en même temps que Rocco.

Et puis, Antonio nous convie dans une visite de Rome, pas celle des touristes, celle des résidents, entre les boutiques de receleurs et les entrepôts, des ports environnants aux restaurants amicaux avec ces repas savoureux. C’est à la fois un cri d’amour envers la culture italienne, un cri de rage devant les assassinats, un cri de désespoir devant une fin tant attendue alors qu’on sait très bien qu’elle ne peut être que dramatique. C’est aussi dans cette façon de nous faire attendre que l’auteur est fort : on connait la fin et malgré cela, on est surpris comme une balle de revolver qui nous frappe en plein cœur. Ce roman nous frappe en plein cœur. Terrible !

Presqu’Îles de Yan Lespoux

Editeur : Agullo

Aux commandes du blog Encoredunoir, Yan Lespoux, pour son entrée en littérature, a choisi le format des nouvelles. Nous allons retrouver dans Presqu’îles 37 morceaux, 37 scènes de vie, 37 polaroïds comme autant de personnages soit se promenant en bord de mer, soit arpentant les bois pour une chasse, soit levant le verre de l’amitié. Yan nous propose une visite des Landes, peuplées de personnages hauts en couleurs.

Habitué à ses chroniques, le niveau littéraire ne m’a pas étonné ; par contre, la facilité à installer un décor, instiller une ambiance m’a passionné. Avant de se lancer dans une grande aventure, un grand roman, Yan a choisi des petits bouts de chemins comme des étapes avec des arrêts obligés, comme pour se rassurer. Et comme le dit Hervé Le Corre dans la préface, des 37 ballades nous font rencontrer un écrivain.

Ces histoires ont toutes un point commun, le sud-ouest ; pas celui des villes, mais celui compris entre les forêts de pin et la mer, souvent un petit village avec un bar. Là, on y discute des nouvelles (Carnet du jour), parce que c’est bien plus fiable que ce qu’ils nous montrent à la télévision ; on y devise sur Le premier noyé de la saison. On se moque aussi des gars de la ville (Le Bordelais), thème comique qui reviendra souvent comme une concentration du ressentiment que l’on peut avoir envers les autres, les étrangers. Mais il y a pire que le Bordelais, il y a Le Parisien ; et pire encore, L’écolo, excellente nouvelle comique. Le Charentais, en particulier, est une nouvelle digne d’un sketch comique, excellent.

Ce régionalisme, qui tend ici à se transformer au localisme, donne lieu à de beaux moments tendres et cyniques, comme dans Intégration où un jeune qui vient s’installer dans la maison de son grand-père pour monter une boutique de réparation de vélos, croit avoir gagné la reconnaissance voire l’amitié de ses copains d’enfance. Le thème devient encore plus fort dans Une vie, plus amer comme dans Une histoire d’amour, plus nostalgique dans Le couteau, ou plus drôle quand il aborde les conversations idiotes des piliers (L’Arabe).

Les bois, souvent noyés dans la brume, nous font admirer leur flore (Un secret), et parfois leur faune (Le cerf). Ils servent de décor, et donnent lieu à une des principales occupations du coin, les Parties de chasse, qu’elle soit aux canards (La loi de l’Ouest) ou au plus gros gibier (Dépeçage ou Le Cerf). Pour la cueillette des champignons, Le mirage donne lieu à un personnage très émouvant.

La mer, véritable joyau de la nature, permet un ressourcement qui vaut toutes les séances de yoga (Un jour parfait). Le flux et le reflux, les odeurs, les sons chatoyants permettent de prendre le recul nécessaire. La mer concentre l’autre activité de ces villages côtiers, la pêche, avec ou sans permis. La mer donne lieu à de vrais moments de nostalgie, lors des réunions entre copains (L’enjambeur)

Yan Lespoux n’oublie pas sa culture de base, et nous offre aussi des superbes scenarii noirs, de vrais petits polars comme Rencontre où un pêcheur va faire une mauvaise rencontre ; ou Cambriolage où 2 jeunes ratent celui d’une quincaillerie, sans oublier Incendie ou Moisson qui aborde la culture du cannabis ; à chaque fois, la chute est mémorable. Le voyage de Jésus est terrible de ce point de vue. Et quand il aborde la musique, ce sont de vrais moments de nostalgie qui nous émeut (Le chanteur) ou nous tire un sourire (Le concert fantôme).

