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Oldies : Le chien qui vendait des chaussures de George P.Pelecanos (Gallimard – Série Noire)

Quand j’ai créé cette rubrique Oldies, c’était aussi pour lire les premiers romans des auteurs que j’adore. C’est le cas de George P.Pelecanos, et ce roman n’est pas son premier, mais c’est le premier à être paru en France. J’en profite aussi pour dédicacer ce billet à un des grands fans de George Pelecanos, à savoir Vincent Garcia.

L’auteur :

D’origine grecque, George Pelecanos est né et a grandi dans un quartier ouvrier (avec une forte population noire) où son père tenait un snack. Âgé de 17 ans, il blesse un ami avec une arme à feu et manque de le tuer … En 1981, il crée Circle Films, une société de distribution de films, et commence à écrire la nuit … Il commence par écrire des romans à la première personne dont le personnage principal est Nick Stefanos, un Grec de Washington qui travaille parfois comme détective privé. Ainsi est né A Firing Offense (paru en français sous le titre Liquidations), qu’il envoie en 1990 à une maison d’édition qui le garde dans sa pile de manuscrits non publiés durant un an. Mais il en ressortira finalement et paraîtra en 1992. Suivront Nick’s trip (Nick la galère) et Down by the River Where the Dead Men Go (Anacostia River Blues), dont Stefanos est le héros ; puis Shoedog (Le Chien qui vendait des chaussures).

Pelecanos adopte ensuite un nouveau style et élargit le spectre de sa fiction avec le « D.C. Quartet », souvent comparé au L.A. Quartet de James Ellroy, en ce qu’il entremêle sur plusieurs décennies des personnages issus de diverses communautés évoluant dans un Washington en pleine mutation. Il écrit désormais à la troisième personne et relègue Stefanos dans un rôle secondaire. Il crée alors sa première équipe d’enquêteurs « poivre et sel », Dimitri Karras et Marcus Clay.

The Big Blowdown (Un nommé Peter Karras) se passe une génération avant l’apparition de Karras et Clay dans les années 1950 ; Pelecanos y suit les vies de plusieurs dizaines d’habitants de Washington, traçant les contours du visage changeant de la capitale américaine à cette époque. King Suckerman se déroule en 1970 et est souvent vu par les fans comme le meilleur livre de George Pelecanos. Il y installe le basket-ball comme thème récurrent de ses romans, le sport apparaissant souvent chez lui comme le terrain d’une coopération possible entre les races. Il montre aussi l’envers de ce possible : le terrain de basket est aussi le lieu des conflits non résolus… Dans ce cas, les comportements violents et criminels opposent les participants dans des micro-intrigues qui innervent le récit. The Sweet Forever (Suave comme l’éternité, 1980) et Shame the Devil (Funky Guns, 1990) achèvent le « quartet ».

En 2001, une nouvelle équipe de détectives privés, Derek Strange et Terry Quinn, voit le jour dans Blanc comme neige, qui sera suivi de Tout se paye et Soul Circus. Bien que ces livres aient eu un succès critique et qu’ils aient assis la position de l’auteur parmi les meilleurs auteurs de romans policiers, ils n’ont pas créé le même culte que le quartet. Ils poursuivent le travail critique et analytique de l’auteur sur le situation de conflit social et racial permanent entre les communautés sur le territoire de Washington.

Peut-être sensible aux critiques de ses lecteurs, Pelecanos ramène Derek Strange à sa jeunesse dans le Washington des années 1950 avec Hard Revolution (2001). Pelecanos joint au livre un CD, en faisant l’un des premiers romans qui incluent leur propre bande son. En 2005, Pelecanos publie Drama City.