Les personnages, tous attachants, sont formidablement vivants. Ils nous partagent leur vie simple, leurs bons moments, leurs conneries (Le Terre-Neuve), même si elles sont parfois fatales (En apnée). Ils se trouvent des Surnoms qui se veulent affectifs, mais peuvent être blessants. Si le ton se veut respectueux, on trouve de beaux moments de pure comédie, teintés d’humour noir. Sécurité routière où deux malfrats sont suivis par des gendarmes. On y trouve aussi de pauvres bougres, au bout du rouleau (Rien ne va plus) dont le destin se retrouve bien sombre.

Enterrement, qui clôt ce recueil, montre tout le talent de Yan quand il aborde avec sensibilité et émotion retenue l’enterrement d’un père. Là encore, la nostalgie des souvenirs passés alliée à la simplicité du style font de cette évocation un pur moment de tendresse.

Quelque soit le genre abordé, l’écriture vous prend par la main, pour vous présenter ces villages visités uniquement l’été par des hordes de touristes, ces villages, abandonnés par les autoroutes, où on passe le temps, simplement, en se laissant bercer par le doux flux des vagues. Chaque nouvelle montrera des personnages attachants que Yan Lespoux ne juge jamais, les rendant plus vrais que nature (Jamais mieux que chez soi). Et à chaque fois, la chute vous laissera coi, tant Yan montre la maitrise de cet art difficile, qu’est la nouvelle.

Les âmes sous les néons de Jérémie Guez

Editeur : La Tengo éditions

Cela fait presque sept ans que j’attendais un roman de Jérémie Guez, depuis Le dernier tigre rouge. Entre temps, celui que je surnomme Le Petit Prince du Polar est passé du côté du cinéma, écrivant des scénarii et réalisant un film, Bluebird. Les âmes sous les néons permet donc de fêter le retour en grande forme de cet auteur du Noir.

Copenhague.

Elle vit une vie de rêve, belle maison, belles voitures, un bébé en forme, un homme qui l’aime.

La fête se déroule dans la joie, pour souhaiter la bienvenue au bébé.

Elle est énervée, Lars n’est pas là.

Elle est seule avec les amis de son compagnon.

Le téléphone sonne.

La police lui annonce que Lars vient d’être abattu d’une balle dans la tête, au volant de sa voiture.

Lors de l’interrogatoire, les flics lui apprennent que Lars dirigeait plusieurs bars à putes, blanchissait de l’argent sale de plusieurs mafieux.

Elle n’a rien vu, ne s’est intéressée à rien, a profité de l’argent qui coulait à flots.

Lors de l’enterrement, Libyens, Palestiniens, Syriens, Irakiens, Tchétchènes, Serbes, Albanais, et Somaliens viennent la saluer.

Elle ne les connait pas.

L’avocat de Lars lui annonce avoir trouvé des gens pour racheter le business de Lars.

Elle devrait signer, c’est un conseil.

Un homme sonne à la porte.

Il se présente comme le seul ami de Lars, son homme de main aussi.

Lars l’a chargé de veiller sur sa vie, qui va devenir à haut risque.

Il lui demande de ne pas accepter l’offre de l’avocat.

Question de survie.

Ce nouveau roman de Jérémie Guez s’annonce comme un nouveau coup de poing, un nouveau coup de pied au monde du polar. Bien que situé dans un pays nordique, il pourrait prendre place n’importe où ailleurs. L’auteur préfère mettre en avant les personnages et le mystère du monde interlope et caché de la nuit.

Les deux personnages principaux vont jouer un jeu dont ils ne connaissent pas les règles, se rencontrer, se frôler, se quitter en ne sachant pas s’ils peuvent se faire confiance. Leurs allers-retours ressemble à s’y méprendre à une danse moderne, où ils volettent d’un bout à l’autre de la scène.

De danse, il en est aussi question dans la forme de ce polar. Jérémie Guez a opté pour un style, non pas haché, mais fait de paragraphes formés d’une seule phrase, comme un slam rap brillant, une poésie noire et moderne, efficace menant tout droit à l’enfer. Dans chaque phrase, avec le minimum de mots, il se permet de dessiner des décors, de peindre des psychologies et de creuser des thèmes chers au polar.