Pelecanos a travaillé à l’écriture et la production pour HBO avec The Wire (Sur écoute). Il est aussi le scénariste de Treme produit par HBO, qui raconte les aventures de plusieurs musiciens à la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina. Depuis 2006, Pelecanos vit dans une banlieue aisée de Washington, à Silver Spring avec sa femme et ses trois enfants. (Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Constantin est infiniment disponible, doux et tellement dangereux. Il a vu tant de choses que plus rien ne le touche. Revenu à Washington après dix-sept années d’errance à travers le monde, il joue une nouvelle fois son destin où d’autres ne feraient que passer. Il suffit parfois d’un rien, de lever le pouce sur une route déserte et de monter avec un inconnu… Il suffit d’un peu de désespoir et de beaucoup de temps…

Mon avis :

Si ce roman est une œuvre de jeunesse, on y retrouve tout de même toutes les qualités qui feront par la suite de George P.Pelecanos un grand auteur de roman noir. Cette façon de faire vivre plusieurs personnages, ces petits détails qui rendent une scène vivante, une intrigue simple au départ mais qui permet de creuser les thèmes chers à l’auteur (l’amitié, la loyauté, les relations père – fils, le destin irrévocable), sont tous les ingrédients qui vous feront passer un bon moment de littérature noire.

D’un casse de deux vendeurs d’alcool, George P.Pelecanos nous narre l’itinéraire d’un homme, Constantin, qui ne croit en rien, et qui erre pour trouver un sens à sa vie. On y trouvera des truands, une femme fatale et un sens de l’honneur qui aboutira à un final dramatique digne des meilleurs films hollywoodiens. Son écriture trèq imagée ainsi que son sens du découpage des scènes font de ce roman une des pierres fondatrices de l’œuvre de Georges P.Pelecanos. Si vous voulez découvrir cet auteur, ce roman est probablement à lire pour tomber amoureux de sa façon de construire ses romans et de nous emporter avec des personnages formidablement humains.

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Le cimetière des chimères de Elena Piacentini (Au-delà du raisonnable)

Pour que vous lisiez ce roman, je n’ai pas trouvé d’autre argument que celui-ci : Le cimetière des chimères est tout simplement le meilleur roman policier que j’ai lu ces dix dernières années, avec Guerre sale de Dominique Sylvain. Je pense que cela devrait vous suffire. Si j’ajoute que ce roman a obtenu le Prix Calibre 47 au Festival Polar’Encontre en 2014, ainsi que le prix Soleil Noir 2014 de Vaison La Romaine., cela devrait vous décider

1989. deux jeunes adolescentes Nathalie et Milutka sont inséparables. Même si ce n’est pas encore de l’amour, elles passent toutes leurs journées ensemble, comme deux sœurs jumelles. Quand un programme immobilier projette d’expulser les parents de l’une d’elles, elles décident de fouiller dans les vieux papiers d’une des personnes impliquées dans ce qui ressemble à une rentable affaire immobilière … pour leur plus grand malheur.

2009, Lille. Lors de l’enterrement d’un renommé chef d’entreprise qui s’est suicidé, des coups de feu éclatent. Hervé Podzinsky, célèbre journaliste du cru, en fait les frais. Si celui-ci est surtout connu pour ses photographies, on peut décemment se demander si les personnes visées n’étaient pas plutôt ceux qui assistaient à l’enterrement.

Être à la tête de la Police Judiciaire de Lille quand on est corse n’est pas forcément facile. Mais Pierre-Arsène Leoni a réussi à faire effacer les aprioris. Il habite chez sa grand-mère Mémé Angèle, noue une relation avec la médecin légiste, et est très respecté dans son service. Leoni s’intéresse tout de suite aux pontes qui ont assisté à l’enterrement, dont Vincent Stevenaert, qui est à la tête d’une importante société immobilière, ou bien l’un des grands pontes de la franc-maçonnerie André Kaas.

Surpris, épaté, emballé, passionné par ce roman. Du début à la fin, j’ai été emporté par la narration d’Elena Piacentini, d’une fluidité rare, ses personnages si humains, et son intrigue, ou devrais je dire ses intrigues qui s’entremêlent pour mieux nous embrouiller, et nous mener vers une fin inéluctable. L’auteure utilise un procédé bien connu d’alterner les chapitres d’un personnage à l’autre, et on n’est jamais perdu. Elle se permet même d’insérer des chapitres sur ce qui s’est passé vingt ans plus tôt pour suivre la destinée des deux jeunes filles.