L’amour, la solitude, la famille, la confiance, la loyauté, ces thèmes représentent les fondations de ce roman aussi brillant par son intrigue que par son style, sans montrer de sentiments superflus. Et à la fin de la lecture, on en vient à regretter d’avoir attendu aussi longtemps, presque sept ans, pour le lire. Bon sang, Jérémie, peux-tu nous en écrire d’autres de ce niveau-là, s’il te plait ?

Ce lien entre nous de David Joy

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Il s’agit déjà du troisième roman de David Joy, après Là où les lumières se perdent et Le poids du monde et on peut y déceler une courbe ascendante dans son œuvre qui a pour but de montrer la vie des délaissés du rêve américain, au travers des habitants des campagnes éloignées des grandes villes qui monopolisent le devant de la scène.

Darl Moody a toujours vu le cerf passer de la propriété des Buchanan aux bois de Coon Coward. Et bien que la chasse ne soit pas ouverte, il part à la chasse à la nuit tombée. Quand il ressent un mouvement à la limite de sa vision, il épaule son fusil et tire. Le calme revient et Darl va voir sa proie. Il est plus que surpris de voir un corps étendu dans la terre boueuse. En le retournant, il découvre Carol Brewer, le frère de Dwayne, que tout le monde surnomme Sissy.

Dwayne Brewer visite le Walmart de Franklin, intéressé par le rayon des bières. Il remarque un jeune garçon en train d’essayer une paire de chaussures, maladif, craintif comme son frère le fut. Deux jeunes hommes se présentent et le harcèlent, le traitant probablement de Minable ! Il ne voit qu’une seule façon de régler le conflit : il coince le plus grand et lui pointe son flingue sur le front, en l’obligeant à tremper ses chaussures dans les toilettes sales. Tout le monde a besoin d’être dompté. Dwayne se hâte de rentrer pour retrouver son frère, qui est parti voler du ginseng chez Coon Coward.

Calvin Hooper finit sa bière, alors que sa petite amie Angie vient d’aller se coucher. Quand le téléphone sonne, il se demande qui peut bien l’appeler au milieu de la nuit. Au bout du fil, Darl lui demande de lui prêter sa pelleteuse, et ça ne peut pas attendre le lendemain. Unis comme les doigts de la main, Calvin ne peut rien refuser à Darl et se rend près du champ de Coon Coward. Il découvre le drame, et se mettent au travail pour enfouir le corps de Carol.

Ce roman dramatique va se dérouler une nouvelle fois dans un village des Appalaches, loin des grandes villes de lumière, et nous montrer la vie de ces petites gens, au milieu de la nature dont ils ont conservé les lois. La loi de la nature, c’est celle du plus fort, celle de régler simplement le plus complexe des problèmes. Quand on a tué par accident un homme, on ne va pas appeler la police, on va l’enterrer en espérant que l’affaire n’aille pas plus loin. Quand on tue un membre de votre famille, la règle s’énonce clairement : Œil pour œil, dent pour dent.

Les personnages placés, le décor planté, David Joy va donc dérouler son histoire comme une tragédie shakespearienne sur des bases simples : trois personnages auxquels vont s’ajouter Angie et le policier Stillwell. Entre eux n’existera aucune notion de bien ou de mal, juste des liens de sang, qui va couler jusqu’à une dernière scène au suspense insoutenable et à la conclusion mystérieuse.

Dans ce drame, on ne parle pas de loi, mais de règles de vie, celles de la famille que l’on doit protéger à tout prix ; de loyauté envers les amis que l’on doit sauver quel qu’en soit le prix. La loi du plus fort fait régner une ambiance lourde tout au long de ces pages en même temps qu’on se rend compte que l’on ne respecte pas son voisin, on le craint car il risque de sortir un flingue et de presser la détente.

Brutal et violent, sans être démonstratif, ce roman dégage une force de narration peu commune, tant la plume de David Joy est juste, simple et toujours expressive. Chaque mot, chaque phrase dit quelque chose, parle à notre oreille et s’avère d’une efficacité redoutable tant dans les scènes intimes que dans les scènes de menace. Il en ressort une tension palpable, une puissance créant un suspense menaçant. Avec ce roman, David Joy montre une trajectoire ascendante dans son style et sa façon de raconter sa région et ses habitants, et dans le cas de celui-ci, il est difficile de trouver mieux : Un écrin noir éblouissant.

Indio de Cesare Battisti

Editeur : Seuil

Prévu fin 2019 et reporté deux fois, le dernier roman en date de Cesare Battisti est sorti juste avant l’été. Alors qu’il est plutôt catalogué parmi les auteurs de romans noirs, Cesare Battisti flirte du côté du roman d’aventures historiques.