Et de destinée, je devrais parler de funeste destin. Car comme Elena Piacentini nous fait adhérer à ses personnages, c’est d’autant plus dur pour le lecteur de subir certains passages. Et pour le coup, on a droit à de belles bandes de salauds, qui abusant de jeunes gens, qui montant des affaires juteuses sur le dos des subventions d’état, qui poignardant ses propres soutiens, ses propres amis pour le seul attrait du fric. Et tout ce petit monde ne vivant que pour son petit profit est prêt à vendre père et mère pour assouvir son besoin. Ces portraits ne font que remonter l’estime que l’on peut avoir envers Leoni et autres petites gens, qui dans ce roman ne peuvent être que les victimes.

Mais ce roman ne serait qu’un excellent roman policier s’il ne sortait très largement du lot par son style, formidablement littéraire. Et, à la lecture de ce roman, je peux vous dire que Elena Piacentini nous a concocté une superbe œuvre littéraire. Ses expressions, son choix des descriptions, ses dialogues, tout est finement fait, si parfaitement agencé que parfois on ne s’en rend pas compte, et parfois, on relit une phrase pour sa subtile poésie. Je n’oublierai pas les expressions humoristiques typiquement corses de Mémé Angèle et qui permettent d’ajouter de l’humour au propos très noir.

Vous l’aurez compris, c’est à un formidable roman policier auquel je vous invite, écrit de façon magnifique, et dont le propos ne peut qu’interpeler. Tout dans le propos, dans la forme, dans le fond, y est parfaitement maitrisé. Bravo Madame Piacentini, vous avez écrit un superbe roman policier.

Ce roman a reçu un coup de cœur chez l’ami Claude. Ne ratez pas aussi la superbe interview d’Elena Piacentini chez l’ami Concierge Masqué.

Le lapin borgne de Christoffer Carlsson (Balland)

Dans les lectures de polars, il faut parfois faire preuve de curiosité. Parfois ça marche, parfois pas. Il faut dire qu’un auteur inconnu chez nous, puisque Le lapin borgne est son premier roman traduit en France, où l’on annonce qu’il est annonciateur d’une nouvelle vague nordique, c’est aguichant. Mais quand on lit ce titre énigmatique, et surtout quand on voit cette couverture géniale, franchement, je ne pouvais pas résister.

Quand enfin, j’apprends que son auteur Christoffer Carlsson vient de remporter le prix littéraire « Best crime novel », en Suède pour l’un de ses ouvrages, je peux d’ors et déjà vous dire que l’on tient là une grande plume du polar, et qu’il va falloir suivre de très près ses futures publications.

David est un jeune étudiant en faculté de philosophie à Stockholm. Pour les vacances d’été, il va revenir dans son petit village natal, Dalen, et retrouver ses copains d’enfance, avec qui il va passer du bion temps. Depuis quelque temps, ils ont trouvé une vieille maison abandonnée, perdue au milieu des bois qui entourent Dalen. Ils se retrouvent donc là-bas, à bronzer, faire des barbecues, prendre des drogues ou faire l’amour. Le frère de David, a un frère, Markus qui est serveur dans un fast food. Avec ce travail là, ses parents jugent qu’il est en train de rater sa vie, alors que David passe pour le génie de la famille. David retrouve aussi Alex, la sœur de son meilleur ami Lukas. Si Lukas a un tempérament instable, Alex est une pure beauté et David ne tarde à retrouver la douceur de ses bras.

A la maison abandonnée, David découvre de jeunes gens comme lui. Il y a Rickard et Martin qui sont amoureux et qui souffrent de leur homosexualité devant les reproches des autres. Il y a Julian et Justine, frère et sœur mais amants dans la vie de tous les jours. Il y a enfin Lukas, leur chef de file, qui leur a soufflé l’idée de cambrioler les maisons fermées pour revendre des bibelots et ainsi se faire de l’argent facile.

Sauf qu’un de ces cambriolages se passe mal. Le vieil Emmanuel les surprend et les jeunes gens l’assomment avant de le ramener à la maison. Quand ils arrivent, David est en train de bronzer. Après une petite discussion sur le devenir du vieil Emmanuel, ce dernier se réveille, Lukas sort un pistolet et l’abat froidement dans le dos. Comment ces jeunes gens vont-ils surmonter leur culpabilité ? Et comment le jeune voisin Kasper affublé de son lapin borgne Lukas sait-il autant de choses ?

Inutile de vous dire que ce sujet est casse gueule : Faire vivre un village, sept jeunes gens devant nos yeux, les rendre suffisamment familiers pour que le lecteur de n’y perde pas entre eux. Christoffer Carlsson a choisi de ne pas nous assommer au début de son roman en nous les présentant longuement. C’est tout le contraire, il nous les pose les uns après les autres, au fur et à mesure de l’intrigue, et même si au début on a un peu de mal à suivre, on finit par identifier qui est qui très rapidement.

Ce roman est écrit à la première personne, c’est David qui parle, un témoin assisté comme on le dirait de nos jours. La période n’est pas forcément définie, mais il y a des téléphones portables. Les psychologies des personnages est ébouriffantes de justesse, écrite et décrite avec une sincérité qui joue beaucoup dans le charme de ce roman.

Et puis outre le drame qui va survenir, il y a toutes ces auras de mystère que Carlsson sème dans son roman, cette vieille maison qui, d’ans les yeux de David, semble évoluer. Il y a ce jeune voisin qui semble tout savoir parce que son lapin lui a raconté, il y a les parents qui sont absents, ces interrogatoires des policiers, ces réponses abstraites, qui veulent tant dire … et ne rien dire du tout. Et puis, la dernière page tournée, on se dit que ce roman est un témoignage, que la vérité est ailleurs, que tout ce qu’on vient de lire n’est que la vue d’une personne avec toute sa subjectivité. Et dans ces cas là, moi je dis : « BRAVO ! »

J’ai été littéralement pris par cette lecture, abasourdi par tant de finesse, de talent. Je viens de m’avaler 420 pages en 3 jours sans même me rendre compte de l’entourloupe. Evidemment, ceux qui aiment les romans d’action passeront leur chemin … ou essaieront pour assouvir leur curiosité. Ce roman m’a fortement fait penser au Maître des Illusions de Donna Tartt, c’est un roman totalement bluffant et impressionnant de maitrise. Nul doute qu’il trouvera sa place au pied du sapin, il en vaut largement la peine.

J’ai voulu oublier ce jour de Laura Lippman (Toucan noir)

Le dernier roman de Laura Lippman est, d’après ses dires, le plus personnel, le plus autobiographique car il se déroule dans une ville imaginaire qui se rapproche le plus de celle son enfance. Dickeyville est une petite ville des Etats Unis ; on y trouve des bois, et une portion d’autoroute qui se termine en cul de sac, pour déboucher sur une petite route. Au bout, trone un énorme mur de béton. Nombreux sont ceux qui ont eu un accident de voiture au bout de cette autoroute jamais terminée.

C’est le cas de Gordon, dit Go-Go. Alors qu’il sort d’un bar, complètement saoul, il rumine des souvenirs d’un temps bien révolu, de ces cicatrices qui ne se referment pas. Il appuie sur l’accélérateur, sur cette autoroute sans issue, et encastre sa voiture dans le mur en béton. Accident ou suicide ? Ses amis d’enfance se retrouvent donc pour son enterrement, et renouent avec une ville et une vie qu’ils avaient laissées derrière eux.

Ils étaient cinq, comme les doigts de la main. C’était il y a plus de trente ans. Gwen, 10 ans était devenue la meilleure amie de Mickey, la plus grande, plus vieille que les autres de quatre ans. Ils avaient rapidement formé un groupe avec les frères Halloran, Tim, Sean et Gordon dit Go-Go. A cet âge, le monde est pur et n’est qu’amusement. Seul Go-Go semble plus lent que les autres, plus violent parfois aussi.

Juste à coté de Dickeyville, dans les bois où les cinq jeunes ont pris l’habitude de se retrouver, il y a une cabane. Les animaux domestiques en cage, poules, lapins, leur indiquent que c’est habité. Ils vont trouver une guitare sous le lit, puis rencontrer un ermite étrange du nom de Chicken George. Alors qu’un ouragan balaie la région, Chicken George est retrouvé mort, poussé au fond d‘un ravin. Ces trois familles vont être marquées par ce drame, d’autant plus que l’on dit que Chicken George aurait abusé de Go-Go.