Direction l’Atlantique, donc, et plus précisément le Brésil, pour ce roman étrange, calme, apaisé. Le narrateur apprend la mort d’un de ses amis par noyade. Indio, puisque c’est son prénom a été retrouvé sans vie alors qu’il pratiquait la plongée sous-marine. Le narrateur va se déplacer à Cananeïa, petit village de pêcheurs, pour assister à l’enterrement et devenir l’héritier légataire d’Indio.

Dans ce petit village, tout le monde regarde les étrangers d’un drôle d’œil. Il ne fait pas bon poser des questions, ou s’intéresser à ce qui s’y passe. La découverte du corps d’un pêcheur n’émeut personne, même s’il porte des traces de liens sur les poignets. Le narrateur va alors se pencher sur des documents que son ami a regroupés et sur une sorte de journal portant sur une période lointaine.

Quelques années avant Christophe Colomb, un savant juif et un pirate musulman auraient débarqué au Brésil et donc découvert le Nouveau Monde avant tout le monde. Cosme Fernandes et Barberousse sont devenus des légendes et auraient peut-être laissé derrière eux un trésor, coulé dans une frégate au large. Les différentes morts seraient-elles liées à une chasse au trésor ?

Dès les premières lignes, on est happé par la belle musique de l’écriture, et par la sensation de calme et de douceur qu’il en ressort. Alors qu’on y parle tout de même de mort (s), cette distanciation fait disparaître l’aspect émotif de l’intrigue. C’est en partie pour cela qu’il est étrange d’avoir sorti ce roman dans la collection Cadre Noir, puisqu’il a peu à voir avec un polar.

On est plutôt dans le genre Roman d’aventures, avec des alternances entre les découvertes du narrateur et les découvertes de nos deux aventuriers et leurs relations avec les autochtones. Il y a un côté agréable dans cette lecture avec des passages hypnotiques, que viennent relever quelques piques mais l’ensemble est plutôt un roman lisse et calme que l’on a plaisir à parcourir.

Et l’écriture est suffisamment convaincante pour semer le doute, à tel point qu’on ne sait plus distinguer la réalité de la fiction. Il est tout de même amusant de se dire que les Amériques auraient été découvertes par un juif et un musulman et non par des catholiques. Cette remarque, par exemple, est glissée l’air de rien au détour d’un chapitre … sans vouloir faire plus de vagues. C’est une lecture qui change de mon quotidien.

Riposte de David Albertyn

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Karine Lalechère

Voici un premier roman dont on lit beaucoup de bien sur les blogs, et cet argument était suffisant pour me tenter. Même si la trame est classique, cet auteur a un vrai talent pour créer des scènes visuelles impressionnantes.

Il y a quinze ans, ils étaient les meilleurs amis du monde. Ils étaient quatre, Tyron, Keenan, Antoine et Naomi.

Tyron Shaw s’est engagé dans les Marines et a combattu en Irak. Il est de retour avec des cauchemars plein la tête.

Keenan est entré dans la police et vient de tuer une jeune noir, une bavure qui déclenche des manifestations, d’autant plus qu’il vient d’être innocenté. Il s’est recyclé depuis dans le service d’ordre du Reef, le casino de Las Vegas qui doit recevoir la soirée de boxe.

Naomi a toujours eu une forte carrure et a fait de la boxe avant de se tourner vers le Basketball. Ne pouvant passer professionnelle, elle est devenue entraîneuse d’une équipe féminine. Elle est mariée avec Keenan mais a eu un faible pour tous les trois.

Antoine a mal tourné, il a fait de la prison, ce qui lui a donné l’occasion de devenir boxeur professionnel. Ce soir, il va affronter Kolya Konystin, classé parmi les cinq meilleurs mondiaux que personne ne veut combattre, tant il a des poings en parpaing.

Cette journée va leur donner l’occasion de se retrouver.

Ce roman se déroule sur 24 heures. Presque rythmé minute par minute, c’est une intrigue qui va passer de l’un à l’autre des personnages, faisant avancer l’histoire vers un dénouement que l’on ne verra pas arriver, puisque l’auteur va nous en dévoiler les dessous au fur et à mesure. La construction en est juste parfaitement maîtrisée.