Dire que ce roman est un roman à suspense serait tromper le futur lecteur. Car on a bien affaire là à un roman psychologique, qui va fouiller les personnages, et décrire leur façon de faire face à un drame qui les dépasse. Rarement, j’aurais lu un roman où l’auteure détaille à ce point les petits gestes, les petites expressions qui sont anecdotiques dans la plupart des cas, mais qui veulent dire tant de choses là où les paroles sont si inutiles.

Comment faire face à un drame ? Et comment surmonter des souvenirs que l’on a fini par se forger, modifier, pour les rendre plus beaux, moins durs pour soi et plus présentables vis-à-vis d’autrui. Les réactions de chacun vont être passés à la moulinette, avec toujours cette question lancinante pour le lecteur : Mais que s’est-il donc réellement passé lors de cet ouragan ? Et pourquoi trrente ans plus tard, Go-Go a-t-il jugé bon de s’encastrer dans ce mur de béton ?

Le rythme va être lent, pour arriver à une conclusion bien atroce et totalement différente de ce que l’on aura pu imaginer. Ma seule réserve vient de la traduction (il me semble) qui se veut parfois réellement littérale, rendant certaines expressions étranges, ou certains passages inutilement bavards. Assurément, ce roman vient de me faire découvrir une auteure à la subtilité rare, et J’ai voulu oublier ce jour est un beau roman sur les mensonges du passé qui deviennent les dures réalités d’aujourd’hui.

La nuit de Geronimo de Dominique Sylvain (Points)

De Dominique Sylvain, j’avais adoré Guerre Sale. La sélection pour Meilleurpolar.com de La nuit de Geronimo est l’occasion de découvrir un autre de ses personnages récurrents, à savoir Louise Morvan.

Philippine Domeniac, médecin légiste à Paris, s’installe dans le village familial alors qu’apparaissent des messages quotidiens par e-mail, illustrés par une photographie de son père Thierry : Geronimo n’a tué personne, Mais qui a tué Geronimo ? Elle décide de faire appel à Louise Morvan pour résoudre ce mystère concernant son père, génie de la génétique qui s’est suicidé 25 ans plus tôt.

Les suspects peuvent être n’importe qui, mais il faut regarder d’abord chez les habitants du village et en particulier les membres de la famille. Le grand-père, Jean-Pascal, psychiatre renommé, pourrait bien être à même de venger son fils chéri. Sa femme, atteinte d’une maladie mentale, semble hors du coup. Mais que dire de son garde malade Pierrick ? A moins qu’il ne faille chercher du coté de Hadrien, le frère cadet, riche homme d’affaires, ou de sa femme Judith, célèbre propriétaire d’une galerie d’art. Il y a enfin les cousins de Philippine, Stanislas propriétaire de média et Edouard avocat.

Une belle brochette en perspective, avec des secrets de famille et des amitiés et inimitiés qu’il va falloir démêler comme une pelote de laine. Finalement, le mystère va être plus sombre qu’une simple histoire de corbeau.

C’est mon premier épisode de Louise Morvan, et je me dois de rassurer les futurs lecteurs de ce roman, nul n’est besoin d’avoir lu les autres pour suivre cette enquête. Le début m’a fait penser à un roman d’Agatha Christie, avec des psychologies bien esquissées et des non-dits prometteurs de lourds secrets croustillants. Mais au milieu du bouquin, le ton devient plus noir, le thème plus sérieux et le sujet plus complexe voire plus compliqué.

Le personnage de Louise Morvan est tout de même un personnage hors norme, sorte de femme faite d’acier, avec des fissures affectives. Elle nous parait forte, protégée derrière une armure qu’elle s’est forgée, mais on la voit aussi fragile, à la merci d’un homme qui va la faire patienter et la faire craquer. Et les hommes qui craquent pour elle sont délaissés sur le paillasson comme des traces de boue.

Ce roman est à réserver aux amateurs de romans policiers, qui feront le pas vers le royaume du roman noir par la même occasion ; un mélange des genres qui n’est pas sans me déplaire, mais qui pourra en dérouter certains. Malgré cela , la narration est impeccable, les dialogues très bien construits et on ne peut qu’adhérer à ce très bon polar. Avec cette agréable impression que Dominique Sylvain nous aura mené par le bout du nez du début jusqu’à la fin.

Anges déchus de Gunnar Staalesen (Folio)

Voici la troisième version de lecture commune, avec un roman « nordique » d’un auteur dont on ne parle pas assez, Gunnar Staalesen. Mon choix a été conseillé par l’excellent Cynic, fan de Staalesen.

Lors de l’enterrement d’un copain d’enfance tombé d’un échafaudage, Varg Veum rencontre d’autres amis, et c’est l’occasion pour lui de remuer ses souvenirs. Il va faire la fête avec son ami Jakob, qui fit partie d’un groupe de rock appelé The Harpers dans les années 60.

Jakob raconte à Varg l’histoire des Harpers : Ils ont tous laissé tomber brutalement le groupe en 1975, et seul le chanteur Johnny continue à faire le spectacle en public, dans une boite de nuit miteuse. Deux des membres du groupe sont morts récemment, l’un s’est étouffé pour avoir trop bu, l’autre s’est fait renverser par un bus.

Jakob demande à Varg de retrouver sa femme qui a quitté le domicile conjugal pour la deuxième fois. Quand Varg voit la photographie,  il reconnaît son amour de jeunesse : Rebecca. La première fois qu’elle est partie, elle avait rejoint Johnny. Quand Johnny est poignardé en pleine rue, Varg décide d’enquêter et il va découvrir les dessous d’un groupe de rock, avec des accents de nostalgie.

Varg Veum n’est pas de ces détectives privés qui vont résoudre des énigmes à la force de leurs poings ou à l’aide de batailles furieuses. Il va réunir les indices et sans violence, confondre le ou les coupables. C’est donc une enquête à base de visites, d’interrogatoires et de déductions à laquelle on assiste ici. Et Gunnar Staalesen se met au diapason de son intrigue, avançant doucement, prenant le temps de décrire les lieux, définissant la psychologie de ses personnages par leurs expressions ou leurs réactions.

Le rythme est lent, Staalesen prend son temps pour installer ses personnages, pour décrire les lieux de l’enfance de Veum, pour plonger le lecteur dans une atmosphère nostalgique de souvenirs enchantés. Car au-delà de l’intrigue policière, le sujet est bien là : que sont devenus nos souvenirs d’antan ? Si les passages du passé flottent dans une ambiance ouatée idéalisée, le contraste est flagrant avec la réalité du jour et les découvertes ignobles de Veum. Et le décor si beau et si pur qu’il avait en mémoire ressemble au fur et à mesure du roman à une citadelle qui s’effondre.

Veum devient alors un homme qui, s’il ne perd pas ses illusions car son cynisme le met à l’abri, doit remettre en cause ses certitudes et doit regarder en face sa réalité qui vient en totale contradiction avec les images et sensations subjectives qu’il gardait en mémoire. Ce roman est un beau portrait d’un homme qui perd ses repères, ses racines, et le peu d’illusions qu’il pouvait encore avoir sur la malfaisance de l’homme en général. C’est un roman fait pour remettre à sa place le lecteur et il le fait rudement bien.

Un nommé Peter Karras de George Pelecanos (Points Seuil)

Le voici, le roman culte de George P. Pelecanos, annoncé comme le meilleur de son auteur selon les fans absolus de cet auteur américain dont on n’entend pas assez parler. George P. Pelecanos écrit Washington, il écrit les Grecs immigrés, il écrit l’évolution de la société américaine. Un nommé Peter Karras parle des années 40.