Si le roman est minuté, il bénéficie aussi d’un style direct et remarquablement visuel. Ce nouvel auteur a un vrai don pour brosser des scènes en quelques phrases. On citera par exemple les cauchemars de Tyron et surtout le combat de boxe incroyablement réaliste où on se sent sectateur à l’intérieur du ring. Et je ne vous parle pas des scènes finales. Je resterai un peu plus mesuré sur les dialogues, trop basiques.

Enfin, c’est aussi l’intrigue et la façon dont elle est menée qui sorte ce roman du lot : l’intrigue est maligne, fort bien amenée. Le passé des quatre amis se découvre au fur et à mesure et on comprend comment une vengeance implacable est mise en place pour aboutir à une conclusion digne des hard-boiled américain.

On apprend dans la biographie de l’auteur, qu’il est né en 1983 (seulement !) et qu’il a toujours voulu écrire des histoires depuis l’âge de 6 ans. Effectivement, on ressent une assurance, une volonté de partager une histoire. Ce roman s’avère une très belle réussite venant d’un auteur sud-africain qu’il va falloir suivre à l’avenir.

Que tombe le silence de Christophe Guillaumot

Editeur : Liana Levi

Après Abattez les grands arbres et La chance du perdant, voici donc déjà la troisième enquête du Kanak, entendez Renato Donatelli, originaire de Nouvelle Calédonie et toujours à la brigade des courses et des jeux de Toulouse.

Shabani Dardanus a vite compris qu’aller à l’école ne servait à rien, et qu’on pouvait gagner plus d’argent à vendre de la drogue. Il est donc devenu dealer puis a mis en place des techniques commerciales modernes qui l’ont hissé à un niveau inégalable en termes de ventes de cocaïne. Prudent par essence, il se fait pourtant surprendre lors d’un rendez-vous, et un jeune motard le truffe de plusieurs balles.

Six, le partenaire et ami du Kanak, est passé par bien des épreuves, mais il en a fini avec la drogue. Depuis qu’il a rencontré May, il sait qu’il doit quitter sa carrière de policier pour partir vivre avec elle aux Etats-Unis. Finis les vols de drogue dans le local de scellés, finies les intimidations de petits dealers, Six veut refaire sa vie en étant propre. Sauf que des inspecteurs de l’IGPN viennent l’arrêter.

Rien ne va plus à la brigade des jeux de la SRPJ de Toulouse. Tout le monde est parti, soit dans un autre service, soit en retraite. Même le Kanak n’a pas grand-chose à faire. Alors le moral est en berne. Jusqu’à ce qu’il apprenne par hasard que son collègue et ami vient de se faire arrêter. N’écoutant que sa loyauté, il se lance dans cette enquête pour innocenter celui qui a partagé ses journées et ses nuits.

Que de chemin parcouru depuis La chance du perdant, que de progression dans l’écriture. Ce roman pourrait s’apparenter à celui de la confirmation, moins au niveau de l’intrigue puisque l’on savait que c’était un point fort de Christophe Guillaumot qu’au niveau de l’équilibre entre la narration et les dialogues. D’ailleurs on y trouve peu de dialogues, et on s’attache plus à la psychologie des personnages. Mais quand il y a des dialogues … super ! Ça s’appelle de l’efficacité !

Comme dans le roman précédent, on va passer d’un personnage à l’autre avec une construction peu commune, ou en tous cas qui ne suit pas les codes du polar. Et puis, si l’écriture est devenue plus froide, plus journalistique, cela devient d’autant plus fort quand on a affaire à un retournement de situation ENORME. C’est magnifiquement fait ici en plein milieu du roman. Et j’ai crié : « NON !!!!! ». Et quand on arrive aux dernières pages, on ne peut qu’avoir la gorge serrée. C’est là que le style joue son rôle en plein, laissant le lecteur orphelin, plein de tristesse devant tant d’injustice.

Car, outre l’intrigue menée avec beaucoup de logique et d’application, ce qui est l’un des talents de cet auteur, il y a la vie quotidienne des policiers. Elle est ici partie prenante de l’histoire, et est montrée avec beaucoup de véracité et sans esbroufe. Et Christophe Guillaumot arrive à nous montrer le désarroi des policiers devant la nouvelle façon de gérer les hors-la-loi et la difficulté de ce métier, jusqu’à aboutir à un désespoir et un burn-out. La démonstration est éloquente et le roman à ne pas manquer.