Dans les années 30, Peter Karras traîne avec sa bande de copains dont Billy Nicodemus, Perry Angelos, Joe Recevo, Jimmy Boyle et Su. Ces jeunes gens passent leur temps à jouer dans la rue au baseball, à parler de combats de boxe, et à se bagarrer contre des bandes de noirs. Leur vie va changer avec l’arrivée de la deuxième guerre mondiale. Peter Karras y apprendra à tuer des hommes et Billy n’en reviendra pas.

En 1946, Peter le Grec et Joe le Rital vont travailler pour Burke, un mafieux local, en allant récupérer l’argent issu de l’usure et du racket des commerçants. L’une de ces descentes va mal se passer et Peter va se ranger pour devenir cuisinier chez Nick Stephanos. Joe est devenu le bras droit de Burke, Jimmy un flic, et l’entrée dans leur petit monde de Mike Florek, à la recherche de sa sœur prostituée va les amener à se retrouver.

Que puis-je dire qui puisse vous convaincre de lire ce livre ? Les fans le connaissent, ceux qui ne connaissent pas George Pelecanos croiront que ce n’est qu’un polar américain de plus. Erreur, fatale erreur ! En lisant de roman, j’ai compris pourquoi Pelecanos est fort et pouquoi il a autant de fans, j’ai compris aussi ce qui différencie un polar d’un grand livre, j’ai compris enfin que Pelecanos écrit son histoire de  Washington au même titre que Ellroy écrit son histoire de Los Angeles.

Pour ce roman, d’une subtilité rare, on y suit la trajectoire d’un homme qui, à la base, est un gentil, qui croit dans certaines valeurs qui semblent être dépassées, telles que la famille, l’amitié ou la loyauté. La guerre va le changer irrémédiablement, il va passer un peu de temps de l’autre coté de la ligne jaune avant d’essayer de toucher le rêve américain du doigt. Il est Grec, et bien que cette ville soit mondialement connue et reconnue, elle est très éloignée de l’image de la Maison Blanche que l’on connaît tous. Elle est une somme de petites ethnies, de ce que l’on appelle aujourd’hui les ghettos, qui vivent ensemble mais qui gardent leurs règles, leurs racines, leurs amis de sang.

Autour de lui, gravitent une dizaine de personnages, tous aussi bien dessinés les uns que les autres. Si l’affaire du tueur de prostituées sert plus ou moins de fil conducteur à cette histoire, c’est bien la vie d’un quartier, des communautés, qui est la vraie histoire de ce roman. N’y cherchez pas une enquête policière, ni un thriller haletant, mais plutôt un roman noir où chacun mène sa barque comme il peut sur le fleuve turbulent de la vie.

Les années 40, vues sous un autre angle que celui de la grande histoire, sont bien passionnantes sous la plume de Pelecanos. Après la guerre, de nombreux hommes sont revenus et la ville se retrouve envahie par une foule de gens qui, pour la plupart, sont sans travail. Naturellement, les clans vont se former, mais la cohabitation est encore possible tant qu’il n’y a pas de guerre de frontière. C’est l’époque où les gens se retrouvent dans les bars pour écouter la radio qui passe du jazz, ou regarder la télévision qui retransmet les matches de boxe, sport phare de cette époque.

La force de ce roman, c’est l’accumulation de petits détails qui construisent petit à petit le tableau dans son ensemble. Les personnages ne font pas l’objet de descriptions très détaillées, mais sont croqués par un geste ou juste quelques expressions dans des dialogues évidents. Les décors sont juste brossés par une ambiance et un simple poste de radio. La fluidité du roman est telle qu’il se lit d’une traite, tant je me suis senti imprégné de cette époque comme par magie. D’ailleurs, le travail du traducteur (Jean Esch) est remarquable de ce point de vue.

C’est un magnifique roman, accessible à tous, qui ravira tous les amateurs de romans bien écrits, ceux qui aiment suivre une tranche de vie d’une ville au destin inéluctable, ceux qui aiment suivre des personnages droits avec des principes, qui flirtent avec la ligne jaune, qui essaient de mener leur vie face aux difficultés de l’époque, à la montée de la violence et à l’inéluctabilité de la loi de la jungle : la défense de leur territoire. C’est un roman qu’il faut classer parmi les classiques, à ne pas rater, à lire, relire et savourer.